Quatre paires d'yeux étaient fixés sur la dépouille inconsciente qui se trouvait au pied du grand escalier.

-Vous pensez qu'il est mort? Demanda Éloïse avec sarcasme.

-Il le sera sûrement quand j'en aurai fini avec lui, répondit Anthony.

-Vous croyez que mère l'a vu? Interrogea Bénédict.

-Elle n'est pas encore sortie de sa chambre, déclara Kate.

-Wickham m'a dit qu'il était rentré si ivre qu'il n'a pas été capable de grimper l'escalier seul, chuchota Anthony.

-On ne peut toujours pas le laisser ici jusqu'à ce qu'il se réveille de lui-même, affirma Éloïse en lui donnant un petit coup du bout du pied. Les enfants vont se lever bientôt, ils ne doivent pas voir leur frère comme ça!

- Oh! Bowmore ! S'exclama Bénédict en observant la bouteille à côté de son frère. Mon frère sait comment prendre une cuite de qualité. Dommage qu'il en reste si peu.

- Ce n'est pas le moment, Bénédict! Gronda Anthony. Qu'est-ce qu'on va faire de lui, maintenant?

- Oh! Pour l'amour du Ciel! Soupira Kate.

Elle se retourna, se rendit jusqu'à la table du hall où se trouvait un immense bouquet de fleurs, les retira du bocal, se dirigea vers Colin et lui en versa l'eau sur la tête. Ce dernier se réveilla en sursaut, certain d'être en train de se noyer, mais quand il ouvrit les yeux et vit la lumière éclatante qui illuminait le foyer, il plaça les mains sur sa tête et se recoucha au sol.

- La prochaine étape aurait été le vinaigre dans le gosier, attesta Kate non sans une touche de fierté.

- Bon matin, mon frère, salua Bénédict avec un ton de voix volontairement beaucoup trop élevé en lui envoyant une petite tape sur la joue.

- Mais qu'est-ce que… ah ma tête!

- Il n'est pas mort, ça ne m'intéresse plus, dit Éloïse en l'enjambant pour retourner à ses occupations.

- Tu as passé une belle soirée? Dit Anthony.

- Juste… pas parler…

- Ah bon! Tu ne veux pas parler? C'est drôle, parce qu'apparemment, tu avais des choses à dire hier soir!

- Chuuuuut!

- Il n'est pas curieux? Blagua Bénédict. Moi, je serais curieux si j'étais à sa place.

- Pouvez-vous simplement… la fermer, chuchota Colin en s'assoyant et en se frottant les yeux.

- Et il revint à lui.

- Qu'est-ce qui s'est passé hier?

- Tu es allé chez Mondrich, tu as bu la majorité d'une bouteille de Whisky et… commença Anthony.

- Ma partie préférée, rigola Bénédict.

- … tu as chanté la sérénade à Pénélope Featherington.

- J'ai quoi?

- Tu es allé à sa fenêtre, dit Anthony en se penchant sur son petit frère d'un air faussement contrarié, tu l'as réveillée, tu lui as imploré son pardon pour ce que tu as dit d'elle au dernier bal et pour t'excuser, tu lui as chanté une chanson.

- Non! Je n'ai pas fait cela. Vous vous moquez de moi.

- Wickham m'a dit que tu avais une belle voix pour un homme qui tenait à peine debout, confirma Bénédict alors que Kate hochait de la tête.

- Je crois que les mots « je vous courtise » ont même été prononcés, ajouta Kate.

- Il y avait aussi un truc à propos de miroir et de poitrine.

- Oh! Non! Je dois aller présenter mes excuses à Pénélope.

- Tu n'iras nulle part, tu vas la laisser tranquille, ordonna Anthony.

- De toute façon, on sait maintenant comment ça se passe quand tu t'excuses, ricana Bénédict.

- Si tu es chanceux, peut-être que ton comportement ne se retrouvera pas dans le Whisledown. Allons, au lit avant que mère te voie dans cet état, dit Anthony en tendant sa main vers son frère. Et ne pense pas à sortir de ta chambre avant de t'être lavé, tu empestes!


- Tu enlèves tes pieds que je puisse m'asseoir?

Colin ouvrit un œil pour voir son frère Bénédict se tenant devant lui avec une assiette pleine de fromage. Après qu'Anthony l'ait mis au lit plutôt dans la matinée, il s'était laissé aller au sommeil pendant quelques heures avant de se laver, s'habiller et de faire semblant qu'il n'était pas victime des effets d'une vilaine gueule de bois dans le petit salon de la famille qui, par chance, était désert jusqu'à maintenant.

- Il y a au moins 15 autres sièges libres dans cette pièce et tu veux prendre celui où j'ai placé mes pieds?

- Pousse-toi, veux-tu?

Bénédict prit place sur le sofa à côté de son frère et lui tendit l'assiette de fromage.

- Mange, tu te sentiras mieux ensuite.

- Je ne crois pas que je ne puisse rien avaler.

- Tu as vomi?

- J'aimerais… je me sentirais peut-être mieux après, dit-il en essayant d'avaler un morceau. Je suis un idiot, dit-il après un long moment de silence.

- Ça, c'est connu depuis longtemps, affirma l'aîné en l'observant. Allons! Mon frère, ce n'est pas si grave. On a tous déjà fait des bêtises quand on était ivre. Je me suis déjà réveillé nu sur le bord des marches du Ashmolean Museum à Oxford le matin de l'inauguration d'une exhibition sur le dodo. Le roi était l'invité d'honneur de la cérémonie. Alors, chanter la sérénade à une chouette fille, ce n'est pas si pire.

- Peut-être, répondit-il doucement en s'emparant d'un nouveau morceau de fromage.

- Tu sais… ajouta-t-il après un moment de réflexion. L'alcool ne nous fait pas dire des choses qu'on ne pense pas. Il nous donne simplement le courage de faire ce qu'on n'ose pas faire.

- Qu'essayes-tu de me dire au juste? Il avait maintenant saisi l'assiette dont il picorait le contenu.

- Que tu devrais peut-être t'ouvrir à la possibilité que tu pensais réellement ce que tu as dit à notre chère Pénélope hier.

- Même si je le pensais vraiment, elle ne veut même pas me parler. Il avala un fromage.

- Est-ce pour cela que tu as bu un coup hier? Elle te manque? Colin goba un nouveau morceau et hocha la tête.

- Mon amie me manque.

- Ton amie? Ou plus? Colin ne répondit rien et mangea un autre morceau de stilton. Tu vas t'en sortir mon petit frère. Avant que tu le saches, les choses reviendront à la normale.

- Et si je ne veux pas qu'elle revienne à la normale?

- Change-les, répondit Bénédict en essayant de prendre un morceau dans l'assiette de Colin pour se faire accueillir d'une tape sur les doigts. C'est aussi simple que ça.

Les frères restèrent silencieux pendant un bon moment. Y avait-il quelque chose à ajouter? L'ouverture de la porte du salon les sortit de leur rêverie.

- Pen! S'était écrié Colin en se levant debout lorsqu'il vit son amie entrer dans la pièce.

- Bonjour Colin.

- Pénélope, salua Bénédict d'un hochement de tête. Il empoigna l'assiette désormais vide des mains de Colin. Je crois que je vais vous laisser, dit-il.

- Votre frère est au courant?

- Toute la maison est au courant. Je n'étais pas exactement un modèle de subtilité hier soir. Ce ne m'étonnerait pas que cela se retrouve dans le Whisledown.

- Je ne crois pas que ce sera écrit dans le Whisledown.

- Je suis désolé, Pen.

- Pour hier?

- Et pour ce que je dis au bal de votre mère. C'était indélicat et mesquin de ma part. Vous méritez mieux. Pénélope hocha la tête.

- J'avais deviné que vous étiez désolé, hier. Comme vous l'avez dit, vous n'étiez pas tout à fait discret.

- Je vous ai réellement chanté la sérénade? S'enquit-il sachant pertinemment bien la réponse.

- C'était plutôt réussi, blagua-t-elle. Vous avez une belle voix. Colin gloussa alors que Pénélope retrouvait son sérieux. Vous avez dit des choses, hier.

- Je ne souviens pas de la moitié de ce que j'ai dit…

- Souhaitez-vous… que je vous le rappelle?

- Ça dépend toujours de ce que j'ai dit, essaya-t-il de blaguer sans grand succès avant d'hocher la tête.

- Vous m'avez demandé pourquoi je ne répondais pas à vos lettres.

- Le Colin sobre se le demande aussi.

- Que vous ne vouliez pas me faire de la peine.

- Ce qui est vrai.

- Vous avez dit que vous me vouliez me courtiser…

Colin déglutit.

- Et que vous aviez des fantasmes qui seraient inconvenants de se remémorer ce matin.

- Désolé, dit-il en grimaçant, embarrassé.

- Et que… Pénélope hésita.

- Que quoi?

- Que vous m'aimiez.

Colin leva les yeux sur elle et resta coi pendant un bon moment. Les paroles que Bénédict avait prononcées plus tôt lui revenaient en tête. L'alcool ne nous fait pas dire des choses qu'on ne pense pas. Il nous donne simplement le courage de faire ce qu'on n'ose pas faire.

- Le pensiez-vous?

Il hésita un long moment avant d'hocher la tête. Lui, qui normalement avait toujours la bonne réplique, se retrouvait sans les mots pour exprimer ce qu'il ressentait.

Pénélope hocha la tête à son tour.

- Vous savez? J'ai attendu toute ma vie que vous me fassiez une déclaration d'amour et je suis un peu déçue que…

Il l'avait coupée d'un baiser fougueux, passionné, ardent et simplement… merveilleux.

- Désolé, je suis peut-être encore un peu sous l'effet de l'alcool.

- Je peux donc comprendre que vous comptez continuer de me courtiser?

- Je viendrai vous visiter demain matin, sourit-il pour la première fois depuis qu'il s'était levé.

- Et peut-être pourriez-vous terminer votre chanson?

Colin rigola. Il n'était pas certain de se rappeler ce que son cerveau aviné avait concocté comme chanson, mais il serait certainement capable de chanter la pomme à Pénélope Featherington pour le reste de sa vie si c'était ce qu'elle souhaitait.

Fin?