Voici une petite histoire que j'ai écrite cette semaine. J'étais confinée à la maison avec la Covid et je m'ennuyais.
L'offre d'une Lady reprendra la semaine prochaine.
La table était froide et dure et un peu collante et … ô tellement confortable.
Colin Bridgerton n'était pas de ceux qui tenait bien l'alcool. Contrairement à ses frères qui semblaient pouvoir boire jusqu'à plus soif, il ne lui prenait que quelques verres pour être complètement ivre. Et des quelques-verres, il en avait bu plusieurs ce soir.
Il ouvrit un œil. Un seul. Partiellement parce que l'autre était écrasé si durement contre la table qu'il n'arrivait pas à l'ouvrir et partiellement parce qu'ouvrir les deux lui donnait le vertige.
Il empoigna la bouteille de whisky, un single malt qui lui avait couté une petite fortune, et tenta de se verser un nouveau verre, répandant la moitié du liquide ambré sur la table. Alors que l'alcool coulait jusqu'à sa joue, il se demanda s'il serait inconvenable de lécher la table pour ne pas le gaspiller. Il décida que non.
- Êtes-vous vraiment en train de lécher ma table, Bridgerton?
Will Mondrich regardait son client, et nouvel ami, avec un air à la fois amusé et désolé. Des jeunes gens ivres, il en avait vu plus d'un dans les derniers mois – il tenait un bar après tout – mais cette intoxication n'avait rien d'une picole agréable. Colin Bridgerton était clairement victime des affres d'un cœur brisé.
- Ma peine ne veut pas m'écrire, balbutia-t-il. Elle ne veut pas me parler non plus.
Et apparemment un Bridgerton saoul était un Bridgerton poétique.
- Alors, je boirai jusqu'à ce que j'oublie ma peine.
Avec un effort herculéen, il souleva sa tête et ingurgita son verre en entier d'un seul trait, les résultats de son action mal habile dégoutant sur son menton qu'il effaça du revers de sa manche avant de retomber durement sur la table.
- Allons, Bridgerton, dit le tenancier en le soulevant par le bras. Je crois que vous avez assez bu aujourd'hui.
- Non! S'écria Colin en agrippant et serrant contre lui sa bouteille de whisky. C'est à moi.
- Nous vous ramènerons simplement à la maison, alors. D'accord?
- Je n'ai pas de maison, marmonna Colin alors que Mondrich passait sa main autour de son épaule pour le soulever.
- Vous séjournez chez votre frère, non?
- Chez mon frère, c'est chez mon frère. C'était chez moi avant, mais maintenant, c'est chez mon frère. Vous avez un frère Montrich?
- Non, monsieur, je n'ai pas de frère.
- Moi, j'ai des frères!
- Ça, je sais.
- Beaucoup de frères… et des sœurs… beaucoup de sœurs.
- Je sais, alors qu'il appelait une voiture de location.
- Vous n'avez pas à faire ça Mongrich. JE vous en dois une. VOUS ne m'en devez pas une. JE vous en dois une.
- Vous venez d'insister pour payer 30 livres une bouteille qui en coûtait 20. Je viens de doubler mon profit de ce mois-ci. Considérez votre dette comme acquittée.
- Bien… vous êtes un bon ami, Monbrich.
- Un bon ami serait capable de prononcer mon nom comme il faut, marmona Mondrich en pénétrant dans la voiture.
Will fut soulagé de voir Colin s'endormir aussitôt qu'il fut assis sur la banquette. Il n'aurait pas voulu avoir à gérer une situation où il aurait dû nettoyer les dégâts causés par un homme trop enivré pour son propre bien. La route qui les séparait de la Bridgerton House était courte et pendant un moment, cependant, il craignit devoir transporter cet homme adulte jusque dans la maison.
Heureusement, il se réveilla au moment où l'attelage s'arrêta. Gardant d'une poigne de fer sa bouteille dont il buvait désormais au goulot, Colin s'agrippa à Mondrich pour descendre de la voiture sans s'étendre au sol comme un idiot.
- Elle a des lèvres, vous savez?
- Je suis certain qu'elle en a.
- Et des cheveux, aussi, ajouta-t-il. Elle a des cheveux.
- La plupart des dames en ont.
- Et des yeux…
- Habituellement nécessaires pour voir.
- Ils sont… Colin réprima un hochet. Bleus, je crois. Ils sont bleus? Oui, ils sont bleus. Bleu comme un ciel d'été pendant un orage avec du soleil.
- Votre poésie se dégrade, Bridgerton. Vous avez des clés?
Colin fouilla dans sa poche et plaça un porte-clé en contenant au moins une vingtaine dans la main d'un Will étonné.
- J'en fais une collekchsion, avait mâchonné Colin.
Will soupira, il n'avait vraiment pas envie d'essayer la vingtaine de clés et risquer d'éveiller toute la maisonnée Bridgerton, mais se dirigea quand même vers la porte. Colin tituba, déséquilibré par le soudain manque de support et se retourna.
Un mouvement de l'autre côté du Square attira son attention. Inclinant la tête sur le côté, il chancela quelques pas se dirigeant vers le vacillement qui avait éveillé sa curiosité.
- Elle est réveillée, murmura-t-il.
Il sillonna donc le parc flageolant des pas flasques à travers la pelouse recouverte de rosée. Il avait une mission. Il devait se concentrer sur la lumière de la chandelle provenant de la chambre de Pénélope même si celle-ci se balançait de gauche à droite comme les mouvements d'un bateau. Il réprima un haut-le-cœur. Penser à un navire lui rappelait la fois où il avait mangé de mauvaises moules avant de prendre la mer.
- Je suis un marin qui a le mal de mer, chantonna-t-il en continuant de s'avancer vers la lumière.
Will n'avait toujours pas réussi à trouver la bonne clé, mais quand un majordome ouvrit enfin la porte, il se retourna pour s'apercevoir que son ami avait disparu.
- Attendez un moment, s'il-vous-plait, demanda-t-il au majordome avant de rejoindre Colin qui cueillait des cailloux dans le Square. Bridgerton, que faites-vous?
- Je vais parler à ma peine.
- Vous pourrez parler à votre tristesse dans votre chambre, venez.
- Non, Monenrich, répondit-il en prenant le visage de Will entre ses deux mains, pas ma tristesse, ma peeeeeiiiiiine, dit-il en se défaisant de sa poigne sur Will avant de s'avancer un peu plus vers la maison des Featherington. PEN! Cria-t-il!
- Oh Seigneur! S'écria Will alors que Colin tentait inhabilement de lancer les cailloux à la fenêtre de Pénélope.
- Pen!
- Bridgerton, arrêtez, vous allez briser une fenêtre, s'exclama-t-il alors qu'un galet se retrouvait dans les buissons.
- Je dois parler à Pen!
- On est au beau milieu de la nuit. Elle dort.
- Non, regardez, il y a une chandelle et les rideaux ne sont pas tirés. PEN!
- Chut! Vous allez réveiller tout le voisinage!
C'est à ce moment précis que Pénélope ouvrit sa fenêtre.
- Colin?
- Je vous l'avais dit, Monprich, qu'elle n'était pas couchée. Pen!
- Colin, vous êtes saoul?
- Juste un petit peu mémêché, déclara-t-il en plaçant le bout de son index et de son pouce devant son œil avant d'avaler une léchée de whisky. Je dois vous parler, Pen.
- Colin, allez vous coucher. Il est tard. On se parlera demain.
- Écoutez la dame, Bridgerton, dit Will en plaçant une main sur l'épaule de Colin alors que ce dernier la retira d'une rotation du bras.
- Pourquoi vous me répondez pas? Je vous ai écrit trente-douze lettres.
- Ce n'est pas le moment, Colin.
- Je suis désolé! Je voulais pas de vous faire de la peine, Pen.
- Colin, je vous en prie.
- Je sais ce que je peux faire. Je vais vous chanter une chanson. Comme dans les romans d'amour que vous aimez tant.
Colin commença une sérénade incohérente à propos d'étoiles qui brillent, d'une ligne et de la couleur jaune pendant que Will et Pénélope serraient des dents de honte.
- Colin, mais qu'est-ce que vous faites?
- Je vous courtise, voyez-vous pas?
- Vous avez dit que vous ne me courtiseriez jamais, même dans vos fantasmes les plus extravagants?
- C'était les fantasmes de Fyfe.
- Je vous demande pardon?
- Dans les fantasmes extravagants de Fyfe, pas mes fantasmes. Mes fantasmes à moi inclusent un miroir et votre superbe poitrine!
- Colin! S'offusqua Pénélope.
- Je suis tellement désolé, Mlle Featherington. Je vous promets que cela n'arrivera plus! S'était excusé Mondrich avant de tirer sur Colin pour le ramener chez lui. Dites bonne nuit à Mlle Featherington, vous avez assez fait un fou de vous ce soir.
- Bonne nuit, Pen.
- Bonne nuit, Colin, prononça Pénélope sur un ton ennuyé en levant ses mains pour fermer sa fenêtre.
- Je vous aime, avait dit doucement Colin en se retourna pour se diriger vers la maison de son frère.
Pen s'arrêta, figée par les mots de Colin. De toutes les déclarations d'amour qu'elle avait imaginées provenant de Colin, cela devait être la moins romantique. Elle soupira et ferma la fenêtre. Il ne se rappellerait rien demain de toute façon.
À suivre…
