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Chapitre n°5 :

Le spatioport


Des heures plus tard, lorsque les voix se furent éloignées et que la voracité des insectes reprit, la douleur tira Plagueis d'un sommeil torturé. Sa tunique collait à sa peau enflée comme un pansement compressif, mais le sang s'était tout de même écoulé de la plaie et avait imbibé sa robe. Il se glissa silencieusement dans la nuit et boita jusqu'à ce que la douleur disparaisse, puis il se mit à courir. Des gouttes de transpiration s'évaporaient de son crâne chauve, et sa tunique sombre se déployait derrière lui comme un étendard.

Affamé, il envisagea de faire une razzia dans une des maisons locales et de festoyer avec les œufs d'une Kon'me de caste inférieure, ou même avec son sang et celui de son compagnon. Mais il contrôla les pulsions qui l'invitaient à semer la terreur, apaisa son appétit de destruction et se rassasia en avalant des chauves-souris et et les restes en décomposition de poissons que les vagues avaient rejetés sur la plage. Il traversa à la hâte la plage de sable noir et passa à quelques mètres des habitations construites dans les blocs fossilisés, mais il n'aperçut qu'un seul indigène, qui quittait sa hutte tout nu pour se soulager. Ce dernier réagit comme s'il avait vu une apparition. Puis l'allure de Plagueis, avec sa robe et ses bottes, provoqua l'hilarité de l'indigène. Sur les falaises qui surplombaient la plage, des lumières artificielles brillaient, indiquant les maisons des castes supérieures et la proximité du spatioport, dont la lueur ambiante illuminait une vaste portion du sud du littoral.

Maintenant que sa destination était proche, chaque vague de l'océan se répercutait en lui, déclenchant un déferlement sans précédent d'énergie obscure. Les fibres du temps se relâchèrent, et il eut une vision du futur de Bal'demnic. La planète était mêlée à une guerre sur plusieurs fronts, une guerre galactique, où l'on cherchait non seulement à s'accaparer les riches dépôts de cortosis, mais aussi à utiliser la planète comme pion dans un jeu beaucoup plus complexe. Les serviles Kon'me se soulevaient contre eux qui les dominaient depuis une éternité...

Perdu dans sa rêverie, Plagueis faillit ne pas remarquer qu'un immense brise-lames suivait le contour de la plage. Des jetées en pierre s'avançaient dans une baie large et tranquille et, derrière le mur, une ville s'accrochait aux contreforts déboisés. Il y avait ici des Kon'me des deux classes, mais parmi eux se trouvaient aussi bon nombre d'étrangers d'espèces variées. La plupart provenaient de systèmes stellaires voisins, mais certains venaient d'aussi loin que le Noyau. Le spatioport formait la périphérie sud de la ville. Il se composait de grappes de bâtiments modulaires, d'entrepôts et de hangars préfabriqués, ainsi que d'aires d'atterrissage illuminées pour accueillir les vaisseaux de marchandises et de passagers. Pour quelqu'un qui connaissait mal les planètes isolées, une visite du spatioport aurait ressemblé à un voyage dans le temps, mais Plagueis se sentait à l'aise parmi les hôtels aux chambres miniatures, les cantinas mal éclairées et les bars sordides, où le divertissement était cher et la vie ne valait pas grand-chose. Il tira le capuchon de sa robe au-dessus de sa tête et se tapit dans l'ombre. Sa grande taille à elle seule suffisait à attirer l'attention. Comme l'endroit était peu sécurisé, il parvint à circuler entre les vaisseaux posés au sol sans difficulté. Il ignora les petits vaisseaux intersystèmes, préférant les transports long-courriers, et encore, seulement ceux qui paraissaient en bon état. Muunilinst se trouvait à plusieurs sauts dans l'hyperespace, et seul un vaisseau suréquipé pourrait l'y amener sans trop de retard.

Au bout d'une heure d'inspection, il en trouva un qui lui plaisait. Le transport, un produit de l'ingénierie du Noyau, devait avoir un demi-siècle à première vue, mais il avait été bien entretenu. Il était équipé de senseurs et de propulseurs modernes. Il ne portait pas de nom, ce qui laissait entendre que le capitaine ne voulait pas se tailler une réputation. Le LS-447-3 était plus long que large, sa queue était étroite, son cockpit encastré et les grandes portes de la cale permettaient d'embarquer des marchandises volumineuses. Plagueis encoda le numéro d'enregistrement du vaisseau dans son comlink et se dirigea vers le bâtiment des autorités spatioportuaires. À cette heure de la nuit, la structure délabrée était pratiquement déserte, à l'exception de deux gardes Kon'me au cou épais qui dormaient pendant le service. Plagueis desserra la ceinture de sa robe pour faciliter l'accès à ses sabres-laser, passa devant les gardes et disparut par les portes principales. Une faible lueur en provenance de bureaux inoccupés filtrait dans les couloirs sombres. Au deuxième étage, il trouva le bureau des registres, qui donnait sur la plus grande des aires d'atterrissage, et sur la baie silencieuse qui s'étendait en arrière-fond.

Un terminal qui faisait déjà figure d'antiquité vingt ans plus tôt était posé sur une table au milieu d'un petit bureau privé. Plagueis plaça son comlink à côté de la machine et, un instant plus tard, réussit à s'introduire dans le réseau de contrôle du spatioport.

Une recherche sur le transport révéla qu'il portait effectivement un nom – le Woebegone – et provenait d'Ord Mantell. Son départ était programmé pour le lendemain matin. Le vaisseau et son équipage, composé de huit membres dont un droïde, devait s'envoler vers différentes planètes du Secteur Auril avec une cargaison de produits de pêche frais. D'après les documents, le chargement avait déjà été contrôlé par les douanes, et attendait dans un hangar réfrigéré qu'on le charge à bord du vaisseau. La bonne nouvelle, c'était que la destination finale du Woebegone était à l'extrémité de la Voie Hydienne. Un crochet par Muunilinst ne serait pas un trop grand détour pour l'équipage.

Plagueis fit afficher une image du capitaine du transport, une certaine Ellin Lah. Plagueis s'ouvrit complètement à la Force et examina l'image pendant un long moment. Puis, il expira lentement, se leva, effaça toute trace de ses intrusions technologiques et replaça le comlink dans la poche intérieure de sa robe.

Le Woebegone l'attendait.