Curiosity Killed the Karkat
Partie 10

...

Karkat

Je ne comprends pas pourquoi John prend une délicieuse teinte de cerise bien mûre lorsqu'il ouvre le boitier du film d'action troll – que j'connaissais pas d'ailleurs – que Sollux lui a offert.
C'est quoi, ces petits papiers carrés, en fait ?

Enfin, je crois pas que c'est des papiers, ça a plus l'air d'une sorte de… d'emballages qui contiennent quelque chose.


Mais c'est quoi, ces trucs, au juste ?

Je suis complètement interloqué, mais j'ose pas poser de question à qui que ce soit.

D'abord parce que j'imagine que la moitié des trolls ignorent ce que c'est, et puis surtout parce que vu la TRONCHE que tire John, ça doit être quelque chose d'horriblement, horriblement gênant.

Je vois mon compagnon d'exposé bugger pendant quelques minutes avant de décider de quitter la chambre où l'on est tous entassés pour… bah en fait je sais pas, peut-être qu'il va mettre ça dans sa chambre ?
Mais pourquoi y cacher de suite ? Qu'est-ce qui le gêne tant ?

Je sursaute en sentant une main se poser sur mon épaule sans douceur. Jetant un regard dans la direction que prend le bras qui y est relié, je rencontre une énorme paire de lunettes de soleil et des cheveux blonds albinos.
Je grogne.

« Qu'est-ce qu'tu veux ? »

Je vois Strider hausser un sourcil ironiquement cool, avant de lâcher d'une voix atone :

« Parfaire ton éducation, bro. »

Et il m'emmène dans un coin un peu plus éloigné du centre de l'attention générale pour m'expliquer plus en avant ce qu'étaient que ces drôles de petits trucs en plastiques. Quand John revient, je suis attablé à nouveau, le nez baissé dans un verre d'Ice Tea glacé – enfin, tiède, vu la température ambiante – et je viens à peine de récupérer un visage dont la peau est plus grise que rouge.
Bordel, je vais tuer Sollux.

Dès que je peux mettre la main sur sa tronche, je le démonte. J'lui arrache les yeux et tout le reste.
J'comprends maintenant pourquoi cet abruti souriait tellement quand Aradia m'a fait un bisou tout à l'heure ! Même si j'ai pas trop aimé non plus… Enfin, c'est pas que j'ai pas aimé. Bien sûr, c'était pas désagréable, mais… je sais pas, c'était tellement différent de quand John fait…


Euh, où en étions-nous ?

Ah, oui, la soirée.
Eh bien, au moment où John revient – ou, plus exactement, au moment où je le vois arriver - tous mes efforts pour paraître détaché s'évanouissent et je vire de nouveau au rouge brique tenace, ne trouvant pour seul moyen d'éviter ça que de lui tourner ostensiblement le dos pour ne pas avoir à regarder son visage.

Pour le coup, on est un peu divisés en groupes. Un sur le lit de Rose, qui joue aux cartes, je crois un sur le lit de Jade, qui… euh… c'est Jade qui rigole en tapant Tavros comme un bœuf, là ? Woh, faut pas lui laisser boire trop de soda, ça a l'air de lui monter à la tête et le dernier groupe, dont je fais partie, assis autour de la table.
Qui est d'ailleurs un peu le plus bruyant, puisque je passe mon temps à leur hurler dessus de cesser de me faire chier, vu que Terezi prend un malin plaisir à m'emmerder.

Au bout d'un moment, Strider nous rejoint – ou plutôt, rejoint John – et ils se mettent à discuter… mais j'arrive pas à savoir de quoi. Enfin ça doit parler de trolls, j'imagine, puisqu'ils arrêtent pas de nous regarder.
Enfin, j'm'en balance.


Eh, pourquoi il rougit comme ça en me jetant des regards ? Il lui a raconté quoi, l'autre Strider ?


N'empêche qu'il est mignon.

Je rougis à mon tour à cette pensée et détourne mon regard du sien, qu'il avait croisé un instant. Je plonge mon nez dans le soda et grimace un peu. P'tain, mais c'est quoi ce goût chelou ?
Il doit être bizarre, leur machin…
En grommelant, je me lève et vide mon verre dans le lavabo pour le remplir d'eau. Mieux vaut être prudent, j'ai pas envie de finir malade ou quoi que ce soit à cause d'une connerie.

La soirée passe peu à peu, entre les hurlements, les rires, les jeux de cartes et autres débilités de la part de Terezi et Gamzee.
Pourtant, au bout d'un moment, on commence tous à se poser des questions. Lorsque Jade – puis John, pas loin derrière – deviennent peu à peu… bruyants. Très bruyants. À ce moment-là, on commence à se jeter des regards interrogatifs les uns les autres. Même les humains ont l'air un peu… perdus.

Je fais signe à Strider de s'approcher, ce qu'il fait malgré une grimace sur le visage, visiblement peu enclin à se faire donner des ordres comme ça. Il se pose à côté de moi, le regard toujours fixé sur son meilleur pote.

« Eh, je lui fais. Il a quoi, Egbert ?

- J'en sais rien, mec. C'est rare de le voir aussi joyeux. Comme Jade. Ils sont naturellement contents, OK, mais à ce point… »

Un instant de silence, qu'il passe à échanger des regards avec sa sœur.
Avant de se retourner vers moi, les yeux gros ouverts.

« Mec…
- Quoi ?
- Je crois qu'ils sont bourrés.
- …Quoi ? »

Je hausse un sourcil tandis qu'il hoche gravement la tête.
Woah. Bourrés ? Mais… mais comment ils ont fait ? Il y avait pas d'alcool ici, n…

J'attrape la bouteille de coca, l'ouvre et renifle le liquide.

Bah si. Y'avait de l'alcool.
Dans les sodas.
Pas beaucoup, mais c'est ça qui m'a fait tiquer tout à l'heure.

« Strider.
- Ouais ?
- C'est qui, qui a apporté ces bouteilles ?
- Terezi et Gamzee je crois. »

Je tourne un regard furax en direction des deux concernés, qui me font leurs plus beaux sourires – de psychopathe et de drogué, respectivement.
Je grogne.
Je grogne et je m'apprête à hurler des insanités mais une voix plus si douce me prend de vitesse.

« Terezi ! »

Woah.
Aradia me dépasse sitôt son pseudo-cri poussé, et vient se planter en face de la troll aveugle, une main sur les hanches, l'autre pointée vers elle, son visage fermé dans une expression de dureté.

Woah.

« T'as pas honte, non ?! lance-t-elle, visiblement énervée. Pourquoi tu as mis tout ça dans les boissons ? Tu voulais gâcher la fête ?
- Mais… mais non, Aradia, c'est… enfin c'était juste plus drôle quoi…
- Ah bon ? Parce que tu trouves drôle de soûler les gens sans qu'ils le sachent ? Hein ? Tu trouves ça drôle ?!
- Je… n-non… »

Je me désintéresse assez vite de l'engueulade, même si je dois avouer que c'est assez marrant de voir Terezi se faire reprendre comme ça. Gamzee, à côté, n'ose visiblement pas bouger d'un pouce, certainement de peur de se faire remarquer par la furie qu'est devenue Aradia.

Pourtant, celle-ci est obligée de s'arrêter en plein milieu de sa diatribe, coupée par une sorte de rire strident lâché par Jade, qui s'exclame bruyamment :

« OOOOOOOHHHH ! ON DIRAIT DES GROS BONBONS ! »

De…
DE QUOI ?
Mais… c'est pas possible mais faites-la jamais boire celle-là, elle pète les plombs en moins de dix secondes putain ! Là elle est carrément écroulée de rire sur le lit, à tenter de se relever pour…

…Oh. Elle fout quoi là ?
Pourquoi est-ce qu'elle est en train de s'approcher de…

L'atmosphère qui avait déjà redescendu d'un cran à l'engueulade d'Aradia se gèle totalement lorsque Jade, à genoux devant Tavros, qui n'ose visiblement plus bouger, approche sa main des immenses cornes de celui-ci – putain, je me suis toujours demandé comment ce mec pouvait passer les portes sans se prendre le cadre de ces derniers dans la tronche.
Et les caresse.
Visiblement, c'est un truc de famille.
Elle a la main posée dessus à plat et la fait courir le long de la surface, tandis que les yeux de notre ami se dilatent brusquement.


J'aimerais pas être à sa place.
J'aimerais encore moins être à sa place lorsqu'un de ses gémissements à moitié retenus fait écho dans la pièce, pétrifiant tous les trolls sur place tandis que Jade explose de rire. Rose l'attrape par la taille pour l'éloigner du troll, ayant visiblement compris que c'était pas un truc à faire, mais c'est au tour de John de se faire remarquer.
En hurlant.
Comme d'habitude.

« EEEEEHHHH ! C'EST PAS JUSTE ! POURQUOI JADE ELLE PEUT TOUCHER DES CORNES ET MOI PAS ? PUISQUE C'EST COMME ÇA… ! »

EHH ! POURQUOI IL SE RAPPROCHE DE MOI LÀ EXACTEMENT ?!

Je recule précipitamment quand John, les yeux dans le vide, s'approche de moi à quatre pattes, une main tendue en direction des appendices au sommet de ma tête.
C'est lorsque mon dos cogne contre un des murs de la chambre que je sens que ça va être ma fête.
Mais John a à peine le temps de poser ses doigts contre mes cornes – oh bon sang… ! - que, la joue mordue pour m'empêcher de faire le moindre bruit, je lève la main et lui assène un bon coup de poing sur le crâne.

Il s'étale sur moi sans aucune grâce, mouché.

Ouf.
Je pousse un profond soupir de soulagement, tandis que j'entends Dave grommeler pas loin comme quoi j'ai pas intérêt à recommencer ça. Je l'ignore sciemment, et tout en repoussant John de mon tour, je me relève.

« Euuuuh… je lance, peu sûr de moi. On va peut-être s'arrêter là, non ? »

Un hochement de tête général, et la pièce commence à se vider peu à peu.
Je ne tarde pas à me retrouver seul avec Jade, Rose – et Kanaya qui aide cette dernière à mettre la sœur de mon abruti de compagnon au lit – et John.

Ah, OK, donc c'est encore à moi de… Roh, putain.

Soupirant, je me baisse pour attraper John, un bras sous les genoux, un autre dans le dos, et me relève. Je le fais un peu basculer dans mes bras pour que sa tête repose dans mon cou, et remerciant Kanaya qui m'ouvre la porte – avec un fucking clin d'œil pour lequel j'ai bien envie de lui faire rencontrer un mur – je souhaite bonne nuit aux filles et m'en vais dans les couloirs.

Cinq minutes plus tard, j'ai posé John dans son lit, lui ai retiré chaussures, chaussettes, pulls et pantalon – visiblement la dernière fois, ça l'avait réveillé – et l'ai glissé dans ses draps. S'il a trop froid, tant pis pour sa gueule. Moi je fais rien de plus.
J'ai déjà eu du mal à lui retirer son froc sans…

BREF !

Une fois assuré qu'il roupille bien, et moi complètement crevé, je repars en fermant doucement la porte derrière moi.
Vu ce qu'il s'est passé la dernière fois que j'ai osé essayer de dormir chez John, je préfère ne pas retenter l'expérience, hein. Et c'est donc complètement cassé que je rentre dans ma chambre et m'étale sur mon lit, prenant tout de même le soin de régler un détail sur mon réveil avant de m'écrouler, endormi avant même que ma tête ne touche l'oreiller.

...

C'est ce même réveil qui m'extrait sans état d'âme des bras de Morphée, à huit heures le lendemain.
Nan, je suis pas taré. Arrêtez de me regarder comme ça bon sang, roh ! J'ai une bonne raison.

Je me lève en soupirant, la main fourrageant dans mes cheveux pour tenter de me réveiller un peu mieux. J'observe le terrarium, posé sur mon bureau, où la salamandre s'est endormie, cachée derrière deux gros rochers.
Je vérifie une dernière fois que tous les petits post-it sont bien mis dans les livres aux points importants, et m'apprête à partir quand je me dis qu'il manque peut-être quelque chose.

Oh allez. Ça peut pas me tuer.
J'attrape un bout de papier, un stylo, et écris soigneusement un « Joyeux Noël, enculé » dessus.
Quoi ? C'est pas parce que c'est Noël que je vais arrêter d'être vulgaire, alors allez tous vous faire foutre, OK ?

Empilant les différents livres et le petit mot sur le terrarium, je charge celui-ci dans mes bras. Je mets un peu de temps à sortir puisqu'il me faut ouvrir la porte, poser le terrarium, la refermer puis reprendre ce dernier avant de pouvoir me mettre en route. Et il me faudra faire la même chose en arrivant devant la porte de John – parce qu'autant dire que ça ne serait pas très discret de défoncer la porte d'un coup de pied pour entrer.

Et je préfère être discret.
J'ai pas vraiment envie qu'il me voit lui donner son cadeau. J'suis déjà suffisamment gêné comme ça.

Une fois dans la chambre, et adossé à la porte pour la refermer doucement, je me dirige vers le bureau – une espèce de TAS de bordel innommable. Je suis un instant tenté de ranger tout ça, mais je me dis que ça pourrait être bizarrement vu. Je me contente donc de faire un énorme tas sur le côté pour dégager la place, y pose le terrarium ainsi que les livres à côté de ce dernier, et le petit mot dessus.

Je suis prêt à repartir quand une vision me fait m'arrêter.
Cet abruti a visiblement bien voyagé dans son sommeil puisqu'il est bizarrement tourné dans son lit, presque totalement découvert – et puisqu'il porte pas grand-chose, autant dire que…

Hum.

Euh à quoi je pensais moi ?
Je me mords une lèvre, et finit par décider qu'il ne peut vraiment pas dormir comme ça, surtout que je vois à la peau blanche de son torse qu'il est en train de frissonner et…


Je pensais à quoi ?

Putain, faut vraiment que je parte en vitesse. Ça devient dangereux pour la survie de mon cerveau, là.
Me mordant une lèvre, je m'approche néanmoins de cet abruti pour attraper le duvet qui ne lui sert quasiment plus à rien et le recouvrir à nouveau. Il pousse une sorte de gémissement de contentement à la chaleur qui l'entoure tout à coup.
Gémissement qui me fait virer au rouge brique en deux secondes top chrono.

Ouais, je crois que ça va aller là.
Et c'est donc presque en courant que je quitte sa chambre, traverse les couloirs et rejoins la mienne.
Je me recouche alors sans un mot, le cœur battant et les joues rouges.
Il me faudra bien vingt minutes pour me rendormir.

...

Je ne me relèverai que bien plus tard, vers midi et des brouettes, déjà plus reposé. Toujours endormi, je décide de sauter le déjeuner. De la viande ou autre alors que je viens à peine de me lever, très peu pour moi.
Je me contente donc d'une barre ultra-nourrissante tandis que j'allume mon ordinateur pour surfer un peu.
Et je vais passer le temps comme ça, bien décidé à glander tout l'après-midi.

Sauf que quelqu'un, à 14h et des cacahuètes, ne sera pas de cet avis.
Devinez qui.
Cet abruti gratiné ouvre ma porte d'un coup, presque en mettant un coup de pied dedans on dirait, sans prévenir, sans rien dire, nada, que dalle.
Il me laisse à peine le temps de me relever – enfin, en fait je sursautais plus qu'autre chose je crois – qu'il me fonce dessus.
Et sans rien comprendre à ce qu'il vient de se passer, je me retrouve avec ce crétin qui serre ses bras autour de mon torse comme s'il cherchait à m'étouffer. Ça fait faire des sauts périlleux à mon ventre. Je suis même obligé de reculer d'un pas ou deux et de m'appuyer contre le bureau derrière moi pour pas qu'on s'étale comme des cons.

Je lui balance, sans aucune douceur pour cacher ma gêne et mon envie de refermer mes bras dans son dos pour lui rendre son étreinte :

« Woah, quoi ? Tu fous quoi, là ?! »

J'entends un ton enjoué, presque… transpirant de bonheur me répondre, le nez enfoncé dans mon pull, contre mon torse :

« Karkat ! Je… Je suis trop content ! La salamandre… Je l'adore, elle est super ! Merci, merci ! »

Je le sens me serrer encore un peu plus fort contre moi, tandis que je reste toujours immobile, interdit. Je rêverais de lui rendre son étreinte, de le serrer dans mes bras, mais je crois que c'est une mauvaise idée. Je n'ose pas imaginer ce que je risque de faire ensuite…
Il finit par me lâcher – flûte… - et reculer un peu, essuyant ses yeux d'où perlent de petites larmes de joie. Il me tend un paquet que je prends après un instant d'hésitation. Qu'est-ce que… ?
Il lance un sourire à mon regard interloqué.

« Moi aussi j'avais un cadeau pour toi. »

Qu… quoi ?
Je ne sais pas comment réagir, abasourdi.
Un cadeau… pour moi ? Mais… pourquoi ? Qu'est-ce que… pourquoi pour moi ? Il… il n'avait rien à m'offrir pourtant, il n'avait pas pioché mon nom…
Est-ce que ça serait un peu comme pour moi ? Cette envie de voir la joie dans le regard de l'autre ?
Je sens mon cœur battre un peu plus vite, répandant une douce chaleur dans ma poitrine.

Je tourne un peu le paquet dans mes mains, tentant de deviner ce que peut bien être cette petite chose. Finalement, je glisse un doigt sous un des morceaux de scotch pour le décoller et défaire ainsi le papier.

C'est quoi, un crabe ?
Oui, une sorte de petit crabe en peluche, orange, avec l'air vexé. On dirait qu'il va essayer de vous pincer dans l'instant. Je retiens un pouffement. On dirait un peu… Papa Crab'.
La voix de John me rappelle à la réalité.

« Je trouvais qu'elle te ressemblait… Héhé… »

Mon regard va de cet adorable crétin à la peluche, plusieurs fois.
Je ne sais pas quoi dire. J'ai envie de lui hurler dessus, de crier, de lui sauter dans les bras comme il l'a fait quelques instants auparavant, de l'embrasser, tout ça à la fois. Et de rougir aussi. De beaucoup rougir. Parce que je suis gêné, parce que je me sens bien, parce que ça me fait horriblement plaisir.
J'en suis toujours à hésiter sur ce que je pourrais faire quand j'entends sa voix, une nouvelle fois.

« Karkat… »

Je sens un frisson remonter mon échine tandis que je lève les yeux vers lui.
J'aime quand il dit mon prénom. Je ne sais pas pourquoi, mais ça me fait quelque chose, là, dans le creux de l'estomac. J'ai envie de l'entendre le dire tout le temps. Pourtant avant je ne pouvais pas supporter ça, mais…
Mes pensées s'évanouissent dans ma tête quand il attrape ma main, les joues un peu rouges, ses prunelles fixées dans le fond des miennes. Il me sourit doucement, et je sens mon cœur s'arrêter, une nouvelle fois.

« Joyeux Noël. »

J'aurai voulu répondre quelque chose, mais à nouveau, il me prend de court. Il comble la distance entre nous et approche son visage du mien jusqu'à effleurer, puis doucement caresser mes lèvres des siennes, les yeux fermés. J'en suis toujours à me demander ce que je suis censé faire, si je dois répondre, m'éloigner, me rapprocher, glisser un bras autour de sa taille ou plutôt appuyer sur ses épaules pour rompre ce baiser, quand je sens ses doigts venir doucement caresser ma joue, comme je l'avais fait, l'autre jour.

Pourquoi ai-je l'impression que mon cœur va imploser dans ma poitrine… ?

Lorsqu'il se recule, les joues adorablement rouges, je lui jette un regard incompris.
Pourquoi… ?
Ce n'est pas lui, qui m'avait demandé l'autre jour la raison d'un baiser… ?
Il baisse un instant les yeux, puis les replonge dans les miens, causant un autre sursaut à mon rythme cardiaque. Ça me gêne, mais… j'aime son regard, si profond, si bleu.
Lorsque j'entends sa voix, je me fige totalement.

« Karkat. Je t'aime. »

Qu'est-ce qu'il… vient de dire ?
J'ai… j'ai bien entendu ?

« Je t'aime, vraiment. Pas juste comme un ami… Et, euh… »

Il baisse les yeux, bafouille… lâche ma main.
Non… !
J'ai envie de la rattraper, de la reprendre dans la mienne et de la serrer. J'ignore pourquoi, mais qu'il lâche ma main a fait apparaître un grand froid dans mon ventre, dans ma poitrine. Je ne sais pas pourquoi ou comment, mais je sais que je ne veux pas qu'il lâche ma main.
Mais je n'ai pas le temps de réagir qu'il recommence à parler, à bafouiller, à rougir.

« T'es… T'es pas obligé de me répondre tout de suite, hein ! Tu peux… Je veux dire… »

Il semble hésiter un dernier instant, puis fait un pas en arrière, me lance un regard perdu – aussi perdu que doit être le mien – tourne les talons et s'enfuit en courant.
J'entends à peine la porte claquer tandis que je m'écroule au sol pour finir couché, le regard perdu sur le plafond.

Qu'est-ce qu'il vient de se passer ?
Je pose une main au niveau de mon organe vital pour tenter de l'aider à se calmer, parce que parti comme il est, il va nous faire le marathon de New-York à lui tout seul.
Je…

John vient de me dire qu'il m'aimait.
Pas comme un ami.

John vient de me dire qu'il m'aimait.

J'arrive pas à avoir autre chose dans la tête que cette simple phrase.
John vient de me dire qu'il m'aimait.
Je ne sais même pas si je pourrai un jour penser autre chose.

Je ne sais même pas si je suis content, triste… Non. Je ne suis en tout cas pas triste, ce n'est pas ça. C'est qu'il vient de le dire, il attend une réponse et… Et je ne sais pas quoi lui répondre. J'ai bien compris qu'il y avait quelque chose.
Mais quoi ?

Je pose un bras sur mes yeux et pousse un profond soupir en essayant de mettre un peu d'ordre dans mon cerveau.

...

Je passe toute la journée et celle qui suit dans mon lit, sans bouger.
Enfin, non, je bouge… mais…
Je ne sors pas manger ni rien. Je n'en ai pas la force. Je reste au lit ou dans ma chambre, en boule, à réfléchir. Je n'ai que ça à faire. Réfléchir. Penser. Essayer de comprendre, de remettre mes idées en place, de savoir.

C'est pas facile.
Je suis complètement paumé.

Pendant toute la première journée, je n'ai pas eu le courage d'allumer mon ordinateur ni rien. Le second, je me dis que peut-être, cela m'aiderait que me changer les idées.
À peine ai-je allumé trollian que quelqu'un vient me harceler.

Gamzee.

Étrange.

...

- terminallyCapricious [TC] began trolling carcinoGeneticist [CG] at 15:23 –-

TC: HeY BrO. :o)
TC: Qu'EsT-Ce QuI T'ArRiVe, çA FaIt DeUx JoUrS Qu'On Te VoIt PlUs.
CG: HEIN
CG: RIEN, RIEN.
CG: IL SE PASSE RIEN.
CG: OCCUPE-TOI DE TES FESSES PLUTÔT, TU VEUX ?
TC: Ça A Un RaPpOrT AvEc JoHn QuI T'A ToUcHé LeS CoRnEs ? HoNk. :o)
CG: RAAAAAAHHHH PUTAIN MAIS JE VIENS DE TE DIRE DE T'OCCUPER DE TES FESSES, T'ES SOURD OU TU LE FAIS EXPRÈS, MOIRAIL À LA CON ?!
TC: AlLeZ, Tu PeUx ToUt DiRe à ToN PoTe. :o)
CG: ...
CG: ...
CG: JE SAIS PAS SI Y A GRAND-CHOSE À DIRE
CG: JUSTE QUE JE SUIS UN PUTAIN D'ABRUTI QUI SAIT PAS QUOI RÉPONDRE
CG: ET QU'UN PUTAIN D'ENCULÉ DE DÉBILE ET ET...
CG: RAAAAAAAH!
TC: RéPoNdRe à QuOi ?
CG: À JOHN, CRÉTIN ! T'ÉCOUTES OUI OU MERDE ?!
TC: Je T'éCoUtE BrO, MeS OrEiLlEs SoNt OuVeRtEs à ToUs LeS PuTaInS De MiRaClEs.
CG: OUAIS EH BAH ON DIRAIT PAS, PUTAIN DE MOIRAIL DE MERDE !
CG: ET ARRÊTE AVEC TES PUTAINS DE MIRACLES BORDEL ! Y A PAS DE MIRACLES, RIEN QU'UN PUTAIN DE...
CG: DE...
CG: FAIT CHIER.
TC: Un PuTaIn De QuOi, BrO ? :o)
TC: T'As PaS à AvOiR HoNtE, Tu PeUx ToUt DiRe à ToN FiLs De PuTe De MoIrAiL.
TC: HoNk.
CG: DE...
CG: JE SAIS PAS.
CG: FAIT CHIER...
CG: C'EST JOHN.
CG: IL...
CG: JE LUI AI OFFERT UN TRUC ET IL A DÉBARQUÉ COMME UN ABRUTI EN COURANT ET HURLANT ET CRIANT ET GUEULANT DANS MA PUTAIN DE PIAULE
CG: ET... ET IL M'A DIT QU'IL M'AIMAIT.
TC: WoAaAaAaAaH... :o)
CG: ...
CG: ET T'AS QUE ÇA À RÉPONDRE, PUTAIN ?!
CG: MAIS TU SERS A QUOI BORDEL DE CONNERIE DE PUTAIN DE MOIRAIL À LA CON, T'ES VRAIMENT COMPLÈTEMENT INUTILE, BORDEL DE MERDE !
TC: DéSoLé BrO, Je SuIs éBlOuI PaR ToUs CeS PuTaInS De MiRaClEs MaGnIfIqUeS.
TC: HoNk. :o)
CG: MAIS BORDEL T'ECOUTES QUAND ON TE PARLE ?
CG: Y A PAS DE PUTAIN DE MIRACLE
CG: JE SAIS PAS QUOI FAIRE LÀ, BORDEL, J'SUIS COMPLÈTEMENT PERDU PUTAIN DE MERDE !
TC: BeN, C'EsT SiMpLe, NoN ?
TC: DiS-LuI QuE Tu L'AiMeS.
CG: QU
CG: QUOI ?!
TC: HoNk.
CG: MAIS T'AS COMPLÈTEMENT ABUSÉ DE TON PUTAIN DE FAYGO DE BORDEL DE MERDE À LA CON, C'EST PAS POSSIBLE, ÇA T'AS COMPLÈTEMENT RONGÉ LE CERVEAU, SALOPERIE DE CONNERIE DE MERDE !
TC: PoUrQuOi ? C'EsT PaS Le CaS ?
CG: ...
CG: JE...
CG: JE SAIS PAS.
CG: COMMENT ON SAIT ÇA, GAMZEE ?
TC: ÉcOuTe JuStE Le FiLs De PuTe QuI Te SeRs De CoEuR.
TC: J'SuIs SûR Qu'Il AuRa La RéPoNsE.
TC: HoNk. :o)
CG: ...
CG: OUAIS J'VAIS ESSAYER. MERCI POUR TON INUTILIÉ.
TC: De RiEn BrO, C'EsT à Ça QuE SeRvEnT LeS FiLs De PuTeS De MeIlLeUrS AmIs.
TC: HoNk !
CG: DÉSESPÉRANT.

- carcinoGeneticist [CG] ceased trolling terminallyCapricious [TC] at 15:38 –-

...

J'éteins l'ordinateur après avoir quitté cet abruti de moirail.
Plus le courage de rester sur trollian… surtout que quelques instants auparavant j'avais vu John se connecter… et que bizarrement pour l'instant je ne me sens pas de lui parler.
Pas du tout.

J'ignore mon ventre qui grogne de faim – je ne l'ai pas beaucoup nourri ces derniers jours – retire mes vêtements, enfile mon bas de pyjama et vais me recoucher.
Ouais, il est 15 heures de l'aprèm, et alors ?!
Vous voyez pas que j'ai vraiment pas le courage, là ?

Je pousse un soupir tandis que je me glisse dans mes draps, refermant les couvertures sur moi pour m'enrouler dedans, formant comme un cocon de chaleur autour de moi, la tête enfoncée dans ce dernier pour me cacher de la lumière du soleil, qui n'a pas l'air d'avis à me laisser dormir.
Je serre contre moi la petite peluche que m'a offerte John il y a quelques jours.

Je n'arrive plus à la lâcher.
Elle est comme une sorte de repère dans tout ce brouhaha qu'est devenue ma vie, ces derniers jours. Une ancre à laquelle je m'accroche pour ne pas couler dans les méandres qu'est devenu mon cerveau.
Je respire à fond son odeur – l'odeur de John, même si elle commence à disparaître.

Ce qu'en pense mon cœur, hein… ?


John

Je pousse un long soupir, le cinquantième de la soirée. Assis à mon bureau, sur ma chaise, je regarde Casey vivre sa vie paisible de salamandre à travers la vitre du terrarium. J'ai rien fichu de la journée. Rien fichu depuis trois jours, en fait, ou plus exactement depuis que je suis rentré dans ma chambre après avoir été offrir son cadeau à Karkat – et lui avoir fait une petite déclaration d'amour au passage.

En fait j'en reviens toujours pas.
J'ai dit à Karkat que je l'aimais. Je l'ai regardé, droit dans les yeux, et je lui ai dit « Je t'aime ». Comme ça. Sans réfléchir.

Ça me semblait juste… Tellement évident, sur le moment. Comme si c'était la chose normale à dire dans ce genre de situations. J'ai pas réfléchi aux conséquences, et maintenant, je crois que j'en paye les frais. Parce que j'ose plus du tout sortir de ma chambre, et je sais pas quand j'oserai voir Karkat à nouveau. Et visiblement, il n'a pas l'intention de venir me voir non plus.

D'un autre côté, je crois pas que j'aurais mieux fait de me taire. Parce que c'est con, mais ouais, je l'aime. Et j'aurais fini par lui dire à un moment ou à un autre de toute façon. J'aurais probablement pas pu garder ce genre de sentiment pour moi très longtemps. C'est comme ce que me dit toujours Dave, je suis trop transparent.

Enfin, vous me direz, connaissant Karkat, il aurait peut-être jamais compris…

Je me mets une ou deux claques pour arrêter de déprimer. Casey me regarde avec de grands yeux ronds.

« Oh, ça va ! Je m'exclame. Pas la peine de me regarder comme ça ! C'est pas du tout aussi simple que tu le crois, je sais pas quoi faire, là ! »

Je croise les bras, boudeur.
Puis je les desserre, poussant un long soupir. À quoi ça m'avancera de parler avec une salamandre, vous pouvez me le dire ?

Je tourne ma tête vers mon ordinateur, qui est resté allumé en continu cette semaine. J'ai vu Karkat se connecter une ou deux fois, et à ces moments-là j'avais l'impression que j'allais mourir tant je stressais à l'idée qu'il se mette à me parler, mais finalement il ne l'a pas fait. Je sais pas si je l'ai vraiment pris comme un soulagement, par contre…

Si ça se trouve, en fait, il veut plus du tout me parler. Peut-être qu'il m'en veut de lui avoir balancé ça à la figure, comme ça. Peut-être qu'il trouve ça stupide, et qu'il me voit seulement comme un ami – ou comme un kismesis-ami, disons. Je sais pas vraiment si c'est possible, ça, mais bon. Le fait est que je stresse, que j'ai peur d'entendre sa réponse, peur qu'il me rejette, ou encore pire, qu'il refuse carrément de me revoir.

Je regarde la liste des connectés. Je devrais peut-être parler un peu à Dave… Je me demande ce qu'il fait, en ce moment. Ça fait un bout de temps qu'on n'a pas traîné ensemble, quand j'y pense. On se voit moins depuis qu'on a commencé cet exposé d'Histoire avec les trolls. C'est pareil avec Rose et Jade. Dire qu'avant, on passait tout notre temps ensemble, tous les quatre…

En fait, depuis que je connais Karkat, j'ai l'impression de ne plus penser qu'à lui pratiquement. Même avant de réaliser que je l'aimais, je voulais tout le temps savoir ce qu'il faisait, ce qu'il pensait. J'avais envie de passer toujours plus de temps avec lui. Puis quand on est allés chez lui, et que je me suis rendu compte que je tenais à lui plus qu'à n'importe qui d'autre, ça a pris encore plus d'ampleur.
Et là, ne plus le voir pendant trois jours… Je me sens vraiment vide, comme si on avait arraché quelque chose en moi. J'ai tellement envie de l'avoir près de moi, là, tout de suite. De l'écouter se plaindre, et hurler, et se mettre en colère. J'ai envie de revoir son air gêné quand je prends sa main dans la mienne, qu'il ait à nouveau son regard rivé sur moi, même si ses yeux me font un peu peur parfois, comme cette fois dans l'infirmerie…

Je pousse un long soupir.

« J'ai envie de le revoir, tu sais, Casey… »

Ma petite compagne à écailles fait une bulle en guise de réponse, et je souris. En fait, c'est un peu comme dans Con-Air. Casey est notre fille, et… Attendez, mais qui est la mère du coup ? Karkat ou moi ?


Bon, on n'a qu'à dire qu'elle a deux pères ! T'as de la chance, petite ! Si on était vraiment dans Con-Air, ça te ferait une double dose de Nicolas Cage ! Et deux lapins en peluche pour le prix d'un le jour des retrouvailles !

Faut que j'arrête, je commence à raconter n'importe quoi. Si Karkat était là, je suis sûr qu'il m'aurait déjà frappé la tête avec un bouquin en gueulant.
Sauf qu'il est pas là. Et… Je crois que je me sens un peu seul.

Ne tenant plus, je me décide à harceler Dave. Façon de parler, bien sûr.

...

[06:27] - ectoBiologist [EB] began pestering turntechGodhead [TG] at 18:27 -

[06:27] EB: salut
[06:29] TG: sup
[06:29] EB: t'es occupé ?
[06:29] TG: nope tinquiete
[06:29] TG: pourquoi un probleme
[06:29] EB: c'est juste...
[06:30] EB: hm...
[06:30] EB: je sais pas si je peux en parler...
[06:31] TG: tu sais bien que tu peux me parler de tout
[06:31] TG: vas y bro
[06:31] TG: mes oreilles ironiquement cool sont tout a toi
[06:32] EB: est-ce que t'as déjà été amoureux de quelqu'un, sans savoir si c'est réciproque ?
[06:32] EB: et, euh...
[06:32] EB: est-ce que ça t'es déjà arrivé de confesser tes sentiments sur un coup de tête, et de pas savoir après comment réagir face à la personne ?
[06:33] TG: woah
[06:33] TG: alors tas enfin tout dit a karkat
[06:33] TG: ten a mis du temps
[06:33] EB: je...
[06:33] EB: attends, j'ai jamais dit que c'était karkat !
[06:33] EB: enfin, peu importe...
[06:33] EB: ouais, c'est ça
[06:35] TG: cest ironiquement evident bro
[06:35] TG: que cetait karkat
[06:35] TG: et alors
[06:35] TG: il a dit quoi
[06:35] EB: ben... rien.
[06:35] EB: j'ai paniqué, et je suis parti.
[06:35] EB: je lui ai pas reparlé depuis.
[06:35] EB: j'ai peur qu'il veuille pas me voir...
[06:38] TG: woah
[06:38] TG: pas cool bro
[06:38] EB: il t'a fallu trois minutes pour me répondre ÇA ?
[06:38] TG: hein
[06:38] EB: j'ai pas l'impression que mon problème t'intéresse...
[06:39] TG: mais non tu deviens parano
[06:39] TG: jtai dit mes oreilles sont tout a toi bro
[06:39] EB: qu'est-ce que tu fais à côté, pour répondre aussi lentement ?
[06:39] TG: hein
[06:39] TG: mais rien
[06:39] TG: tu vas chercher quoi comme idees encore
[06:39] EB: ouais, j'sais pas, ça me semble quand même louche.
[06:42] TG: tu te fais des idees jte dis
[06:42] EB: tu vois ? tu viens de le refaire ! :(
[06:43] TG: hum
[06:43] TG: et donc ton probleme
[06:43] EB: j'ai l'impression que tu essaies d'éviter la question, mais bon, j'ai besoin de parler à quelqu'un alors je ferai comme si de rien n'était.
[06:44] EB: je sais pas quoi faire
[06:44] EB: j'ose pas aller le voir pour lui demander ce qu'il en pense
[06:44] EB: j'ai peur qu'il refuse de me voir si j'y vais
[06:44] EB: ou qu'il me réponde qu'il partage pas ce que je ressens
[06:44] EB: et ça me fout la trouille
[06:44] EB: je devrais faire quoi, à ton avis ?
[06:48] EB: ...
[06:48] EB: dave ?
[06:48] TG: HoNk.
[06:48] EB: ...
[06:48] TG: :o)

[06:49] - turntechGodhead [TG] ceased pestering ectoBiologist [EB] at 18:49 -

...

Je, euh…
Je sais pas trop quoi penser de ce que je viens de lire.

Vaut mieux que j'y pense pas, en fait, je crois.
Ouais, ça vaudrait mieux.

...

Le lendemain, je décide d'aller rejoindre mes amis au réfectoire à midi. J'y suis allé deux ou trois autres fois dans la semaine seulement, préférant les autres jours m'acheter un sandwich pour le manger seul dans ma chambre. Faut dire que j'avais un peu peur d'y croiser Karkat, mais apparemment il est aussi peu enclin que moi à montrer le bout de son nez.

Il n'y a pas beaucoup de monde, aujourd'hui. Dave, Rose et Jade manquent à l'appel, ainsi qu'une bonne partie des trolls. Et bien sûr, Karkat… Mais ça je m'y attendais un peu. Sont donc présents Sollux – c'est rare de le voir sans Aradia, pourtant – Gamzee et Kanaya. Je vais m'installer à leurs côtés, les saluant d'une voix peu enthousiaste.

« On ne vous voit plus trop, Karkat et toi, en ce moment, soulève Kanaya. Est-ce que quelque chose s'est passé ?
- Euh… On peut dire ça, ouais… »

Je soupire, creusant des sillons dans ma purée avec ma fourchette. J'ai pas vraiment d'appétit…

Je lève un œil vers les trois autres, qui me regardent sans rien dire. Je réalise soudain que je suis en train de plomber toute l'ambiance, et me mets une petite claque mentale pour ça. Rapidement, je force un petit sourire.

« Au fait, Gamzee, c'est bien toi qui m'a parlé sur le compte de Dave, hier ? Ça m'a flanqué la trouille, je m'y attendais pas !
- Hahaha, désolé, bro.
- Pas grave, mais… vous faisiez quoi, en fait ?
- Des putains de MiRaAaAaAaClEs ! HoNk !
- Euh… c'est-à-dire ? »

Il me sourit de toutes ses dents – de tous ses crocs pointus, plutôt – son regard encore plus incompréhensible que d'habitude. Je lève un sourcil, pas vraiment sûr d'avoir compris cette réponse. Sollux, à côté de moi, pousse un long soupir.

« Toi et Karkat, faut vraiment tout vous écrire en gros sur une pancarte pour que vous compreniez, hein ?
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Rien, t'occupe. »

Je fronce les sourcils. Je dois la prendre comment, cette remarque ? Je finis par laisser tomber, m'enquérant d'une question plus importante à mes yeux.

« Au fait, vous… Vous avez des nouvelles de Karkat ? Il va comment ?
- Tu veux dire que tu ne lui as pas reparlé depuis Noël ? Demande Kanaya, haussant un sourcil.
- Euh, ben… Pas- Pas trop, non…
- Curieux. Il n'est pourtant pas du genre à se fermer pour si peu. À moins qu'il n'y ait eu autre chose, en plus de l'incident de la soirée de Noël ?
- Attends, je la coupe, de quel incident tu parles ?
- Tu ne t'en souviens pas ?
- Tu parles, il était trop défoncé pour ça, ricane Sollux.
- D- Défoncé ? Mais… Mais qu'est-ce qui s'est passé ?
- Terezi et Gamzee s'étaient amusés à rajouter un peu de… piment à la soirée. Ils avaient mis de l'alcool dans les boissons. Toi et Jade en avez un peu trop abusé.
- Quoi !... Encore ?! »

Je jette un regard réprobateur à Gamzee, qui me répond d'un rire amusé. Je soupire. C'est difficile de rester fâché contre Gamzee plus de trois secondes. Il a tellement l'air ailleurs en permanence, ça l'en rendrait presque totalement innocent. Pas facile d'en vouloir à quelqu'un qui ne réalise même pas ce qu'il fait. Je me prends la tête dans les mains, me massant le front du bout des doigts avant de reprendre, non sans une bonne dose d'embarras :

« Et donc, euh… On a fait quoi, au juste, pendant la soirée ?
- Hm… – Kanaya hésite un moment – C'est un peu gênant à raconter…
- À… À ce point ? »

Je déglutis, tandis que Kanaya et Sollux s'échangent un regard, comme pour demander l'accord de l'autre pour continuer. Finalement, c'est la jeune fille qui reprend :

« John, est-ce que tu sais que les cornes des trolls ont… disons, une certaine particularité ?
- Euh… C'est-à-dire ?
- Ce sont des zones plutôt érogènes.
- …Érogènes ?
- En gros, soupire Sollux, dis-toi qu'à chaque fois que tu touches les cornes d'un troll, c'est comme si tu tripotais la poitrine d'une fille humaine. »

Je mets quelques secondes à analyser l'information… Avant de me mettre à rougir comme un malade. Oh. OH.

Oh bon sang. Et moi, avec Karkat, j'avais… !

O-OK, Calme-toi, John ! C'était quand on était seuls, pas moyen que Kanaya, Gamzee et Sollux sachent ça !

« Et… Et donc, je demande en faisant l'innocent, quel rapport avec la soirée ?
- Tu te souviens de Tavros ? Eh bien, ta sœur a… Hm… »

Elle ne termine pas sa phrase, mais je comprends rapidement où elle veut en venir.

« Oh, bon sang ! Désolé !
- Pourquoi c'est toi qui t'excuse, bro ? Rigole Gamzee. Toi t'as rien fait, t'as juste touché celles de Karkat !
- Ben ouais, mais même, c'est… Attends, J'AI FAIT QUOI ?! »

Le troll au maquillage de clown part alors en fou rire, manquant presque de tomber de sa chaise. À côté de moi, Sollux tente tant bien que mal de ne pas l'accompagner. Seule Kanaya reste calme, se contentant de me faire un petit sourire compatissant.

« Ne t'inquiète pas, tu n'as pas eu le temps de faire grand-chose. Karkat t'a assommé.
- Hein ?! Putain mais pourquoi je me souviens de rien ? J'ai trop honte…
- Faut pas, répond Sollux dans un grand effort pour ne pas rire, crois-moi, à côté de Tavros et Jade, toi c'est passé presque inaperçu. »

Je cache mon visage dans mes mains, rouge d'embarras. J'arrive pas à le croire. Et j'arrive pas à croire que personne m'ait parlé de ça ces quatre derniers jours. Bon… C'est vrai que je suis pas vraiment sorti de ma chambre, aussi…

Poussant un long soupir – ça commence à faire beaucoup, non ? – je relève la tête et me résigne à manger le contenu de mon plateau. Les autres font de même, et nous restons en silence un moment. Finalement, c'est Sollux qui reprend la parole, me fixant de ses yeux bicolores.

« Tu sais, faut pas t'en faire pour Karkat. Cet enfoiré bataille toujours pour un rien, même avec lui-même. Quand il aura fini de faire son gamin, il sortira de sa piaule.
- T'es sûr ? Je demande timidement.
- C'est moi qui te le dis. J'lui ai causé, l'autre jour. Il gueule toujours autant, c'est signe qu'il va pas trop mal. Tiens, regarde. »

Il sort son téléphone portable de sa poche et, après quelques secondes, le tend vers moi. Je le prends dans mes mains et lis le trollianlog affiché à l'écran, fronçant les sourcils.

« C'est vraiment pas facile à lire, comment t'écris…
- …Dé2olé. »

...

- carcinoGeneticist [CG] began trolling twinArmageddons [TA] at 19:06 -

CG: TOI
CG: OH PUTAIN TOI
CG: J'VAIS TE RUINER LA GUEULE TU PEUX MÊME PAS SAVOIR.
CG: SI J'TE CHOPE J'TE DÉMONTE LA TRONCHE PUISSANCE MILLE, MÊME ARADIA POURRA PLUS TE RECONNAÎTRE !
CG: OÙ T'AS ÉTÉ PÊCHER CETTE PUTAIN DE SALOPERIE DE CONNERIE DE DÉBILITÉ D'IDÉE DE FOUTRE ÇA DANS SON CADEAU, SERIEUX ?!
TA: wow, on 2e calme.
CG: NON J'ME CALME PAS
CG: NON J'ME CALME PAS
CG: T'INQUIÈTE QUE JE VAIS PAS ME CALMER
CG: J'ME CALMERAI QUE QUAND J'T'AURAI ARRACHÉ TA PUTAIN DE GUEULE BORDEL DE MERDE !
TA: tu veux veniir e22ayer ?
CG: T'INQUIÈTE QUE J'VAIS VENIR OUAIS
CG: ESPÈCE D'ENCULÉ !
TA: je t'attend2, quand tu veux.
CG: QUOI, TU VAS ENCORE TE PLANQUER DERRIÈRE TA COPINE COMME UNE PETITE MAUVIETTE ?
TA: faii2 gaffe.
TA: me cherche pa2 trop, ça me feraiit deux la peiine 2ii ton cher humaiin venaiit pleurer en voyant ta tronche défoncée.
CG: RAAAAAAAAH PUTAIN DE BORDEL DE MERDE, TA GUEULE AVEC ÇA !
TA: oh, j'aii touché un poiint 2en2iible ?
CG: CONTINUE ET C'EST MOI QUI VAIS EN TOUCHER UN DE POINT SENSIBLE
CG: DANS TA GUEULE !
TA: whoa, hé, arrête ça, on diiraiit que tu me faii2 de2 avance2 2ériieux
TA: ça va pa2 plaiire à ton cher humaiin
CG: RAAAAAAAAH PUTAIN MAIS TA GUEULE BORDEL DE MERDE J'T'AI DIT DE NE PAS PARLER DE LUI !
TA: va falloiir arrêter deux te voiiler la face un jour, kk.
CG: QUOI
CG: DE QUOI
CG: TU VOMIS QUOI COMME CONNERIES ENCORE, FACE DE LUSUS RATÉ ?!
TA: tout le monde 2aiit que t'e2 diingue deux luii.
TA: y'a que toii quii e2t pa2 encore au courant.
CG: QUOOIIII ?
CG: MAIS T'AS PAS BIENTÔT FINI DE RACONTER CONNERIES SUR CONNERIES OUAIS ?!
CG: ARRÊTE LE FAYGO CONNARD, T'AS LE CERVEAU AUSSI DÉGÉNÉRÉ QUE GAMZEE !
TA: tu 2aii2 que j'aii raii2on.
CG: TA GUEULE PUTAIN
CG: TA GUEULE !
TA: t'a2 vu de2 miilliier2 deux ce2 fiilm2 pourrii2 à l'eau deux ro2e, et tu peux toujour2 pa2 reconnaiitre quand ça t'arriive.
TA: accepte-le, kk.
TA: et arrête d'être une putaiin deux plaiie.
TA: t'e2 vraiiment lourd à force.
CG: ...
TA: écoute, faut que t'arrête2 deux te prendre la tête.
TA: 2or2-toii ce2 putaiin2 deux complexe2 deux ta tête d'abrutii fiinii
TA: fou2-toii un putaiin deux coup 2ur ton crâne miiteux
TA: et e22aiie deux ra22embler le peu deux neurone2 quii pourrii22ent dedan2 pour réfléchiir à ce que tu doii2 faiire.
CG: TU ME CHERCHES LÀ OU T'ESSAIES DE M'AIDER ?
TA: le2 deux.
TA: t'e2 mon pote
TA: maii2 je te pardonne pa2 pour avoiir touché à ma copiine.
CG: DE QUOI TOUCHER PUTAIN ! ARRÊTE TES CONNERIES J'AI RIEN FAIT !
TA: ok, alor2 je vaii2 aller faiire pareiil à ton cher humaiin.
CG: QUOI
CG: PUTAIN
CG: DEGAGE, ARRÊTE TES CONNERIES PUTAIN DE BORDEL DE MERDE
CG: T'AS PAS INTÉRÊT À RAMENER TA SALE GUEULE PAR-LÀ SÉRIEUX OU J'TE LA DÉFONCE TELLEMENT QU'ON POURRA PLUS UTILISER D'AUTRE MOT QUE BOUILLIE POUR TE DÉCRIRE, CONNARD !
TA: tu voii2 kk, qu'e2t-ce que je te dii2aii2.
TA: t'e2 le 2eul à pa2 encore avoiir comprii2 que tu tiien2 à luii.
TA: abrutii.

- twinArmageddons [TA] ceased trolling carcinoGeneticist [CG] at 19:33 –-

CG: ...
CG: RAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHH BORDEL DE PUTAIN DE SALOPERIE DE MEEEERDE !
CG: ENCULÉÉÉÉ !

...

Je relis le log plusieurs fois, ne sachant pas trop comment réagir. Finalement, je rends son portable à Sollux.

« Tu vois ? Dit ce dernier. Il va bien.
- Euh… Oui, j'imagine. »

Mais… Est-ce que je devais vraiment lire ça ? C'est pas juste un peu une violation de la vie privée de Karkat ? En plus, ils parlaient de moi…
Je rougis un peu, me réattaquant à ma nourriture pour ne plus penser à ça. Mon plateau terminé, je dis au revoir aux trolls, et vais le débarrasser.

...

L'après-midi, je décide de rendre visite à Jade et Rose dans leur chambre, puisqu'apparemment Dave a d'autres choses à faire que de m'écouter – quelles choses par contre, j'en n'ai aucune idée. Après quelques échanges de textos, je viens frapper à leur porte. C'est Jade qui vient m'ouvrir avec un grand sourire.

« Alors ça y est, tu te décides à sortir de ton cocon ? Plaisante-t-elle.
- On se demandait quand tu allais enfin arrêter de t'isoler, dit Rose plus sérieusement. Ça ne te ressemble pas de rester dans ton coin à broyer du noir.
- Ouais, on s'inquiétait pour toi, nous. Allez, raconte, qu'est-ce qui se passe ?
- Euh… D'accord. »

Je m'installe sur le lit de Jade, en face des deux filles. Il me faut un petit moment avant de parvenir à trouver comment leur annoncer ça.

« Bon… Je sais que ça va vous surprendre un peu, mais… Voilà, je… Je suis amoureux de Karkat ! »

Je baisse la tête, attendant leur réaction avec appréhension. C'est un soupir qui me répond, celui lâché par Rose.

« John. On le savait tous depuis longtemps, ça. »

Je lève les yeux vers elle, passe mon regard de son visage à celui de ma sœur, sans comprendre.

« Hein ? …HEIN ?
- Beeeen oui, fait Jade, pourquoi tu crois qu'on t'aurait laissé tout seul avec Karkat après t'avoir fait boire ce soda bizarre si on savait pas que t'avais un faible pour lui ?
- Mais… Comment… ?!
- John, poursuit Rose, tu es aussi transparent que de l'eau gazeuse. Tout le monde voit en toi, mais toi, au milieu de toutes ces bulles, tu es le seul à ne pas réaliser ce que tu ressens.
- C'est pas un peu bizarre comme métaphore, ça ? demande Jade.
- Peu importe. Le fait est que tu n'as pas à avoir honte. Ton homosexualité latente était tout ce qu'il y a de plus prévisible, surtout avec le manque de présence maternelle dans ton foyer.
- Hé ! Je m'écrie. Dave aussi a grandi sans sa mère, je te rappelle !
- Ce qui ne fait qu'appuyer mon point de vue.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Bon sang, John ! S'énerve Jade. Arrête un peu de changer de sujet ! T'étais venu pour nous parler, oui ou non ? »

Je m'apprête à insister, mais finalement je laisse tomber. Ça ne sert à rien avec elles, et de toute façon, elle a raison. C'est pas pour ça que j'étais venu.

« D'accord, d'accord… Hm… En fait, je… Le jour après la fête, je lui ai… légèrement avoué que je l'aimais.
- Légèrement ? Demande Rose.
- Plutôt directement en fait.
- Et ? S'enquiert Jade qui semble bouillir d'impatience.
- Et… Et c'est tout. Je l'ai pas revu depuis, et je sais pas ce qu'il pense, et… J'ose pas aller lui parler. »

Les deux filles se regardent l'une l'autre un bon moment avant de se tourner vers moi de nouveau.

« Et c'est tout ? Demande Rose.
- Que… Comment ça, tout ? T'as pas écouté ce que je viens de dire ?!
- On t'a écouté, John. Mais… Tu crois pas que tu t'en fais un petit peu trop pour ça ?
- Ben oui, John ! Poursuis Jade. C'est évident que Karkat il en pince pour toi !
- Qu'est-ce que vous en savez ?
- Intuition féminine, répondent les deux en cœur. »

Je pousse un long soupir. Ça m'apprendra à demander conseil à des filles, tiens. Dave a intérêt à avoir eu une bonne raison pour m'avoir laissé tout seul sur ce coup.

« Et donc, d'après vous, je devrais faire quoi ?
- Hmm… Fait Rose, pensive. Je ne sais pas, organise une sortie de groupe ? Vous serez plus à l'aise avec du monde autour, ça vous permettra au moins de discuter un peu.
- Ouais, t'as peut-être raison…
- Allez, arrête de déprimer ! Ajoute Jade avec un grand sourire. On va s'occuper de ça, OK ? On invitera du monde, comme ça vous serez pas gênés de venir. D'accord ? »

J'hésite un peu, pas tout à fait sûr que ce soit une bonne idée de laisser – encore – Jade « s'occuper de tout ». Mais bon, c'est vrai qu'en fait, j'ai rien d'autre, là. Je finis par hocher la tête, et les deux amies me répondent avec un sourire.

...

Finalement, c'est dès le lendemain après-midi que je me retrouve à arpenter les rues de la ville, me dirigeant au pas de course vers le cinéma le plus proche. J'ai mis un peu trop de temps à me préparer, je suis un peu en retard.

J'arrive enfin à l'endroit prévu et cherche rapidement un visage familier.

Je n'en reconnais qu'un, celui que j'avais le plus envie de trouver, qui est aussi celui que j'avais le plus peur de voir.

Karkat.

Nos regards se croisent et ne se lâchent plus pendant un moment. Lorsqu'une personne passe devant moi, interrompant le contact visuel, je reviens à mes esprits. Les joues rouges, j'avance vers le jeune troll, qui détourne un peu le regard. Ça m'avait manqué, de ne plus le voir. Terriblement manqué, même. Je regrettais presque de ne pas avoir eu cours pour ne pas, au moins, pouvoir le voir là-bas.

« T'es tout seul ? Je demande timidement.
- O- Ouais. »

Je regarde mes pieds, ne sachant pas trop quoi dire.

« Hm… C'est bizarre que personne ne soit arrivé.
- Hm. »

Je regarde mon téléphone portable pour vérifier l'heure.

« Oh, j'ai un message de Rose, attends. »

J'ouvre le message, le lit, puis me fige. Au bout d'un moment, Karkat s'impatiente.

« Elle dit quoi ?
- Euh… Elle dit : bonne chance. »

Je regarde Karkat qui me répond d'un regard tout aussi surpris et confus que le mien.

« O-On s'est fait piéger, on dirait.
- Ouais, ces enculés vont me le payer cher.
- Hm… Du coup, on fait quoi ? Tu veux qu'on aille quand même voir le film, puisqu'on est déjà là ?
- …Ouais, tant qu'à faire. »

On reste un petit moment à se regarder, gênés, avant de finalement rentrer dans le bâtiment. Comme je suis arrivé un peu en retard, le film est déjà sur le point de commencer. Je m'empresse d'aller réserver des sièges, laissant à Karkat le soin d'acheter des trucs à grignoter.

Seul dans la salle, j'attends son retour. Les lumières s'éteignent et le film commence, quand soudain une main sur mon épaule me fait sursauter. Je respire en voyant le visage de Karkat. Il m'a fait peur ! Il peut voir dans le noir, c'est pas possible !

…En fait, ce serait pas étonnant qu'il puisse voir dans le noir, tiens. Encore une chose qu'il faudra que je lui demande, enfin… Quand j'arriverai à lui parler sans rougir comme un malade.

Et c'est pas vraiment gagné…


Karkat

Je grommelle en tendant ma monnaie au mec à la caisse qui me sourit d'un air benêt. J't'en filerai moi des airs benêts, mec. Arrête ça ou j'te défonce ta jolie tronche et ton sourire Colgate white blancheur plus.
Non mais sérieux, j'aurais dû m'en douter qu'un truc collait pas, quand Jade – Jade ! – est venue me voir pour une sortie ciné. De toute façon dès que ces putains d'humains sont mêlés quelque part, c'est l'apocalypse dix minutes après.
Et là pour une apocalypse, c'en est une belle.

Seul.
Avec John.
Alors qu'il m'a fait sa déclaratio peine quelques jours — combien ? Merde, j'ai du mal à me souvenir, j'ai tellement comaté ces derniers temps… — et que je ne sais toujours pas quoi lui répondre de correct.
Fuck, quoi !

Je sens que si je les chope, j'vais leur défoncer leur race, mais d'une puissance…
J'attrape les deux boissons, le pop-corn sucré et un petit paquet de cookies qui avait l'air plutôt bon que j'ai acheté et pars en direction de la salle de cinéma où doit déjà m'attendre Egbert.
Je le repère sans mal dans le noir dans lequel la salle est plongée tandis que les premières publicités défilent. Faut dire que c'est plutôt pratique, d'avoir une vision nocturne. J'arrive, pose une main sur son épaule pour lui faire remarquer que je suis là afin qu'il me débarrasse de ce que je porte, et m'assieds ensuite à côté de lui dans un soupir de soulagement.

Bon.
Maintenant, reste plus qu'à tenir pendant les presque deux heures que dure le film. Allez. Ça peut pas être si horrible.

...

Et finalement non, ça ne l'a pas tant que ça été.
Durant tout le film, je ne sais pas si c'est moi ou lui – ou les deux ? – qui a soigneusement évité de toucher l'autre, piochant dans le pop-corn en vérifiant soigneusement avant si sa main n'y était pas déjà, pareil dans le paquet de petits gâteaux – que je n'ai que très peu touché, il a bien dû s'envoyer la moitié du paquet…

Le film vient de se terminer là, mais je dois bien avouer qu'avec sa présence à mes côtés, j'ai carrément RIEN suivi du tout. Niet. Nada. Que dalle. J'pourrais même pas vous dire si ça parlait d'extra-terrestres, d'une histoire d'amour ou de zombie. Peut-être les trois en même temps, qui sait ?
Tout ce que je sais c'est que même sans le regarder, j'étais complètement absorbé par sa présence à côté de moi, sa respiration calme, qui s'agitait à des moments, devenait plus sifflante ou saccadée lors de scènes poignantes (enfin, j'imagine), de ses mains qui piochaient dans la nourriture, les boissons, où se reposaient sur les accoudoirs, près de moi.

J'ai d'ailleurs dû me battre un peu contre cette saloperie d'envie qui me taraudait le ventre que de tendre la main vers la sienne pour glisser mes doigts contre les siens, les garder contre moi et ne plus les lâcher.
Mais je pense que ça aurait pu mal passer…

Lorsque les lumières se rallument, à la fin du générique, je garde ostensiblement mon regard tourné dans la direction opposée à sa personne. Sinon je suis quasiment certain de réussir à virer au rouge brique tenace en moins de 3 millisecondes top chrono. Je me lève sans un mot, à peine un grognement quand il me lance un « c'était bien, hein ? » sur un ton un peu… bizarre.
On sort plutôt rapidement du bâtiment, et je n'ai en tête qu'une idée fixe : rentrer au lycée, dans ma chambre, le plus rapidement possible, quand un bruit sourd attire mon attention.
Tournant le regard, je sens mon cœur s'arrêter brusquement, jetant un immense froid dans ma poitrine. John, qui était un peu derrière moi, est maintenant étalé de tout son long.

Et je comprends à la respiration sifflante que j'entends sortir difficilement de sa bouche que ce n'est pas comme la fois où il s'était effondré de soulagement, à la sortie de notre dernière épreuve, il y a de ça des semaines.
Un cri étranglé sort de ma gorge tandis que je me précipite vers lui, finissant sur les genoux après un dérapage très, très peu contrôlé.

« John ! »

Je le retourne, les mains tremblantes, pour le mettre sur le côté de façon à dégager sa trachée si besoin est. J'ose à peine le toucher, complètement paniqué.
Non, non, non… !
Pas lui, pitié, pas lui. Tout, même moi, mais pas lui, surtout pas lui !

J'arrive à peine à faire encore tourner mon cerveau, qui gèle sans cesse sur cette vision de John, couché, la respiration sifflante.
Je parviens néanmoins à suffisamment lever la tête pour regarder les alentours, découvrant une foule de curieux qui s'est amassée autour de nous, observant le corps inanimé de mon ami avec une curiosité morbide.
Un furieux grognement de rage sort de ma gorge, les faisant reculer de quelques pas de terreur – quoi, je suis si flippant que ça ? - tandis que je me mets à hurler.

« RAAAAHHH MAIS BON SANG BANDE DE MOLLUSQUES DÉGÉNÉRÉS RESTEZ PAS PLANTÉS LA COMME DES CÈPES ! APPELEZ UNE AMBULANCE OU J'VOUS DÉCARRE TOUS PUTAIN DE BORDEL DE MERDE ! »

Ma diatribe a l'air de porter ses fruits, car à peine trois secondes plus tard, un humain sort un portable en tremblant et s'approche de moi tandis qu'il compose le numéro des ambulances.
Il faut quelques minutes – déjà trop – pour expliquer le problème, recevoir quelques directives – comme lui faire lever les jambes – et raccrocher tandis que l'ambulance se met en route.

Pendant tout ce temps, j'essaye de rester fixé sur quelque chose pour ne pas écouter mon cœur battre comme un dératé dans ma poitrine, comme s'il était sur le point d'imploser. J'ai peur.
Pire que ça, je suis mort de trouille, complètement terrorisé. Je le vois à mes mains qui, posées sur le bras de John, tremblent comme si j'étais atteint au dernier stade de Parkinson. Je le savais que j'aurais pas dû m'attacher à lui. Depuis l'autre soir, j'en étais certain. À chaque fois que je m'approche de quelqu'un, il finit par souffrir.
Et moi avec.

Lorsque l'ambulance arrive, je suis toujours aussi perdu. Il faut que l'un des ambulanciers – un troll d'assez grande taille – pose sa main sur mon épaule et me secoue un peu pour réussir à réveiller mon cerveau paralysé par la trouille.
Je le regarde sans comprendre jusqu'à ce qu'il répète sa question.

« Tu l'accompagnes ? T'es un ami ?
- Euh… o-oui…
- OK, tu connais quelqu'un de sa famille ?
- Euh… oui, sa sœur elle est…
- OK, très bien. Peux-tu l'appeler pour qu'elle vienne ? »

Ma poitrine se gèle à nouveau quand le sens de la question parvient jusqu'à mon cerveau. Je finis néanmoins par hocher la tête et m'approche de lui pour fouiller une de ses poches, où je l'avais vu ranger son portable avant la séance de cinéma.
Je reste dans le fond de l'ambulance tandis que celle-ci démarre, la main serrée sur son téléphone portable, une boule de plomb fondue dans mon estomac.

Je sais que je dois appeler Jade, mais quelque part, ça me fait mal.
Ça me fait mal de comprendre que… qu'il n'a pas besoin de moi. Que je ne suis pas celui qu'il faut, que je ne suis là que pour appeler quelqu'un d'autre, qui pourra mieux s'occuper de lui. Comme d'habitude, je suis inutile, je ne sers à rien.
À part créer des problèmes.

Lorsque l'ambulance s'arrête, quelques minutes plus tard, je descends et m'éloigne lentement, le portable de John serré dans main. Je mets quelques instants à comprendre à quel endroit trouver la liste de contacts, puis à descendre jusqu'au nom de Jade. La main tremblante, j'appuie sur la touche d'appel et attends la tonalité.
Au bout d'interminables secondes, une voix féminine décroche.

« Allo ? John ?
- Euh, non, c'est…
- Karkat ? Mais tu fais quoi avec le téléphone de John ?
- Euh… c'est parce qu'on… enfin…
- Karkat ? »

La voix a changé au bout du téléphone.
Je la sens aussi chargée d'inquiétude que la mienne – même si elle, la culpabilité et le remords ne la teintent pas.

« Karkat, qu'est-ce qu'il y a bon sang ? Parle !
- C'est John, il… il s'est effondré en sortant du cinéma, il… je sais pas ce qui…
- QUOI ?! MAIS POURQUOI ? »

Je grimace, ayant une pensée émue pour mon pauvre tympan, tandis que j'essaye de rassembler les bribes de conversations que j'ai pu entendre quand j'étais dans l'ambulance. Je soupire, un nœud dans la gorge.

« Je… je sais pas bien, je crois qu'ils parlaient de choc… choc anaphy…
- Anaphylactique ? MON DIEU ! MAIS T'AS PAS FAIT ÇA C'EST PAS POSSIBLE ! »

J'ouvre la bouche pour essayer de répondre quelque chose, mais la tonalité me coupe brusquement, m'indiquant que Jade a raccroché.
Pourquoi ? Qu'est-ce que… qu'est-ce que j'ai fait, exactement ? Pourquoi elle s'est mise à hurler ?

Je retourne aux urgences avec une boule dans le ventre, tandis qu'une des infirmières me dit d'aller dans la salle d'attente, qu'on me dira s'il y a du changement dans son état ou ce genre de chose. Je me contente de hocher la tête et de prendre la direction que l'on m'indique, débouchant dans une salle où il n'y a que quelques personnes, des chaises, des magazines.
Je n'ai pas envie de m'asseoir. Je ne peux même pas, je suis trop nerveux, trop agité trop… trop conscient de tout ce qu'il se passe pour pouvoir m'asseoir. Je commence à faire les cent pas, incapable de rester même immobile, tandis que les secondes, puis les minutes s'égrènent avec une lenteur proche de la torture.

À peu près 15 minutes plus tard, j'en suis toujours à creuser le sol de mes pas, le cerveau englué dans les remords et les envies de me frapper la tête contre les murs pour me punir de ma propre débilité – quand j'entends un brouhaha bizarre en direction de l'accueil des urgences.
Mais je n'ai pas le temps de me poser des questions qu'un second bruit, plus reconnaissable, se fait entendre, toujours plus proche de moi.

- Karkaaaaaaaaaaaaaaat !

En reconnaissant mon prénom dans ce drôle de hurlement, j'ai à peine le temps de me retourner en direction de la source du bruit que je vois la frangine de John me foncer dessus, les yeux brillants de rage. J'ai même pas le temps d'ouvrir la bouche que je la vois amorcer son bras en arrière et –

BAM !

Ça fait à peu près ce bruit-là quand son poing s'abat violemment en plein dans ma tronche. C'est tellement violent – et inattendu – que je fais un pas en arrière avant de m'effondrer de tout mon long, la main sur le nez duquel coule un liquide chaud.
J'ai même pas le temps de penser que c'est du sang – mon sang – qu'il est rouge, que je dois le cacher et vite, ni même d'ouvrir la bouche ou d'être surpris que cette furie s'époumone dans la salle d'attente.

« J'Y CROIS PAS ESPÈCE DE DÉCÉRÉBRÉ PROFOND MAIS ÇA VA PAS BIEN DANS TA TÊTE ! OÙ EST-CE QUE T'AS BIEN PU ALLER CHERCHER L'IDÉE DE LUI FAIRE MANGER DES CACAHUÈTES ! T'ES COMPLETEMENT DÉBILE MA PAROLE, ESPÈCE DE PAUVRE CRÉTIN ! IL Y EST ALLERGIQUE, MORTELLEMENT ALLERGIQUE, TU VOULAIS QU'IL CRÈVE OU QUOI ?! »

Elle s'arrête un instant, essoufflée – en même temps, elle vient de me hurler ça dessus sans reprendre son souffle une seule fois, elle est douée ! – et alors, le sens des phrases remonte à mon cerveau.
Mon cœur se bloque.
Allergique… ?

Jade est rouge, à bout de souffle, mais je la vois sur le point de rouvrir la bouche. Alors je fais la seule chose que mon cerveau me crie de faire sur le moment.
Je beugle à mon tour. Tout ce qui me passe par la tête.

« MAIS PUTAIN C'EST TOI LA DÉBILE, COMMENT TU VOULAIS QUE JE SACHE QUOI QUE CE SOIT À PROPOS D'UNE ALLERGIE BON SANG, IL M'A RIEN DIT !
- MÊME C'EST PAS UNE RAISON PUTAIN DE BORDEL DE MERDE, TU POUVAIS PAS FAIRE ATTENTION ?! TU T'EN FOUS DE SA VIE OU QUOI ?! T'AS ENVIE QU'IL CRÈVE OU T'EN AS RIEN À FOUTRE ?!
- RAAAAAH MAIS SALOPERIE DE BORDEL DE CHIER TA GUEULE, BIEN SÛR QUE NON JE VEUX PAS QU'IL CRÈVE, C'EST TOI QUI ES COMPLÈTEMENT DÉBILE ! JAMAIS JE NE VOUDRAIS QU'IL CRÈVE, JE PEUX… »

Je m'arrête, choqué parce que je viens de manquer de dire.
Je peux…

J'en suis à écarquiller les yeux, complètement choqué, quand Jade, à genoux devant moi à présent, me chope par le colback et commence à me secouer comme un prunier trop mur, visiblement toujours complètement enragée.
À ce stade, je songe tandis qu'elle me hurle des trucs sans queue ni tête dans les oreilles, on dirait un doberman enragé.

Elle ne sera coupée que quelques instants plus tard par une main puissante posée sur son bras.
La main grise d'un troll qui lui lance un regard interloqué avant de m'en retourner un – qui se teinte de dégoût quand il aperçoit la couleur rouge sombre de mon sang. Tant pis, pas le temps d'y penser. On tourne en même temps un regard teinté d'inquiétude et d'attente dans sa direction, tandis qu'il prononce le nom de John.
Il tente un sourire pour rassurer mon bourreau.

« Vous êtes sa sœur, si j'ai bien compris ? Rassurez-vous, il va bien. Le choc anaphylactique a été traité suffisamment vite, il est presque comme neuf. Vous pouvez aller le voir si vous le désirez. Mais s'il vous plaît, baissez d'un ton, nous sommes dans un hôpital je vous rappelle. »

Jade hoche la tête docilement, comme un chien à qui on viendrait de donner une petite friandise. Me relâchant, elle se relève et, avant de le suivre, tourne à nouveau sa tête vers moi pour me jeter un regard… méprisant. Oui, je crois bien que c'est du mépris qui brille dans ses yeux.
Ma poitrine se gèle à l'entente du blizzard dans sa voix.

« Je t'interdis de t'approcher de lui, c'est clair ? »

Je ne réponds rien, complètement choqué par l'éclat de ses yeux.
Il me faut plusieurs interminables secondes – minutes ? heures ? – pour réussir à me relever et à m'asseoir lourdement sur la chaise à côté de moi, tendant le bras pour attraper deux ou trois mouchoirs sur la petite table supportant les magazines. J'évite sciemment le regard des personnes qui ont assisté à la scène, tandis que j'essuie le sang sur mon visage.

Le temps s'écoule, interminable, tandis que je prends ma tête entre mes mains.
Choc anaphylactique. Ça me revient maintenant, les gens font ça quand ils font une réaction allergique sévère à quelque chose.
Et d'après ce que m'a beuglé Jade dessus avant, John y est allergique. Mortellement allergique.

J'ai failli tuer John.
J'ai failli moi-même le supprimer de ma vie, alors que je…
Alors que je tiens à lui plus que tout.

Inutile de se le cacher maintenant.
Mais c'est trop tard. J'ai tout gâché, je ne suis qu'un crétin profond.
Jade ne me laissera plus jamais l'approcher, et même sans ça, aucun doute sur le fait qu'il ne voudra plus s'approcher de moi.

Je sens du liquide couler sur mes joues à cette pensée.
Il ne voudra plus s'approcher de moi.
Jamais.
J'ai envie de me lever, de courir, de m'enfuir le plus loin possible et d'aller crever dans un trou paumé n'importe où, le plus loin possible d'ici, mais je ne sais pas si j'en ai la force.
Et puis, la main sur mon épaule ne serait pas d'accord avec ça, j'imagine.

Je relève lentement la tête, pour découvrir le même médecin que tout à l'heure.
Qu'est-ce qu'il….
Il me tapote l'épaule doucement.

« Votre ami veut vous voir, mais la jeune fille refuse de venir vous faire passer le message. Il est dans la chambre 414. »

Je hoche la tête doucement, me relevant en silence, les jambes tremblantes.
Pourquoi… pourquoi il veut me voir ?
Qu'est-ce qu'il veut me dire ? Achever notre amitié d'un dernier coup de pelle, me laisser l'occasion d'aller me jeter dans le caniveau en toute bonne conscience ?

Je marche en direction de la chambre qu'on m'a indiquée comme un condamné qui se dirige vers la potence, un boulet dans l'estomac, la gorge nouée douloureusement.
Je ne vois pas Jade, elle doit être encore à l'intérieur.
Arrêté devant la porte, je pousse un soupir avant de la faire coulisser puis d'entrer dans la chambre. La cloison se referme dans mon dos comme un couperet qui tombe, tandis que je découvre la chambre.

Vide.
À part une présence, sur le lit.
Une espèce de crétin congénital fini qui m'observe de ses yeux bleus grands ouverts, sans aucune trace de mépris, de dégoût ou de haine dedans.
Je sens mon cœur s'arrêter au moment ou un sourire tendre se dessine sur ma bouche. Il a l'air de vouloir dire quelque chose, mais mon cerveau, mon corps, mon cœur, quelque chose en moi ne lui en laisse pas le temps.

Comme pris d'une sorte de furie, j'avale d'un coup la distance entre nous.
Je sens mon bras partir en arrière, se lever, prendre de l'élan…
Et s'abattre sans aucune douceur sur sa joue, le bruit de la claque se répercutant à l'infini dans l'écho de la chambre silencieuse.
Il n'a même pas le temps de faire quoi que ce soit ou d'être choqué que je l'ai déjà pris dans mes bras, le serrant à l'étouffer contre moi, l'écrasant contre mon torse.

Tant pis si je l'étrangle, je l'étouffe ou quoi que ce soit.
Je ne le lâcherai plus.
Plus jamais.

« ABRUTI ! Je beugle. ME FAIS PLUS JAMAIS ÇA, T'AS COMPRIS ?! BON SANG, PLUS JAMAIS, MON CŒUR LE SUPPORTERA PAS ! PUTAIN DE MERDE DE BORDEL DE CONNERIE, CRÉTIN, T'AS PAS ENCORE COMPRIS QUE C'EST PAS POSSIBLE DE VIVRE SANS TOI, QUE JE PEUX PAS, QUE JE PRÉFÈRE ENCORE ME BALANCER D'UN PONT QUE D'IMAGINER UNE VIE SANS TOI, QUE JE… »

Je m'arrête, un sanglot coinçant ma voix dans ma gorge.
J'enfonce encore mon nez dans son épaule, mes larmes rouges mouillant le blanc de son t-shirt.

« Que je… je… »

Il ne dit rien, ne bouge pas, ne parle pas.
Je crois qu'il est trop choqué pour ça.
Et moi, je n'ai plus le choix. J'ai trop avancé, j'en ai trop dit pour ne plus finir la phrase, peu importe combien j'ai peur, combien mon ventre se serre de trouille à l'idée qu'il ne veuille plus jamais de moi, que j'ai réellement tout gâché.

« Je… je t'aime crétin. Je t'aime, t'as compris ! Alors ne meurs pas, bon sang, ou je te jure que je te ressuscite pour te tuer ! »

Il a un silence presque choquant, entrecoupé de sanglots – les miens.
Enfin, alors que je m'attendais à un coup, qu'il me repousse, ou quelque chose de ce genre… je sens sa main.
Posée contre ma nuque, qui me serre contre lui. Je resserre mon étreinte à sa demande muette, tandis que son deuxième bras vient entourer ma taille.
Je pousse un soupir qui semble extraire toute la douleur de mon corps tandis qu'il enfonce le nez dans ma clavicule.

Tant pis pour le reste, tant pis pour Jade qui veut me tuer, tant pis pour cet abruti de médecin qui a vu mon sang.
Pourvu qu'il ne meure pas. C'est tout ce qui compte.
Parce que je sais que je ne peux plus vivre sans lui.

...

...

Note d'Aku' : Voilà, hm, pardon pour le retard hein, exams, exams...

Bon ce chapitre aura été lourd en pesterlogs et guimauve de toutes sortes. En tout cas, Karkat n'est définitivement pas gâté, avec tous ces allers-retours à l'hôpital. On est méchantes avec lui, le pauvre... Et j'ai la vague impression qu'il a pas fini de souffrir. J'sais pas pourquoi. *sifflote*

Allez, à la semaine prochaine pour le chapitre 11 ! Ah, et merci encore à tous ceux qui laissent des reviews ! Vous n'aurez peut-être pas de réponse tout de suite si vous en laissez, car Plume n'aura probablement pas internet cette semaine et je croule sous les révisions, mais on finira par vous répondre hein ;) Enfin, sauf aux anonymes, mais sachez qu'on adore toutes vos reviews quand même :)