La faible lueur de sa chandelle était la seule chose qui illuminait le bureau. Il pouvait entrevoir dans la pénombre sa table de travail couverte de feuilles de papiers bigarrées, étalées à travers la surface dont il ne distinguait même plus le bois. Il ne fallait pas croire cependant qu'il n'y avait aucune méthode dans le désordre qui dominait son secrétaire. Chaque pile de papier représentait un projet sur lequel elle travaillait. Elle avait simplement de la difficulté à ne s'en tenir qu'à une seule idée à la fois.
Sa montre de poche indiquait que minuit était passé depuis longtemps et pourtant, il ne pouvait se résoudre à aller se coucher. Il n'était normalement pas du genre à s'inquiéter outre mesure. S'il y avait une seule femme capable de s'en sortir à travers les dédales de Mayfair, même en pleine nuit, c'était elle. Mais elle était accompagnée de sa sœur et de sa belle-sœur et rien de bon ne pouvait sortir de cela.
Il trempa ses lèvres dans le liquide ambré et le laissa brûler sa gorge. Il n'avait pas touché au poison depuis des mois – ne supportant pas la vue d'une bouteille d'alcool depuis cette fameuse nuit – mais devant son angoisse grandissant au fur et à mesure que la soirée avançait, il s'était rendu à l'évidence qu'un remontant ne pouvait que lui faire du bien.
Il n'aimait pas se retrouver ainsi, esseulé et inquiet à l'idée de la savoir sans protecteur dans les rues de Londres. Il avait juré, maintenant deux fois, de la protéger et il se sentait impuissant à l'idée qu'elle pouvait être en danger. Quand elle avait accepté l'invitation de Lady Danbury pour une soirée entre femmes mariées, il n'aurait pas cru que cela aurait pu représenter un quelconque péril. Après tout, qu'est-ce qu'une telle fête pouvait-elle avoir de bien méchant? Mais c'était maintenant le beau milieu de la nuit et il n'avait pas de nouvelles de son épouse. Il était mort d'inquiétude.
Un claquement de porte suivi de rires de femmes provenant du hall d'entrée attira son attention et une vague de soulagement l'envahit. Il se jeta sur ses pieds et ouvrit immédiatement la porte de son bureau qui donnait sur le vestibule.
- Chhhhh, rigolait Pénélope s'agrippant aux bras de Daphné pour ne pas s'effondrer au sol. On va réveiller le bébé.
- Laissez la nurse ou Colin se préoccuper du bébé pour cette nuit, Pénélope. Vous n'êtes pas en état de vous occuper d'elle de toute façon.
- D'accord, se dit-elle en tentant de se redresser alors qu'elle venait de trébucher sur l'ourlet de sa robe.
- On dirait que vous avez eu beaucoup de plaisir toutes les deux, sourit Colin dans l'entrebâillement de la porte.
- COLIN! S'écria Pénélope en apercevant son époux.
- Chut! Rigola à son tour Daphné.
- Tu es toujours debout? Je ne croyais pas que tu serais toujours debout! Pourquoi es-tu toujours debout?
Colin leva les épaules.
- Je n'arrivais pas à dormir.
- Ah! Je te manquais? S'enquit-elle.
- Peut-être, sourit-il en coin.
- Ah! Soupira Daphné une main sur le coeur.
- Tu es merveilleux! N'est-ce pas qu'il est merveilleux, mon mari? Demanda-t-elle à Daphné. Et il est beau aussi et il a de beaux yeux. Vous voyez ses beaux yeux, Daphné?
- Votre mari est mon frère, je n'ai jamais porté une grande attention à ses yeux.
- Non, mais regardez, dit-elle titubant vers Colin pour lui agripper le menton et de diriger son visage vers Daphné. Comment ne pas tomber amoureuse de ces yeux?
- Encore une fois, c'est de mon frère.
- Votre perte, marmonna-t-elle avant de diriger son regard vers celui de Colin. Bonsoir, beaux yeux.
- Bonsoir Pen! Rit-il. Tu es saoule!
- C'est la faute de ta sœur… et de Kate, affirma-t-elle avant de s'approcher de l'oreille de Colin. Elles sont diatraboliques!
- Ça, je le savais depuis longtemps. Comme ça, vous vous êtes amusé toutes les trois? Pénélope hocha la tête.
- J'ai gagné dix livres au jeu, déclara-t-elle alors que ses mains commençaient à patiner le long de la veste de Colin.
- Mes félicitations!
- Et je les ai perdues, marmonna-t-elle avant de chuchoter à nouveau. Daphné a triché.
- Je n'ai pas triché, protesta l'autre femme titubant pendant que les mains de Pénélope glissaient le long des flancs de son mari. J'ai simplement beaucoup de chance…
- Kate était furieuse.
- Je le suppose, répondit-il alors que les mains de Pénélope montaient jusqu'à sa nuque. Pen? Que fais-tu?
- J'embrasse mon époux, susurra-t-elle alors que ses doigts se faufilaient dans ses cheveux pour l'attirer vers elle dans un langoureux baiser.
- Nous ne sommes pas seuls, Pen! Répondit-il rougissant.
- Elle sait déjà ce que nous faisons le soir, nous avons un enfant, Colin! Elle sait comment fonctionne ces choses!
- Ce n'est pas une raison pour les faire en public.
- De toute façon, Pénélope nous a déjà parlé du miroir, assura Daphné… et du bureau… et du placard… et de la cuisine… et de ma bibliothèque, franchement Colin?
- D'accord, ma chère sœur, je crois qu'il est temps de retourner chez toi. Tu es seule dans le cabriolet?
- Non, Kate m'y attend.
- Parfait. Alors, nous allons asseoir Pénélope ici, dit-il en la guidant vers le fauteuil le plus proche, et je vais amener Daphné jusqu'à sa voiture.
Faire monter Daphné dans la berline ne fut pas de tout repos, mais il soupira de soulagement en donnant quelques pièces dans les mains du valet pour s'assurer que les deux femmes rentrent bel et bien chez elles. Quand il revint enfin dans le vestibule pour rejoindre Pénélope, il sourit : elle s'était endormie dans son fauteuil.
Il n'était pas rare pour lui de la regarder dormir. Il aimait l'observer pendant que son cerveau, normalement toujours trop actif, prenait le temps de se reposer. Elle semblait tellement sereine dans ces moments, comme si la vie lui permettait, pendant un court instant, d'être simplement elle-même. Pas l'autrice ou Lady Whisledown – Dieu ait son âme – ou la mère ou même l'épouse. Simplement Pénélope Bridgerton.
Il s'approcha d'elle, s'agenouilla à ses pieds, leva une main vers son visage et déplaça une mèche de cheveux qui s'y était glissée.
- Pen! Il faut monter te coucher, chuchota-t-il.
- Suis pas fatiguée, marmonna-t-elle.
- Tu pourras ne pas être fatiguée dans notre lit, dit-il en lui agrippant les mains. Allons!
D'un mouvement fluide, il la souleva et elle tituba vers l'avant perdant le peu d'équilibre qui lui restait. Elle s'appuya sur lui, le serrant fort dans ses bras alors qu'il la guidait vers l'escalier.
- Attention, dit-il alors que leurs pieds escaladaient la première marche.
- Tu es confortable, soupira-t-elle.
- Content de te servir de coussin, blagua-t-il. Elle renifla de dérision avant de s'esclaffer. Quoi?
- Tu t'appelles Colin et tu es mon coussin… ça rime!
- Tu es saoule!
- Ça rime même si je suis saoule! Dit-elle alors qu'ils atteignaient le sommet de l'escalier. Colin?
- Oui, Pen.
- J'ai un secret… chhhhhhhh! Murmura-t-elle en mettant un doigt devant sa bouche.
Colin gloussa alors qu'il ouvrait la porte de leur chambre à coucher. Il allait avoir un malin plaisir à lui rappeler ses paroles le lendemain.
- Et quel est ton secret, ma chérie?
- Je suis Lady Whisledown! Chuchota-t-elle faisant pouffer de rire Colin – l'identité secrète de Pénélope avait été révélée au grand jour il y avait plus de deux ans maintenant. Ne sois pas en colère, je t'en prie, ne soit pas fâché.
- Je ne suis pas fâché, répondit Colin de plus en plus amusé alors qu'il la déshabillait avec bienveillance.
- Si! Tu es fâché! Se plaignit-elle. Et maintenant, tu vas me quitter et tu vas aller habiter au Pérou!
- Au Pérou? Hein?
- … et tu vas faire du chocolat avec les Incas… tu aimes tellement le chocolat. Tu seras heureux là-bas.
Colin, lui ayant enfilé une robe de nuit en lin, se souvint qu'elle était en train de lire un livre sur les civilisations précolombiennes.
- Mais tu vas tellement me manquer, dit-elle en commençant à pleurer alors qu'elle se glissait en dessous des draps.
Colin contourna le lit et se faufila à son tour sous la couette jusqu'à ce qu'il puisse prendre sa femme inconsolable dans ses bras.
- Pen, j'ai un secret, moi aussi?
- Quoi?
- Je ne vais pas au Pérou!
- Vraiment?
- Je reste ici avec toi.
- Mais je suis Lady Whisledown.
- Je sais et je m'en fiche.
Et Pénélope pleura de plus bel, mais cette fois de soulagement.
- Oh! Pen! Dis-moi ce que je peux faire pour toi.
- Tu sais ce que tu peux faire, dit-elle en s'accrochant à lui, sa tête couchée sur son abdomen.
- Je sais?
- Tu sais ce que je veux entendre.
Colin sourit en coin, plaça un baiser sur la tête de sa femme et il entama sa chanson. Une sérénade incohérente à propos d'étoiles qui brillent, d'une ligne et de la couleur jaune. Quelque chose que son cerveau aviné avait concocté il y a quelques années alors qu'il était complètement ivre et amoureux de celle qu'il allait épouser. C'était devenu leur hymne, leur blague à eux, ce qu'ils se chantaient pour se rappeler qu'ils s'aimaient et, apparemment, se réconforter après une soirée bien arrosée.
- Je t'aime, avait-elle murmuré alors qu'un filet de salive commença à mouiller l'estomac de Colin.
- Je t'aime aussi, répondit-il même s'il savait qu'elle ne l'entendrait pas.
Son ronflement sonore avait déjà envahi la pièce.
FIN
