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Chapitre n°8 :

Vie de camp


Le Camp Lehigh était un complexe RSS à environ deux heures de Manhattan, plus au nord que Steve n'avait jamais été, et ils n'étaient encore que dans ce fichu New Jersey. Les recrues étaient obligées de se mettre en tenue militaire dans les baraquements, de ranger leurs affaires sous leurs lits respectifs, puis elles partirent sous le soleil.

Le casque de Steve était trop grand. Il n'arrêtait pas de glisser sur son front, mais il n'y en avait pas de plus petit. Ils s'alignèrent en une ligne presque droite, curieux et endoloris par le trajet en bus. Le camp n'était pas particulièrement grand, et il n'y avait pas beaucoup de monde non plus. Ce n'était pas qu'il était dépourvu de vie – il était assez animé –, mais une grande partie du personnel semblait être soit des officiers soit des civils, pas des recrues comme eux, bien qu'il y avait quelques groupes épars de soldats. Quelques soldats de première classe, quelques spécialistes – Steve n'était pas assez près pour distinguer leurs insignes exacts. Les casernes et les dépôts étaient des bâtiments trapus, laids, en briques, et la chaleur montait visiblement de chaque toit.

- Recrues ! Attention ! claqua une voix comme un fouet, faisant sursauter Steve et ses camarades recrues pour qu'ils se mettent en ligne un peu plus correctement.

Une dame royale, de quelques centimètres plus grande que Steve, apparut. Elle avait un regard direct et inébranlable, et portait un rouge à lèvres immaculé. Steve éprouva un respect immédiat et instinctif pour elle.

- Messieurs, je suis l'agent Carter. Je supervise toutes les opérations de cette division.

Quelqu'un grogna.

- C'est quoi cet accent, Reine Victoria ?

L'agent Carter fit une pause, les yeux plissés.

- J'ai cru que je m'engageais dans l'armée américaine, poursuivit le trouble-fête.

C'était la brute blonde du bus. Steve aurait bien fait semblant d'être surpris par son manque de respect, mais sa mère lui avait toujours dit d'être honnête.

L'agent Carter tourna les talons et alla sans se presser se placer devant le soldat. Elle avait un regard semblable à celui que Sarah Rogers avait parfois lorsque les gens dans la rue la rejetaient en se basant uniquement sur son accent. Comme si le fait d'être une immigrante avait fait d'elle une forme de vie inférieure. Steve avait souvent eu la même réaction de la part d'inconnus, mais jamais à cause de son accent – il était aussi brooklynien que lui.

- Quel est votre nom, soldat ? demanda l'agent Carter.

- Gilmore Hodge, Votre Majesté, rétorqua Hodge, la tête inclinée en arrière avec insolence.

- Avancez, Hodge.

Les hommes échangèrent des regards, certains des autres ayant également compris la glace dans les yeux de Carter. Hodge fit un grand pas en avant, arrivant presque au pied de l'agent Carter, qui se contenta de s'appuyer sur ses talons.

- Mettez votre pied droit en avant.

Hodge s'exécuta, en fredonnant tout bas dans sa gorge.

- On va se battre ? Parce que j'ai quelques mouvements qui pourraient te plaire, fit-il effrontément avec un clin d'œil.

L'instant d'après, Hodge était plié en deux, se tenant le nez. L'agent Carter l'avait frappé comme un boxeur particulièrement vicieux, marquant à peine une pause. Steve tomba un peu amoureux juste à ce moment-là, juste un peu.

Alors que les recrues ricanaient nerveusement, une jeep arriva. Un officier plus âgé, au visage profondément marqué et aux sourcils constamment froncés, en sortit. Il aboya un salut à l'agent Carter, qui se tint au garde-à-vous comme si elle ne venait pas de mettre un homme à genoux d'un simple coup de poing, son visage étant soigneusement arrangé pour ne montrer aucune émotion. Son ton, cependant, montra clairement qu'elle respectait cet homme.

- Colonel Phillips.

- Carter, répondit-il avant de se tourner vers Hodge. Lève ton cul de la poussière et reste dans cette ligne au garde-à-vous jusqu'à ce que quelqu'un vienne te dire quoi faire, aboya-t-il dans sa direction.

Hodge se remit en ligne avec autant de grâce que pouvait encore en avoir quelqu'un dont le nez saignait.

Le colonel Phillips observa les recrues d'un air vaguement dégoûté, comme s'il y avait un millier d'endroits où il préférerait être plutôt que dans ce camp poussiéreux du New Jersey, et un millier d'hommes qu'il préférerait regarder plutôt que leurs visages désolés. C'était impressionnant, vraiment, et pourtant Steve avait été élevé par Sarah Rogers et son impitoyable culpabilisation de catholique lorsqu'elle en avait besoin dans son service de soins ou lorsqu'elle devait faire face aux idées les plus têtues de son fils. La présence de Bucky avait été une bénédiction dans le foyer des Rogers, gardant Steve un tout petit peu plus à l'écart des problèmes.

Après les avoir dévisagés et leur avoir donné l'impression d'être minuscules, le colonel Phillips se lança dans un discours.

- Le général Patton a dit que les guerres sont menées avec des armes, mais qu'elles sont gagnées par des hommes. Nous allons gagner cette guerre parce que nous avons les meilleurs...

Son regard s'arrêta sur Steve, et celui-ci fit semblant de ne pas se sentir insulté par ce regard méprisant.

- ... hommes. Et parce qu'ils vont s'améliorer. Beaucoup s'améliorer. La Réserve Scientifique Stratégique est un effort Allié composé des plus grands esprits du monde libre. Notre objectif est de créer la meilleure armée de l'Histoire, mais chaque armée commence avec un seul homme. À la fin de ce processus de sélection, nous choisirons cet homme. Il sera le premier d'une toute nouvelle génération de super-soldats.

Et ainsi commença une semaine d'enfer.

On pourrait penser que l'aspect physique était le plus dur, et c'était le cas, mais l'acclimatation mentale était presque pire. Leur sergent instructeur, Michael Duffy, était un homme à la voix de ténor qui proclamait tout à haute voix à la manière d'un prédicateur particulièrement offensé. On leur apprit à plier leur linge, à faire leur lit au carré et à s'habiller eux-mêmes, comme s'ils étaient des enfants que leurs parents avaient gravement déçus. Steve n'avait jamais aimé qu'on lui dise quoi faire, surtout parce qu'on lui avait toujours dit qu'il ne pouvait rien faire. Il dut se mordre la langue et prier pour avoir de la patience plus souvent qu'il ne put le compter.

Compte tenu de la pression du temps, ils furent jetés dans tout cela la tête la première, sans aucune hésitation. Peu importe qu'ils n'aient jamais escaladé une échelle de corde auparavant, ils escaladeraient cette échelle et ils le feraient maintenant, maintenant, maintenant, Rogers ! Steve faillit se tordre la cheville en essayant de suivre le rythme. Mets-toi à plat ventre, rampe, recrue ! Tu ne peux pas te tenir debout parce que tes genoux tremblent d'épuisement ? Lève-toi ou meurs, recrue ! Et ça continuait, et ça continuait, et personne ne voulait aider l'asthmatique maigrelet. C'était une audition, après tout.

Le pire, et de loin, était l'entraînement au combat à mains nues. Steve étant le plus petit, il se retrouva toujours associé de force à un bâtard malchanceux trop lent pour se précipiter vers un autre partenaire. L'enseignement de Bucky semblait n'avoir servi à rien. Il se retrouva au sol plus de fois qu'il ne put le compter, sous le regard du colonel Phillips, dont le visage de nuage d'orage s'assombrissait de minute en minute.

Au troisième jour, Steve n'était plus qu'une ecchymose qui marchait et qui parlait, et ce fut là que l'agent Carter vint le chercher.