Curiosity Killed the Karkat
Partie 11

...

John

Je serre Karkat contre moi sans rien dire.
Ou plutôt, je suis trop choqué pour parler.

En apprenant qu'il était toujours dans l'hôpital en me réveillant et en le faisant venir, je m'étais attendu à ce qu'il… Je sais pas, qu'il hurle, me traite d'imbécile, se moque de moi à la limite. Quand il m'a frappé, j'avoue que j'avais déjà pas très bien compris.

Puis il m'a serré contre moi, et ça m'a rappelé que j'avais fait la même chose quelques semaines plus tôt, quand Karkat déprimait pour son lusus. Ça m'a rappelé ça, et ça m'a rappelé ce que je ressentais quand je l'ai fait, cette envie – ce besoin – de le garder contre moi, de le serrer de toutes mes forces. Cette peur lorsqu'il avait dit avoir préféré ne jamais être né ; peur qu'il ne disparaisse loin de moi. C'est là que j'avais réalisé à quel point je tenais à lui, à quel point il était important pour moi.

À quel point je l'aimais.

J'ai senti les larmes me monter aux yeux. Je n'osais pas y croire, mais… En voyant Karkat refaire les mêmes gestes, me serrer aussi fort que je l'avais fait moi, je me suis dit que peut-être, peut-être, il ressentait la même chose pour moi.

Et soudain, il l'a dit.

Il a dit qu'il m'aimait. Il m'a dit qu'il m'aimait, et je l'ai d'abord pas cru, parce que c'était trop beau, parce que j'étais trop heureux, alors ça pouvait pas être réel. Ça devait être un rêve, je devais l'avoir imaginé à force de l'espérer. Mais c'était pas un rêve, et mes larmes ont coulé. Et je l'ai serré contre moi en retour. Et on est restés là, lui à sangloter sur mon épaule, moi à pleurer en silence, appuyant mon visage contre lui.

Quand j'ai fini par me reculer, essuyant mes joues du rebord de ma manche, reniflant un peu bruyamment, j'ai levé la tête vers lui. Il avait l'air tellement perdu, tellement effrayé – effrayé pour moi – que ça a tordu mon cœur comme si on le serrait. J'étais un peu heureux, faut bien l'avouer, parce que ça voulait dire qu'il tenait à moi, mais c'était trop faible face au sentiment de remord qui m'a alors submergé.

Je suis trop bête.
Je suis débile, et à cause de moi, de ma connerie, je l'ai fait revenir dans un hôpital alors qu'il déteste ça, je l'ai fait s'inquiéter alors qu'il vient à peine de se remettre de l'accident de son lusus. Je l'ai laissé tout seul alors qu'il a besoin de moi.

J'ai envie de pleurer à nouveau, mais cette fois je force les larmes à rester à l'intérieur, parce que c'est pas le moment. Là, faut que je sourie, pour que Karkat arrête de s'inquiéter.

« Je vais bien, Karkat, je dis doucement. Je vais pas mourir pour si peu. »

Il me regarde comme un enfant qui hésite à croire ce qu'on lui dit, qui sait pas s'il peut faire confiance. Je passe ma main dans ses cheveux et caresse doucement sa tête.

« Désolé de t'avoir fait t'inquiéter. Je vais bien maintenant. Promis, je disparaîtrai nulle part.
- T'as intérêt ouais, finit-il par dire. Parce que sinon…
- Je sais, je sais. T'inquiète pas. »

J'élargis un peu plus mon sourire, et il se recule alors un peu, essuyant ses larmes rouges. Lorsqu'il est un peu plus calme, je reprends :

« C'était pas la peine de t'en faire autant pour si peu. Et puis les médecins ont dû te dire que c'était pas si grave. La preuve, j'ai même pas à passer la nuit ici, dans une heure ou quoi je peux sortir.
- Ta gueule, grogne le troll, je m'inquiète si je veux. J'ai cru que t'allais crever, ou que tu voudrais plus jamais me voir, et…
- Plus te voir ? Pourquoi je voudrais ça ?! »

Il me fixe avec de grands yeux, ne comprenant sans doute pas mon air choqué.

« Karkat, je continue, j'ai aucune raison de plus vouloir te voir !
- Mais c'est ma faute, c'est parce que je t'ai fait manger ces conneries que tu…
- Tu rigoles ?! Tu pouvais pas le savoir ! C'est plutôt moi qui ai été stupide ! C'est moi qui ai mangé sans réfléchir, et puis… Et puis de toute façon, je voudrai jamais ne plus te voir ! Je… Je me sentais tellement mal ces derniers jours, parce que j'avais peur que tu veuilles plus me parler… Dans le cinéma j'avais la trouille, j'osais rien dire, mais j'étais tellement content de pouvoir enfin être avec toi que j'ai même pas fait gaffe à ce que je mangeais, et… »

Je m'arrête, mes joues rougissant un peu. En face de moi, Karkat ne bouge plus d'un millimètre, jusqu'à finalement détourner un peu le regard, les joues encore plus rouges que les miennes. Je n'ose pas parler pendant une bonne minute avant de finalement demander, dans un murmure :

« Karkat ? »

Il me répond d'un « hmm ? » presque inaudible, n'osant toujours pas me regarder dans les yeux.

« Je… Je peux tenir ta main ? J'en avais juste, tellement envie pendant le film, mais j'osais pas te demander… Mais maintenant, tu… enfin… »

Je ne trouve pas les mots pour terminer, mais n'en ai pas besoin. Karkat, timidement, est venu poser ses doigts sur les miens, son regard toujours dirigé vers le mur, ses joues toujours aussi rouges.

Je me sens sourire bêtement tout en attrapant sa main dans la mienne, enlaçant ses doigts dans les miens, les serrant doucement.

Je ferme mes yeux.
Je savais pas que c'était possible de se sentir si bien même après avoir été emmené aux urgences. D'être si heureux, juste parce que vous tenez la main de la personne que vous aimez de tout votre abruti de cœur. Je veux plus jamais bouger de ce lit, plus jamais faire quoi que ce soit. Cette main chaude dans la mienne, je refuse de la lâcher.

Restant ainsi quelques secondes, je finis par rouvrir les yeux. J'observe alors le visage de Karkat, et tends ma main libre vers sa joue pour essuyer les traces laissées par ses larmes rouges. Il sursaute un peu quand je le touche, mais se laisse faire sans rien dire. Mais en regardant plus près…

« Mais… tu saignes ?
- Ouais… T'as sœur m'a un peu boxé.
- Quoi ? Oh bon sang, je suis désolé… Ça va ? Tu…
- Je vais bien. Par contre, je pense qu'elle me déteste, maintenant. »

Je me mords la lèvre, affichant un petit air d'excuse.

« Désolé pour ça, je dis, mais faut pas trop lui en vouloir… Comme on a grandi sans notre mère, c'est toujours Jade qui s'occupait de moi. On est jumeaux, mais elle a toujours agi comme une grande sœur, à s'inquiéter pour moi, à me défendre quand on m'embêtait à l'école… Même maintenant, elle a tendance à être un peu trop surprotectrice…
- Avec toi comme frère en même temps…
- Hé, ça veut dire quoi, ça ?
- Demande l'idiot qui a failli se tuer en mangeant des cacahuètes. »

Je tire une moue faussement vexée, mais ne parviens pas à retenir un sourire.

« En tout cas t'en fais pas, je suis sûr qu'elle te déteste pas. Il lui faut juste le temps de se calmer un peu, et elle verra que c'est pas de ta faute. »

Karkat ne répond pas, visiblement pas convaincu. Et je n'aurai pas le temps de le convaincre plus, car rapidement, j'entends frapper à la porte. Karkat se lève aussitôt, lâchant – avec un petit moment d'hésitation cependant – ma main pour s'essuyer un peu mieux les joues. C'est vrai qu'il ne veut pas montrer la couleur de son sang, j'avais presque oublié…

La porte s'ouvre sur un médecin – humain, cette fois – qui jette un œil curieux au troll dans ma chambre qui lui tourne le dos, avant de rediriger son regard vers moi.

« Bien, vous vous sentez mieux ?
- Oui, tout va bien.
- Bon alors on va pouvoir vous faire sortir. Il faudra juste signer quelques papiers… »

Karkat me fait signe qu'il va m'attendre dehors et je lui réponds d'un hochement de tête avant de m'occuper de la paperasse.

Une demi-heure et des broutilles plus tard, je sors de l'hôpital, Karkat à mes côtés. Jade est déjà rentrée ; je lui ai dit de retourner à l'internat, pour aller rassurer tout le monde. Et aussi parce qu'elle ne voulait pas me laisser voir Karkat.

Tout le trajet, ce dernier n'arrête d'ailleurs pas de me demander si je vais bien, comme s'il avait peur que je m'effondre à chaque pas. Dans le bus, également, il ressemblait presque à un chien de garde regardant fixement chaque personne qui s'approcherait de nous, prêt à grogner et à mordre si quelqu'un osait venir m'embêter. Ça m'a fait un peu rire, et en même temps j'étais super heureux.

La nuit commence déjà à tomber lorsqu'on arrive devant les portes de l'internat, et à ma grande surprise, c'est tout une foule qui vient nous accueillir – tout notre petit groupe d'amis en fait. En nous voyant arriver, ils se précipitent vers nous. Ma sœur, en voyant Karkat, fronce les sourcils en lui jetant un regard noir.
Rose est la première à arriver jusqu'à moi.

« John ! Tout va bien ? Tu es sûr que tu ne voulais pas passer la nuit à l'hôpital ?
- Je vais bien, Rose. Mais… Qu'est-ce que vous faites tous là ?
- On t'attendait, bro, me répond Dave. D'ailleurs on commençait à perdre espoir pour la soirée. Sans toi, ça aurait pas été aussi ironiquement cool.
- Hein ? La soirée ? »

Tout le monde me fixe, trolls et humains. Je regarde Karkat, qui n'a pas l'air d'y voir plus clair que moi.

« John, t'as oublié quel jour on est ? Demande Aradia.
- Quel jour ? Euh… Le 30 ?
- Le 31 ! Me corrige la demoiselle. Et Dave nous a dit que vous ailliez faire une fête pour le nouvel an, alors moi et Sollux on était sur le point de venir, mais après on a appris que t'avais fait un malaise…
- Oh… Oh ! Le jour de l'an, j'avais complètement oublié !
- Comment tu peux oublier ça, mec, s'étonne Dave. D'habitude t'es toujours là à t'enthousiasmer pour une ou deux émissions débiles qui passent ce soir-là.
- Quoi, débiles ? Tu les regardes aussi au final !
- Ouais, mais moi c'est pour le côté ironique de la chose.
- Bon, nous coupe Sollux, c'est pas tout, mais on se gèle, là… Si John va bien on peut peut-être rentrer, non ? »

Tout le monde a l'air d'accord sur ce point, et nous rentrons donc en vitesse à l'intérieur.

Après avoir rassuré plusieurs fois tout le monde que tout allait bien, nous nous séparons à l'entrée du bâtiment des dortoirs, les trolls partant vers l'aile qui leur est réservée tandis que je suis Dave, Rose et Jade le long des couloirs menant aux chambres des humains.
Ma sœur ne prend pas trop la parole. Je pense que je l'ai vexée à l'hôpital, en lui disant de ne pas être fâchée contre Karkat. J'avais haussé un peu le ton il faut dire, quand elle s'est mis à crier que je ne devais plus jamais le revoir. Sur le coup, j'avais tellement besoin de le voir que j'ai pas réfléchi, mais j'aurais peut-être pas dû être si dur avec Jade. Elle fait que s'inquiéter pour moi, après tout…

Je m'excuserai, quand elle sera un peu calmée de son côté.

En attendant, nous retournons dans nos chambres respectives. La soirée n'est prévue que pour dans plusieurs heures au final – les préparatifs ont été retardés par ma faute, et même si Dave m'a dit de pas m'en faire pour ça, je peux pas m'empêcher de m'en vouloir un peu – et Rose m'a plus ou moins forcé à aller me reposer dans ma chambre. J'avais beau les assurer que j'allais bien et que je n'étais pas fatigué, ils n'ont rien voulu entendre.

À peine entré, Casey m'accueille en me faisant de grands yeux. Je vais la saluer en caressant doucement sa tête du bout de mon index, et veille à lui mettre une dose suffisante de nourriture pour qu'elle en ait assez pour tenir la nuit. Ceci fait, je me laisse tomber sur mon lit, bras écartés, poussant un long soupir. Je ferme mes yeux, tentant de me reposer un peu, mais il ne s'écoule pas cinq minutes avant que je ne veuille me relever.

Je suis pas fatigué, en fait c'est même plutôt l'inverse. Faut dire que j'ai passé les derniers jours à rien faire du tout, enfermé dans ma chambre, normal que je sois pas fatigué maintenant.

Je décide de me préparer à l'avance pour la soirée, qui se déroulera, cette fois, dans la chambre de Dave – qu'il est temporairement seul à occuper, le garçon la partageant avec lui étant apparemment rentré chez lui pour les fêtes. Je m'arrête quelques secondes devant mon armoire pour choisir des vêtements, me décidant finalement pour un jean, un t-shirt blanc et un sweat bleu à capuche que j'aime pas mal. Je m'arrête en voyant le sweat que j'avais emprunté à Karkat, plié soigneusement à côté. Je lui ai pas rendu, au final, je l'ai même pas lavé ni rien… Faudra que j'y pense, la prochaine fois.

Après une bonne douche, un séchage rapide de cheveux, et après m'être habillé de la tenue précédemment sélectionnée, je m'assois sur mon lit, cherchant quelque chose à faire. Il ne me faut pas longtemps avant de m'ennuyer.

…J'ai envie de voir Karkat.

Je me demande si je peux pas aller le voir dans sa chambre, avant que la soirée ne commence…

Oui, allez, je vais le voir.

...

Il ne me faut pas beaucoup de temps pour rejoindre la chambre du troll et frapper doucement à sa porte. Il ne tarde pas à m'ouvrir et me jette un regard perdu.

« Je peux entrer ?
- Euh… Ouais. »

Il s'écarte un peu de la porte pour me laisser passer, la refermant derrière moi. Je reste debout, un peu gêné, cherchant quoi dire, jusqu'à ce qu'il me fasse signe de m'asseoir sur son lit, s'installant à côté de moi, mais à bonne distance.

« Tu voulais quelque chose ? Me demande-t-il en m'observant du coin de l'œil.
- Euh… Pas vraiment, en fait… »

Je cherche quoi dire. J'aurais dû amener son sweat, en fait, au moins j'aurais eu une excuse. Quel abruti.

Je reste un moment sans rien dire, jetant juste des petits coups d'œil par moments vers Karkat. Lui ne dit rien non plus, attendant probablement que je parle. Après une minute ou deux, j'arrive finalement à formuler ce que je voulais dire :

« Dis… Ce que tu m'as dit, à l'hôpital… Tu le penses vraiment ? »

Karkat pousse alors un long soupir, du genre « quoi, tout ce silence pour ça ? », et se tourne vers moi, sourcils froncés.

« Non, je l'ai dit parce que je trouvais que ça allait bien dans le contexte... Bien sûr que je le pensais, crétin, tu me prends pour qui ?! »

J'ouvre de grands yeux à sa réponse, clignant plusieurs fois des paupières.

« Oh, euh…
- Puisqu'on en est aux questions, poursuit Karkat, tu vas peut-être pouvoir me dire ce que toi tu m'as dit l'autre jour ! Je croyais que tu voulais pas de sentiments rouges ni noirs !
- Hein ? De rouge, et… Quoi ?
- Putain mais tu le fait exprès ?! Ce que tu m'as dit chez moi, comme quoi tu voulais pas être mon kismesis, ou mon… »

Il ravale sa salive avant de terminer, plus doucement et les joues un peu rouges :

« Ou mon moitiesprit.
- Ah, ces trucs ?
- Ouais, ces trucs, comme tu dis ! S'énerve Karkat. Un jour tu me dis que tu veux pas de ça, et ensuite que… que tu m'ai… Enfin, tu sais, quoi ! Tu peux m'expliquer ?!
- Oh… Oh, ouah, non, attends ! C'est pas du tout ce que j'ai voulu dire !
- Quoi ? »

Mes joues se mettent à brûler, tandis que j'essaie de lui expliquer, tentant le plus possible de regarder son visage sans détourner le regard de gêne :

« Je… C'est pas que je veux pas de ce… ce genre de sentiment, mais… C'est juste que…
- Bordel, John, abrège ! »

Je sursaute en entendant mon prénom. En regardant dans les prunelles de Karkat, je crois voir qu'il l'a prononcé sans trop s'en rendre compte lui-même. Curieusement, au lieu de me stresser encore plus, son cri m'a permis de me calmer. Je continue ma phrase, plus doucement, sans quitter le troll du regard ; m'avançant même un peu plus vers lui, m'agenouillant sur le lit.

« C'est juste que… C'est peut-être parce que je suis pas un troll, ou que je comprends pas très bien toutes ces histoires de quadrants et tout, mais… Je veux pas qu'on soit résumés à ça… Ce que je ressens pour toi, c'est plus… plus… »

Plus fort ? Plus intense ?
J'sais même pas comment le décrire. Comment est-ce que quelque chose d'aussi fort pourrait être juste résumé au mot de « moitiesprit » ou de « kismesis », quand même le mot « amour » semble déjà trop faible ?

« Désolé, je rajoute. Je sais plus trop ce que je voulais dire. Juste, que… Ça voulait pas dire que je voulais pas de toi de cette façon-là… Je… J'aimerais vraiment qu'on soit plus que des amis. »

Je baisse la tête, osant à peine croiser son regard à présent. J'ai le visage en feu, et ce crétin de cœur ne veut pas se taire. En plus, je me suis rapproché sans réfléchir, et maintenant que je suis tout près de Karkat, j'arrive pas à me calmer.

J'suis sur son lit, en plus… Et dans sa chambre…
Bon, OK, c'est pas la première fois que je viens dans sa chambre, et… J'ai déjà dormi dans son lit, aussi… Mais bon, ça fait quand même un peu bizarre d'être là. Avec l'odeur de Karkat, le bruit de sa respiration, sa présence…

Je relève les yeux vers lui, me perds dans les siens. Je lève une main vers son visage sans m'en rendre compte – mais il est plus rapide. Une main chaude vient se poser doucement sur ma joue, et je ferme les yeux automatiquement, frémissant à ce contact. Je pose ma main par-dessus pour lui faire comprendre qu'il peut continuer, et rapidement il va la glisser jusqu'à ma nuque, rapprochant lentement mon visage du sien.

Et m'embrasse.

Si mes joues étaient déjà un peu chaudes rien que d'être à côté de lui, le fait d'avoir mes lèvres contre les siennes agit comme un déclic qui embrase mon ventre d'un coup, sans me laisser le temps de m'y habituer. Je voudrais m'attarder sur ses lèvres, mais l'impatience prend le dessus, me faisant ouvrir la bouche sans réfléchir, jusqu'à sentir la langue de Karkat contre la mienne.

Ah…

Ça faisait longtemps. Trop longtemps. Je me rends compte, maintenant, à quel point je suis accro, à quel point je ne peux plus me passer de lui, de ses lèvres, de sa langue, de sa main sur ma nuque. Karkat doit être aussi impatient que moi – en tout cas je veux le croire – car il cherche ma langue autant que moi la sienne, posant ses crocs dessus par moments et les retirant rapidement, faisant de même avec mes lèvres, comme s'il se retenait de mordre.

Je…
Je dois pas être bien.

J'ai presque envie qu'il le fasse. Presque, parce que ça ferait mal, et ce serait stupide, et… Et plein d'autres bonnes raisons qui tourneraient dans ma tête en temps normal. Mais quand je passe ma langue sur ses crocs, quand je les sens presser doucement mes lèvres sans trop appuyer, je peux pas m'empêcher de gémir.

La main de Karkat attrape fermement mon bras, y plantant ses ongles – griffes – sans vraiment insister. Je sens qu'il veut que je me rapproche, et je lui réponds avec plaisir, posant ma main sur sa poitrine pour le pousser doucement, le faisant basculer pour l'allonger sur son lit. Je l'entends grogner légèrement dans ma bouche, mais résiste lorsqu'il essaye de me faire basculer à son tour.
Par vengeance, il se détache de mes lèvres et va chercher mon cou, et…

Oh putain.

Je plaque une main contre ma bouche en entendant le gémissement qui vient de s'enfuir de mes lèvres lorsque Karkat passe sa langue sur ma gorge, remontant tout le long de mon cou. Ses griffes se plantent dans mon épaule – visiblement il a apprécié l'effet que ça a produit sur moi – tandis qu'il ne lâche pas ma gorge, mordillant doucement ma peau, la suçotant par moment. Je reste paralysé, incapable de bouger, incapable de retenir les sons qui s'évadent de ma bouche, à peine contenus par ma main pressée sur celle-ci.

Mon regard parcourt vaguement la pièce, sans que je puisse analyser ce que j'y voie. Je m'arrête cependant sur les lumières rouges sur réveil de Karkat, les contemple quelques secondes, avant de comprendre ce qu'elles représentent.

C'est-à-dire : l'heure qu'il est.

« Karkat… Je m'efforce de murmurer. La fête… »

Un grognement me répond, suivi par une main qui se glisse sous mon t-shirt pour réchauffer la peau de mon ventre pourtant déjà brûlante. Profitant qu'il ait libéré mon cou l'espace d'un instant, je me réattaque à ses lèvres, et ne les lâche plus.

La main de Karkat remonte doucement le long de mon ventre, parcourt ma peau avide de son contact, m'arrachant plusieurs frémissements de plaisir que je ne prends plus la peine de contenir.

Mais déjà la réalité me rattrape. Reculant mon visage, m'attardant un dernier instant sur ses lèvres que j'ai du mal à quitter, je viens poser mon front sur le sien.

« Faut qu'on arrête… Je murmure.
- Ta gueule, bordel ! T'avais qu'à pas m'allumer !
- Nnnng… Mais ils vont venir voir, si on n'est pas là… »

Ça a l'air de le convaincre, enfin je crois. En tout cas, sa main a arrêté de bouger, même si elle est toujours posée sur mon ventre. On reste ainsi quelques secondes, sans bouger, s'échangeant juste de brefs baisers – à peine quelques secondes – par intervalles.

Puis finalement il retire sa main, et je recule un peu mon visage pour voir son air renfrogné, sourcils froncés. De toute évidence il est pas bien content de devoir me lâcher, mais je pense qu'il réalise comme moi qu'il vaudrait quand même mieux qu'on s'arrête là. Et pas seulement à cause de la fête.

Je reste encore un peu dans ses bras avant de l'embrasser une dernière fois, un peu plus longtemps, mais tout doucement, caressant juste ses lèvres.

Finalement je me relève, tendant ensuite une main à Karkat pour l'aider à faire de même, mais qu'il préfère ignorer.

« On est en retard… On leur dit quoi ? Je demande.
- J'en sais rien, trouve, toi. »

Je fronce les sourcils, réfléchissant à une excuse à donner à nos amis. Mais j'ai encore un peu de mal à réfléchir. J'ai le goût de Karkat dans ma bouche, son odeur sur moi, le souvenir de sa main caressant mon ventre encore présent. Comment je suis censé me comporter normalement devant les autres, maintenant ?!

Je regarde Karkat, qui me rend mon regard quelques secondes avant que nous ne détournions tous deux les yeux.

« Bon… On y va ?
- Hm. »

Je lui emboite le pas pour avancer vers la porte, n'osant pas regarder vers lui.

La soirée n'est pas encore commencée, mais je sens déjà qu'elle va être longue…


Karkat

À la minute où je franchis le seuil de la porte de ma chambre, je m'écroule sur mon lit, vidé. C'était une putain de journée. Une putain de journée dans une putain de vie, bordel de merde. J'arrive toujours pas à croire à tout ce qu'il vient de se passer.
On s'est fait piéger.
J'ai passé une partie de l'après-midi à côté de John, en silence, à vouloir prendre sa main dans la mienne sans oser le faire.
Il s'est évanoui, a frôlé la mort.
J'me suis fait boxer par sa sœur.
J'lui ai foutu une baffe – bon, ça, ça nous met à égalité pour celle qu'il m'a mise y a pas si longtemps. J'lui ai hurlé dessus. J'lui ai beuglé à la tronche que je l'aimais.


Et lui, tout ce qu'il a fait… C'est entrelacer ses doigts dans les miens.
Je ne me souviens pas bien de tout ce qui s'est passé entre temps, de notre départ de la chambre d'hôpital à l'arrivée au lycée. J'ai peut-être juste un vague souvenir du trajet en bus, où j'avais vaguement envie de mordre – de déchiqueter avec mes crocs - toute personne qui s'approcherait de trop près de John.
J'ai vaguement compris à l'arrivée, aussi, qu'il était censé y avoir une fête pour le Nouvel An – woah, déjà ?!
À part ça…


Il doit bien rester quelques heures avant le début de la fête. J'vais peut-être dormir un peu, tiens. Faut dire que je suis un peu crevé.
Sauf que mon corps, mon esprit, mon cœur… bref, quelque chose n'a pas l'air décidé à me laisser faire. Du tout. À peine ai-je fermé les yeux que l'image de ce débile profond m'apparaît, comme imprimé dans mes rétines. Son sourire, ses yeux brillants, son visage, sa…

J'arrive pas à croire que je le lui ai dit.
Non, que je le lui ai beuglé. Je crois que comme déclaration d'amour, on peut pas faire pire. Vraiment.

Enfin, ça a pas eu l'air de le déranger avant, mais…
Je dresse une oreille à l'entente d'un ou deux coups contre ma porte.
Qu'est-ce que… ?

Intrigué, je me relève et vais ouvrir la porte.

Heu ?
Qu'est-ce qu'il fait là, exactement ? C'est quoi ce regard de chien battu ? Il a besoin de quelque chose ? Je lui lance un regard interrogatif qui le décide à parler.

« Je peux entrer ?
- Euh… Ouais, je réponds, incertain. »

Qu'est-ce qu'il veut, exactement ?
Je fais un pas sur le côté pour le laisser passer et refermer la porte derrière lui. Voyant qu'il reste planté comme un cèpe debout, je finis par lui faire signe de s'asseoir. Ce qu'il fait.
Sur mon lit.


Il est inconscient ou il le fait exprès ? Enfin…
Je vais m'asseoir à côté de lui, mais à bonne distance – au moins vingt centimètres – pour être sûr de ne pas lui sauter purement et simplement dessus.
Parce qu'inutile de cacher que c'est pas la dernière envie qui remplit mon cerveau à l'heure actuelle. Loin de là.
J'attends en silence qu'il me dise pourquoi il est là. Mais voyant au bout d'un interminable moment qu'il n'a pas l'air décidé à me parler, je lance :

« Tu voulais quelque chose ?
- Euh… Pas vraiment, en fait… »


Alors pourquoi t'es là, débile ?!
Tu cherches quoi exactement, à ce que je te saute dessus sans aucune retenue ? Si c'est ça faut le dire tout de…

« Dis… Ce que tu m'as dit, à l'hôpital… Tu le penses vraiment ? »

Quoi ? Tout ce silence pour ça ?
Je hausse un sourcil, un petit goût arrière dans la gorge. Je ne veux pas vraiment l'admettre, mais… quelque part ça fait un peu mal, qu'il me demande ça.
Bien sûr, que je le pense. Pourquoi je l'aurais dit sinon ?
Il ne me croit pas ?

« Non, je l'ai dit parce que je trouvais que ça allait bien dans le contexte... Bien sûr que je le pensais, crétin, tu me prends pour qui ?! »

Je cache mon amertume derrière ma diatribe acide, attendant avec un calme déguisé qu'il ait fini de paraître étonné, avec ses fichus grands yeux bleus qui ne me quittent pas, clignant de temps en temps.

« Oh, euh…
- Puisqu'on en est aux questions, je continue, tu vas peut-être pouvoir me dire ce que toi tu m'as dit l'autre jour ! Je croyais que tu voulais pas de sentiments rouges ni noirs !
- Hein ? De rouge, et… Quoi ?
- Putain mais tu le fait exprès ?! Ce que tu m'as dit chez moi, comme quoi tu voulais pas être mon kismesis, ou mon… »

Je m'arrête un instant, avalant ma salive avec difficulté. Il me faut un peu de temps pour parvenir à prononcer les derniers mots, les joues un peu rouges à la pensée de ce que cela signifie.

« Ou mon moitiesprit.
- Ah, ces trucs ? »

Comment ça, ces trucs ?!
COMMENT ÇA, CES TRUCS ?!
TU SAIS CE QU'ILS TE DISENT LES TRUCS ?!

« Ouais, ces trucs, comme tu dis ! je m'énerve. Un jour tu me dis que tu veux pas de ça, et ensuite que…. Que tu m'ai… Enfin, tu sais, quoi ! Tu peux m'expliquer ?!
- Oh… Oh, ouah, non, attends ! C'est pas du tout ce que j'ai voulu dire !
- Quoi ? »

Ok, je comprends plus rien.
Je l'observe virer au rouge pivoine délicatement, en même temps qu'il bégaie pour essayer de m'expliquer.

« Je… C'est pas que je veux pas de ce… ce genre de sentiment, mais… C'est juste que…
- Bordel, John, abrège ! »

Je le vois sursauter.
Quoi, qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce que j'ai dit, encore ? C'est quand même pas le fait que je l'ai appelé par son prénom qui fait ça, non ?

Bon OK c'est vrai que je le dis pas souvent. Je le pense, mais je le dis pas. Je sais pas, j'ai pas… l'habitude ? J'ai pas fait exprès de le dire, en fait.
Je sens mon cœur rater un battement tandis qu'il plonge ses yeux dans les miens, se rapprochant tandis qu'il s'agenouille sur le lit.
M… Mauvaise idée…
J'essaye de me concentrer sur ce qu'il raconte pour ne pas craquer.

« C'est juste que… C'est peut-être parce que je suis pas un troll, ou que je comprends pas très bien toutes ces histoires de quadrants et tout, mais… Je veux pas qu'on soit résumés à ça… Ce que je ressens pour toi, c'est plus… plus… »

Plus quoi ?
Plus fort ? Plus intense ?
J'aimerais bien qu'il m'explique, mais il se tait pendant un instant, parait réfléchir à quelque chose. À quoi ? J'aimerais bien le savoir. Je le vois baisser un tout petit peu la tête, se mordre la lèvre – hngg, je préfèrerais le faire moi, ça… euh attends je viens de penser quoi là ? – avant de reprendre :

« Désolé. Je sais plus trop ce que je voulais dire. Juste, que… Ça voulait pas dire que je voulais pas de toi de cette façon-là… Je… J'aimerais vraiment qu'on soit plus que des amis. »

Il baisse la tête pour de bon, son visage avoisinant une délicate teinte bordeaux ou violacée… en tout cas très rouge. C'est particulièrement mignon, je suis bien forcé de l'avouer. En fait, j'ai comme l'impression que je le trouve de plus en plus mignon ces derniers temps.
J'ai l'impression que mon cœur va exploser tellement il bat vite. Surtout que là, il s'est figé et dans le silence, j'ai de plus en plus conscience qu'on est dans ma chambre. Seuls. Sur mon lit. Qu'il est près. Très près.
Trop près.

Je suis fixé sur son visage lorsqu'il relève enfin les yeux, fondant ses prunelles dans les miennes. Je le sens amorcer un mouvement près de moi, mais qu'importe ce qu'il cherche à faire, il est coupé dans son élan par une main posée sur sa joue, si douce et si chaude.
Ma main.

Je ne peux m'empêcher de sourire doucement en le voyant fermer les yeux, goûtant ma caresse comme on goûterait un carré de chocolat. Je sens sa paume se poser sur le dos de ma main, la caressant doucement. Prenant ça pour une invitation, je la fais alors glisser jusqu'à sa nuque, assurant ma prise dessus pour rapprocher peu à peu son visage du mien, ses lèvres des miennes.

Au moment où elles se rencontrent, je comprends alors à quel point ce contact m'avait manqué. À quel point il m'avait manqué.
J'avais envie d'être doux, de goûter avec tendresse à ses lèvres pour une fois, mais visiblement il n'est pas du même avis. Au moment où le contact se fait entre nous, il me semble s'embraser littéralement. Il ne lui faut que quelques secondes pour accentuer drastiquement la pression, se rapprochant de moi tandis que sa langue vient rejoindre la mienne.

C'est à mon tour de sentir une coulée de lave courir sous ma peau tandis qu'il se rapproche encore et encore de moi. J'ai beaucoup de mal à ne pas me laisser aller à mordiller ses lèvres et sa langue tant j'en ai envie, ne me retenant que de justesse. Faut dire qu'en plus il m'aide pas des masses, puisqu'il ne cesse de caresser mes crocs.
Faut qu'il fasse gaffe…

J'entends un gémissement se perdre quelque part entre nos lèvres scellées, et je ressens l'irrésistible envie qu'il se rapproche, qu'il soit encore plus près. J'ai envie de sentir sa peau contre la mienne comme son souffle se mélange au mien. Visiblement il a très bien compris, car quelques secondes plus tard, je sens une main sur ma poitrine qui me pousse doucement en arrière, m'invitant à m'allonger sur le lit. Je ne suis pleinement satisfait que lorsqu'il est totalement allongé contre moi.
Je tente alors de le faire basculer afin de me retrouver au-dessus, et grogne légèrement en le sentant me résister.
Ah, c'est comme ça…

Bien décidé à me venger de la plus douce des façons, j'abandonne sa bouche pour descendre un peu plus bas, un sourire féroce sur les lèvres. Je pose ma langue sur la base de son cou et remonte le plus lentement possible, goûtant sa merveilleuse peau délicatement salée au passage.
Le gémissement qui sort de ses lèvres, à peine étouffé, me surprend autant qu'il me satisfait. Je plante mes griffes dans son épaule sous le coup, cherchant à le plaquer encore plus près de moi tandis que mes dents et ma langue attaquent tour à tour la peau fragile de sa nuque.

Il faut vraiment, vraiment qu'il arrête de gémir comme ça. S'il n'arrête pas bientôt, je crois que je ne serai plus capable de m'arrêter.
Si j'en ai seulement envie…
J'entends un murmure, pas très loin de mon oreille :

« Karkat… La fête… »

Je grogne.
Qu'ils aillent. Tous. Se faire foutre.
Et royalement, s'il vous plaît.

Je l'ai trouvé le premier. Je le garde. Il est hors de question que je le lâche pour la soirée, voire même pour toute la vie. J'ai trop envie de lui. Envie de sa peau contre la mienne, envie de sentir ses mains contre moi ou de l'entendre gémir comme il le fait maintenant.

Ignorant donc royalement sa petite intervention, je laisse ma main chercher le bas de son pull pour venir se glisser en dessous, caressant la peau à la fois douce et délicieusement brûlante qui s'y cache.
Je ferme à nouveau les yeux tandis qu'il m'embrasse, laissant mes griffes caresser sa peau sans la déchirer. Là, voilà. Là, c'est parfait…

Hngg !
Pourquoi il s'est arrêté bon sang !
Je retiens un grognement de frustration tandis qu'il quitte mes lèvres – avec un peu de difficulté, néanmoins, je remarque – pour venir poser son front sur le mien, son regard rivé dans mes pupilles.
Je l'entends murmurer.

« Faut qu'on arrête…
- Ta gueule, bordel ! T'avais qu'à pas m'allumer ! je grogne en retour. »

C'est vrai quoi… !
Il me laisse goûter à sa peau si délicieuse, à ses lèvres au goût de paradis… et faudrait que j'arrête ?
Hors de question. Nada. Jamais. Que les autres aillent se faire foutre en enfer.
Je l'ai, je le garde.

« Nnnng… Mais ils vont venir voir, si on est pas là… »

Ah… merde…
Je stoppe ma main avec regrets, mais ne la retire pas tout de suite. J'ai encore envie de sentir un peu la douceur de sa peau sous ma paume. C'est tellement…
Je ne sais pas, j'ai l'impression que c'est… normal. Comme si j'étais fait pour ça.
Tout comme le fait de presser à intervalles réguliers mes lèvres contre les siennes, sans approfondir les baisers, juste des caresses douces.

Je finis par enlever délicatement ma main de dessous son pull, avant de perdre ma motivation à le laisser partir et de finalement décider qu'habiter dans mon lit, avec lui, ça pourrait être définitivement cool.
Nous échangeons un dernier baiser, plus tendre, moins passionné, mais qui me retourne autant les tripes que les autres. C'est fou comme tout me parait plus coloré, plus intense quand il est à mes côtés…

Il se relève le premier et me tend la main, mais je préfère ne pas la prendre.
Sinon je sais pas pourquoi, mais je sens que j'aurai plus tendance à tirer sur cette main pour le faire revenir contre moi que me lever pour le laisser s'éloigner. Vraiment.

« On est en retard… On leur dit quoi ?
- J'en sais rien, trouve, toi, je soupire. »

C'est vrai quoi !
C'est lui qui a décidé qu'on irait à la fête, et qu'on ne se barricaderait pas ici. Alors qu'il se démerde, là !
Je le vois froncer les sourcils, réfléchir un moment… avant de plonger ses pupilles dans les miennes. Le souvenir ultra première fraîcheur (senteur sapin des bois) des différents baisers que l'on vient d'échanger me remonte en mémoire illico presto, et je préfère détourner le regard avant de lui sauter dessus encore une fois.

Je l'entends se racler la gorge.

« Bon… on y va ?
- Hm. »

Il prend la tête, sortant de ma chambre le premier puis attendant patiemment que j'ai fermé la porte pour partir en direction de la chambre de Dave – tiens, je crois que je l'ai jamais vue celle-là – afin de rejoindre cette fichue fête.
Pourquoi je sens qu'elle va être très loooooooongue… ?

...

On est les derniers à arriver à la fête.
Personne ne fait vraiment attention à nous, mis à part au moment où nous entrons. Une fois assis chacun à une place différente, un peu éloignés – en même temps je crois que ça vaut mieux, parce que sinon, au choix, je lui saute dessus ou je prends une belle teinte couleur coup-de-soleil – et parlant chacun à un groupe d'amis, plus personne ne nous remarque vraiment.

C'était vraiment la peine de venir, en fait ?
Non parce que là pour le coup c'est pas que je m'emmerde, mais je trouve quand même que ce qui se passait dans ma chambre était autrement plus… intéressant.

Un peu après notre arrivée, Nepeta prend la parole pour nous présenter Equius, son moirail, de façon un peu plus formelle – enfin, surtout pour les humains. Elle le fait de manière très mignonne, je dis pas, mais honnêtement… elle avait vraiment besoin de le faire ? Surtout que maintenant il a pas l'air super à l'aise, il recommence à transpirer…
Heureusement, je vois qu'il a prévu le coup, dans un coin de la pièce des piles de serviettes sont disposées.

Une fois « l'évènement » passé, on retourne tous à nos discussions.
Enfin, jusqu'à ce que je tende la main vers la table pour me servir un verre de thé froid… et que je remarque que tous les verres – en plastiques – sont complètement tordus et inutilisables.
Je grogne.

« Equius… !
- D-désolé, Karkat. Tu s-sais que je ne fais pas ex-
- Exprès ou pas, contrôle-toi BORDEL ! Y en a qui voudraient bien pouvoir boire ! »

Il tire une tronche bizarre derrière ses lunettes et, soupirant – pas envie de me prendre la tête sur des conneries pareilles ce soir – je me détourne de lui, me levant pour aller chercher un autre gobelet en plastique dans le paquet que j'ai aperçu non loin.
Quand je reviens, j'entends vaguement Rose en train de parler avec John. Un peu curieux, je tends l'oreille.


Eh, quoi ? Un problème ?
Bah allez voir ailleurs.
Depuis le coup de Jade, je commence à me méfier un peu, j'ai pas envie qu'ils l'éloignent de moi. Maintenant que je l'ai trouvé, c'est hors de question que je laisse qui que ce soit l'emmener loin de moi.

« … a l'air de t'être réconcilié avec Karkat, je me trompe ?
- Hein, euh… non non, oui, enfin, euh, si, oui, on est réconciliés, oui ! »

Je souris à l'air un peu paniqué de John.
M'est d'avis qu'il doit penser à la même chose que moi.
Sauf qu'il ne sait pas que…
Enfin, bref.

« C'est bien, continue la blonde, visiblement satisfaite. On commençait quand même à s'inquiéter !
- Mais… pourquoi ?
- Oh, John, tu sais tu t'es pas vu depuis le début de la semaine, c'était pas vraiment beau à voir…
- Ah… »

Du coin de l'œil, je vois Lalonde faire un sourire.

Qu'est-ce qu'elle mijote ?

« C'est aussi pour ça que vous êtes arrivés en retard, n'est-ce pas ?
- Euh… hein ?! D-de quoi tu parles ?
- Voyons, John.
- Q-quoi voyons ? Non, mais, euh, je… de quoi tu parles ? Je vois vraiment pas. »

Je sens un sourire machiavélique pointer sur mes crocs, mais je le retiens.
Pour une fois, je ne voudrais pas gâcher une mise en scène des humains.
Parce que j'ai très bien compris où elle veut en venir.
Je l'entends pousser un soupir théâtral.

« John. Est-ce que tu as au moins conscience de l'énorme suçon que tu as dans le cou ?
- Q-QUOI ?! »

Héhéhé.
Je le vois tourner un regard totalement affolé vers moi, et pour le coup, plante mes yeux dans les siens et souris de tous mes crocs.
Eh ouais.
Fallait pas m'arrêter. Personne ne l'aurait vu.

Je vois ses joues se couvrir d'une intense couleur rouge et souris à nouveau, un peu plus tendrement – même si je ne voudrais pas l'avouer.
Il est décidément toujours aussi mignon.
La soirée se poursuit, plutôt tranquillement je dois dire. J'imagine qu'on est tous encore un peu crevés de tout ce qui s'est passé durant ces derniers jours.
Quelques-uns d'entre nous partent un peu plus tard dans la soirée, et on finit en petit comité – les quatre humains plus cinq ou six trolls – devant la télé, à regarder les fameuses émissions débiles d'Egbert.
Et pour être débiles… elles sont débiles.

Tellement débiles que même John lui-même n'y résiste pas, en fait.
En effet, il s'est assis à côté de moi lorsqu'on s'est installés pour regarder la télé, et je sens sa tête reposer à présent lourdement sur mon épaule.
Je ne suis pas un coussin…


Je ne suis pas un coussin, mais j'aime bien ça.
J'aime sentir sa tête sur mon épaule, sentir qu'il me fait suffisamment confiance pour s'endormir presque dans mes bras. Ça me fait tout chaud dans le cœur et dans le ventre, et je ne peux me retenir de sourire tandis que je passe gentiment une main dans ses cheveux.
Je tourne un peu le regard et vois Jade, à l'autre bout de la pièce, qui me jette un regard indéfinissable.

Bon… j'imagine qu'il faudra bien le faire un de ces quatre.
Me penchant un peu sur ma gauche, je lance doucement à Rose :

« Eh, Lalonde…
- Oui, Karkat ?
- Tu pourrais demander à la frangine d'Egbert de venir ?
- Pourquoi ? »

Je roule des yeux.

« Je peux pas me déplacer et je me vois pas lui gueuler dessus à distance pour la faire venir. On sait tous les deux pourquoi. »

Et j'agrémente ma tirade d'un petit coup de tête en direction de l'endormi qui repose contre moi. Elle lance un sourire un peu bizarre – hautain ? – avant de se lever et d'aller glisser quelques mots à Jade.
Celle-ci me fait une grimace bizarre, du genre qui dirait qu'elle veut m'en mettre une ou deux, mais finit par venir prendre la place de Rose à côté de moi, pour me lancer d'un ton polaire :

« Quoi ? »


Ouais… ça va pas être facile, hein.
Je pousse un profond soupir, ferme les yeux, puis lance, regardant ailleurs.

« J'suis désolé.
- …Hein ? »

Un second soupir, exaspéré cette fois.

« J'suis désolé ! T'es sourde ou quoi ?!
- Non, je euh… mais… pourquoi ?!
- Pour t'avoir flanqué les jetons. Avoir fait du mal à John, aussi. Je voulais pas. Je savais pas qu'il y avait des cacahuètes dans les biscuits. Ni qu'il y était allergique, ni qu'il… »

Je suis stoppé dans mon élan par sa main posée sur mon épaule.
Surpris, je relève la tête vers elle. Elle me lance un regard mi-figue, mi-raisin, et articule avec un peu de difficulté, comme si ça lui coutait quand même de le dire :

« Arrête. Ça serait plutôt à moi d'être désolée, j'ai agi bêtement. Tu pouvais pas savoir, John ne te l'avais pas dit. C'est juste qu'il… enfin c'est mon frère, et je ne veux pas le perdre.
- Oui, il m'a expliqué… Désolé que tu te sois inquiétée comme ça.
- C'est rien… disons qu'avec le coup de poing, on est quitte. »

Elle me fait un petit sourire.
Il semblerait qu'elle se soit quand même calmée ?
Elle me jette un drôle de regard pour la seconde fois, et je commence à avoir peur de la question qu'elle s'apprête à poser – parce qu'il est évident qu'elle va en poser une.

« Karkat ?
- Hmm… ouais ?
- Tu… me promets de faire attention à lui ? »

Une sensation bizarre court le long de mon échine dorsale à l'entente de ses mots, et je me tourne, abasourdi, vers elle. Elle me fait un drôle de petit sourire, le même que me sort son frère lorsqu'il cherche à sourire et à s'excuser en même temps.
Je finis par hocher doucement la tête.
Il est ce que j'ai de plus précieux au monde.

« Bien sûr. »

Un autre sourire, cette fois-ci qui montre toutes ses dents – aussi de traviole que celles de son frère. Je vois bien qu'elle se retient de me sauter au cou seulement parce que John dort contre moi.

« Merci ! Par contre… ne lui parle pas de notre conversation d'accord ? J'imagine que je devrais en avoir une avec lui, mais… plus tard.
- Je pense pas qu'il soit disponible, là.
- Tu n'as pas tort, rit-elle doucement. D'ailleurs, il est peut-être temps de… »

Je hoche la tête.
Ouaip, il ferait mieux de dormir dans un vrai lit. Surtout qu'il n'a même pas dépassé minuit, là, il devait être vraiment crevé.
Je le regarde un instant puis jette de nouveau un œil à Jade.

« Tu… pourrais me filer un coup de main ? »

Elle hoche joyeusement la tête, et me contournant, attrape les pieds de son frère pour faire passer ses jambes par-dessus les miennes.
Ouais, euh… c'est une technique.
Glissant un des bras de John sur ma nuque, je le soulève ensuite doucement, un bras sous les jambes, l'autre derrière son dos, et me relève en faisant le moins de mouvements possible. J'aperçois un regard goguenard de Dave pas loin, qui a l'air de se dire qu'il me voit souvent faire ça – c'est pas faux, en même temps.

C'est finalement Rose qui m'ouvre la porte, en me souhaitant doucement une joyeuse année, même si cette dernière n'est pas encore arrivée.

Une fois dans le couloir, je prends la direction des dortoirs des trolls.
Il a certainement fermé la porte de sa chambre à clé, et là je n'ai pas trop la patience – ni l'envie de le réveiller – pour fouiller ses poches à la recherche de cette dernière. Autant rentrer chez moi.
Bon le seul problème c'est qu'une fois arrivé, je suis bien obligé de me rendre compte qu'il va me falloir – encore une fois – déshabiller John pour le mettre au lit. Néanmoins cette fois-ci, je prends soin de lui enfiler un de mes t-shirt et un pantalon de pyjama avant de moi-même mettre ma tenue de nuit et le rejoindre dans les draps, frigorifié.

Putain de chambre super mal isolée.
Heureusement que je me suis trouvé un radiateur d'appoint, finalement.
C'est donc le nez enfoncé dans la chevelure corbeau de John, un bras passé autour de sa taille et son souffle chaud caressant mon cou, que je m'endors, un dernier murmure sur les lèvres.

« Bonne année, John. »

...

Je suis le premier réveillé, le lendemain.
Quelque part, j'aime bien ça. Ça me permet de le regarder dormir encore un peu. Je détesterais avoir à l'admettre devant quiconque… mais j'aime bien le regarder endormi. C'est vraiment un beau spectacle. Son visage est complètement détendu, heureux – il doit faire des beaux rêves – il ne bouge pas, il ne fait pas de bruit…
Non, pardon. Parfois, il fait des bruits, des grognements ou des marmonnements la plupart du temps incompréhensibles.
Mais ça reste toujours carrément mignon.

Tellement mignon que je ne résiste pas à l'appel de venir doucement caresser ses cheveux d'une main, attardant çà et là mon pouce sur son visage pour caresser la courbe d'une joue, le tracé d'un menton…
Il se réveille une bonne quinzaine de minutes plus tard – mais j'ignore totalement si c'est dû à mes tripotages ou pas. Tout ce que je sais, c'est qu'à l'instant où ses yeux bleus encore noyés par le sommeil croisent les miens, je n'ai plus envie de me retrouver ailleurs sur cette Terre ou toutes celles qui existent. Plus jamais.

Il me fait un sourire doux, puis replonge le nez contre ma clavicule, se frottant un peu à mon cou, marmonnant un « bonjour… » qui a l'air, ma foi… ravi.
Je laisse finalement un soupir du même acabit franchir mes lèvres, tandis que je referme un de mes bras dans son dos, posant ma main sur l'arrière de sa tête pour la caresser délicatement.

« Bonjour toi-même. »

Il rit doucement – ça chatouille le cou –, mais se rapproche un peu plus, se collant complètement contre moi. Je sens un de ses bras se dégager de mon étreinte pour venir se passer autour de ma taille et me serrer à son tour contre lui. Bientôt, le second passe sous ma taille – bon, je suis un peu obligé de l'aider en me soulevant pour ensuite me caler de façon à ce que ça ne coupe pas la circulation de son sang, mais on s'en fiche – pour totalement m'encercler et m'attirer à lui.

Quand je sens que ses ongles gratouillent doucement mon dos, là, je décide que c'est bon, j'ai définitivement atterri au paradis.
Fermant les yeux pour mieux profiter de ce réveil si agréable, j'enfonce doucement mon nez dans la masse sombre de ses cheveux et laisse un doux ronronnement s'échapper de ma gorge.