Curiosity Killed the Karkat

Partie 8

...

John

Le lendemain matin, c'est moi qui me réveille en premier. Je tourne un peu la tête vers le bureau de Karkat pour apercevoir l'heure sur son réveil. Il est un peu plus de neuf heures. Je referme les yeux. On est en vacances, je n'ai donc pas à me lever tôt. Je me cale un peu mieux contre Karkat, sans trop bouger pour ne pas le réveiller, et profite de ce moment entre le sommeil et l'éveil, entre l'air frais du matin et la peau chaude de Karkat.

Il ne tarde malheureusement pas à se réveiller, un quart d'heure plus tard, et je m'éloigne alors doucement de lui, de quelques centimètres seulement, afin de le laisser se réveiller sans trop le choquer. Ça a l'air de marcher, car pour une fois il n'a pas l'air de beaucoup paniquer en me trouvant dans son lit. Je laisse mon regard croiser le sien pour lui montrer que je suis bien réveillé de mon côté, mais il ne tarde pas à se redresser, les joues légèrement rosies.

Je m'assieds à mon tour, cherche quelque chose à dire, mais finalement je préfère me taire, attendant que mon ami troll prenne la parole.

« Pour… Pour hier…
- C'est bon – je l'arrête. T'inquiète pas, on n'a pas besoin d'en parler. Je comprends. »

Il hoche la tête en guise de remerciement. Je lui souris avant d'attraper mes lunettes posées sur le matelas – c'était dangereux, ça, si elles avaient été cassées pendant la nuit j'aurais pas été mal ! Bon, j'ai une paire de rechange, mais…

J'attrape ensuite mes vêtements par terre, et jette un petit coup d'œil à Karkat, qui s'est retourné, comme pour m'indiquer que je peux me rhabiller tranquille. Je m'exécute en vitesse, parce que je suis quand même un peu gêné malgré tout, et aussi à cause du froid qui me glace à peine mon sweatshirt retiré, et reste sur moi après, malgré mon t-shirt. J'hésite à remettre le sweat de Karkat, c'est qu'il tient bien chaud, il est confortable en plus. Je finis par m'exécuter, vaincu par le froid.

Lorsque je me retourne, je vois que Karkat s'est également changé.

« Je vais aller déjeuner au réfectoire, tu veux m'accompagner ? Je demande.
- J'ai pas très faim. »

Je fronce légèrement les sourcils.

« Mais t'as rien mangé depuis hier. Faut que t'avales au moins quelque chose. »

Il pousse un long soupir, mais le petit hochement d'épaules qui suit me fait comprendre qu'il accepte. Je finis d'enfiler mes chaussures, mais Karkat m'arrête avant que j'aie pu ouvrir la porte.

« Attends, tu comptes y aller comme ça ?
- Quoi ? Comment ça ? »

Il désigne son sweatshirt, et je grimace.

« J'ai froid ! Tu peux pas me le prêter, au moins le temps du petit déjeuner ?
- T'es malade ? Les autres vont voir que c'est à moi !
- On s'en fiche, c'est pas comme si ça voulait dire quelque chose ! T'aurais très bien pu me le prêter hier avant que je parte. En plus, j'ai pas le temps de passer par ma chambre, si on se dépêche pas, le self va être fermé. »

Je ne le laisse pas imaginer d'autres arguments, sortant sans attendre dans le couloir. Je l'entends grommeler derrière moi. Je ne peux m'empêcher de noter intérieurement qu'en temps normal il aurait hurlé un peu plus. Le voir si calme, c'est pas normal.

Un vent violent nous frappe à peine sortis du bâtiment, et c'est presque en courant que nous atteignons le réfectoire. Comme prévu en ce début de vacances, il n'y a pas grand-monde, et nous passons sans faire la queue. Je regarde Karkat remplir son plateau sans beaucoup d'entrain, puis nous nous dirigeons vers les tables où j'aperçois nos amis. Je suis un peu surpris de les voir tous, surtout un samedi matin… En me rapprochant, je vois qu'ils ont presque tous fini de manger. Est-ce qu'ils attendaient de voir si on allait arriver ?

Une fois à quelque pas de la table, je vois Terezi se relever et renifler bruyamment dans le vide… Avant de faire un graaaand sourire à Karkat, se retenant de rire. Ce dernier se fige sur le coup, tandis que mon regard passe de l'un à l'autre sans comprendre.

Finalement, quand on s'assoit, Sollux prend la parole.

« Hé… On a appris pour ton lusus. Ça va, tu tiens le coup ? »

Karkat répond d'un hochement de tête gêné, avant que Terezi ne le devance :

« Oh, t'inquiète pas… Dit-elle d'un ton mystérieux. Egbert l'a déjà bieeeen consolé… ! »

Elle passe sa main devant sa bouche pour contenir son rire, indifférente au regard assassin que Karkat lui jette sans qu'elle ne puisse le voir. Moi, je me contente de la fixer, abasourdi.

« Quoi ? Comment tu s… »

Karkat m'arrête avec un coup de pied dans le genou, et je me rattrape aussitôt :

« J'veux dire, qu'est-ce qui te fait croire ça ? Je… Je l'ai juste croisé avant de venir ce matin !
- Oh, John, me coupe Gamzee, il est pas à Karkat ce sweat ?
- Honk ! »

Karkat se frappe le visage des deux mains, tandis que je me contente de devenir écarlate, laissant mon cerveau s'envoler loin, loin d'ici. Quelques commentaires suivent, que je ne suis pas en état d'écouter, réveillé seulement une dizaine de secondes plus tard par la voix douce, mais ferme d'Aradia – je l'entends pas souvent parler, mais quand elle le fait généralement tout le monde se tait.

« Allez, laissez-les un peu tranquilles. Karkat est en train de vivre un truc difficile, l'oubliez pas. »

Terezi croise les bras avec un « pff ! » et une moue visiblement mécontente, mais se tait néanmoins en même temps que les autres. Je soupire avant de m'attaquer à mon petit déjeuner, jetant un petit coup d'œil discret vers Karkat. Tout ce remue-ménage aura au moins eu l'effet de lui redonner un peu l'appétit, on dirait. Mes épaules se relâchent un peu, me faisant réaliser ainsi qu'elles étaient tendues – depuis quand ?

Le petit déjeuner terminé, et après que je sois retourné dans ma chambre pour prendre une douche et me changer, nous nous retrouvons tous et parvenons à traîner Karkat avec nous en ville. Les rues sont déjà parsemées de guirlandes et de lumières depuis un bon moment, mais le jour de Noël s'approchant de plus en plus, les décorations ne font qu'augmenter.

Sur l'idée de Jade, nous faisons un tour au marché de Noël, en nous arrêtant à chaque nouveau stand le temps que les filles s'extasient devant chaque bricole. Les trolls, surtout, semblent fascinés par le décor, qui d'après eux est très différent de leur façon de fêter Noël – enfin, peu importe le nom bizarre qu'ils donnent à leur équivalent de cette fête et que j'ai depuis longtemps oublié.
Je profite de la vue des magasins pour réfléchir à un cadeau à acheter à Karkat, le seul qu'il me reste à trouver. Ce dernier, de son côté, reste collé à Gamzee pour l'empêcher de s'en aller toutes les cinq minutes pour observer chaque machin brillant devant lequel il passe, et de se perdre par la même occasion.

Plus tard, nous nous réfugions tous dans un café, plus pour échapper au froid que par soif.

« C'est dommage qu'il ne neige pas, quand même, je dis en sirotant mon chocolat chaud.
- C'est vrai que ce n'est pas vraiment Noël sans neige, répond Rose.
- Je croyais que t'en avais marre de voir de la neige, fait alors Dave. À force d'en voir partout chez toi, et tout.
- Que j'aie parfois envie de changement ne veut pas dire que je n'aime pas ça.
- Attendez, les coupe Kanaya. Je croyais que vous étiez frère et sœur. Il me semblait que les fratries humaines vivaient sous le même toit. Ou alors est-ce une nouvelle forme d'ironie ?
- Non, fait Jade, Dave est le demi-frère de Rose !
- Et tant mieux, ajoute Rose. Sans offense, Dave, je ne suis pas sûre d'avoir apprécié de vivre avec ton frère et ses passions douteuses. Ne le prends pas mal.
- T'inquiète, sœurette. J'aurais pas non plus aimé vivre dans un trou paumé au milieu de la forêt. »

Une fois sortis du café, nous retournons voir les stands. Marchant à l'arrière avec Karkat, Gamzee et Kanaya, j'entends cette dernière soupirer.

« Je ne comprends plus rien. Le concept humain de famille m'a toujours dépassée. Tout comme cette idée de se réunir pour Noël entre individus partageant les mêmes liens sanguins.
- Et vous ? Je demande alors. Vous fêtez Noël comment, du coup ?
- Eh bien, rien d'aussi… flashy qu'ici. Nous décorons juste notre nid avec notre lusus, et… »

Elle s'arrête soudain, jetant un regard gêné en direction de Karkat.

« Désolée, je voulais pas…
- Garde ta putain de pitié pour toi, grogne-t-il. Et puis mon lusus est pas encore mort, que je sache.
- Je m'excusais seulement pour mon manque de tact. Ce n'était pas la peine de t'énerver.
- Allez, allez, vous disputez pas…
- Toi, on t'a rien demand… PUTAIN DE BORDEL GAMZEE ! DESCENDS DE CE SAPIN ! »

Je reste seul avec Kanaya, tandis que Karkat accourt en hurlant vers son ami, qui vacille dangereusement entre les branches de l'arbre où il est perché, une main tendue vers l'étoile « miraculeuse » qui en décore la cime.

...

Après plusieurs heures à parcourir les ruelles animées, à goûter à tout ce qui pouvait se vendre comme nourriture sur le marché ou presque, et à admirer les décorations de la ville, nous finissons par rentrer à l'internat en milieu d'après-midi. Je propose à Karkat d'aller réviser dans ma chambre s'il n'a rien à faire, et après que j'aie un peu insisté, il finit par accepter.

Pas que j'aie la moindre envie de passer mon weekend à bosser, mais j'ai pas trop envie de laisser Karkat tout seul. J'ai peur qu'il se remette à déprimer si je fais ça.

Nous commençons nos devoirs de vacances, Karkat m'aidant à comprendre les points que je n'avais pas saisis. Après environ une heure, je commence à décrocher, et on décide de s'arrêter là – Karkat a l'air aussi fatigué que moi, probablement d'avoir dû surveiller Gamzee toute la journée pour qu'il ne refasse pas quelque chose de dangereux.
On reste tout de même dans ma chambre, assis autour de la table basse, peu désireux de retourner dans le froid hivernal de sitôt. On reste dans le silence un bon moment, le temps que je rassemble assez de courage pour oser aborder Karkat :

« Dis… Tu… Tu vas mieux ?
- De quoi tu parles ? Tu me demandes si je me sens mieux maintenant que j'ai plus à m'inquiéter pour cet abruti de drogué de Gamzee qui disparaît dès qu'on détourne les yeux trois putains de secondes ? Parce que la réponse est non.
- Oh… Mais je voulais dire… Pour ton lusus… »

Il reste longtemps silencieux avant de répondre.

« J'en sais trop rien.
- Tu t'inquiètes pour lui ?
- Non. Il en faudrait beaucoup pour venir à bout de cet enfoiré de râleur increvable. Il va s'en remettre. Mais… »

Je le vois hésiter, et répète le dernier mot pour le faire continuer.

« J'pense que… J'dois être un peu frustré de pas pouvoir aller le voir. Au moins pour m'excuser.
- Je t'ai déjà dit que c'était pas ta faute !
- Pas sûr que lui le pense. »

Je m'apprête à protester, mais il me fait taire en reprenant presque aussitôt :

« De toute façon, j'peux pas aller le voir. Même si je pouvais le voir, c'est pas comme si je pouvais vraiment comprendre un mot de ce que cet enfoiré me dira. Donc pas la peine de s'emmerder à imaginer la réponse. Fin de la discussion. »

Pour appuyer ses dires, il range ses affaires et sort de ma chambre. J'y reste seul, plongé dans mes pensées, pendant un bon moment. Avant de finir par me lever et me diriger vers mon ordinateur, ouvrant mon pesterchum.

J'ai des gens à harceler.

...

Le lendemain, après une nuit passée à enchaîner sur pester des discussions qui resteront secrètes à jamais et une matinée passée à rattraper les heures de sommeil ainsi perdues, je me prépare pour ma journée et vais retrouver mes amis au réfectoire pour le repas de midi.

Karkat nous rejoint en dernier, et je fais signe à tout le monde de se taire. Il nous fixe l'air suspicieux, mais ne dit rien. Les autres partent rapidement après, et je reste seul avec Karkat le temps qu'il mange son repas. À la sortie du réfectoire, enfin, je l'arrête.

« Quoi ? Demande-t-il, énervé comme à son habitude.
- Hmm, on a… un p'tit truc pour toi, en fait. »

Il fronce les sourcils, pas très rassuré. Je fais la moue à son expression – pourquoi est-ce qu'il s'attend toujours au pire dès que j'ai une idée ?

Je l'entraîne avec moi par le bras, jusqu'à la sortie du lycée, ignorant ses protestations. Là, il s'arrête de hurler en voyant tout notre petit groupe d'amis réuni, et les fixe avec méfiance.

« C'est quoi ce plan ?
- Fais pas cette tête, dit Sollux en remettant ses lunettes en place. Pour une fois ça devrait te plaire.
- Quoi ? De quoi tu parles ?
- Oh, Karkat ! S'exclame Jade. Arrête un peu de râler ! On a un cadeau pour toi !
- Hein ? »

Ma sœur attrape son sac et commence à fouiller dedans.

« Tiens ? C'est bizarre, j'étais sûre de… Hmmm ?
- Oh mon Dieu, je commence, me dites pas que vous avez laissé Jade garder le billet.
- Hein, quoi ? Fait Karkat. Quel billet ?
- Taisez-vous ! J'arrive pas à me concentrer pour me rappeler où je l'ai… Ah ! Là, le voilà ! »

Elle sort sa main de son sac, levant fièrement le bout de papier en l'air.

« Bordel est-ce que quelqu'un va finir par m'expliquer ?! Hurle Karkat. »

C'est Kanaya qui parle la première, se tournant vers lui.

« On en avait marre de te voir déprimer comme ça, alors on s'est cotisés pour te payer le train pour que tu ailles voir ton lusus.
- QUOI ?!
- Putain sérieux arrête de hurler, soupire Sollux. J'ai participé à la cotisation, alors sois gentil et au moins n'aggrave pas ma migraine permanente avec tes cris.
- Tu peux aller te faire foutre avec ta migraine ! J'en veux pas de votre compassion !
- OBJ3CT1ON ! S'écrie Terezi. Qui a parlé de compassion ?! C'est pas un cadeau, c'est un prêt ! Avec un taux d'intérêt de 150% !
- Qui accepterait un taux aussi ridicule ?! Hurle Karkat encore plus fort.
- Elle plaisante, dit Aradia. On te l'offre, ton billet. On comprend tous ce que ça fait d'être séparé de son lusus, et de pas pouvoir le voir même quand on s'inquiète. En plus, t'es notre ami, on veut pas te voir triste comme ça.
- Personnellement, je m'en fous, ajoute Sollux. Je le fais seulement parce qu'Aradia me l'a demandé. Et pour ton information, c'est Egbert qui au eu l'idée. Si tu veux te plaindre, plains-toi à lui. »

Karkat s'arrête de crier, se tournant vers moi, furieux.

« Écoute, lui dis-je, je suis désolé d'avoir fait ça dans ton dos, mais… T'avais vraiment pas l'air bien, et je pense que ça te fera du bien d'aller voir ton lusus. »

Il cherche quoi dire, mais Gamzee vient abattre une main puissante dans son dos.

« Allez, bro, écoute les voix en toi qui te guident vers le miracle. Les messies ont voulu que tu reçoives ce billet, tu peux pas aller contre ta destinée. Honk ! »

Karkat se dégage de son ami, et grommelle une série d'insultes incompréhensibles avant de soupirer, vaincu.

« Vous faites vraiment chier, grogne-t-il.
- Allez, je fais, arrête de te plaindre et dépêche-toi d'y aller !
- Oui, dis Jade. Et toi aussi, John, dépêche-toi ! »

Je la fixe sans comprendre. Elle me fait un grand sourire, tandis que Rose vient déposer un deuxième billet dans mes mains.

« Ça, c'est de notre part à nous trois, dit-elle en désignant Dave et ma sœur. On s'était dit que tu ne voudrais pas laisser Karkat partir tout seul.
- Hein ? Mais… !
- Hé, tu vas pas faire d'histoires toi aussi, hein ? Fais Jade en riant.
- Je… Mais je sais pas si Karkat va être d'accord…
- Bien sûûûûr qu'il est d'accord, soupire Terezi. Pas besoin de le voir pour le savoir ! »

Je regarde Karkat pour voir si c'est vrai. Il détourne le regard, gêné, mais ne répond rien. Un petit sourire se trace sur mes lèvres.

« Ouah… Ben, merci alors ! »

Mes deux amis et ma sœur me sourient, puis Dave vient me donner une tape dans le dos.

« Allez, grouillez-vous d'y aller, cette petite scène émouvante commence à être un peu trop longue, là.
- Haha, d'accord. »

Je remercie tout le monde une dernière fois, avant de partir avec Karkat en direction de la gare. Je le regarde marcher devant moi, sans cesser de sourire. J'ai vraiment de la chance d'avoir des amis pareils. Et je suis vraiment content de m'être fait tous ces nouveaux amis, cette année. Rien de tout ça n'aurait été possible si je n'avais pas été mis avec Karkat pour l'exposé d'Histoire. S'il n'avait pas été là, j'aurais pas connu tout ça.

J'espère qu'il va finir par le comprendre lui aussi, quand il aura vu son lusus.

J'suis vraiment heureux de l'avoir rencontré.


Karkat

Il nous faudra une bonne vingtaine de minutes en comptant le bus pour rejoindre la gare.

Vingt minutes que je passe encore sous le choc, peinant à vraiment assimiler le fait que… que oui, que John a vraiment fait ça pour moi. Qu'il a réussi à faire en sorte que tous les trolls…

J'hésite encore entre le serrer dans mes bras et lui hurler dessus lorsque l'on monte dans le train, qui nous attend sur le quai de la gare. Eh putain, heureusement qu'ils avaient bien calculé leur coup d'ailleurs, parce que dix minutes après, ce dernier s'en va, nous emmenant dans ma ville natale, à… quatre heures de là.

Je hausse à cette réflexion un sourcil en direction d'Egbert, assis à ma droite, côté couloir. Celui-ci me fait un grand sourire de débile, aussi rayonnant qu'un putain de soleil.
Et qui réchauffe mon putain de cœur.
Bordel.
Je grogne.

« Et t'as prévu quoi pour les quatre heures de voyage ?
- Qu… QUATRE HEURES ?! »

Un deuxième sourcil qui se hausse.
Puis les deux qui se froncent.

« BAH OUI QUATRE HEURES CRÉTIN ! TU T'ATTENDAIS À QUOI, EXACTEMENT, HEIN ?!
- Mais… mais je savais pas moi ! Et puis arrête de gueuler tu…
- NON J'ARRÊTERAI PAS DE GUEULER ! PAS TANT QUE TU M'AURAS PAS CERTIFIÉ QUE T'AS BIEN PRIS QUELQUE CHOSE POUR QU'ON S'OCCUPE PENDANT CES QUATRE PUTAINS D'HEURES BORDEL DE MERDE ! »

Je le vois baisser piteusement les yeux et pousse un soupir à en fendre les rails du train.
Mais quel crétin.
Sérieux, mais quel crétin.
On va faire quoi, maintenant, hein ?

« Dis-moi au moins que t'as une idée. Ou j'te bouffe.
- Héhé, j'te crois pas !
- Tu veux vraiment parier ? »

Mon grognement menaçant achève de le convaincre. Rebaissant la tête, il observe ses chaussures pendant un très, très long moment – bien cinq minutes.
Finalement il relève la tête, les yeux à nouveau brillants de la joie d'avoir trouvé une idée – stupide, à n'en pas douter.

« On a qu'à jouer à se poser des questions ! »

Question stupide ? Check.
Crétin débile assis à côté de moi ? Check.
Soupir théâtral poussé ? Check.

« T'avais rien de mieux ?
- Eh, oh, ça va hein, trouve quelque chose si tu préfères ! »

Mouais.
Sauf que je suis bien obligé d'admettre que là, à l'instant, à part l'assommer et dormir à mon tour, je n'ai pas grand-chose de mieux.
Je pousse un soupir et lui fait signe de commencer. Après quelques secondes d'intenses réflexions où je peux presque voir son cerveau fumer, il finit par lancer :

« C'est quoi ton fruit préféré ?
- Toute cette réflexion pour ça ? Hé ben… »

Une moue faussement agacée plus tard, je lui réponds :

« Je sais pas trop. Les fraises, les poires… ou la mangue, peut-être.
- Wouah… pourquoi ces fruits-là ?
- C'est pas censé être une question chacun ?
- Ah oui, désolé, héhéhé ! »

Je roule des yeux, avant de lancer du bout des lèvres, une question que je regretterai toute ma vie certainement.
Et je n'exagère pas.

OK bon peut-être un peu.

« Ton film préféré ? »

Après peut-être une demi-heure à l'entendre me parler en long, en large et en travers d'un film appelé Con-Air (sérieux, c'est quoi ce nom débile ?!), à me résumer le film, puis me le détailler, me parler des personnages, du jeu d'acteur, du scénario, des scènes, des décors, des accessoires et de tout le reste, je décide que mon supplice a largement assez duré.
Je le force à se rassoir alors qu'il est en train de me filmer une scène débile à propos d'une gamine et d'un lapin, sors mon mp3 et mes écouteurs d'une poche et lui en tends un.

« Euh…
- Soit tu le prends, soit tu te tais et tu patientes les trois heures et quelques de voyage qui restent en silence. Vu ? »

Il acquiesce doucement en déglutissant et attrape l'écouteur, qu'il enfonce dans son oreille.
Cherchant un peu dans mon répertoire de musique, je lance une lecture aléatoire assez calme, qui évitera de lui bousiller les tympans.
Le premier qui dit que j'écoute ma musique trop fort, je le tabasse.

Sitôt la liste de lecture lancée, Egbert se calme presque drastiquement. Il est presque immobile, les yeux fermés, le visage tranquille, tout à la musique qui passe dans les écouteurs qui nous relient.
Je me surprends à reluquer son visage sans aucune gêne, scrutant chaque détail de sa peau.

Je n'osais pas trop me focaliser dessus, mais plus j'y pense, plus il est…
Plus je le trouve attirant, en fait.
Bon, dans un sens, si je le prenais pour un kismesis avant, c'est pas pour rien non plus, il a quand même pas mal pour plaire. Outre ces immenses yeux bleus qu'on aperçoit derrière ses lunettes, il a la peau toute blanche, un beau sourire – même s'il a quelques dents en avant – et … eh bien, en général, un beau visage quoi.
Des fois je me demande si…

Je relève brusquement la tête en le voyant bouger un peu pour se positionner de manière confortable, prenant tout à coup conscience que mon visage était peut-être un peu près du sien. Je détourne le regard tandis que mes joues se parent d'un beau rouge cerise à la brûlure que j'ai ressentie.

Brûlure qui ne s'arrange pas tandis que les souvenirs d'hier soir refluent dans ma tête.

Je n'arrive toujours pas à croire que j'ai fait ça. Que j'ai… j'ai osé lui demander de rester près de moi. De ne pas m'abandonner.
Je n'avais jamais demandé ça à personne.
Parce que j'avais trop peur.

Peur de me faire rejeter.
Peur qu'on se moque de moi.
Peur de tout perdre, encore et encore.
Pourquoi cette fois-ci je n'ai pas eu peur alors ?

Non…
Je ne dirai pas que j'ai pas eu peur.
En fait, j'étais même mort de trouille, quand j'y repense.
Ça me terrorisait, de lui dire ça. De lui demander ça.
Mais j'ai décidé quand même de le faire.
Parce que…

Parce qu'au fond de moi, je sentais que je pouvais le faire.
Que je pouvais lui faire confiance.

...

J'ouvre les yeux un peu plus tard, lorsque je sens quelque chose frapper contre ma cheville. Relevant la tête, je comprends en quelques secondes que je me suis endormi dans le train, bercé par la musique qui passait dans mes écouteurs.
Et qu'Egbert, appuyé contre moi, la tête contre mon épaule, a fait de même.

La seule différence c'est que lui ne s'est pas réveillé.
Parce que la mamie qui est en train de s'asseoir en face de nous a mis un coup de canne dans ma cheville, pas dans la sienne. Elle me fait un petit regard d'excuse avant de s'asseoir doucement sur la banquette en face de nous.

Et de darder un regard atrocement niais sur Egbert, toujours endormi contre mon épaule.
Elle le regarde comme ça un petit moment avant de m'offrir son plus beau sourire édenté.

« Vous êtes vraiment mignons, vous deux ! C'est toujours choupinou, les petits couples comme ça. Vous faites une fugue d'amoureux ? Hihihihi ! »

Et elle part sur un petit rire digne d'une petite vieille de 96 balais.
Inconsciente du fait que je suis à moitié en train de m'étrangler, le plus doucement et silencieusement possible pour ne pas réveiller mon compagnon endormi. Putain mais, mais elle… elle est sénile cette grand-mère c'est pas possible !
C'est quoi leur délire à tous enfin ?! Bordel !

Il faut bien 10 minutes à la petite vieille pour se calmer – c'est-à-dire cesser de sourire comme une débile et même de partir en petit ricanements dès qu'elle nous voit, ou pire, quand Egbert bouge un peu dans son sommeil pour se blottir un peu plus contre moi… et me faire rougir par la même occasion. Après ça, elle s'endort. Comme une masse.

Ouah, c'est violent, le troisième âge, en fait.
J'hésite à me rendormir, mais jetant un œil sur le panneau qui affiche les prochains arrêts, je décide de rester éveiller. Le nôtre est dans deux arrêts, c'est-à-dire un peu moins de vingt minutes. Vaut mieux éviter de rater l'arrêt, on aurait l'air cons.
J'occupe donc mes pensées par la musique qui tourne encore dans mon appareil, les fréquents regards que je jette par la fenêtre, et ceux que je lance, plus appuyés, à John.

Il est mignon, quand il dort.
Il l'est aussi quand il est réveillé, mais… différemment.
Là, il est tout calme, tout détendu. Et silencieux.
Ça change.
Une mèche de cheveux barre son front d'une drôle façon, si attirante que je ne résiste pas à l'envie de passer un doigt dessus pour la replacer dans la masse de cheveux bruns qui recouvrent son crâne. Ils sont tout doux, c'est… étrange.

Je retire mon doigt comme si je m'étais brûlé en me rendant compte de ce que je fais.
Une ou deux baffes mentales plus tard, j'attrape une main avec l'autre, fermement décidé à ne plus refaire ça. Manquerait plus qu'il se réveille et on aurait comme des problèmes.
C'est pas comme si c'était pas déjà super bizarre, ce matin, au réveil…

Même… même si j'aimerais, vraiment, pouvoir dormir chaque nuit comme ça, avec lui.

Au bout de 15 interminables minutes, notre arrêt est annoncé.
Je décide alors que mon compagnon a suffisamment dormi comme ça, et retournant la tête vers lui, je décide de le réveiller.
Et puis c'est là que ma main désobéit à un ordre direct de mon cerveau.
Sans que celui-ci comprenne trop pourquoi ou comment, elle se retrouve plongée dans la masse douce des cheveux d'Egbert, en train de caresser doucement sa peau. Je soupire et décide que, puisque la chose est commencée, autant la finir, et raffermissant un peu ma prise, j'appuie doucement sur son cuir chevelu à la manière d'un massage.

Au bout de quelques instants, je le sens remuer contre mon épaule, et chuchote doucement.

« Eh, Egbert. Réveille-toi, on est arrivés.
- K-Karkat… ?
- Tout juste. Et j'apprécierais que t'arrêtes de baver sur mon pull, je rajoute, sarcastique. »

Il se relève d'un bond, le rouge aux joues.
Ahah mon pauvre, si tu savais…
Deux ou trois minutes plus tard, on est descendus du train, dans la gare de ma ville natale. Je sens Egbert, à moitié réveillé derrière moi, attraper doucement le bas de mon pull.

« On va par où, maintenant ?
- L'hôpital. »

Un silence.

« Je sais, ça. Mais c'est par où ?
- Bah suis-moi, tu verras. »

Et je démarre. Il est bien obligé d'accorder son pas au mien, étant donné qu'il tient toujours le bas de mon pull, me suivant comme un poussin suivrait sa maman poule. C'est… un peu bizarre, comme chose. Je sais pas, ça me tord le ventre, quelque part.
Enfin bref.

Il nous faudra une bonne vingtaine de minutes pour rejoindre les hauts bâtiments gris délavé qui servent d'hôpital. On aurait pu prendre le bus, mais c'est tellement chiant avec les billets et tout que j'ai préféré marcher.

Lorsqu'on entre dans l'hôpital, je me prends de plein fouet son odeur aseptisée, son silence de mort, ses murs blancs cassés. Je suis obligé de m'arrêter un instant, les yeux fermés, pour assimiler le choc.
Je n'aime pas les hôpitaux. Je les déteste, même. Je ne supporte pas de me retrouver ici.

J'ai presque envie de faire demi-tour, de partir en courant me terrer dans un coin, quand je sens une petite main se glisser dans la mienne et la serrer fort – très fort.
Un chuchotis, près de moi.

« Karkat… Je suis là, OK ? »

Je lui lance un regard – qui se veut colérique au départ, mais qui ne résiste pas à la tendresse qui habite les pupilles océans, et se transforme alors en détresse pure. Il me sourit doucement et sert un peu plus ma main.
Je respire à fond, et reprends mon chemin jusqu'au bureau d'accueil, où j'annonce mon nom, celui de mon lusus. L'infirmière pianote un instant derrière son poste avant de m'annoncer la chambre – 413 – puis le chemin à suivre.

Hochant la tête, je la remercie du mieux que je peux dans mon état – c'est-à-dire presque mort de stress – et me lance dans un couloir, ma main toujours serrée dans celle de John, qui semble plus me guider que me suivre.
Il nous faut prendre un ascenseur et nous perdre dans une espèce de labyrinthe de couloirs pour atteindre la partie de l'hôpital qui soigne les lusus. Le mien est dans une des dernières chambres du fond, certainement à l'abri des autres qui pourraient l'attaquer.

Mon ventre se serre terriblement, comme si quelqu'un s'amusait avec un étau, à cette pensée. Je sens mes larmes embuer mes yeux d'une lueur rouge, mais je déglutis et les ravale du mieux que je peux.
Pas sûr que ce soit une bonne idée de pleurer devant mon lusus.

Lorsqu'on arrive enfin devant la porte marquée de son nom, je sens la main de John serrer la mienne un peu plus fort. Tournant mon regard vers lui, je capte son sourire tendre et ses yeux brillants d'émotion.
Il tend la main qui tient encore la mienne en direction de la porte.

« Vas-y en premier, d'accord ? »

Je hoche la tête, pousse la porte et entre lentement.
Et aussitôt, j'ai envie de repartir.
Seule la pensée que je n'en ai pas le droit me retient.

Mon lusus est couché d'une manière un peu bizarre sur un lit peut-être un peu trop petit pour lui. Sa carapace blanche est brisée en certains endroits, a été rafistolée à d'autres. J'aperçois une ou deux pattes bandées – sûrement cassées. Une de ses pinces – la plus grosse – est également bandée, en piteux état. Il a dû férocement se défendre.
Je sens une longue traînée que je sais rouge couler sur ma joue, tandis que je murmure, la voix cassée :

« Papa Crab… »

Il relève la tête et fait une série de sifflements et de claquements de pince bizarres, qui, je le devine, indiquent qu'il est surpris.
Tu m'étonnes, c'est un peu normal.
Son mutant de fils qui se barre de son lycée le jour des vacances, fait quatre heures de train et vient le visiter à l'hôpital, j'imagine que celle-là, il s'y attendait pas.
Je lui dirai de remercier John, plus tard.

John que j'entends, derrière moi. Je sais qu'il n'est pas entré, mais qu'il peut voir mon lusus d'où il est. Je crois que je ne lui avais jamais dit quelle apparence il avait. Bon bah pour le coup, voilà. Maintenant il sait. Haha.

Mon lusus fait quelques autres claquements de pince, et je comprends – ou en tout cas, crois comprendre – qu'il me demande de me rapprocher. Je le fais presque à contrecœur, bouffé par les remords jusqu'à la moelle.
C'est ma faute, s'il est dans cet état. S'il a des pattes cassées, sa carapace fissurée. S'il est forcé de rester coucher parce qu'il peut plus marcher, s'il…

J'ai envie de disparaître sous terre, de me jeter par la fenêtre.
Je n'aurais jamais dû naître.

J'arrive près de son lit les yeux déjà rouges de larmes qui débordent et dévalent et roulent et coulent, colorant mes joues d'un rouge tenace, ce rouge que je déteste tant, ce rouge qui l'a fait tant souffrir.
Je ne parviens pas à soutenir son regard plus de trente secondes que je suis déjà en train de pleurer à gros sanglots comme un putain de larve qui est pas foutue de se retenir, essuyant mes larmes en même temps qu'elles coulent pour ne pas qu'il les voie – même si c'est déjà depuis longtemps peine perdue.
Je me hais tellement…

« J's- Chuis désolé… chuis tellement, tellement désolé, je… je voulais pas que ça arrive, tu sais, je… t'aurais plutôt dû me laisser là où j'étais quand tu m'as trouvé, c'aurait été mieux… t'aurai pas eu à souffrir comme ça et… »

Une pince massive et emballée dans des kilomètres de bandes blanches m'arrête dans mon stupide monologue de débile. Je relève des yeux tremblants de larmes vers la tête de mon lusus, qui se contente de doucement tapoter mon épaule de sa pince avec un « Criiiik ! » sonore.

J'ai l'impression étrange que mon cœur se brise en même temps qu'il se répare.
C'est…
C'est tellement bizarre.
Tellement étrange de se rendre compte, tout à coup, que l'on est entourés par des gens aussi formidables qu'on est nous-mêmes minables.

Quand je vois mon lusus, John et les autres… je n'en reviens pas d'à quel point j'ai de la chance.
Je laisse tomber ma tête doucement sur ce qui sert d'épaule à mon lusus, colorant sa carapace immaculée du rouge qui me fait tant honte. Il se contente de lâcher des petits « criiik… » que je devine comme étant prévu pour me consoler. Au bout d'un moment néanmoins, il tapote à nouveau mon dos de sa pince pour attirer mon attention, avant de diriger cette dernière vers la présence toujours à la porte, qui nous regarde avec son éternel sourire de débile aux lèvres.

« Oh… »

Je souris malgré mes larmes.
Séchant d'un revers de main ces dernières, je fais signe à John de s'approcher de nous, ce qu'il fait d'un pas hésitant, comme s'il n'avait pas sa place ici, alors qu'il le mérite plus que n'importe qui au monde.

« John, je te présente mon lusus, Papa Crab. Papa… voici John, John Egbert. C'est grâce à lui que je suis ici aujourd'hui.
- Euh… bonjour monsieur. »

Il a lancé ça d'une voix mal assurée, comme s'il était…

Nerveux ? Mais pourquoi il serait nerveux ?

Il y a un long silence tandis que mon lusus détaille de la tête aux pieds mon compagnon, qui ne semble pas des plus à l'aise.
Enfin, après un interminable moment de gêne, il pousse quelques petits « criiiks ! » visiblement contents tout en claquant ses pinces joyeusement.

Je fais un vague sourire à Egbert, toujours aussi paumé.

« Il te dit bonjour. Je crois qu'il est heureux de te rencontrer. »

John nous fait son meilleur sourire crétinement adorable et se rapproche encore un peu.

Nous passerons en tout et pour tout trois heures dans la chambre d'hôpital avec mon lusus, dans une atmosphère un peu plus détendue qu'au début, malgré que je ne puisse empêcher mon cœur de se serrer douloureusement à chaque fois que je vois un de ses bandages.
Vers 18h et des brouettes, une infirmière vient nous rappeler à la réalité, nous annonçant que les heures de visites sont terminées et que nous devons laisser mon lusus se reposer.

J'acquiesce et laisse partir John devant, tandis que je fais mes aux revoirs à mon lusus. Au vu des billets de train que j'avais observés durant notre voyage, nous devrons repartir assez tôt demain, donc nous ne pourrons pas repasser le voir.
Il ne semble pas contrarié par ce fait, se contentant de me faire un câlin à sa manière avant de me laisser partir à mon tour.

Je rejoins Egbert dans le couloir et nous retraversons l'hôpital de part en part jusqu'à en sortir. Une fois dehors, celui-ci se tourne vers moi et me lance d'un air candide.

« Euh… et maintenant ?
- On va chez moi.
- Ch-chez toi ? »

Je hausse un sourcil.

« Bah oui, chez moi. Qu'est-ce qui t'étonne ? Il est trop tard pour reprendre un train, donc on va passer la nuit chez moi. Un problème avec ça ?
- Non non, c'est juste…
- Juste quoi ? je fronce les sourcils.
- Ben… je sais pas, me dire que je vais découvrir ta maison, là où tu as grandi… ça fait un peu bizarre. »

Je lève les yeux au ciel en prenant soin de détourner le regard, les joues un peu rouges. C'est vrai que quand on y pense… Enfin.
Sur le chemin, je m'enquiers de ce qu'il souhaiterait manger. Comme il n'a pas vraiment de préférence et que je doute qu'il y ait grand-chose à manger, on se met d'accord pour une pizza, que je commande sitôt que nous arrivons. Une fois ceci fait – on a beau être dans une ville assez petite, il faut du temps pour cette pizza d'arriver – je lui propose de visiter un peu mon nid.

Cela ne prend pas longtemps, étant donné que ce dernier n'est pas très grand. Sur deux étages, il comporte le salon, la cuisine, le « bureau » de mon lusus et une salle d'eau au rez-de-chaussée, ainsi qu'une autre salle de bain et deux chambres – on devine les attributions – à l'étage. On pose nos affaires dans ma chambre à moi, avant de s'asseoir – lui sur mon lit, moi sur la chaise de mon bureau, qui supporte mon ordinateur fixe.

« Bon… euh… tu veux faire quoi ?
- Comment ça ? me lance-t-il, un peu surpris.
- Bah, à part manger une pizza, tu veux faire un truc de spécial ? Chais pas, regarder un film, par exemple ? »

Il réfléchit un instant puis sourit.

« Ouais, un film pourquoi pas ouais ! T'as quoi ?
- Euh… »

Je suis en train de réfléchir à lui faire une petite liste des films que j'ai quand on sonne à la porte. Ah, sûrement la pizza. Je lui indique d'un doigt la collection de DVD qui repose dans le bas de ma bibliothèque avant de descendre répondre à la porte, l'argent en main.
Lorsque je remonte, il a sorti presque toutes les boites – non, mais quel crétin… ! – et semble hésiter entre deux films.

Je pose le carton de la pizza sur ma table de nuit avant de m'approcher et de pointer le DVD qu'il tient dans la main gauche.

« Celui-là. L'autre je pense qu'il t'intéresserait moins. C'est une comédie romantique tragique.
- Ah… je me demandais justement ce que c'était, je l'avais jamais vu.
- Normal idiot, c'est un film troll. »

Il retourne s'asseoir sur mon lit tandis que je mets en route mon ordinateur. Le temps que celui-ci – une antique machine de guerre qui met quatre plombes à s'allumer – démarre, je lance un regard à John.
Mouais, le connaissant…

« Tu veux peut-être déjà qu'on sorte les pyjamas et tout le reste ?
- Hein ?
- Bah au cas où, ça sera déjà fait, si on est trop crevés après.
- Euh… ouais OK alors. »

Je me dirige vers mon armoire et en sort un sac de couchage que je lui envoie à la tête. Suivi par un bas de pyjama et – vu que monsieur est visiblement plus frileux que moi – un t-shirt. Je sors pour moi-même un autre bas de pyjama, et une fois sûr qu'il est retourné, je commence à me déshabiller.
J'attends son « C'est bon ! » pour me tourner à nouveau, le découvrant flottant un peu dans mes vêtements. Bon sang.
Il a l'air absorbé par le sac de couchage que je lui ai lancé avant. Je soupire et le lui prends des mains.

« Qu'est-ce que…
- C'est un sac de couchage, crétin.
- Un…
- Oui, un sac de couchage. Quoi, tu comptais squatter à nouveau mon lit peut-être ? »

Je le vois tourner au rouge et en profite pour déballer et étaler par terre mon attirail, agrémenté d'un matelas en mousse que je retourne chercher dans le fond de mon armoire. Il a l'air un peu étonné par mon savoir-faire, alors je me contente de grogner :

« J'ai fait du camping avec mon lusus, plus jeune. Va mettre le CD dans l'ordi, au lieu de bailler aux corneilles tu veux ? »

Il s'exécute, et une fois que le film est lancé, il revient près de moi. On s'assied tous les deux sur mon lit, le carton de la pizza posé sur nos jambes tandis que l'on pioche chacun une part dedans.

Ayant pour ma part déjà vu le film – et le trouvant personnellement très peu intellectuel, se contentant d'explosions par-ci par-là – je passe plus de temps à me concentrer sur ma pizza et sur mon voisin que sur l'écran d'ordinateur.
Il a l'air complètement captivé par l'histoire – pourtant inexistante – du film, contrairement à moi. C'est marrant, quand il est concentré comme ça, il a la bouche un peu entrouverte. On peut voir son nez frémir d'anticipation, ses yeux se plisser quand il comprend pas très bien un truc – ce qui arrive souvent.
Même ses lèvres qui se relèvent doucement en un pseudo sourire, quand une scène l'amuse.
Ses lèvres qui…

« Eh, Karkat tu te rends compte que… »

Il a tourné la tête vers moi, mais s'est arrêté en plein milieu de sa phrase quand il a croisé mon regard. Faut dire que je le fixe depuis bien cinq bonnes minutes, donc ça doit être un peu flippant, en fait.
Mon cerveau ne fait même pas attention à la phrase qu'il a essayé de me transmettre une demi-seconde auparavant. Il est tout entier fixé sur ces pupilles d'océan qui sont plongées dans les miennes et font chavirer mon cœur.

J'avale ma salive un peu difficilement.
J'ai comme une sorte de pulsion de tendresse qui est en train de tout ravager dans ma pauvre tête, et qui a l'air pas très loin de déconnecter totalement ce qui me reste de cerveau.
Ma main se lève tout doucement pour venir se poser sur la joue de mon compagnon, que je sens frémir à ce contact. Il a même l'air d'hésiter à continuer de respirer.
Je murmure, toujours perdu dans son regard.

« Je… tu… Merci, d'avoir fait tout ça. Vraiment, merci. C'est… enfin, c'est plus que tu l'imagines, tu sais. »

Il a l'air un peu surpris – juste l'espace d'un instant, comme s'il s'attendait à autre chose. Mais il se reprend bien vite et m'offre un de ses plus beaux sourires, comme une sorte de diamant qui illuminerait toute la pièce par sa simple apparition.
Je sens mon ventre se tordre tandis qu'il me répond doucement, une lueur de tendresse dans son regard.

« De rien, Karkat. Ça me fait plaisir que tu sois heureux. »

Et il affirme, agrandit encore un peu son sourire, étirant ses lèvres jusqu'à ce que je voie ses dents blanches. Je souris doucement à mon tour.
Je…
Je ne sais pas si ce à quoi je pense est une bonne idée.
En fait, quelque part dans ma tête, une petite voix est même en train de s'égosiller que c'en est une très mauvaise. Manque de bol, depuis quelque temps, cette petite voix-là, j'ai tendance à l'écouter de moins en moins.

Alors profitant qu'il soit si près, si beau, si heureux, profitant de l'instant présent, tout simplement, je me rapproche.
Je caresse doucement sa joue de mon pouce, glisse l'autre main contre sa nuque, et comble la distance entre nous pour poser avec tendresse mes lèvres contre les siennes, les yeux fermés pour mieux goûter le baiser que je lui vole.

Je sais que c'est pas bien, que je ne devrais pas.
Qu'il faudra que je m'arrête, que je m'excuse, qu'on sera gênés.
Mais pour un instant, rien qu'un instant… faites que ce moment dure longtemps.