Année : 772

4 ans après le Cell Game

Le chemin

De son côté, Ruri avait emprunté les raccourcis que les rangers lui avaient enseignés pour rejoindre le nid des aigles géants au plus vite. À l'aide de ses jumelles, elle observait discrètement les braconniers qui, comme elle s'y attendait, étaient là eux aussi.

« Pauvres crétins ... » pensa-t-elle en voyant les 3 hommes s'affairer autour des corps de deux adultes qu'ils avaient visiblement endormis pour pouvoir prendre leurs œufs en toute sécurité.

La jeune femme jeta un coup d'œil au-dessus d'elle pour vérifier qu'elle était bien dans l'angle parfait pour être visible des caméras. Une fois qu'elle s'en fut assurée, elle décida de s'avancer un peu, le plus silencieusement possible, pour attendre que C17 n'arrive à son tour.

Mais alors qu'elle pensait être suffisamment bien cachée, elle sentit sur sa nuque le toucher froid d'un objet métallique.

- Debout, lui intima une voix derrière elle.

Reconnaissant le bruit caractéristique d'un pistolet que l'on armait, elle se leva sans opposer de résistance. Il y avait donc un quatrième braconnier dissimulé dans les environs. Elle savait que C17 n'en avait que pour quelques minutes pour faire le trajet et qu'il voyait très certainement tout ce qui était en train de se passer. Elle n'avait donc aucune raison de paniquer, il lui fallait simplement gagner un peu de temps pour lui laisser le temps d'arriver.

- Nous avions raison, vous volez bien des œufs, lança-t-elle à l'inconnu avec une pointe de défi dans la voix.

- Nous ? L'autre type aux cheveux noirs est avec toi ? Celui dont mes hommes m'ont parlé et qui se mêle de mon business ?

« Alors c'est toi le chef ? Parfait. C'est mon jour de chance on dirait » pensa Ruri, avant de lui répondre.

- Celui qui vous a donné une bonne correction la dernière fois ? Oui, c'est mon petit-ami.

- J'éviterais de plaisanter si j'étais toi poupée, lui dit alors l'homme avec froideur. Il est où ?

- Aucune idée.

- Et bien tu sais quoi ? Tu vas l'appeler pour qu'il vienne ici. Ton mec nous a fait perdre pas mal de fric alors j'ai bien envie de lui filer une petite correction.

Malgré le sérieux de la situation, Ruri ne put retenir un éclat de rire qui eut l'air d'énerver profondément le braconnier.

- Qu'est-ce que te fait rire petite conne ?

- C'est inutile de m'insulter, s'insurgea Ruri en tentant malgré tout de ne pas perdre son sang-froid.

- Je t'ai posé une question. Qu'est-ce que tu trouvais si drôle ?

- Tu veux le savoir ? Alors je vais te le dire. L'idée de te servir de moi comme otage en espérant ensuite filer une raclée à mon « mec » comme tu dis est sans la plus mauvaise idée qu'un être humain ait jamais eue dans toute l'histoire de notre espèce.

- Et je peux savoir pourquoi ?

- Parce qu'il n'aura besoin que de 5 secondes pour vous assommer tous, toi et tes hommes.

- Ah ouais ?

- Tes hommes ne t'ont pas parlé de sa force ? De la vitesse à laquelle il les a désarmés ? Réfléchis. Tu crois vraiment faire le poids ?

L'homme marqua un temps d'arrêt et repensa à la description que lui avait faite ses complices de la facilité étonnante avec laquelle ce ranger qu'il ne connaissait pas les avait tous neutralisés. Il n'était en effet pas certain de vouloir vraiment se confronter à lui. Une autre idée lui vint alors.

- Tourne-toi, ordonna-t-il à Ruri qui s'exécuta sans un mot.

Puis, tout sourire, le braconnier pointa son arme juste sur le front de la jeune femme.

- Appelle-le et dis-lui de venir. Je lui réserve une belle surprise pour quand il va arriver.

- De quoi tu parles ?

- Je me demande quelle tête il fera quand il trouvera sa copine dans l'état dans lequel il va te trouver. J'aime pas les grandes gueules dans votre genre, alors crois-moi que je vais vous faire passer l'envie de vous mêler de mes affaires.

- Je te déconseille vraiment de …

Le bruit de la crosse de l'arme heurtant le front de Ruri résonna brutalement dans la forêt, faisant s'envoler instantanément une dizaine de petits oiseaux.

Sous la violence du choc, la jeune femme s'écroula à terre. Elle releva pourtant rapidement la tête et vit le braconnier au-dessus d'elle, en train de lever son bras, manifestement décidé à la frapper de nouveau.

La suite se déroula en si peu de temps qu'elle n'eut pas vraiment le temps de comprendre.

Elle ne vit en fait qu'un éclair.

Un mouvement imperceptible, comme si quelque chose d'invisible se déplaçait autour d'elle.

Le braconnier avait disparu.

Ruri se retourna.

Affolée.

Car elle avait compris.

A quelques mètres derrière elle, C17 était apparu et il tenait le braconnier, sa main droite serrée autour de son cou.

Il recula son bras, prenant le plus d'élan possible, avant de projeter l'homme au sol avec une violence telle qu'une onde de choc secoua la forêt et força Ruri à reculer de quelques pas.

C17 était accroupi, un de ses genoux enfoncé dans la poitrine du braconnier dont il écrasait la gorge de sa main.

- Espèce de pourriture … murmura-t-il de sa bouche à peine entrouverte.

L'homme se débattait, luttant de toutes ses forces dans un combat désespéré pour continuer à respirer. Mais ses tentatives étaient vaines. La pression sur les muscles de sa gorge était telle qu'il pouvait sentir son flux sanguin proche de s'interrompre.

Au-dessus de lui, il ne voyait plus rien d'autre que la lueur bleutée des yeux de C17.

Des yeux froids.

Inexpressifs.

Et surtout terrifiants.

- Qu'est-ce que ça te fait ? Tu as peur ? Tant mieux. Regarde-moi bien, car je suis la dernière chose que tu vas voir avant que ta misérable vie de cloporte ne s'achève.

La vision du braconnier devint trouble.

Son cœur s'accélérait.

Une douleur violente envahissait son corps tout entier.

Il allait mourir.

Ce n'était plus à présent qu'une question de secondes.

- C17 ARRÊTE !

Ruri surgit alors du buisson dans lequel elle s'était réfugiée et se précipita vers eux. Elle se jeta à terre et posa ses deux mains sur celle de C17, cherchant à lui faire relâcher sa prise.

- Je t'ai dit d'arrêter ! Tu vas le tuer ! s'écria-t-elle.

- Ne t'inquiète pas, ça ne va plus durer longtemps.

- Tu m'écoutes ? C17 ? Arrête, tu ne dois pas le tuer !

- Il t'a blessé. Il allait te faire du mal.

- Je n'ai rien, rien du tout. À peine une égratignure, alors ça suffit.

- Non.

C17 agissait presque comme un automate. Il n'avait pas l'air d'être en colère comme après leur rencontre avec les krakens.

Il était au contraire incroyablement calme.

En cet instant et pour la première fois, Ruri eut l'impression d'entrapercevoir cette facette sombre de C17, celle qu'il dissimulait au plus profond de lui. Cette identité de machine, de robot qui avait été programmé pour tueur.

La peur l'envahit. La peur, et la souffrance aussi. Les yeux de Ruri s'emplirent alors de larmes, tandis que ses doigts s'engourdissaient sous l'effet de la fatigue alors qu'elle n'arrivait pas à faire bouger d'un millimètre ceux de C17.

Des larmes d'impuissance.

« Ce n'est pas toi … tu n'es pas comme ça ... »

Soudain, cette pensée la frappa avec force.

Non.

Elle n'allait pas le laisser faire une telle sottise.

Alors elle sauta par-dessus le bras de C17, se plaçant entre lui et le braconnier agonisant.

- MAINTENANT CA SUFFIT ! hurla-t-elle. Je ne suis pas blessée, tout va bien. Tu ne dois pas le tuer alors tu t'arrêtes !

- Tu ne comprends pas ! répondit C17, visiblement surpris par son geste.

- Je ne comprends pas quoi ?

- Ces hommes ne sont pas comme toi, ils sont comme eux ! Comme le fermier avec le serpent géant ! Comme Gero ! Ils n'ont aucune considération pour la vie des autres. Celle des animaux ou la tienne. Rien d'autre ne compte pour eux que leur petite personne !

- Et alors ?

- Alors j'ai déjà commis cette erreur une fois ! Celle de sous-estimer le danger. Ce genre de personnes doivent être éliminées pour ne pas nuire !

- Je n'ai rien !

- IL T'A FAIT DU MAL ! JE N'AI PAS SU PROTÉGER C18 ET ELLE A ÉTÉ BLESSÉE PAR MA FAUTE ! JE NE REFERAIS PAS DEUX FOIS LA MÊME ERREUR !

- TU NE REFAIS PAS LA MÊME, TU EN FAIS UNE AUTRE !

C17 ne répondit rien, mais Ruri lisait dans ses yeux qu'il était manifestement tiraillé entre deux sentiments contraires qu'il ne savait pas contenir.

Elle s'avança, doucement, posant son front sur le sien.

La voix brisée par la douleur, elle reprit pourtant la parole, déterminée à ne pas abandonner l'homme qu'elle aimait à la fureur de ses tourments.

- Tu confonds tout. Tu veux régler tes comptes avec le passé, mais là c'est le présent. Tuer cet homme ne ramènera pas C16 et n'effacera rien de ce qui vous est arrivé à ta sœur et toi. Ce qui est fait est fait, et maintenant il faut que tu vives avec. Mais tu n'es pas seul. Tu ne seras plus jamais seul. C17, tu es l'être le plus gentil que je connaisse. Au fond de toi tu es quelqu'un de bien. C'est ce que C16 avait vu en toi, et moi aussi. Je t'aime, C17. Je t'aime ! Tu n'es pas, et n'as jamais été un assassin, alors arrête. Arrête. S'il te plaît.

Elle vit alors la main de C17 frémir.

Lentement, peu à peu, il était en train de desserrer la force de son emprise.

- Je … n'ai pas pu te protéger … finit-il par dire, une déchirante souffrance dans la voix. Je perds toujours tout ce à quoi je tiens ...

- Tu ne m'as pas perdu, murmura Ruri en l'embrassant doucement. Relâche-le. Je t'en prie. Ne le regarde pas lui, regarde-moi.

C17 plongea son regard dans celui de la jeune femme.

Dans ses grands yeux verts posés sur lui, il lisait de l'inquiétude et de la peur, mais aussi une incroyable bienveillance.

Ruri était tout ce qu'il n'était pas. Elle était tout ce qu'il n'aurait jamais pu imaginer avoir dans ses rêves les plus fous, tout ce qu'il n'avait même jamais pu concevoir comme possible depuis son tout premier éveil.

Elle était sa chance.

L'idée qu'elle puisse souffrir lui était insupportable. L'amour qu'il ressentait pour elle était plus grand que tout ce qu'il avait pu éprouver. Près d'elle il se sentait fort à nouveau. Elle lui avait rendu sa fierté et son envie de vivre.

Elle était sa force.

De petites larmes coulaient le long des joues rosées de Ruri, face auxquelles il était depuis toujours complètement impuissant.

Il caressa son visage pour les essuyer, remontant sa main pour jusqu'à la plaie ensanglantée qui ornait maintenant son front, et poussa un long soupir.

- Ruri …

- Ce n'est rien. Juste une égratignure. Et si tu veux m'aider justement, emmène-moi plutôt chez le médecin du village, et laisse les rangers se charger de ces types. Ce que j'attends de toi, c'est que tu t'occupes de moi. Et je te préviens : quand je suis malade je suis encore plus capricieuse qu'en temps normal.

Son beau sourire acheva d'éteindre la flamme de la colère qui dévorait C17 de l'intérieur.

En une seconde, toute sa rage s'en alla, balayée.

Il relâcha le braconnier qui roula aussitôt sur le côté, poussant de long râles et reprenant progressivement son souffle, la bave aux lèvres.

- Tu as tort tu sais, reprit cependant C17 qui n'avait pas quitté Ruri des yeux.

- En quoi ?

- Ce genre d'individus ne méritent pas ta pitié. Ils ne s'arrêteront pas parce que tu auras été gentille envers eux. Ils recommenceront.

- Tu n'auras qu'à les arrêter de nouveau alors. Non ?

- Tu as vraiment réponse à tout hein ?

- Oui.

Un sourire se dessina sur le visage de C17. Il savait qu'il était inutile de discuter. Avec Ruri il n'avait de toute façon aucune chance. Mais elle était en vie.

Il ne l'avait pas perdue.

Pris d'un impérieux besoin de le sentir, il la prit dans ses bras et la ramena vers lui pour l'embrasser. Un baiser dans lequel il mit tout son soulagement, tout son amour et sa douleur que la douceur de cette caresse acheva d'évaporer.

Owen et les autres gardes forestiers arrivèrent à ce moment, et ce fut seulement à cet instant que Ruri réalisa que les 3 autres braconniers qu'elle avait vus gisaient au sol, inanimés. La vitesse fulgurante de C17 était telle qu'il avait eu le temps de les assommer avant de s'en prendre à celui qui la menaçait, sans qu'elle ne puisse ne serait-ce que l'apercevoir.

« Tu es vraiment incroyable … » pensa-t-elle, tant les capacités de C17 étaient au-delà de ce que toute l'humanité pouvait concevoir.

Mais elle n'en dit rien, finissant par rire du caractère surréaliste de cette situation, tandis que C17 la prenait dans ses bras pour la conduire chez le médecin situé en plein cœur du village.

Bien qu'il refusât au départ de la laisser, C17 finit par accepter de rejoindre temporairement le responsable des rangers qui l'appela en chemin pour lui demander son aide afin de mettre les aigles anesthésiés à l'abri. Il se hâta ensuite de revenir et retrouva Ruri, allongée sur un lit, tandis que la femme médecin achevait de lui poser des pansements. Quand elle le vit arriver, la doctoresse lui sourit et s'éclipsa en prenant soin de refermer la porte, non sans lui murmurer un « Elle va bien » avant de partir.

Rassuré, C17 répondit à l'invitation de Ruri qui lui faisait signe de venir s'allonger à côté d'elle.

Dès qu'il fut installé, elle se saisit d'une part de gâteau qu'elle lui tendit.

- Tiens, il est au chocolat noir. Un délice !

- Où tu l'as trouvé ?

- C'est Martha qui me l'a amené.

- Qui ?

- La femme d'Owen ! Oh non, ne me dis pas que quand tu parles à cette mamie adorable et respectable tu lui dis aussi « hey » ?

- …

- Oh mon dieu !

- …..

- Bon. Le prochain chantier se sera de reprendre toute ton éducation depuis le début hein. Les aigles vont bien ?

- Oui. Ils dorment. Je les ai installés dans leur nid et j'ai remis les œufs à leur place aussi.

- Et les braconniers ?

- La police est venue les chercher. Owen m'a dit que leur chef n'allait pas porter plainte contre moi. Je ne sais pas ce que ça veut dire mais ça a l'air d'une bonne nouvelle ?

- Oui ! Ça veut dire que tu n'auras pas d'ennuis après l'avoir attaqué.

- Pourquoi j'en aurais ?

- Je ne sais pas si tu le sais mais c'est interdit de tuer les gens, même les braconniers. Mais je pense quand même que tu as dû lui filer une sacrée frousse, à mon avis il n'est pas près de remettre les pieds de sitôt ici !

- Tant mieux. Et toi, comment tu vas ? lui demanda C17 en effleurant sa cicatrice d'un air inquiet.

- Je vais bien, arrête un peu de t'inquiéter. Je ne suis pas un cyborg, mais je ne suis pas en sucre !

- Pardon de ne pas avoir pu te protéger …

- Mais tu m'as protégée grand dadais !

C17 sourit, amusé. Mais le regard de Ruri s'assombrit un peu, et elle reprit, un peu attristée :

- C'est plutôt moi qui devrais m'excuser …

- Pourquoi ?

- Parce que tu te sens obligé de me protéger justement. Je veux dire … je ne suis pas comme C18. Avec elle, tu formais une vraie équipe. Elle est puissante, résistante, infatigable. Mais moi …

- Mais ça n'a rien à voir !? répondit C17 en haussant ses sourcils en signe d'incrédulité.

- En quoi ?

- Parce que c'est ma sœur !

- Mais je sais idiot ! Je ne parle pas de la nature de notre relation ! Mais juste qu'elle, tu n'avais pas à te préoccuper sans arrêt de la protéger. Moi je me fatigue, je me blesse, je pleure, et du coup tu en souffres. Je déteste te voir souffrir C17. J'aimerais tellement être plus forte pour toi …

- Tu sais que tu es très mignonne quand tu fais ça ? murmura C17 en la prenant dans ses bras.

- Quand je fais quoi ?

- Quand tu boudes.

- Je ne boude pas !

- C'est vrai que C18 et moi nous sommes pareils. Elle est presque aussi forte que moi, et même si maintenant nous avons choisi de vivre nos vies chacun de notre côté, elle restera toujours ma sœur et ma partenaire de combat. Nous avons traversé pas mal d'épreuves ensemble.

- Je sais …

- Mais toi, c'est différent. Tu n'es pas comme moi. Tu es une humaine normale, mais tu te trompes quand tu dis que tu es faible.

- Pourquoi ?

- Je t'ai déjà dit que je n'ai aucun mérite à affronter les braconniers ou les animaux géants. Je me retiens pour ne pas les tuer, mais ils ne représentent aucune menace pour moi, je pourrais faire exploser cette planète si je le voulais. Alors que toi, tu es aussi fragile qu'une feuille de papier …

- Eh !

- … et pourtant tu ne laisses jamais la peur te bloquer. Tu n'as pas été impressionnée par ce braconnier, tu t'es relevée et tu l'as affronté alors qu'il avait une arme pointée sur toi. Tu as eu la bonne idée de le faire parler suffisamment longtemps pour que j'arrive. Tu es incroyablement forte. Si j'avais un dixième de ton courage et de ton intelligence, jamais je n'aurais été absorbé par Cell.

- Tu le penses vraiment ?

- Oui.

- C'est vrai que tu ne penses pas souvent à échafauder un plan, répondit Ruri avec malice.

- Je ne peux le nier.

- Je suis certaine que tu aurais pu lui botter les fesses à cette cigale.

- Non. Il était bien plus puissant que moi. Je ne veux juste plus que cela se reproduise. Je ne veux plus me retrouver ainsi, me sentir si faible, et tout perdre à nouveau. Quand C18 a été …

C17 ne poursuivit pas sa phrase. Ruri n'osait imaginer ce qu'il avait pu ressentir en voyant sa sœur assimilée à sa suite, et sans doute un peu par sa faute.

Il devait réussir à dépasser ce blocage.

- Si tu ne veux plus que ça arrive, alors deviens plus fort, lui dit-elle en déposant sur ses lèvres un tendre baiser.

- Quoi ?

- Tu n'es pas un robot, tu es un être biologique. Tu peux devenir plus fort, tu l'as vu sur le bateau : tu as pu améliorer ton bouclier en t'entraînant. Alors deviens plus fort. Assez fort pour que plus jamais rien n'arrive à ce à quoi tu tiens.

Ruri avait raison. Elle avait terriblement raison.

C17 le comprit, et sourit de plus belle en repensant aux longs mois qu'il avait passé tout seul à se morfondre sur son sort et sur celui des êtres auxquels il tenait.

Comme si elle lisait dans ses pensées, la jeune femme poursuivit :

- Et pour ce qui est de C16, je sais que tu t'en veux de sa mort. Et je comprends ça. Mais tu ne peux plus rien pour lui. La seule chose que tu puisses faire, c'est vivre d'une façon qui le rendrait heureux. Quand tu m'aides à protéger les animaux, tu ne penses pas que cela lui ferait plaisir ?

- Oui … d'ailleurs à ce propos, Owen m'a fait une proposition dont je voulais t'en parler.

- Laquelle ?

- Il m'a proposé de rester ici. De devenir un vrai ranger en fait.

- Vraiment ?

- Oui et j'avoue que j'ai envie de lui dire oui. J'aime vraiment cet endroit. Cette quiétude. La vie près des animaux, avec toi. Je ne veux pas m'en aller. J'ai pensé à ce que tu m'as demandé la dernière fois : si tu dois retourner de temps en temps chez toi pour aller à ton université je peux t'y emmener en quelques minutes alors ... ça devrait être possible, non ?

- Eh bien, on dirait que tu y as pas mal réfléchi non ?

- Ce n'est pas une obligation. Si tu refuses je …

Ruri bondit vers lui et lui donna une tape sur le front pour le faire taire, se heurtant toutefois à la solidité implacable de son corps qui manqua de lui briser les doigts.

- AIE ! Raaah c'est pas possible d'être aussi solide !

- Je t'ai déjà dit d'éviter de me frapper.

- Oui bon j'ai oublié. Quant à toi, évite de continuer à raconter des bêtises. Évidemment que je suis d'accord. Si tu étais un humain normal j'avoue que j'y réfléchirais, mais tu peux me déposer chez moi en quelques minutes à peine, donc pas de souci, on peut parfaitement s'installer ici. Je n'ai besoin que de trois choses pour fonctionner.

- Lesquelles ?

- Une bonne connexion internet, une baignoire, et toi. Dans cet ordre.

- Ah.

- D'ailleurs ça me permettra de rester comme zoologiste à mi-temps et me faire un peu de pognon. Les rangers ont bien besoin d'une tête pensante comme moi. Tu crois qu'on pourrait rester dans la cabane ?

- C'est déjà réglé.

- C'est-à-dire ?

- Owen a accepté de me l'offrir comme premier salaire une fois que je serai devenu un vrai ranger.

Ruri se redressa en s'appuyant sur son coude. Elle tordait légèrement les lèvres, et C17 savait que c'était très mauvais signe.

- Attends … tu veux dire que tu as accepté ce vieux tas de planches pourries comme paiement ?

- Elle est très bien cette cabane.

- On parle bien de celle qui fuit à la moindre goutte de pluie et dont le réseau électrique est si vieux que j'ai fait cramer les plombs en utilisant mon sèche-cheveux ?

- Il y a des réparations à faire, je te l'accorde, mais une fois terminé ce sera parfait. Et puis ...

- Puis quoi ?

- Je n'ai jamais rien possédé à moi. Jamais. Tout ce que j'ai c'est Gero qui me l'a fourni. J'ai vraiment envie d'avoir ma propre maison en fait.

- Raaaaah C17, tu es tellement mignon ! s'exclama Ruri en secouant la tête. Je ne peux rien refuser quand tu fais ces yeux de cocker !

- Hein ?

- Non, laisse tomber. Bon, c'est d'accord. Mais on va juste établir une nouvelle règle dans notre relation de couple si tu veux bien.

- Laquelle ?

- Je t'interdis à l'avenir de négocier tes futurs salaires sans moi. Tu es peut-être hyper fort, mais tu es si naïf que tu vas te faire plumer comme une dinde à Noël.

- L'argent n'a aucune importance pour moi, je te l'ai déjà dit, répondit C17 qui ne comprenait pas vraiment la comparaison.

- Et c'est PRÉCISÉMENT pour ça que je m'occupe de tes finances à compter d'aujourd'hui.

- Ok. Je valide cette règle. Je m'en fiche de toute façon.

- Parfait !

Ruri vint alors se blottir contre son torse, et C17 l'entoura immédiatement de ses bras pour la tenir tout contre lui. Instinctivement, il se mit à caresser ses longs cheveux, déposant par la même occasion un baiser sur son front.

Ils restèrent ainsi un petit instant, profitant du silence et du calme qui régnait dans cette pièce, jusqu'à ce que C17 ne reprenne la parole :

- Tu te compares vraiment à C18 ?

- Non. Pas à elle. C'est juste que je me dis que tu dois en avoir parfois un peu marre de te coltiner un boulet comme moi. Tu dois toujours veiller sur moi, à force, ça doit te fatiguer.

- Je ne me fatigue jamais.

- Tu comprends très bien ce que j'ai voulu dire.

- Pas vraiment. C'est juste autre chose, mais toi et moi aussi on est une équipe. Différente de celle que je formais avec C18, car tu n'es pas comme elle.

C17 s'interrompit, eut l'air de réfléchir, avant de se mettre à rire.

- Quoi ? demande Ruri intriguée.

- Je vais même te dire mieux, lui répondit-il. En fait le voyage avec toi était des milliers de fois plus drôle que celui que j'ai fait avec elle et C16.

- Sérieux ?

- Oui. Tu vois, ma sœur et moi on se ressemble beaucoup et sur beaucoup de choses. Mais sur certains aspects par contre, nous sommes assez opposés. En fait je l'ai toujours trouvée, comment dire … rabat joie en fait.

- Comment ça ?

- A chaque fois que je voulais faire un truc marrant, et ça c'était même avant qu'on s'évade, elle passait son temps à me dire non, que c'était puéril, inutile, que j'étais immature, stupide …

- Ah bon ?

- Oui. Alors que moi j'avais envie de m'amuser. Partir en voiture, c'était mon idée, pas la sienne. Elle n'a jamais trop aimé mes « gamineries », pour reprendre son expression.

- On dirait vraiment l'attitude d'une grande sœur.

- A vrai dire c'est ce qu'elle est, répliqua C17 en souriant.

- VRAIMENT ?

- Oui. J'ai peu de souvenirs, mais nous avons toujours su que nous étions frère et sœur, et elle est persuadée depuis le début qu'elle est l'aînée de nous deux. Moi je n'en sais rien, mais quand C18 a une idée en tête, c'est de toute façon impossible de la faire changer d'avis. Sur ce point-là par contre, vous vous ressemblez pas mal.

- Incroyable ! Mais attends … de quelles gamineries tu parles en fait ?

- Plein. Tu n'imagines même pas ce qu'on a fait pendant cette petite balade. On a joué à des jeux vidéos, on a piqué des tas de trucs, on a semé des policiers et même une bande de bikers humains complètement tarés.

- Mais c'est dingue ! Pourquoi tu n'es plus comme ça alors ?

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- De temps en temps tu fais quelques folies mais sinon, la plupart du temps, tu es tellement sérieux qu'on dirait que tu as 1500 ans. Où est passé le petit frère rebelle ? J'aurais bien aimé le rencontrer, il avait l'air sympa.

- Je ne sais pas si « sympa » est le mot qui me caractérisait le mieux Ruri. Mais j'ai fait beaucoup d'efforts pour, disons, corriger cet aspect de moi. J'étais un idiot, C18 avait raison de le dire. Je ne pensais pas aux conséquences, je me croyais invincible, et mes erreurs nous ont coûtés cher.

- Je comprends. Mais du coup, tu es devenu un peu trop …

- Raisonnable ?

- Je dirais plutôt chiant en fait.

C17 manqua de s'étouffer avec le morceau de gâteau qu'il avait commencé à manger. Il toussa pendant de longues minutes, sous le regard hilare de Ruri. Il ne reprit qu'avec peine, une fois qu'il eut réussi à avaler sa part et bu un peu d'eau.

- Chiant ?

- Tu m'en veux ? demanda Ruri, taquine.

- Tu me trouves vraiment ennuyeux à ce point ?

- Disons que tu pourrais te décoincer un peu de temps en temps, ça ne te ferait pas de mal.

C17 se rallongea, les bras croisés, fixant le plafond d'un air circonspect.

« Chiant … »

Ce mot tournait dans sa tête sans qu'il ne puisse rien faire pour arrêter d'y penser. Il ne regrettait pas d'essayer depuis des années de ne plus être aussi insouciant qu'il avait pu l'être auparavant. Sa défaite contre Cell et l'horrible expérience de son absorption l'avaient de toute façon profondément transformé. Il avait même l'impression d'avoir vieilli de dix ans durant ces quelques jours.

Mais il n'avait pas l'impression d'avoir changé à ce point.

« Sérieux ... »

L'idée que quelqu'un puisse le trouver « trop » raisonnable le surprenait autant qu'elle le faisait rire.

« Je me demande ce qu'en penserait C18 … hahaha ! Jamais elle ne me croirait ! »

Il se retourna et regarda sa compagne, qui attendait patiemment qu'il se décide à poursuivre la discussion. Elle était si jeune et si vivante qu'il était presque un peu vexé de passer pour quelqu'un de barbant à ses yeux.

Il se mit à sourire de nouveau, avant de faire un petit signe du doigt à Ruri pour qu'elle s'avance vers lui. Ravie de cette invitation, la jeune femme s'approcha et C17 se saisit délicatement de son menton qu'il tint entre deux de ses doigts. Il l'embrassa tendrement, sentant le corps de Ruri se détendre comme pour mieux s'abandonner à lui.

- Humaine, lui chuchota-t-il après quelques secondes.

- Oui ?

La porte s'ouvrit tout à coup, faisant apparaître la femme médecin qui indiqua devoir finaliser l'auscultation de Ruri. C17 se leva aussitôt du lit pour la laisser travailler sereinement et permettre à la jeune femme de se soigner, et il préféra s'éclipser.

La blessure sur le front de Ruri était vraiment superficielle et le choc qu'elle avait reçu ne lui ayant pas occasionné de traumatisme particulier, elle reçut l'autorisation de rentrer chez elle en fin de journée. Elle rassembla rapidement ses affaires puis sortit pour se retrouver sur la place principale.

A sa grande surprise, C17 l'y attendait, installé sur son quad qu'il avait passé l'après-midi à finir de réparer.

- Tu montes ? lui dit-il dès qu'il la vit, lui faisant un signe de tête.

- Avec plaisir !

Ruri ne se fit pas prier une seule seconde courut le rejoindre pour s'asseoir derrière lui. Elle agrippa son t-shirt pour ne pas tomber tandis qu'il démarrait en trombe dans les rues du village pour rejoindre au plus vite la forêt. Ils traversèrent ainsi quasiment l'entièreté du territoire du parc, le quad permettant de s'engouffrer dans des chemins boisés et inaccessibles à tout autre véhicule.

Confortablement installée, Ruri sentait la force de C17 en parcourant son dos musclé sur lequel elle finit par s'assoupir sous l'effet de la fatigue accumulée et des anti-douleurs qu'elle avait pris.

C17 la laissa dormir un peu, jusqu'à ce qu'ils atteignent le sommet d'une colline qui surplombait leur cabane. Haute d'environ 20 mètres, elle débouchait sur une pente inclinée sur laquelle un petit chemin terreux zigzaguait entre les arbres jusqu'à l'entrée de leur maison.

Tout sourire, C17 tapota légèrement sur le front de Ruri pour la réveiller.

- On est arrivé ronfleuse.

- Mmmm ? Déjà ? J'ai dormi ?

- Pour quelqu'un qui voulait des sensations fortes je suis un peu déçu.

- Mince ! Ce sont ces fichus médicaments !

- Ne t'inquiète pas. J'ai encore une petite surprise pour toi. Mais avant, je dois te poser une petite question.

- Laquelle ?

- Jusqu'à quel point tu as confiance en moi ?

- Au point de te suivre au plus profond de l'océan.

- Parfait.

Et sans dire un seul mot de plus, il donna un coup de pied au sol qui propulsa le quad dans les airs. Le moteur du véhicule rugit avec force, couvrant le hurlement de surprise de Ruri qui se perdit dans le lointain. C17 dévala ensuite la pente en slalomant entre les arbres, s'appuyant tantôt sur sa jambe gauche, tantôt sur la droite, mais dans tous les cas à toute vitesse.

- ATTENTION ! s'écria Ruri en voyant se rapprocher d'eux d'immenses rochers.

- T'inquiète, je gère.

- MAIS TU GÈRES QUOI ?

- Le trajet. On y est presque et OUPS ! Baisse-toi !

Ruri obéit immédiatement, en même temps que C17 qui se coucha pratiquement pour éviter une branche d'arbre plus basse que les autres.

- Non mais j'halluciiiiiiine ! Tu vas nous tuer ! s'exclama Ruri.

- Hahaha j'ADORE cet engin !

- Pas moiiiiiii !

Le calvaire de Ruri s'acheva cependant rapidement, car après encore quelques mètres ils arrivèrent à destination. Elle mit quelques instants à reprendre son souffle et resta pendant tout ce temps immobile, les cheveux en bataille. C17, lui, se retourna sur son siège pour lui faire face.

- Je t'avais bien dit qu'il roulerait.

- Tu es complètement timbré C17.

- Je croyais que j'étais chiant ?

- Il y a un juste milieu dans toute chose ! Tu peux éviter de passer d'un extrême à l'autre ?

- La ballade ne t'a pas plu ?

- Pfffff je ne sais même pas par où commencer.

- Embrasse-moi alors. Quand je ne sais pas quoi te dire, c'est ce que je fais.

- Haha mais vraiment !

Ruri était cependant très heureuse de voir C17 aussi enjoué, et après avoir fait mine d'être en colère encore un peu, elle finit par venir vers lui pour lui donner le baiser qu'il attendait.

- Tu es vraiment insupportable, cyborg, lui dit-elle après.

- Ranger cyborg, je préfère.

- Tu ne l'es pas encore, boite de conserve. Tu as encore l'examen d'admission à passer.

- Le quoi ?

- Owen ne te l'a pas dit ? Il ne suffit pas de se lever un matin et de décider qu'on est un garde forestier pour le devenir. Il faut passer un examen et i manuels à apprendre : le classement des espèces avec l'état de danger d'extinction, le soin aux animaux et la législation encadrant les parcs naturels.

- …. hein ?

- Ne te fais pas de souci. Les révisions c'est ma grande spécialité. Je vais te faire des fiches récapitulatives par thématiques avec des QCM hebdomadaires et des interrogations surprises. OH J'AI TROP HÂTE !

- Euh … balbutia C17, l'air un peu apeuré.

- Quoi ?

- Je ne saurais pas te dire pourquoi mais les mots « examens », « révisions » et « interrogations » génèrent chez moi une sensation très désagréable.

- Dis donc, aurais-tu été un mauvais élève dans ton ancienne vie ? Me voilà au comble de la surprise !

- Super …

- Roooh arrête un peu de ronchonner. Et si on s'occupait plutôt de faire un point sur l'équipement qu'on va acheter pour aménager un peu cette cahute ? Parce que si je dois vivre ici, il me faut beaucoup beaucoup de meubles. Et je dois ramener des fringues. Beaucoup beaucoup.

- Vraiment, super …

- Haha ! Avoue que tu regrettes déjà de m'avoir proposé de m'installer ici avec toi ?

C17 la regarda en souriant. Une forte envie de plaisanter le tenaillait, mais il n'en fit rien.

Il avait en fait mieux à faire.

La saisissant de nouveau par la taille, il la ramena vers lui d'un geste brusque et l'embrassa.

Ruri lui rendit aussitôt son baiser, et ils restèrent ainsi pendant de savoureuses minutes, jusqu'à ce que C17 n'y mette fin pour lui répondre en murmurant dans son oreille :

- Je n'ai jamais rien désiré de plus fort que de passer ma vie à tes côtés.

Les paroles de C18 faisaient enfin sens.

Après des années d'une longue errance, C17 avait enfin trouvé son chemin.