Curiosity Killed the Karkat
Part 03
...
Karkat
Il a à peine le temps de détaler comme le foutu petit rat qu'il est que je suis déjà debout à sa poursuite, quelques mètres derrière lui.
Il court vite le bougre, faut croire que la trouille ça refile des ailes. Mais qu'il ne pense pas aller bien loin. On n'a pas été les prédateurs de leur espèce pendant des siècles pour des prunes...
Dès que je le chope putain, j'vais en faire une espèce de putain de bouillie que personne reconnaîtra. Et cette fois-ci je pense que l'idée de planter mes crocs dans son cou sera très attirante.
Et satisfaite.
Il va morfler.
Salement, très salement morfler. Pour tout ce qu'il a fait jusqu'ici, pour ces putains de poupées, ce gâteau, le slime, la crème, et ce PUTAIN DE FAYGO DE CONNERIE DE MERDE !
Et surtout, il va morfler pour mon PUTAIN DE PULL QUE J'ADORAIS !
Je commence déjà à le rattraper, il ne reste plus que quelques mètres de distance entre nous, quand il tourne à gauche.
Oh non putain, NON ! NON ! C'est le foutu couloir des salles de classe, il va droit sur...
Eh merde.
On passe ainsi en courant droit devant deux de ses amis - les deux blonds là, toujours méga chelous - Gamzee qui a l'air visiblement mort de rire - j'aurais dû m'en douter, à cause du faygo. J'vais lui faire avaler son air de défoncé un de ces quatre - et Terezi, qui fait tomber sa canne et manque de me la foutre dans les pieds tellement elle se marre.
Pourquoi je sens que je ne vais pas en avoir fini avec ça ?
J'vais en faire des petits pois, de ce pauvre crétin.
Je grimpe l'escalier à sa suite, peut-être huit marches après lui. Et vois qu'il commence de plus en plus à faiblir. Pauvre race pathétiquement faible. Je souris déjà de ma vengeance qui ne tient plus qu'à quelques secondes.
Il n'a plus le temps que de tourner au détour d'un couloir en dérapant un peu, et je peux déjà tendre la main pour attraper son poignet. J'y plonge mes griffes sans vergogne, très peu désireux qu'il m'échappe. En le tirant contre moi, je tourne légèrement pour le plaquer contre le mur, formant une barrière entre lui et le monde extérieur.
Au moment où il tente de s'échapper, je plaque mes deux mains contre ses épaules pour le forcer à rester en place tandis que je laisse un grondement de bête sauvage ou presque sortir de ma gorge.
J'avais oublié qu'on pouvait faire ces bruits. Je sais qu'on peut aussi ronronner, mais ça m'arrive pas super souvent. Mais bon j'ai déjà entendu Gam le faire quand il était particulièrement haut perché dans ses délires...
Mais bref. Revenons à la chose la plus importante pour l'instant.
Ma vengeance.
Je le regarde avec toute la haine enfouie en moi, qui brûle comme des milliers - voir des millions - de soleils.
Pour la première fois de ma vie, je le regarde vraiment, je plonge mes pupilles brûlantes dans l'océan des siennes.
Il se passe comme un temps infini – pourtant ce ne sont que des secondes, en réalité, m'apprendra ma montre plus tard – avant qu'il ne ferme les yeux, écrasé par la terreur.
Il est temps de goûter à ma revanche.
Je m'approche toujours plus de lui, bien décidé à lui esquinter la peau.
J'imagine déjà ma bouche – mes crocs – dans son cou, sur son menton, sur ses...
Mon ventre fait un salto arrière.
J'observe ses lèvres, totalement figé.
Bon sang, mais qu'est-ce que je m'apprêtais à faire, exactement ?!
Je vois John rouvrir les yeux, me fixer comme si je venais de lui parler dans un ancien dialecte troll.
Il a l'air de vouloir dire quelque chose, mais je ne lui en laisse pas le temps.
Il ne me faut qu'un dixième de seconde pour repartir en courant, le plus loin possible de lui.
...
J'arrive à bout de souffle dans ma chambre, entre dans cette dernière et referme la porte à clé derrière moi avant de me laisser glisser sur le sol, hagard.
Nom de dieu de putain de bordel de merde de sa mère la catin !
Je me fous une ou deux baffes – mentales ou bien réelles.
Mais putain qu'est-ce qui va pas dans ma tête ?!
J'allais... j'allais l'embrasser ! J'en étais genre à 3 dixièmes de millimètres !
Va pas me dire que je suis en train de ...
...
Non... non putain c'est pas possible, c'est putain d'enflure de raclure de bidet de pas possible.
Je...
Je peux pas en faire mon kismesis, non...
C'est un humain, putain, un misérable HUMAIN !
...
Je hais mon inconscient et sa foutue logique de merde...
...
Le lendemain matin, tout me saute à la tronche dès le réveil.
Je gémis dans les couvertures tandis que j'éteins mon portable qui se charge de me tirer du doux monde des songes – où là au moins, il ne me poursuit pas avec ses foutus yeux bleus – et me lève en grognant.
J'ai pas envie.
Vraiment, vraiment pas envie.
Je vais le voir, je vais devoir le supporter, il va s'approcher de moi...
Je le hais tellement, bon sang, j'aimerais lui exploser la tête.
Ou faire autre chose avec.
Je me mets une bonne gifle avant de continuer plus avant dans mes pensées. Il est hors de question que je laisse mon esprit fantasmer sur ça.
Hors.
De.
Question.
Je décide de sauter le repas du matin, piochant dans les quelques petits biscuits que je garde toujours ici pour les cas de fringales durant les révisions intensives. Je n'aime pas faire ça, mais bon, je demanderai à mon Lusus de m'en renvoyer – ou alors j'irai en acheter dans un magasin du coin, pas loin.
Je reste donc dans ma chambre jusqu'à ce que la cloche d'appel des cours ne résonne.
Je me glisse alors subrepticement dans les couloirs, rasant presque les murs, très peu désireux de recroiser ce foutu humain.
J'arrive en classe juste avant que le premier cours débute, me glissant dans la salle au moment où la porte se ferme. Ignorant royalement le regard interloqué de ce putain d'humain, je me glisse à ma place, ne prend pas la peine de répondre au vague « baah t'étais où, Bro ? » - je m'occuperai de son cas plus tard, à lui... - et fait mine de me plonger le plus profondément possible dans ce putain de cours de civisme.
Toute la matinée se passera comme ça. Moi plongé dans mes feuilles – ou à me mettre des gifles mentales par dizaines en me rendant compte d'où mes pensées vagabondent – l'humain en train de fixer mon dos avec tellement d'intensité que j'ai l'impression qu'il essaye de trouer mon t-shirt rien qu'avec ses yeux.
Arrivé au cours d'Histoire, je prends d'autres notes – nous annonçons d'ailleurs nos sujets d'exposé, que le prof accepte avec plus ou moins de réserve – le nôtre passant étonnamment bien l'approbation.
Quand la fin du cours arrive, je laisse les autres sortir avant moi, rangeant mes affaires bien lentement. Je vois du coin de l'œil l'humain sortir en dernier de la classe, toujours en train de me jeter des regards qu'il doit penser furtifs – mais qui ne le sont pas – tandis que je m'approche du bureau du prof.
« Monsieur ? Je fais. »
Il tourne la tête vers moi, me dévisage, puis soupire en roulant des yeux.
Sympa.
« Qu'est-ce qu'il y a, encore ?
- Eh bien, je me demandais si je pouvais faire l'exposé tout seul. Vous voyez, je ne suis pas très... enfin que mon partenaire et moi ne nous entendons pas très bien et...
- Mr. Vantas. Je vais vous répéter ce que j'ai dit lors du premier cours, et faire également un lien pour vous, puisque votre cerveau ne semble pas y arriver. Alors écoutez bien, je ne le répéterai pas. La directrice – il appuie bien sur le mot – a décidé que vous feriez ces exposés en binômes. C'est le but de cet exercice qui sera noté. Cela signifie que si vous ne le faites pas en binôme humain-troll, l'exercice ne sera pas rempli. »
Il fait une petite pause pour me fixer de son regard le plus sévère par-dessus ses lunettes.
« Cela signifie aussi que vous serez envoyé chez la directrice. Est-ce que je me fais bien comprendre, Mr. Vantas ?
- Oui, oui, je grogne.
- Oh, et, inutile d'essayer de faire tout le travail de votre côté pour ensuite en attribuer une partie à votre collègue. Je veux que ce travail soit fait à deux dans les moindres détails, et je serai très vigilant là-dessus. Compris ? »
Cette fois-ci, je ne prends même pas la peine de faire une réponse articulée.
Fait CHIER.
Sans me fatiguer à le saluer, je réajuste mon sac sur mon épaule et sors de la classe.
Je marque un arrêt surpris sur le pas de la porte, en découvrant mon binôme humain planqué derrière cette dernière. Il a dû tout entendre. Génial...
Il me suffit de croiser ses yeux pour me rappeler de ce qui s'est passé hier. Je sens mes joues chauffer sous l'afflux du sang qui vient de s'y installer et, détournant le regard, m'apprête à partir dans la direction opposée, le plus loin possible de lui.
Sauf qu'une main, agrippée à ma manche, m'en empêche.
John
Après que Karkat m'ait épargné pour une raison encore bien floue le jour d'avant, j'ai passé plusieurs heures à me demander ce qui avait bien pu lui passer par la tête à ce moment-là. Je veux dire, je me plains pas qu'il ne m'ait pas réduit en bouillie, juste que je me pose des questions. Surtout qu'il avait l'air bien furieux, cinq secondes avant.
Mystère, mystère.
Le lendemain, j'ai eu un peu peur en allant en classe. Par prudence, je suis resté collé à mes amis toute la matinée – s'il doit m'attaquer à nouveau, il ne le fera que si je suis tout seul, non ? –, mais finalement, il m'a simplement ignoré. Pas même un petit regard haineux, une petite menace, rien. Je l'ai observé (mais de pas trop près, quand même) toute la matinée, espérant qu'il se retourne vers mon siège au bout d'un moment – en vain. Le dernier cours arrivé, j'étais presque convaincu à cent pour cent que Karkat n'avait plus l'intention de me faire payer.
Seulement du coup, je commence à me demander si je suis pas allé un peu trop loin. Me hurler ou me taper dessus, ça allait encore, mais m'ignorer totalement ? Est-ce qu'il m'en veut à ce point ? Pire : est-ce qu'il me déteste tellement qu'il ne veut même plus m'adresser la parole ? C'est pas ce que je voulais, moi ! Je voulais juste lui faire une petite blague !
Maintenant que j'y pense, c'était peut-être un peu méchant de le faire à un moment où ses amis seraient à côté. Il a dû se sentir humilié. Peut-être qu'il est du genre à se soucier beaucoup de son image devant les autres... En fait, c'est vrai qu'il a pas bien aimé quand je lui ai fait remarquer la taille de ses cornes.
Mince.
Pitié, faites qu'il soit pas trop en colère après moi quand même !
Je veux pas qu'il m'ignore le reste de notre scolarité, moi ! C'est vrai qu'il a un peu dépassé les bornes la dernière fois – peut-être même d'autres, en fait –, mais en temps normal c'est pas désagréable de discuter avec lui. Et c'est plutôt marrant quand il pique ses crises de nerfs !
Le cours se termine, et je n'ai toujours pas de réponse.
Je m'apprête à partir, mais là je remarque que Karkat est resté dans la salle... On dirait qu'il va demander quelque chose au prof. Je fais mine de partir, mais reste derrière la porte.
...
Est-ce qu'il... est en train de demander à faire l'exposé tout seul ?
Me dites pas qu'il veut déjà plus de moi !
Oh allez, c'était juste quelques poupées chelou ! Et un peu de slime ! Et...
Bon, OK, le faygo c'était peut-être trop. Mais... Il l'avait bien cherché, non ? Non ?
Je sais plus quoi penser. J'entends le prof lui dire et redire qu'il ne pourra pas faire l'exposé tout seul, mais ça ne me rassure qu'à moitié.
Faut que je m'excuse, j'imagine.
Justement, il sort de la classe et me jette un regard assez troublé. Et encore une fois, il me tourne le dos et s'apprête à s'enfuir à nouveau. Mais cette fois, je l'attrape par la manche de son t-shirt.
« Attends, Karkat ! Pourquoi tu m'évites ?
- Ta gueule. Lâche-moi.
- Pas tant que tu m'auras pas répondu ! T'es encore fâché pour la blague ?
- Ouais, c'est ça. Casse-toi.
- J'ai l'impression qu'il y a autre chose...
- MAIS BORDEL MAIS TU VAS ME LAISSER TRANQUILLE OUI ?! CASSE-TOI ! TOUT DE SUITE ! »
Je voudrais bien répondre, mais il se dégage de mon emprise et s'en va en vitesse, me laissant planté au beau milieu du couloir.
...
Je reste dans ma chambre tout le reste de l'après-midi. Après avoir abandonné l'idée de faire mes devoirs pour demain – non sérieusement, ils s'attendent vraiment à ce que je puisse faire une dissertation sur les principes de la royauté troll ? Sérieusement ? – j'ai fini par passer plusieurs heures à revoir des scènes de mes films préférés sur le net, pour décompresser. Vers dix-neuf heures, soudain, je vois Karkat se connecter.
- ectoBiologist [EB] began pestering carcinoGeneticist [CG] at 19:15 -
EB: Karkat ! t'enfuis pas, s'il te plaît !
CG: ENCORE TOI PUTAIN ! MAIS JE T'AI DIT DE ME FOUTRE LA PAIX !
EB: je veux juste savoir ce que je peux faire pour que tu me pardonnes !
EB: je suis désolé si je t'ai vexé avec ma blague...
CG: RAH...
CG: ÉCOUTE
CG: TU M'AS PAS VEXÉ, OK ?
EB: mais alors pourquoi... ?
CG: DONC FOUS-MOI LA PAIX, VA VOIR AILLEURS
EB: je comprends pas... si t'es pas vexé, pourquoi tu veux plus me voir ?
EB: j'ai fait autre chose ?
CG: ...
CG: NON, C'EST PLUTÔT MOI.
CG: J'AI PAS ENVIE D'EN PARLER
CG: FOUS-MOI JUSTE LA PAIX, OK ?
CG: S'IL TE PLAÎT.
- carcinoGeneticist [CG] ceased trolling ectoBiologist [EB] at 19:19 -
...
Je...
Je rêve ou Karkat vient de dire « s'il te plaît » ?
Oh mon Dieu. Ça doit vraiment être grave, là. Je l'ai jamais vu comme ça, sans... Sans hurler ou insulter ou... Enfin, il écrivait toujours en majuscules, et il y avait quand même des insultes, mais... C'était plus...
Raaah, c'était pas pareil quoi ! Et je suis pas sûr de bien aimer ça.
Non je ne suis pas maso.
Mais là, il m'inquiète vraiment.
Tant pis pour ce qu'il m'a dit, demain j'irai lui demander ce qui va pas.
...
Et comme prévu, dès le petit déjeuner, je me dirige vers la table où il est assis. Pour le voir se lever et aller débarrasser son plateau à moitié terminé, avant de quitter le réfectoire sans se retourner.
OK, ça s'est raté... J'aurai peut-être plus de chance une fois en classe ?
À la pause du matin, je me précipite vers lui à peine la sonnerie retentie.
« Karkat, tu veux pas...
- J'suis occupé. Dégage. »
Il sort en vitesse de la salle de classe. Bon, raté aussi... Mais je ne me décourage pas ! Le repas de midi, là, ce sera ma chance !
Dans la file d'attente, je l'accoste. Cette fois, il ne peut pas m'éviter !
« Karkat !
- Bordel, lâche-moi ! »
Il bouscule alors les quelques humains devant lui pour passer devant tout le monde dans la file. Je tente de le suivre, mais les élèves devant moi n'ont pas l'air bien d'accord... Et s'ils n'ont rien dit à un troll, je doute qu'ils soient aussi conciliants avec moi. Et je n'ai pas vraiment la carrure pour m'imposer.
J'essaie de le retrouver à sa table après, mais encore une fois il s'échappe avant que j'aie pu m'installer. C'est pas vrai, il a mangé hyper vite pour m'éviter ?
Mais je ne laisse pas tomber ! De retour en cours, je profite d'un moment d'inattention du prof pour écrire un message sur un bout de papier, que je roule en boule et envoie à Karkat. Il l'attrape, le déplie, puis une seconde plus tard, le déchire en deux avant d'en faire des confettis devant moi.
Dernière chance : après les cours. Rangeant mes affaires à l'avance, je le colle comme un petit chien une fois dans le couloir.
« Karkat ! Tu veux qu'on se voie, cet aprèm, pour l'exposé ? »
Pas de réponse. Il accélère un peu le pas, mais je fais de même.
« Ça va bientôt faire une semaine et on n'a toujours pas commencé ! Va falloir qu'on s'y mette à un moment ou à un autre !
- Ta gueule. Pas aujourd'hui.
- Alors quand ? Demain ?
- Non.
- C'est à cause du Faygo ?
- BORDEL MAIS JE T'AI DÉJÀ DIT QUE NON !
- Mais alors quoi ? Si tu me dis rien, je peux pas deviner !
- Ça te regarde pas ! Lâche-moi !
- Pas question ! Tant que tu m'as pas expliqué, je te laisserai pas tranquille ! Je vais te coller, te harceler sur pesterchum, je viendrai frapper à la porte de ta chambre au milieu de la nuit, je t'attendrai devant le matin, je...
- C'est bon, C'EST BON ! J'ai compris ! Tu veux qu'on bosse sur ce putain d'exposé ? On va bosser sur ce putain d'exposé ! LÀ, T'ES CONTENT ?! »
Je lui fais un grand sourire, à quoi il répond par une grimace énervée.
« Bon, donc on va dans ma chambre, d'accord ?
- Ouais, ouais, ce que tu veux, grogne-t-il sans me regarder. »
Bizarre, d'ailleurs. Pourquoi il détourne le regard, comme ça ?
Enfin bon.
Je le guide jusqu'à ma chambre. Le chemin, bien que court, se passe dans un silence un peu gênant. Il est encore fâché ? J'arrive pas à le suivre...
Rapidement, on arrive dans ma chambre.
« Je la partage avec personne, alors c'est un peu grand. On aura de l'espace, comme ça. »
Il ne répond pas, observant vaguement la pièce. Ce n'est pas non plus grandiose : deux lits, deux petits bureaux, deux placards cachés dans le mur avec des portes coulissantes, et une table basse avec un tapis au milieu de la pièce. J'ai deux posters au-dessus du lit que j'occupe, représentant les affiches de mes films préférés.
Karkat, sans rien dire, s'installe par terre à la table basse, et pose son sac sur celle-ci, en sortant deux cahiers. Voyant que je suis toujours debout, il pousse un grognement agacé.
« Bon, magne-toi qu'on en finisse ! »
Je pousse un soupir et m'installe à côté de lui. Nous nous mettons donc au travail.
À mon grand étonnement, Karkat avait déjà commencé à faire des recherches. Je pensais qu'il était du genre mauvais élève qui se fiche de tout et n'écoute pas en classe, mais... En fait il est super sérieux ! J'aurais jamais cru ça de lui.
En fait, il est vraiment différent de ce qu'il laisse voir au premier abord. Je suis sûr qu'il y a encore plein de choses qu'il ne dit pas. Je me demande si je le connaîtrai assez bien un jour pour tout savoir sur lui. Voir comment il est vraiment.
Enfin bon. Pour l'instant, j'essaie tant bien que mal de me concentrer sur cet exposé, mais je peine quand même un peu. L'Histoire, c'est pas mon point fort... En fait, je suis pas très doué, peu importe la matière... Karkat s'en rend rapidement compte, et passe la moitié du temps à s'énerver et me crier dessus. Enfin, c'est largement mieux que quand il m'ignore !
On travaille environ deux heures, puis finalement décidons que c'est bien suffisant pour aujourd'hui. On n'a pas trop avancé, mais on a pu déjà se répartir les tâches et réfléchir un peu à ce qu'on voulait faire.
À présent, je suis affalé sur la table basse, mentalement crevé. Karkat, lui, a la tête baissée et se masse les tempes. Je suis content qu'il ait accepté de venir, mais au final on a surtout travaillé et pas vraiment discuté. Ou plutôt, à chaque fois que je tentais de lancer la conversation, il me hurlait de me remettre au boulot. Je le regarde un moment, sans bouger. Quand j'y pense, il est resté la tête baissée sur ses cahiers tout le temps. C'est un peu vexant... J'ai compris qu'il était en colère contre moi, mais de là à pas pouvoir me voir en face... Il exagère !
Le visage dans les mains, comme ça, j'ai une bonne vue sur ses cornes.
Je me suis toujours demandé quelle texture ça avait, ces trucs. J'ai bien envie de toucher pour voir.
...
Sans vraiment y réfléchir à deux fois, je me redresse et me penche légèrement vers lui. Il a à peine le temps de relever la tête que je pose délicatement mes doigts sur ses cornes, les caressant doucement. Je m'attendais à ce que ce soit un peu plus rugueux, tiens. Finalement c'est assez lisse, c'est... Marrant.
Mais soudain je réalise que mon ami s'est figé net. Retirant mes mains, je me recule légèrement et le regarde me fixer, les yeux grands ouverts. Derrière sa peau grise, j'ai presque l'impression qu'il... rougit ?
Est-ce qu'il est... gêné ? Quoi ? J'ai fait quelque chose de mal ? Je sais qu'il complexe un peu sur ses cornes, mais...
Il ouvre soudain la bouche. Oh bon sang, je sens qu'il va gueuler.
Karkat
Bon sang !
Enfin fini. Ce furent deux heures parmi les plus laborieuses de ma vie, à n'en pas douter. J'aurais bien aimé pouvoir éviter d'avoir à rester près de lui comme ça, parce qu'à chaque fois que je le vois, je commence à penser à ce qu'il s'est passé la veille au soir, et c'est vraiment pas agréable.
Mais bon sang, il avait parlé de même venir m'emmerder au milieu de la nuit, je pouvais pas faire autre chose... !
Là, on vient de finir.
Lui est carrément affalé comme une loque sur la table basse de sa chambre, visiblement épuisé – c'est qu'avec si peu de neurones, ça doit être vite à court de jus, un cerveau pareil.
Quant à moi, j'en suis à me masser les tempes. Bon sang, j'ai un mal de crâne atroce. Je déteste bosser comme ça sans mes lunettes, je devais quasiment coller mon nez au cahier tout du long.
Même si bon, c'était peut-être aussi un peu pour éviter d'avoir à croiser son regard.
J'en suis à me dire qu'il va falloir que je rentre dans ma chambre pour aller me reposer un peu – ou au moins prendre un ou deux cachets – quand j'aperçois un vague mouvement sur ma droite.
Qu'est-ce que... ?
...
...
! ! ! !
B... bordel de saloperie de putain de merde de sa mère la catin !
Il... il est en train de... de toucher - de caresser mes cornes !
Je retiens difficilement un gémissement de franchir la barrière de mes lèvres, totalement figé. Bon sang. BON SANG. Mais... MAIS PUTAIN ON LUI A JAMAIS DIS QUE... ?
Je frémis en sentant ses doigts parcourir toute la longueur de mes appendices, les caressant du bout du doigt comme l'aurait fait une plume.
Ok alors soit il est TOTALEMENT inconscient - et je vais le tuer.
Soit il sait ce qu'il fait... et je vais le tuer quand même.
Je le sens retirer ses doigts de mes cornes, et tourne très, très lentement le regard vers lui.
Mes joues brûlent à cause de l'afflux de sang qui s'y est concentré. Bon sang j'ai l'impression que j'ai de la lave qui coule sous la peau – et dans mon ventre.
Je le fixe, ouvre la bouche, mais soudainement, je ne sais pas quoi dire, quoi faire.
Qu'est-ce qu'on est censé faire, dans ces cas-là, au juste... ?
L'humain me fixe, aussi figé que moi, pendant 10 bonnes secondes.
Après ça, il se décide à briser le silence d'une manière qui me stupéfie encore plus.
« ... Karkat... ça va ? »
Je cligne des yeux.
Une fois, deux fois, trois fois.
« Je... tu... pourquoi tu... »
Je ne comprends pas. Pourquoi est-ce qu'il me court après comme ça dans les couloirs, s'éclate à me faire des blagues aussi humiliantes, et ensuite touche mes...
Il penche la tête sur le côté, ses yeux remplis d'une lueur étrange.
De la malice ?
« Bah, pourquoi t'es tout rouge, Karkat ? Y a un problème ? »
...
...
Au moment où mes pupilles croisent le regard océan de l'humain, mon cerveau me lâche.
Je ne me rends même pas compte que j'ai comblé la distance qui nous séparait, écrasant sans presque aucune douceur mes lèvres contre celles, douces et chaudes, de John.
Le contact m'électrise comme si j'avais mis les doigts dans une prise de courant, mais c'est plus... chaud, plus intense encore. Comme du feu qui courrait sous ma peau, traversant mes veines à toute allure.
Avant même que j'aie compris ce que je faisais, je me suis encore approché de lui, une main sur sa nuque, l'autre sur son épaule, pour approfondir le baiser. C'est un baiser de kismesis, on ne peut pas dire qu'il y a beaucoup de douceur à l'intérieur. Place est laissée à la passion, à ce feu qui parcourt mon corps.
Je presse presque sauvagement mes lèvres contre les siennes, les mordillant avec mes crocs tandis que je passe ma langue sur les gouttes de sang qui y perlent pour les recueillir.
Je ne sais pas combien de temps le baiser dure.
Je sais juste que lorsqu'enfin je me détache de lui, mon cerveau se reconnecte, la réalité me rattrape, et je dirai même, me chope par le colback pour me foutre une espèce de gigantesque crochet du droit pour avoir osé l'oublier ne serait-ce qu'un instant.
Un crochet du droit représenté par ces deux grands yeux bleus qui brillent d'incompréhension.
...
BORDEL DE MERDE !
JE... JE... NE ME DITES PAS QUE...
...
Si.
Si, c'est bien ce que je viens de faire.
Je viens de rouler le patin de kismesis du siècle... à un humain.
Je cligne lentement des yeux, réalisant toute l'énormité de la chose que je viens de faire.
Voyant qu'il s'apprête à ouvrir la bouche – mais pour dire quoi ? – je suis pris d'un accès de panique. Me relevant d'un coup, je tourne les talons, ouvre sa porte à la volée et pars comme une flèche en direction de ma propre chambre.
Décidément, ça devient une habitude ces temps-ci.
Il me faut moins de deux minutes – nouveau record ! – pour atteindre ma chambre. J'entre dans cette dernière – ouverte ? – comme une furie, me ramassant violemment les jambes dans mon moirail qui était assis là, au milieu de la pièce, comme le putain de junkie qu'il est.
L'inévitable se produit donc. Je m'emmêle les jambes, bat des bras comme un putain de moulin, mais ne peux m'empêcher de m'écraser dans un sublime bruit de déménagement sur le sol peu accueillant sous le regard à peine étonné de mon moirail, qui est aussi allongé par terre maintenant.
Je reste sonné un moment.
Ce n'est que quand Gamzee se relève en ricanant pour aller fermer la porte que je commence à réagir, me relevant suffisamment pour m'asseoir contre le mur près duquel j'ai failli m'encastrer. Lorsque mon pote a fermé la porte, il revient s'asseoir près de moi et me fixe de son meilleur air interrogateur-mais-complètement-défoncé.
« Hey bro... ça va ? »
Je cligne lentement des yeux.
« Non, parce que c'est rare de te voir arriver comme une fusée dans ta putain de chambre quoi... T'avais un putain de miracle aux fesses ? »
Il rigole un peu, mais je ne sais toujours pas comment faire pour reconnecter mon cerveau et ma bouche.
Après quelques honk, il s'arrête quand même et me regarde fixement, comme s'il commençait à être inquiet.
« Hey, Karkat... mec, t'es mort ?
- Je... je crois pas. »
Ah, tiens, j'arrive à reparler.
Je vois Gamzee lâcher un soupir, comme s'il était inquiet – après tout, on est moirail, me direz-vous. Mais bon, Gamzee défoncé, c'est un Gamzee rarement inquiet pour quoi que ce soit.
Il me tapote l'épaule.
« Allez, tu veux en parler ? J'ai du faygo si tu veux !
- Je t'en parle que si tu me jures de garder cette bouteille loin – très loin – de moi.
- Okay, okay bro. Pas de putains de miracles pour aujourd'hui. »
Il se met en tailleur devant moi et se tait, attendant tranquillement.
C'est un des nombreux avantages d'avoir un meilleur ami un peu drogué – bon ok, beaucoup – sur les bords. On peut prendre tout le temps qu'on veut pour raconter, il ne nous en voudra jamais.
Il me faut quelques minutes pour me préparer mentalement à ce que je vais dire. Je prends une profonde inspiration, et enfin, lâche, comme une bombe qui serait destinée à me faire péter la cervelle :
« Je... j'ai embrassé Egbert. »
Un silence.
Un hyper, super, méga, absolument long silence.
Je lève même les yeux un instant pour voir Gamzee me dévisager, semblant totalement abasourdi - woah, ça c'est une première.
Enfin, il me lâche un sublime et unique :
« Woaaaaaaaaahh... »
...
Quelle réaction.
Heureusement, il se reprend vite après.
« Wow. Sérieux, bro. »
...
Il faut pas trop en demander à Gamzee, parfois.
« Tu... mais... enfin, tu euh...
- Je quoi, Gamzee ?
- Bah, je sais pas, pourquoi tu l'as fait ? »
Je me prends la tête entre les mains, désespéré.
« Si seulement je le savais, tiens ! J'arrive même pas à revoir correctement dans ma tête ce qu'il s'est passé. On travaillait pour cet exposé, et tout à coup, il a touché mes cornes, et un instant plus tard, je l'embrassais comme une furie.
- Ah ouais... comme un kismesis ?
- Bien sûr, à quoi tu pensais, abruti... »
Il me gratifie d'un honk ou deux, et tapote mon épaule une fois de plus, toujours aussi relax – comment peut-il rester si calme face un truc pareil ? Bon sang, mais c'est comme une sorte de putain d'apocalypse, il s'en rend pas compte ?
« Et tu vas faire quoi maintenant, bro ? »
Non, il semblerait bel et bien qu'il ne s'en rende pas le moins du monde compte...
Je soupire.
« Je ne sais pas. Me terrer dans ma chambre, jusqu'à la fin de ma vie j'imagine.
- Mais... tu veux pas le revoir ?
- ... Quoi ?
- Bah, si tu l'as embrassé, c'est que t'as des sentiments pour lui, non ? Du coup tu veux pas le revoir ? »
Je reste un instant totalement choqué – yeux grands écarquillés, bouche ouverte, tout le bordel – devant mon moirail qui me fixe comme s'il venait de me dire que le ciel était bleu.
Je baisse la tête, et finalement, lâche dans un soupir :
« Gam... tu veux bien me laisser seul, s'il te plait ?
- Pas de problème, bro. Et si t'as besoin de moi pour un putain de miracle chuis là, OK ?
- OK. Merci. »
Il me frotte gentiment le dos, tapote ma tête cette fois-ci et s'en va en lâchant un ou deux « honk ! » au passage.
Lentement, je m'allonge sur le sol, comme une sorte de loque qui n'aurait plus aucun muscle.
Il faut que je réfléchisse. Beaucoup.
John
...
Oh mon Dieu.
Que...
Qu'est-ce qui...
...
QUOIIIIIIIIIIIIII ?!
Est-ce que... Est-ce que Karkat est en train de m'embrasser, là ?
Oh mon Dieu oh mon Dieu oh mon Dieu oh mon Dieu...
Mon cerveau se brouille complètement, je n'arrive même plus à réfléchir comme il faut. Je n'ai aucune idée de ce qui vient de se passer, tout ce que je sais c'est que Karkat a sa main agrippée à ma nuque, ses griffes à moitié plantées dans ma peau, ses lèvres plaquées contre les miennes. Je peux sentir ses crocs me mordiller sans beaucoup de retenue, mais... la douleur n'est pas si... désagréable ?...
Oh bordel qu'est-ce que je suis en train de penser, moi...
Aussitôt Karkat me lâche, me laissant presque un arrière-goût de frustration. J'ai encore l'impression d'avoir le ventre en feu. C'était trop court ! Pourquoi il...
...
NON, MAIS SÉRIEUX QU'EST-CE QUE JE SUIS EN TRAIN DE PENSER, LÀ ?!
Votre cerveau a été déconnecté. Veuillez patienter pendant que nous le reconfigurons...
J'émerge enfin pour réaliser que Karkat a disparu. Ou plutôt, qu'il s'est enfui en courant avant même que j'aie pu dire quoi que ce soit. Je reste immobile au moins quelques minutes, essayant de réunir mes souvenirs pour être sûr de ce qui vient de se passer.
OK, je comprends plus rien là.
L'instant d'avant j'étais sûr qu'il me détestait. Dix secondes plus tard, il s'est jeté sur moi. Et, euh...
…
Attendez, est-ce que je viens de me faire embrasser là ?! Par un troll, et... un garçon ?!
…
Votre cerveau a été...
Non, non, non, non. Pas le moment de perdre ses esprits.
De toute évidence, y'a quelque chose qui m'échappe. Une sorte de quiproquo né du choc de deux cultures radicalement différentes. Oui, voilà. C'est la seule explication possible pour ce qui vient de se passer. Mais... ça ne m'avance pas vraiment.
Et puis... Qu'est-ce que je vais dire à Karkat quand je le reverrai ? Hé, Karkat, comment ça va ? Pas trop stressé par les cours ? Au fait si tu pouvais juste m'expliquer, quand tu auras une seconde de libre hein, pourquoi au juste est-ce que tu m'as EMBRASSÉ !
Je me file une grande baffe pour me remettre les idées en place. Poussant un long soupir, je me laisse tomber allongé sur le tapis moelleux. Qu'est-ce qu'il faut que je fasse ? Je suis même pas sûr de ce que je dois penser. Déjà pour savoir ce que je dois faire, faudrait que je comprenne un minimum la situation ! Je veux bien que Karkat soit pas honnête avec les gens quand il s'agit de ses émotions et tout, mais de là à croire qu'il peut avoir des sentiments de ce genre pour moi, non, désolé, c'est pas du tout plausible. Ça doit être un truc de troll, c'est vrai qu'ils ont un système de romance bizarre... Si seulement j'avais un peu plus écouté en cours !
Il faudrait que je demande à quelqu'un. À un troll, si possible. Seulement... Je me vois mal aller poser la question à un inconnu, comme ça. Et puis je ne connais pas tant de trolls que ça...
Gamzee ? Je pense pas que ça m'aiderait.
Terezi ? ...Hors de question.
Reste que... Karkat. Mais est-ce que je peux vraiment lui demander ça ? Déjà, faudrait qu'il arrête de s'enfuir en courant à chaque fois qu'il me voit... Ou qu'il ne m'envoie pas balader à chaque fois que je lui adresse la parole...
Je pourrais lui demander par pesterchum ?
Non, je ne pense pas que ce soit correct. Va falloir que je le voie en personne... Mais j'ose pas trop, à vrai dire. Je sais pas du tout, mais alors pas du tout ce qu'il va me dire ni ce que je dois lui répondre.
Peut-être que je devrais en parler avec Jade ? Elle, elle saura peut-être me conseiller. Quoique... Est-ce que c'est vraiment quelque chose dont je peux parler avec ma sœur ? Et puis, si c'était moi qui m'étais fait des idées, après ce sera compliqué...
Non, faut que je parle à Karkat. C'est le seul truc à faire.
Demain, on n'a pas cours de l'après-midi. J'irai le voir dans sa chambre après manger.
Ou peut-être avant, en fait, parce que je n'y avais pas pensé jusque-là, mais il a laissé son sac et toutes ses affaires dans ma chambre. Me redressant, je jette un coup d'œil à ses affaires, fouille un peu dans ses cahiers et ses trieurs. C'est super bien organisé, et en plus il a une jolie écriture. Rien à voir avec mes cours à moi, plein de gribouillages, de blanco et de tâches d'encre. Lui, ses feuilles sont impeccables, il a même noté les mots importants dans la marge. J'aurais jamais cru. Il doit avoir de bonnes notes... Je me demande s'il pourrait m'aider à réviser. Il sera probablement pas d'accord... Mais bon, on n'en est pas là.
Je me relève et me laisse tomber sur mon lit, fixant le plafond. Je passe mes doigts sur mes lèvres. J'ai encore le goût de la salive de Karkat dans ma bouche, un goût un peu sucré, peut-être à cause de toutes les sucreries qu'il s'avale. Je savais pas que ça faisait comme ça, de se faire embrasser. C'est bizarre. C'était loin d'être désagréable, mais... En fait je sais pas trop quoi en penser.
J'aurai les idées plus claires demain. Pour l'instant, je pense que je vais juste essayer de dormir un peu...
...
Finalement, je n'aurai pas beaucoup dormi cette nuit-là. Entre les milliers de pensées contradictoires qui parcouraient mon cerveau, et les efforts vains de chasser de mon esprit le souvenir de Karkat se jetant sur mes lèvres ou celui de la veille où il m'avait fait plaqué contre le mur (je ne saurais pas trop vous dire pourquoi l'un me faisait penser à l'autre, peut-être parce que dans les deux cas mon cœur avait battu des records de battements rapides ?)... Bref, j'ai eu assez de mal à fermer l'œil.
Au moment du petit-déjeuner, j'ai dû faire un grand effort pour me forcer à entrer dans le réfectoire, craignant y croiser le jeune troll, mais finalement mes craintes seront restées vaines puisqu'une fois de plus il ne s'est pas montré. Est-ce qu'il mange comme il faut, au moins ? Ça fait plusieurs jours qu'il ne prend pas son petit dej' ici...
Enfin, c'est pas mes affaires j'imagine.
En classe, assis à ma place, j'attends l'arrivée du prof dans la salle, qui marquera l'entrée des trolls stationnés dans le couloir. Mais une fois tout le monde installé, la porte se referme sans que Karkat ne soit entré. Me dites pas qu'il sèche les cours ?! Quoi, c'est... à cause de moi ?
Alors là, il exagère ! J'ai rien fait moi, c'est lui qui s'est jeté sur moi ! Il pourrait au moins avoir le courage de venir en cours !
Énervé, je prends quand même la peine de suivre le cours. Après avoir vu à quel point il était sérieux avec ça, je me dis qu'il serait peut-être content que je lui prenne ses notes. Je m'applique donc à écrire proprement pour qu'il puisse recopier ensuite. Comme je ne comprends pas grand-chose, j'essaie de noter le plus de choses possible au hasard, ne sachant pas trop ce qui est important et ce qui l'est moins. Pendant la pause, je compare avec les notes de Jade, mais après dix minutes de tentative de déchiffrage, je laisse tomber.
Enfin, la matinée se termine. Je suis encore plus crevé que d'habitude, d'avoir pris autant de notes. J'espère que Karkat s'y retrouvera. Après avoir été manger en vitesse au réfectoire, je me dirige vers les dortoirs. Les chambres des trolls sont dans le même bâtiment que les nôtres, mais dans l'aile opposée. Je traverse donc un couloir relativement long – vide à cette heure-ci, peu d'élèves restent dans leur chambre l'après-midi, préférant traîner dehors – et atteins les chambres des élèves trolls. Avant de me souvenir que je n'ai aucune idée d'où peut être celle de Karkat.
Imbécile.
Bon, ça fait rien. Je vais chercher. Je passe devant chaque porte, regardant attentivement les noms écrits dessus. Comme nous, ils sont par binômes. Je me demande avec qui est Karkat, tiens. J'ai jamais pensé à lui demander... Faut dire, il me laisse jamais trop d'occasions de taper la conversation. Est-ce que je lui ai seulement déjà vraiment parlé ? Il est tout le temps en train de hurler/m'insulter/m'embrasser (rayez les mentions inutiles)...
Enfin bref.
Ahem.
Donc, je cherche toujours sa chambre, relevant au passage des noms familiers. Kanaya est avec... Vriska. Elle vient pas souvent en cours, elle, tiens. Oh, voilà la chambre de Terezi. Elle est avec... Nepeta, c'est la fille qui se prend pour un chat je crois ?
Bon, je ne trouve toujours pas sa chambre... À tous les coups ça va être la dernière, tiens. Avec la chance que j'ai...
Je passe plusieurs noms inconnus, puis finalement en reconnais une paire. Feferi et Eridan. Ils sont dans notre classe aussi, mais sont un peu dur à aborder.
…
Mais attends...
Ils fichent les garçons avec les filles ?!
Je reste choqué un petit moment sur place, puis finalement secoue la tête. Bon, y'a forcément un truc qui m'échappe, mais j'y réfléchirai plus tard. Ou je demanderai à Karkat, tiens. S'il accepte de m'ouvrir...
Je monte à l'étage, et continue mon inspection. Tiens, les chambres du haut sont toutes des chambres uniques. Bizarre, on n'a pas ça, nous. Je regarde rapidement les noms. Ah, Gamzee est tout seul.
Finalement, je trouve le nom que je cherchais. Lui aussi a une chambre tout seul. J'hésite quelques secondes devant la porte, puis me décide à frapper. J'entends vaguement un grognement accompagné d'un long soupir, puis des pas et enfin la poignée s'ouvre. Karkat me regarde, étonné... avant de me refermer la porte au nez.
« Hé, ouvre-moi ! Je crie.
- FOUS-MOI LA PAIX !
- Allez ! Je te ramène tes affaires !
- Ben pose-les devant la porte et BARRE-TOI !
- Hé, je me suis trimbalé ton sac avec moi toute la matinée, tu pourrais au moins m'ouvrir ! En plus je t'ai pris les cours ! Alors, ouvre-moi ! »
Un moment d'hésitation, suivi d'un grognement et d'une série d'injures plus tard, la porte s'ouvre à nouveau. Karkat me fait signe d'entrer sans me regarder. Un peu gêné, je m'exécute quand même.
C'est bel et bien une chambre simple, d'ailleurs il n'y a qu'un lit. Pas de table basse non plus, juste un petit bureau et un placard.
« Je savais pas que vous pouviez être tous seuls dans les chambre. Nous on est toujours par deux, enfin, à part moi parce qu'on est en nombre impair.
- J'étais pas tout seul avant, mais... Il s'est passé un truc, alors ils m'ont foutu là.
- Ah bon ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Si je voulais en parler j'aurais pas utilisé un mot aussi vague que 'truc', abruti ! T'es venu me passer les cours, non ? Alors dépêche-toi et dégage ! »
Je fais la moue, mais m'assieds sur son lit et commence à sortir mes affaires de mon sac après avoir déposé le sien à son bureau. Il s'installe sur sa chaise, toujours sans regarder vers moi. Je lui tends mes feuilles, qu'il regarde rapidement en grimaçant. Il s'apprête à recopier les cours, mais je l'en empêche en ouvrant la bouche.
« Je peux te demander un truc ?
- Non. Putain, non. Ta gueule.
- Pourquoi tu m'as embrassé ? »
Il sursaute et se tourne vers moi, me jetant un regard meurtrier.
« J'ai dit ta gueule ! Tu crois pas que c'est assez gênant comme ça ?!
- Hé, je t'ai rien demandé, moi ! C'est toi qui m'a sauté dessus, alors assume !
- TU RIGOLES ?! »
Il se relève de sa chaise, me toisant de haut.
« TOUT ÇA, C'EST DE TA PUTAIN DE FAUTE ! C'EST TOI QUI ME COLLES TOUT LE TEMPS, TU FAIS TOUT POUR ME FOUTRE EN RAGE, TU ME BALANCES DU FAYGO DE MERDE À LA GUEULE ET APRÈS TU TE PLAINS ?!
- Ouais mais... Je vois pas le rapport ! Tout ce que tu me dis, là, ça sous-entend que tu me détestes !
- TU... BORDEL TU VEUX ME FOUTRE LA HONTE C'EST ÇA ?! TU VEUX ME FORCER À LE DIRE ? ÇA T'AMUSE DE TE FOUTRE DE MA GUEULE ?!
- Quoi ? Je comprends rien à ce que tu dis ! »
Il pousse un nouveau grognement frustré, suivi par une longue inspiration. Un peu plus calme, il reprend en articulant lentement sur un ton pas moins énervé.
« Qu'est-ce que tu comprends pas ?
- Ben... Tout ? Si tu me détestes, alors pourquoi tu m'as... Tu sais... ?
- Hein ?
- Rah... Embrassé, voilà !
- NON, MAIS... TA GUEULE, J'AVAIS COMPRIS ÇA ! Mais y'a quoi de bizarre ?!
- Je sais pas, ça te semble pas un peu contradictoire ? Ou alors c'est normal chez les trolls, j'en sais rien, je pige rien à ces histoires de quadrants et tout... »
Soudain, il semble réaliser quelque chose.
« Bordel, c'est vrai que vous avez qu'un seul quadrant, vous. Putain de bordel de merde. J'avais oublié ça.
- C'est quoi, d'abord, un quadrant ? »
Il se rassoit sur sa chaise et pousse un long soupir. Il hésite pendant un bon moment, puis finit par se lancer dans une longue explication. Je suis rapidement perdu dans tous ces termes étranges, et ses illustrations dignes d'un enfant de maternelle ne m'aident pas vraiment. Après un bon quart d'heures d'explications, de cris et d'incompréhension, je finis par demander :
« Alors... En gros, je suis ton... kismetruc ?
- Kismesis. Et ouais, c'est ça.
- Mais... Alors tu me détestes à ce point ?
- Put... Ouais je te hais. Je te hais, et je me hais moi-même pour haïr un humain aussi débile et abruti que toi. »
Il tourne la tête, gêné et visiblement très énervé. J'hésite quelques secondes, puis lui lance :
« Mais je veux pas que tu me détestes, moi ! »
Il me fixe avec des yeux ronds comme des billes.
« Tu... Quoi tu veux du... Rouge ? Putain. Putain, non ! »
Il se lève à nouveau, encore plus énervé. Je ne comprends rien à ce qu'il raconte. J'étais venu pour y voir plus clair, mais au final je dois être encore plus paumé qu'avant. En plus, il reste toujours le fait que ce soit un garçon. Comment il peut ne pas prendre quelque chose d'aussi important en compte ? Et pourquoi ils ont des chambres mixtes, les trolls, d'abord ?
C'est trop bizarre.
Je comprends rien, ça m'énerve. Et Karkat est en train de grommeler quelque chose dans son coin, visiblement en proie à un grand conflit intérieur.
Je pousse un long soupir. En plus, je suis crevé.
…
…
Note d'Aku :
Voilà, c'est tout pour le chapitre 3 ! Il vous a plu ? *petits yeux pleins d'étoiles réclamant une review*
Au fait, un petit détail : quand Karkat se retrouve trempé de faygo, il dit que son « pull » préféré est bousillé. En fait, c'est un t-shirt à manches longues qu'il porte, mais Plume d'Eau appelle tout ce qui a des manches longues des « pulls ». Donc souvenez-vous de ça en lisant les posts de Karkat ! Ah, et, euh… Lui répétez pas que j'vous ai dit ça, hein, sinon elle va encore me taper. D:
Note de Plume d'Eau :
Je remarque en relisant le chapitre que cette fois-ci, Karkat a été particulièrement… vulgaire.
Enfin vu ce qui lui est tombé sur la tête, vous me direz, c'est pas si étonnant. ;D
À part ça, dites le pas à Aku mais… elle a une tendance bizarre à décrire n'importe quel genre de haut comme un t-shirt, c'est pas méga-chelou ?! Genre là : « Justement, il sort de la classe et me jette un regard assez troublé. Et encore une fois, il me tourne le dos et s'apprête à s'enfuir à nouveau. Mais cette fois, je l'attrape par la manche de son t-shirt. »
Sérieux, depuis QUAND ça a des manches longues, un t-shirt ?! Hein ?
… Vous êtes pas d'accord avec moi ?
Allez si vous êtes d'accord, une review ! *puppy-eyes* *se fait jeter*
