Curiosity Killed the Karkat
Part 14
...
Karkat
Le petit discours de Terezi ne cesse de me tourner dans la tête tandis que le cours commence. Je sais pas si je dois être content ou désespéré de ce que j'ai entendu. Je m'attendais bien à ce que l'annonce de la couleur de mon sang provoque un tollé pas permis dans toute cette saloperie d'école, mais à ce point…
Et puis Snowman qui n'est pas là. Quelque part, je me demande si cela sert vraiment à quelque chose que je reste. Après tout, Snowman ici ou pas, qu'est-ce que ça change ? Y a-t-il vraiment un espoir que quelqu'un ici veuille de moi avec le sang que je me paie ?
Je capte du coin de l'œil un regard inquiet qui se veut rassurant de la part de mon abruti préféré.
Bon OK. À part lui.
Je pousse un soupir en passant la main dans mes cheveux, tentant de me concentrer malgré moi sur le cours d'anglais. Bon, c'est pas comme si c'était super grave si je n'écoute pas tout ; la prof est en train de réexpliquer à cette bande d'attardés ce que c'est que le futur conditionnel continu. Comme si c'était pas assez évident comme ça. Putain, vous pouvez pas lire des saloperies de bouquins non ?
Le fait est qu'entre le regard inquiet de John, les coups d'œil compatissants de mes amis et les diverses œillades quasi meurtrières des autres trolls… c'est un peu, comment dire… ardu. Je ne sais pas comment je vais faire pour supporter ça.
Je déteste voir ces saloperies de regards peser sur moi. Même ceux de mes amis. Je sais qu'ils ne pensent pas à mal, mais c'est chiant, vraiment. Je suis pas une putain de larve qui doit être surprotégée, merde, j'ai appris depuis bien longtemps à me débrouiller seul putain !
En fait je crois que le seul qui ne me donne pas envie de hurler de rage, c'est John.
Allez savoir pourquoi.
Je tourne encore un peu le regard, jusqu'à rencontrer celui de cet adorable débile.
Qui me sourit.
Pas un de ces énormes sourires crétins qui lui font le tour de la tête, non. Un petit sourire, discret, presque fugace.
Mais putain, rempli de tellement de cette tendresse qui le caractérise que merde, je sens mon cœur se serrer.
J'ai la réponse à ma question. Voilà pourquoi je n'ai pas encore décampé en quatrième vitesse.
Parce que je ne veux pas me barrer loin de lui.
Jamais.
...
Le cours, finalement, passe vite.
Enfin, aussi vite qu'un escargot asthmatique fait une longueur de piscine.
Lorsque la cloche qui sonne l'intercours résonne, la prof semble… aussi soulagée que moi. Je sais pas ce qu'ils lui ont dit à la salle des maîtres, mais putain ça a dû être sévère. Connaissant certains des profs, elle a dû en chier. Clairement.
Je range mes affaires le plus lentement possible pour être sûr que les autres trolls soient déjà partis quand je devrais sortir de la classe. Sans surprise, je vois Gamzee faire de même.
À ma surprise, en revanche… je vois également Terezi et Sollux l'imiter.
À mon encore plus grande surprise… je m'aperçois en me retournant que Dave et John n'ont pas décollé de leur pupitre – ou plutôt qu'ils sont assis dessus – affaires déjà rangées et sac sur l'épaule. Je lève un sourcil, interloqué, et John se contente de hausser les épaules, l'air de dire « laisse faire ! ».
C'est donc à six que nous ressortons de là, tout ce beau monde m'entourant plus ou moins discrètement, John à ma droite, Gamzee à ma gauche. Il y a un semblant de discussion qui s'installe – ou plus exactement, où John tente de causer, que Gamzee a toujours sa putain de gueule de drogué, que Sollux grommelle dans son coin, que Terezi ricane comme une tarée, et que Dave répond à tout ça avec son habituelle ironie.
Que du bonheur.
Surtout quand on sait vers quoi on s'avance.
Le cours de maths.
Avec le professeur Ampora.
Mon pire cauchemar. Enfin, pas à ce point. Mais je sais pas pourquoi… je sens que ça ne va pas le faire. Du tout.
On s'assied dans la même disposition qu'en anglais, avant que la cloche n'ait sonné, histoire d'éviter ces putains de regards meurtriers qui, s'ils pouvaient tuer, m'auraient déjà criblé de balles à l'heure qu'il est.
J'ai une désagréable sensation, au creux du ventre, lorsque la cloche sonne la fin de l'intercours. Comme si c'était plutôt mon glas qu'elle sonnait.
Et je sens que le cauchemar n'est pas loin de commencer au moment où le prof entre dans la salle, un air clairement furieux peint sur le visage.
Dirigé contre moi.
Il me faut beaucoup de contrôle pour ne pas déglutir bruyamment. Autant éviter de me faire remarquer. Ce prof est assez réputé dans le lycée pour m'inciter à la prudence. Depuis le début de l'année, j'ai pas eu de gros problèmes avec lui, mais j'ai souvent pu remarquer qu'il avait pas sa putain de langue dans sa poche, avec sa foutue clope toujours dans la bouche, même éteinte. Et qu'il avait tendance à s'acharner sur ceux qui l'énervaient… ou qu'il n'aimait juste pas.
Les humains ont pas mal souffert sous ses questions.
La première partie du cours – où il se contente de faire un rappel débile sur les dérivées et leurs applications – se passe plutôt bien. Je suis tendu comme un ressort, en attendant ce qu'il pourrait bien essayer de me faire tomber sur la gueule, mais ça se passe bien. Il ne semble pas vouloir s'intéresser à moi, finalement.
Viennent alors les exercices.
Et c'est là que ça se gâte.
« Bon, pour une fois on va s'amuser un peu et faire quelques exemples au tableau. Il me faut un volontaire… Vantas, vous ferez le premier. »
Il me faut encore une fois une saloperie de contrôle de fer pour ne pas sursauter à l'entente de mon nom, ni devenir livide. Je sens vaguement la main de Gamzee se poser dans mon dos pour un « pat pat » de bonne chance, tandis que je me lève et me dirige vers le prof, qui est en train d'inscrire une dérivée au tableau. Au moment où je m'arrête derrière lui, il se retourne, son calcul achevé, et me tend la craie avec un putain de regard qui semble me dire « Toi, t'es mort. ».
J'attrape la craie sans rien dire, un air aussi concentré que possible sur le visage pour ne rien laisser transpirer d'une quelconque émotion. Je crois que j'y arrive.
Je commence à être habitué de devoir expliquer à voir haute ce que je fais pour ce crétin de John – dont je sens le regard brûler sur ma nuque. J'attaque donc la dérivée en expliquant d'une voix aussi claire que possible ce que je suis en train de faire. Arrivant à la fin de mon calcul, je souligne la réponse deux fois pour bien la marquer, pose la craie sur le tableau, et me retourne pour regagner ma place, soulagé que la torture soit finie.
Je suis vite arrêté par une main posée sur mon épaule.
Un étau qui me broie l'articulation.
« Hep hep, pas si vite, qui vous a dit que vous pouviez aller vous asseoir ! Vous allez aussi faire le prochain. »
Je le vois effacer mon travail – j'entends quelques murmures, de ceux qui n'ont pas eu le temps de noter, j'imagine – puis noter une nouvelle dérivée.
Plus dure.
Lorsqu'il me tend à nouveau la craie, je suis bien obligé de l'attraper pour m'exécuter, en retenant un soupir de toutes mes forces.
Ce petit manège dure quatre fois.
La cinquième, lorsque le prof me retient pour noter une nouvelle équation, j'entends le bruit d'une chaise qu'on racle dans mon dos. Du coin de l'œil, je me rends compte que c'est Terezi, qui s'est relevée.
Elle apostrophe le prof sèchement.
« Mais vous êtes pas bien ! Vous aviez dit qu'il devait faire le premier calcul, et vous lui en faites faire six ?!
- Pyrope ! Un aller simple pour quatre heures de colle vous semble-t-il agréable ? »
La voix est sèche, dure, impitoyable.
Il le fera, sans aucun doute. Je la vois rouvrir la bouche, mais la coupe d'un regard furieux. Inutile qu'elle tente de me défendre, cela ne ferait qu'aggraver mon cas. Je m'en sortirai, j'ai qu'à supporter.
Elle se rassoit. Je sens bien qu'elle le fait à contrecœur, mais elle se rassoit.
Et le prof se retourne vers moi, sa craie toujours tendue dans ma direction, un rictus mauvais collé sur les lèvres.
Au bout du huitième calcul – et de presque 25 minutes de cours déjà, j'en suis certain – l'inévitable finit par se produire. Je fais une erreur.
C'est comme si j'appuyais avec force sur un bouton « apocalypse ».
Le prof ne se met pas en colère, non.
Rien de tout ça.
C'est encore pire, je crois.
Il se contente de me faire un sourire mauvais, une lueur de sadisme pur habitant ses pupilles. Je sens que je vais en chier. Sévère.
« Eh bien, Vantas, on n'est même pas capable de faire une toute petite dérivée ? Puisque vous semblez avoir besoin d'exercice, vous passerez me voir à la fin du cours. À votre place, exécution. »
Je repose la craie avec tant de force sur le tableau qu'elle manque de se casser en deux. Putain de bordel de merde. Toute petite dérivée, mon cul, elle faisait la longueur du tableau !
Je retourne à ma place, et passe le reste de la leçon à tenter de ne pas casser mon crayon en deux de rage. La seule chose qui parvient à m'empêcher de péter un plomb est le soin extrême que je mets à me concentrer sur l'image des yeux bleus de John.
Je sens que cette putain de semaine va être atroce.
Lorsque le cours se termine, je vois en tournant la tête que John fait mine de m'attendre. Je secoue la tête et lui indique la sortie du doigt pour lui faire comprendre de plutôt patienter là-bas. Autant que je l'affronte seul.
Je range donc mes affaires et me dirige vers le bureau du prof, qui se contente de me tendre un papier et de me lâcher sèchement :
« Tu fais tout ça. Je les veux jeudi matin dans mon casier. Un quelconque retard, et t'es collé. »
Pas besoin d'être un génie pour savoir ce qui se cache sous sa phrase.
Collé… ou pire.
Monde de merde.
Je prends la feuille et sors de la classe sans un mot, par peur de me mettre à lui hurler dessus, voire pire. Je croise l'océan trouble des yeux de John à peine la porte refermée. Je tente une esquisse de sourire pour le rassurer – lui et les autres, qui sont restés avec lui. Cela ne marche pas trop, mais je sais qu'il ne le montrera pas.
« C'est bon, calmez-vous. C'est juste des exercices en plus.
- Raaaaaaaahhhh, mais quelle limace dégénérée cet abruti de prof ! J't'en donnerai des larves bouffeuses de glue comme lui tiens !
- Ta gueule, Terezi. Il peut encore t'entendre. »
Elle me fait son pire sourire de requin et je comprends que ça ne semble pas trop la déranger. À mon avis elle apprécierait certainement beaucoup de pouvoir en découdre avec lui, vu comment elle ne peut pas piffrer l'injustice. Mais autant éviter. Ça ne pourrait qu'aggraver la situation.
Déjà qu'il faut que je me veille avec Gamzee, qui me semble parfois un peu trop calme…
Enfin bon.
Je retourne la tête vers John, qui se contente de me faire un de ses petits sourires, ceux du même genre qu'il me faisait avant que je ne voie mon lusus, quand je crevais de trouille. Un instant, j'en regrette que les autres soient restés avec lui pour m'attendre. J'aurai aimé le serrer dans mes bras à l'en étouffer. Ça m'aurait certainement fait du bien.
...
Le reste de la journée passe plus ou moins tranquillement. Les cours s'enchaînent, et selon si c'est un professeur humain ou un troll, les heures sont plus ou moins pénibles. Je m'efforce de ne pas hurler à tout bout de champ, mais ce n'est pas toujours facile.
Enfin, le pire sera quand même la cafète, ou sans l'aide inespérée de Gamzee – comment c'est possible de retenir quelqu'un de tomber juste en l'attrapant par le col, putain ?! – j'aurais fini par terre, le nez dans ma purée.
Et qu'après j'ai dû éviter une bonne trentaine de projectiles divers. Ils doivent trouver ça drôle. Enfin si ce n'est que ça pour l'instant ça me rassure. Au moins, ce n'est pas pire.
Même si ce n'est pas qu'ils s'attaquent à moi qui ne m'inspire pas beaucoup.
Plutôt…
Je sais que John m'a dit que c'était sa décision que de rester près de moi si j'avais des problèmes et que je n'y pouvais rien, mais… bon sang, si ces enculés osaient le blesser à cause de moi, je sais pas si j'oserais me le pardonner un jour.
Enfin.
Là je suis seul à mon bureau, lunettes sur le nez, en train de plancher sur ces putains d'exercices de math. Je n'ai que deux jours pour les rendre, et ce connard ne s'est pas foulé. En voyant une simple feuille, j'ai cru qu'il n'avait marqué que deux ou trois calculs. En réalité, il a marqué plus d'une trentaine de numéros sur la feuille. Des numéros renvoyant à des exercices dans notre livre de math, qui contiennent à chaque fois cinq ou six calculs chacun. Et il s'est bien assuré de sélectionner les plus durs.
Enculé.
Je suis rentré sans John, ce dernier avait encore un dernier cours en option – de la musique si je me souviens bien. De toute façon je ne pense pas qu'il pourrait m'aider, je risque bien de plancher seul la soirée complète dessus. Mais bon, j'ai déjà bien avancé les quelques épreuves qui pointeront leur nez d'ici la semaine prochaine donc je peux me permettre de me consacrer qu'à ça. Je vais juste devoir sacrifier toute ma soirée… voire une ou deux heures de sommeil.
Tant pis.
Il est 17 heures et des brouettes – et je n'ai avancé que de quatre exercices – quand un bruit sourd du côté de ma porte me fait violemment sursauter.
Je n'ai que le temps de tourner la tête pour apercevoir John entrant joyeusement dans ma chambre, une phrase aux lèvres, avant de se stopper au plein milieu de celle-ci, bouche ouverte.
« Karkat ! Je viens t'aider pour… »
…..
C'est quoi ce regard ?
Pourquoi il s'est figé comme ça ? Putain, il a buggé au milieu de ma chambre ou quoi ?
Je hausse un sourcil, intrigué, et croise les bras sur ma poitrine, attendant presque patiemment qu'il se décide enfin à réagir.
Ce geste le décide à le faire, ne lâchant, yeux exorbités, qu'une seule phrase.
Qui résonne dans ma tête comme une bombe.
« Karkat… Tu as des lunettes ?! »
…
Et merde.
Saloperie de chier de putain de bordel de merde de connerie de sa race de sa mère la catin ! Fait chier !
Je retire précipitamment l'objet du crime de mon visage, les pliant soigneusement pour les placer sur le bord du bureau, puis m'exclame en détournant les yeux.
« Bien sûr que non abruti, je les portais pour le fun ! »
...
Ouais. J'ai déjà trouvé mieux comme excuse.
Je sais. Vos gueules.
John me fixe un instant, éberlué, avant de faire la chose qu'il semble juger la plus intelligente en cet instant.
Exploser de rire.
Il lui faut bien deux ou trois minutes pour se remettre de cette crise de rire intense, deux minutes où j'ai plus ou moins envie de me terrer dans un trou. Voilà pourquoi je ne veux pas que les gens voient que j'ai des lunettes. Parce qu'après ils passent leur temps à se foutre de ma gueule 24 heures sur 24. Fais chier.
Lorsqu'il se calme enfin – plus ou moins grâce à mon regard noir, d'ailleurs, j'imagine – il pense enfin à refermer la porte de ma chambre, restée entrebâillée. Peine perdue, à peu près tout le dortoir a dû entendre sa crise de rire.
Une fois sa veste, ses chaussures et son sac posés près de l'entrée, il s'approche de moi, qui n'ai toujours pas décollé de ma chaise. Il ne s'arrête qu'à une dizaine de centimètres de mon visage et me fixe pensivement.
Je suis sur le point de lui hurler dessus – pardon, lui demander calmement – ce qu'il veut encore, quand je vois sa main se tendre vers mon bureau pour attraper mes lunettes.
Mais qu'est-ce qu'il… ?!
Je n'ai pas le temps de réagir qu'il les a déjà dépliées et approchées de mon visage jusqu'à les glisser délicatement sur mes oreilles.
Et puis, il reste là, ses mains posées sur mes joues, son regard pensif qui détaille à nouveau son visage, ses pupilles si proches des miennes que nos regards sont presque fondus l'un dans l'autre.
« Qu'est-ce que tu… » Je grogne.
Mais il me fait taire d'un immense sourire, sourire qui va jusqu'à faire pétiller ses yeux.
Bordel de cœur qui chavire tout seul, tu vas arrêter ouais ? On n'est pas sur le Titanic putain !
Je sens un de ses pouces caresser doucement ma joue lorsqu'il prend la parole.
« Elles te vont bien. T'es encore plus beau comme ça. »
J'aimerais répondre quelque chose d'intelligent.
J'aimerais.
Sauf que ce crétin de cœur, à l'entente de ces mots, se met à battre comme un fou, pompant tout le sang disponible et dérivant ainsi les voies qui en alimentent mon cerveau, qui se déconnecte sous le coup. C'est donc une bouille incompréhensible de mots du genre « fjoigjaeojfeaéfe éojfeiaoéjfeaoifw… » qui sort de ma bouche au lieu de l'invective désirée.
Il ne semble pas très touché par mon discours embryonnaire, et se relève, croisant les bras et penchant la tête pour réfléchir, avant de me sortir une de ses légendaires questions débiles.
« Mais… si tu as des lunettes… pourquoi je ne les ai jamais vues ?
- Parce que je ne les ai jamais portées devant toi, crétin. »
Eh, à question débile, réponse débile.
Oh.
« …Mais pourquoi ?
- Pas envie que tu te foutes de ma gueule. » Je marmonne en détournant les yeux.
Je vois du coin de l'œil ses sourcils se froncer, comme s'il était agacé par quelque chose. Je n'ai même pas le temps de comprendre ce qu'il se passe qu'il m'a attrapé par les épaules et m'a forcé à me relever. Quelques secondes de plus et je me retrouve plus ou moins allongé sur mon lit, John au-dessus de moi, son air toujours mi-vexé mi-fâché collé sur le visage. Il fronce encore un peu plus ses sourcils et me lance.
« J'y crois pas, t'es même pas foutu de me faire confiance ! Puisque c'est comme ça… Punition ! »
Qu'est-ce que ?
Je le sens glisser ses mains sous mon pull – putain mais… ! – et atteindre mes côtes, où il agite furieusement mes doigts sur ma peau.
Qu'est-ce que c'est que ce bordel.
Il ne garde son regard de sadique amusé que quelque trois secondes. Le temps de se rendre compte que je ne réagis pas le moins du monde.
Alors, aussi étonné qu'on puisse l'être pour une personne avec un si petit cerveau, il me lance, éberlué :
« Mais… t'es pas chatouilleux ?
- Visiblement non.
- Mais… Mais… c'est… c'est pas juste ! »
Je risque un rictus amusé, et glisse à mon tour mes mains sur ses côtes. Même à travers les vêtements, je vois ses yeux s'agrandir, jusqu'à ce qu'il se mette à se tordre de rire – littéralement. Il ne lui faut que quelques instants pour basculer sur le côté, dans mon lit, et que je le suive jusqu'à me positionner au-dessus de lui, assis sur son bassin, afin d'avoir une meilleure prise.
Je ne m'arrête que lorsqu'il implore la grâce. Reposant mes mains sur son ventre, c'est à mon tour de le questionner.
« Et pourquoi t'es là, en fait ?
- Bah, pour t'aider ! »
…
De quoi ?
« M'aider ?
- Bah oui, les exercices que le prof t'a donné en plus. »
Je hausse un sourcil, sceptique.
Il a la politesse de rougir sous mon regard inquisiteur.
« M'aider. Avec des maths. Toi.
- Euh… au moins pour te soutenir moralement ? »
Il avale sa salive un instant et tente un petit sourire maladroit qui me fait fondre. Visiblement je ne dois pas sembler satisfait par sa réponse, car il continue sur sa lancée :
« Tu n'avais pas l'air vraiment en forme, en sortant des cours. Alors je me suis dit que j'allais revenir pour pas te laisser tout seul, pour te soutenir, quoi… »
Je pousse un soupir.
Est-ce que je mérite quelqu'un comme lui ? Des fois je me dis que non.
Sans lui laisser le temps de rajouter quoi que ce soit, je me penche. Glissant doucement mes mains dans son dos, je le laisse se soulever un peu pour m'aider avant de m'allonger contre lui, la tête nichée contre son épaule. Il ne lui faut que quelques secondes pour refermer ses bras contre moi et me serrer doucement contre lui.
Je pousse un soupir – de contentement ou de résignation ? Mystère.
On reste comme ça pendant plusieurs minutes jusqu'à ce que la voix de John résonne, passant au-dessus de la douce mélodie de son cœur.
« Karkat ?
- Mmmmh ?
- Mets tes lunettes quand je suis là, d'accord ?
- …Pourquoi ? »
Je le sens lever vaguement la tête, et lève à mon tour les yeux jusqu'à croiser ses pupilles, débordantes de sentiments comme une putain de coupe de jouvence.
Il me sourit, et derrière ses dents, je ressens sa joie comme si elle éclairait le monde.
« Parce que t'es drôlement beau avec.
- …Idiot.
- Héhéhéhé ! »
John
J'ai jamais vraiment été enthousiasmé par l'idée d'assister à un cours quel qu'il soit, mais là je dois dire qu'à côté de la journée d'aujourd'hui, les cours d'avant en deviendraient presque agréables.
L'ambiance est horrible.
Entre les regards gênés des élèves humains, pas bien sûrs de savoir quoi penser ni comment réagir, les œillades haineuses des trolls de la classe (nos amis mis à part), leurs grimaces dégoûtées, et le comportement plus que dérangeant de notre professeur qui de toute évidence n'a pas du tout l'intention de faire quoi que ce soit pour améliorer la situation, probablement trop effrayé par nos professeurs trolls pour oser agir, je crois qu'on peut définitivement dire que notre salle de classe bat tous les records d'ondes négatives possibles.
Je ne peux pas m'empêcher de regarder Karkat, trop préoccupé pour suivre le cours. Je n'arrive pas à savoir comment il va, et ça m'angoisse. Je sais maintenant qu'il ne montre jamais quand il va mal, qu'il fait toujours le dur devant les autres. Il a beau avoir l'air de tenir le coup, comment savoir si ce n'est pas juste une façade ? Si jamais il allait trop mal, je sais pas ce que je serais capable de faire. Sûrement que je l'entraînerais avec moi hors de la classe, loin d'ici, de ce lycée, à un endroit où personne ne nous dérangerait.
En fait, si je n'avais pas conscience que ce serait stupide et surtout plein de conséquences, ça ferait longtemps que je l'aurais fait. C'est tellement frustrant d'être là, juste à côté, et de rien pouvoir faire !
C'est quand je pensais que la situation pouvait difficilement être pire que l'heure de maths est arrivée. D'accord, on n'est pas gâtés niveau profs cette année, mais avec Cronus Ampora, on a vraiment touché le gros lot je crois. Peu content de nous donner suffisamment de devoirs pour en faire pâlir n'importe quel mathématicien grec, il note toujours super sévèrement aux examens et n'hésite pas à rabaisser les élèves qui ne réussissent pas comme il le voudrait. Et bien sûr, avec les super résultats que je me ramasse, j'ai arrêté de compter les remarques qu'il m'adressait.
Même si ces dernières semaines, il s'est un peu calmé en voyant que ma moyenne remontait. Des fois je me demande si je remercie assez Karkat pour tout ce qu'il fait pour moi. Sûrement pas assez. J'peux même pas l'aider là, alors qu'il a le plus besoin de moi.
Je ne peux rien faire non plus quand le prof le fait venir au tableau pour résoudre un exercice que je n'ose même pas lire en entier tellement il me semble compliqué. Quelques sièges derrière moi, j'entends un élève ricaner et une boule se forme dans mon estomac. Je réalise que j'étais en train de me mordre la lèvre quand elle commence à me faire assez mal pour que je le remarque, et prie de toutes mes forces pour que Karkat ne fasse pas de fautes, inquiet comme si c'était moi, qui était interrogé au tableau avec tous les regards haineux des élèves derrière mon dos. J'en oublie même de recopier la réponse, mais de toute façon, le professeur a l'air trop focalisé sur Karkat pour se soucier de moi.
Quand enfin Karkat termine, je laisse échapper un petit soupir de soulagement.
Soupir que je ravale quand M. Ampora décide qu'il n'en a pas fait assez, et lui donne aussitôt un autre problème à résoudre, encore plus long que le précédent.
Puis un troisième.
Et un quatrième.
Quand, pour la cinquième fois, le prof efface sa réponse pour tracer de nouveaux chiffres au tableau, j'ai les mains tellement crispées sur ma table que mes ongles s'enfoncent dans le bois. C'est carrément du harcèlement, là ! J'ai envie de protester, mais Karkat ne dit rien, alors j'essaie de me retenir.
Terezi n'a pas autant de self-control que moi, et se met à hurler à la face du professeur, qui la rembarre aussitôt. Elle se rassoit, mais je la sens aussi furieuse que moi.
Toute la classe est silencieuse tandis que Karkat explique son raisonnement le plus calmement possible. En temps normal, ça ferait longtemps qu'il aurait pété un plomb. Y'a qu'à voir comment il avait hurlé en plein milieu du cours, quand le prof d'Histoire-Géo avait annoncé les binômes pour l'exposé, y'a quelques mois de ça. Je repense à ce qu'a dit Terezi, comme quoi si Karkat se comportait mal, les profs se serviraient de ça comme excuse pour le faire renvoyer. Quand il prend sur lui comme ça pour se retenir de hurler et obéir sans discuter, je peux pas me permettre de ruiner ses efforts en piquant une crise…
J'en ai bien envie, là, pourtant.
Je reste collé à Karkat tout le reste de la journée, mais une fois les cours terminés, je suis bien forcé de le laisser. Rappelez-moi pourquoi j'ai pris une option musique, déjà ? Bon, même si c'est plus ou moins le seul cours que j'aime bien. C'est juste bizarre de pas avoir Karkat à portée de vue en classe. J'suis trop habitué à l'avoir, à quelques sièges de moi. Ça me manque de pas pouvoir le regarder quand je me perds dans mes pensées pendant les cours.
J'arrive à me détendre un peu durant le cours, même si Karkat reste dans un coin de ma tête, l'inquiétude m'empêchant de me plonger complètement dans la musique que je tente de jouer au piano et me faisant multiplier les fausses notes.
Quand enfin le cours se termine, c'est presque en courant que je me dirige vers la chambre du troll, souriant un peu malgré moi, comme à chaque fois que je le retrouve.
Je suis grave, je crois. Bah, tant pis.
Ouvrant en grand la porte de sa chambre, je commence une phrase qui n'aura jamais de fin tandis que rapidement, mon sourire s'efface pour laisser place à de la stupéfaction pure et dure.
Karkat.
Karkat avec… des lunettes.
…
Je reste bloqué un petit moment devant cette image plus qu'inattendue. Et plus qu'appréciable, à vrai dire. Je ravale ma salive, sentant la chaleur me monter aux joues. Il… OK, j'aurais jamais cru dire ça un jour mais…
Putain, je remercie le mec qui a inventé les lunettes.
Je remercie même celui qui a inventé les problèmes de vue à ce niveau, parce que ouah, juste, OUAH. Comment c'est possible d'être aussi sexy, ça devrait pas être perm…
Je viens vraiment de penser ça ? D'accord, ça se confirme, je suis vraiment grave. Devant l'air impatient du troll qui n'a visiblement aucune idée de ce qui provoque mon air étonné, je rassemble mes pensées pour formuler quelques mots.
« Karkat… Tu as des lunettes ?! »
Là, je peux décrire exactement le moment où son visage passe de l'incompréhension à la surprise, puis à l'effroi. Il s'empresse de retirer la monture qu'il pose sur son bureau, le visage bien rouge derrière sa peau grise. Détournant le regard en vitesse, il se dépêche de sortir une excuse tellement ridicule que je mets une bonne dizaine de secondes à chercher à en comprendre le sens, avant de finalement me rendre compte qu'elle n'en a aucun.
Et d'exploser de rire.
J'essaie de me retenir, mais à chaque fois la phrase « je les porte pour le fun » me revient en tête, me plongeant dans une nouvelle crise de rire. C'est quand mon ventre commence à me faire sérieusement mal et que des larmes se mettent à perler au coin de mes yeux que je m'arrête, et ferme la porte que j'avais laissée ouverte sous le coup de la stupeur.
Déposant mes affaires au sol, je me déchausse et avance vers Karkat. J'ai pas eu le temps de bien le voir avec ses lunettes, aussi j'attrape ces dernières et les lui remet sur le visage, laissant mes mains sur ce dernier pour le relever un peu vers moi et mieux l'admirer.
Un sourire satisfait se dessine sur mes lèvres. Oui, ma première impression était la bonne. Il est vraiment super, super beau avec ses lunettes. Je pensais pas ça possible, mais il l'a fait. Je sens mon rythme cardiaque s'accélérer un peu, tandis que Karkat me fixe avec toujours autant de perplexité.
« Elles te vont bien, je lui dis timidement. T'es encore plus beau comme ça. »
J'ai presque envie de me remettre à rire devant la tronche qu'il se met à tirer à ma réplique, ainsi qu'au charabia incompréhensible qu'il se met à bafouiller, mais une question me taraude.
« Mais… si tu as des lunettes… pourquoi je ne les ai jamais vues ?
- Parce que je ne les ai jamais portées devant toi, crétin.
- …Mais pourquoi ?
- Pas envie que tu te foutes de ma gueule. »
Je sens mes sourcils se froncer sans même que j'aie à leur ordonner. Celui-là… ! Depuis tout ce temps il avait des lunettes et il les mettait pas pour pas que je me moque de lui ? Il devrait quand même savoir que je suis pas comme ça ! Bon d'accord, je viens légèrement d'exploser de rire y'a quelques secondes à peine, mais c'était pas pour me moquer ! Il mériterait que je le chatouille, tiens !
D'ailleurs je vais le faire. Le forçant à se relever, je le plaque sur son lit (sans aucune arrière-pensée bien sûr, même si la vision de son visage parfait avec des lunettes… Non, j'ai rien dit) et tente de le faire rire.
Sans succès.
« Mais… t'es pas chatouilleux ?
- Visiblement non.
- Mais… Mais… c'est… c'est pas juste ! »
J'ai à peine le temps de montrer mon désarroi que Karkat me lance un regard que je n'aime pas du tout. Non, me dites pas qu'il va…
Oh put—
PFFFFFF HAHAHAHA !
Une petite crise de rire et quelques confessions embarrassantes plus tard, je laisse Karkat à son bureau tandis que je m'installe sur son lit, cahier ouvert en main pour réviser la leçon d'ectobiologie à apprendre pour demain. J'ai pas vraiment le cœur à ça, mais Karkat a insisté pour que je fasse mes devoirs au lieu de l'aider. J'aurais bien voulu batailler, mais honnêtement, je crois que si c'est moi qui fait ses exercices, y'aura plus de ratés que de réponses justes.
On reste donc chacun de notre côté en silence pendant une bonne demi-heure, puis une de plus où je termine le reste de mes devoirs pour la semaine, relisant mes cours sans me plaindre pour ne pas déranger Karkat.
Finalement, je le vois qui s'étire longuement, visiblement claqué, et lui propose de s'arrêter là pour aujourd'hui et garder le reste pour demain après-midi, vu que nous n'aurons pas cours.
Le lendemain, c'est avec encore plus de réserve que la veille que nous entrons dans la salle de classe. Si on a pu éviter le petit déjeuner au réfectoire en puisant dans les réserves de barres de céréales de Karkat, je vois malheureusement pas comment on pourrait échapper à la matinée de cours qui s'annonce.
Sans surprise, même si nous sommes dans les premiers arrivés et que la salle est uniquement remplie d'élèves humains, tous les regards se dirigent vers nous à peine entrés – enfin, sur Karkat surtout. Moi, je reste quelques pas derrière, le laissant seul devant avec Gamzee, qui nous a « escortés » jusqu'à la salle ce matin encore. Ça m'énerve un peu de devoir prendre mes distances, mais je pense que ça vaut mieux pour l'instant. Les autres de la classent savent qu'on est tous amis, vu qu'on mange ensemble à midi et qu'on discute entre les cours, mais s'ils découvraient qu'on était un peu plus proches que ça Karkat et moi, j'ai peur que ça leur donne une raison de plus de s'acharner contre lui.
Les élèves déjà présents dans la salle nous jettent des regards hésitants, et il me faut une bonne poignée de secondes pour comprendre ce qui ne va pas, tandis que Karkat s'est figé face au tableau noir.
C'est en regardant ce dernier que je remarque qu'il n'est plus si noir que ça, justement. Étalés sur toute la longueur du tableau, écrits en lettres capitales à la craie rouge, les mots « va crever sale mutant » sont à la vue de tous.
Je ne prends même pas la peine de réfléchir aux conséquences cette fois tandis que j'attrape la brosse et efface les mots sans plus tarder, me mettant sur la pointe des pieds pour atteindre le haut du tableau. J'efface jusqu'à la moindre trace de rouge, sans me retourner pour ne pas avoir à croiser le regard des autres élèves, ces trouillards trop peureux pour agir, qui préfèrent faire comme si de rien n'était !
Sans me retourner pour pas non plus qu'on voit que j'ai les larmes aux yeux malgré moi, de colère et de frustration. Et ce fichu tableau trop long à effacer !
Je sursaute presque en sentant une présence à côté de moi, et découvre alors Jade, à quelques centimètres de moi, occupée à effacer l'autre moitié du tableau. Je lui lance un regard interrogatif, auquel elle me répond par un petit sourire qui veut tout dire. Je crois que j'ai jamais autant aimé ma sœur qu'aujourd'hui.
Lui rendant son sourire, je termine d'effacer ma moitié de tableau, un peu calmé.
Le premier cours se passe étonnamment bien. Mis à part quelques regards pas très agréables des trolls une fois tous les élèves entrés dans la salle et deux trois remarques peu discrètes, une fois le professeur arrivé, le calme n'a pas tardé à se faire. J'ai presque entretenu l'espoir que la tempête était passée.
Jusqu'à ce qu'à la troisième heure de cours, notre prof s'absente faire des photocopies, laissant les élèves dans la salle le temps qu'elle revienne.
Ça a commencé avec une boulette en papier envoyée sur Karkat, rien de bien grave. Assis deux rangées derrière, j'ai cherché des yeux le coupable, mais n'ai croisé que des regards gênés ou des sourires à dents pointues. Karkat, lui, n'a pas bronché. À la deuxième, j'ai voulu dire quelque chose, mais Rose à côté de moi m'a fait « non » de la tête, ses sourcils légèrement froncés montrant bien qu'elle était agacée autant que moi, mais son regard sévère me rappelant qu'agir ne ferait qu'apporter plus de problèmes à Karkat.
Et soudain, avant que j'aie eu le temps de voir clairement de quoi il s'agissait, un objet a filé droit vers les sièges devant nous, quittant mon champ de vision pour atterrir dans un bruit sourd juste contre l'arrière de la tête de Karkat. Je regarde le livre tomber lourdement au sol, trop choqué pour réagir.
Ce n'est pas le cas de Gamzee. Aussitôt, le troll, qui était assis à la table à côté de Karkat se relève, toisant toute la classe de sa taille démesurément grande. Le silence se fait, comme si chacun s'était arrêté de respirer un instant, mais immédiatement, la main de Karkat se referme sur la manche de son moirail, le tirant fermement vers le bas. Gamzee semble hésiter un instant, puis les muscles de son dos se détendent et je le vois se rasseoir sans un mot.
Karkat tapote doucement son dos quelques secondes, puis plus rien. Comme si rien ne venait de se passer. Je me tourne derrière, tentant de déchiffrer quelque chose sur les visages figés des trolls de la classe, mais notre professeur choisit ce moment pour revenir en classe, closant l'incident par la même occasion.
...
Je reste une petite partie de l'après-midi avec Karkat, qui s'est attelé à ses exercices de mathématiques sitôt rentré dans sa chambre après le repas. J'essaie de m'occuper comme je peux, observant chaque poster accroché aux murs jusqu'à en connaître tous les détails, mais après une heure et des poussières, le troll pousse un long soupire et se tourne vers moi, visiblement agacé.
« J'arrive pas à me concentrer avec toi à côté en train de traîner comme une larve ! Grogne-t-il. C'est bon, c'est que des exos, je peux m'en sortir tout seul, t'as pas besoin de rester à côté ! »
Je m'apprête à répondre mais me ravise. C'est vrai que là, je lui suis pas d'une très grande aide… Je dois le gêner plus qu'autre chose, en fait. Je lui souris timidement.
« D'accord, j'ai compris. Je vais aller embêter Dave. Tu m'envoies un message si jamais t'as fini avant qu'il fasse nuit, ou si t'as besoin de quoi que ce soit, ou…
- Putain, John, j'ai pas besoin d'être materné ! J'ai déjà assez d'un lusus et de Gamzee qui me laisse pas faire trois pas dehors sans me coller comme un chien de garde, merci ! »
Je roule des yeux et me lève, marchant doucement vers la porte avant d'être interrompu par une main agrippée à mon t-shirt. Je me retourne et croise le regard du troll, fixé sur moi.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Je demande, clignant des yeux.
- Tu… Merde. Tu me déranges pas tant que ça, hein ? Mais j'me sentirais mal de te forcer à rester là à t'emmerder à cause de moi. Je cause déjà assez de soucis à tout le monde. »
Je le fixe, un peu étonné, avant de lui sourire.
« Hé, arrête de dire ça. J'suis là parce que j'en ai envie, d'accord ? Puis c'est moi qui devrais me sentir mal de rien pouvoir faire pour t'aider. Je suis pas vraiment utile, alors j'veux au moins être là si t'as besoin de moi. »
Je rougis un peu en disant ça, m'apprête à partir, attendant juste que Karkat me lâche. Mais au lieu de ça, je le vois détourner le regard et se mordre un peu la lèvre avant de murmurer :
« T'es pas inutile. »
Les battements de mon cœur s'accélèrent, et encore une fois, je ne trouve rien de mieux à faire que sourire bêtement. C'est malin, je venais pour lui remonter le moral, et au final c'est lui qui remonte le mien. En le voyant me rendre mon sourire un peu timidement, j'essaie de retenir une forte envie de l'embrasser, avant de me souvenir que je n'ai aucune raison de ne pas le faire.
Parce qu'en fait… C'est comme si on sortait ensemble maintenant, non ? Les choses se sont faites tellement… naturellement que j'ai même pas pris le temps d'y réfléchir, ou de me demander ce qu'on était, ce que j'étais pour lui. Petit ami ? Moitiesprit ?
En fait vous savez quoi ? Ça n'a pas tellement d'importance.
J'approche doucement mon visage du sien, lentement, comme pour lui demander la permission – politesse inutile : l'instant d'après, je sens ses doigts se serrer sur ma nuque, et il se redresse un peu sur sa chaise pour arriver à ma hauteur. Ni une ni deux, je passe mes bras autour de lui, l'étreignant fort comme j'avais eu envie de le faire à chaque minute, en classe. Nos lèvres entrent en contact, et j'en oublierai presque, presque, à quel point les choses vont mal. Vont-elles vraiment si mal ? Tant qu'on est ensemble, ça peut pas être si mauvais, si ?
À un moment, trop impatient, je me coupe la langue à un de ses crocs, et étouffe un petit rire.
« J'vais finir par plus compter les coupures et les morsures, avec toi ! Je lance pour plaisanter.
- Tu veux que j't'en rajoute encore ? J'peux même te laisser d'autres sortes de marques, si tu veux. »
Je rougis devant son grand sourire avant de sourire à mon tour, le tapant gentiment sur l'épaule en riant.
« Non merci, ça ira !
- Ben alors te plains pas, et laisse-moi bosser !
- D'accord, d'accord. »
Je l'embrasse une dernière fois avant de finalement le laisser à ses maths, non sans une petite pointe de regret, mais le cœur plus léger après l'avoir vu sourire.
...
Mes devoirs finis et avec rien d'autre à faire de l'après-midi, je décide d'aller squatter dans la chambre de Dave pour passer le temps. Et aussi, parce que j'ai l'impression de délaisser mes amis en ce moment, alors qu'eux sont toujours là pour moi. Nous passons donc le reste de la journée à faire des jeux vidéo et à discuter de tout et de rien, n'importe quoi pour me changer les idées.
La nuit ne tarde pas à tomber – on est toujours en hiver, après tout, les journées sont courtes – mais je n'ai toujours pas eu de message de Karkat. Donc, soit il n'a pas fini, soit il a fini mais a préféré se reposer plutôt que de m'appeler. J'espère qu'il force pas trop quand même. Allongé à moitié sur le lit de Dave, une BD dans les mains tandis que mon meilleur ami est à son ordinateur, je baille longuement avant de lancer, plus pour lancer la conversation que par réelle curiosité :
« Au fait, il est jamais là, le mec avec qui tu partages la chambre ?
- J'en sais rien, j'suis pas sa mère.
- Est-ce que tu connais seulement son nom ?
- Bien sûr que je connais son nom, pour qui tu me prends.
- Ah ouais ? C'est quoi ?
- Mec, je suis blessé. Ton manque de confiance me blesse.
- Ouais, bien sûr. Comme si tu pouvais être blessé par quoi que ce soit. Avoue, en fait tu es un robot.
- John, tu es conscient que maintenant que tu as découvert mon secret, je vais être contraint de t'éliminer ? »
Je m'arrête pour rire un moment, posant la BD sur ma poitrine tandis que je regarde le plafond, laissant mes pensées dériver un peu.
« Hé, Dave ?
- Quoi ?
- Ils vont pas renvoyer Karkat, pas vrai ? »
Un petit moment de silence. Je fixe toujours le plafond.
« Bien sûr qu'ils vont pas le renvoyer. Même s'ils le renvoient, on les laissera pas faire.
- Tu vas te rebeller contre tout le lycée ? Je plaisante, un peu amer.
- Si c'est ce qu'il faut. »
Il dit ça d'un ton trop sérieux pour être une simple blague, et je me redresse pour le regarder, surpris. Il m'adresse un petit sourire.
« Hé, ce serait plus pareil ici sans Karkat à embêter.
- Haha, c'est vrai.
- Et puis j'ai pas envie de te voir déprimer. »
Je cligne des yeux et ouvre la bouche, mais Dave m'interrompt :
« Ah, merde, j'avais oublié que j'avais un truc à faire. Faut que je te laisse, si tu restes ici ferme la porte en partant, j'risque de revenir tard.
- Euh… OK. »
Je n'ai pas le temps de trouver quoi dire de plus, coupé dans mon élan, mais l'interpelle tout de même avant qu'il ne referme la porte derrière lui. Il lève un sourcil, et j'essaie de rassembler mes mots, mais n'y parvenant pas bien, je me contente d'un grand sourire.
« Merci, Dave. »
Il reste sans rien dire un moment, puis m'adresse un petit sourire et lève un pouce en ma direction, puis il quitte la chambre en silence.
Karkat
Finalement, on passera la fin de l'après-midi et la soirée à bosser, chacun de son côté – jusqu'à ce que j'en aie définitivement tellement marre de ces foutues maths qu'elles me sortaient par les trous de nez.
Et puis, faut dire que j'avais bien senti que John, derrière moi sur mon lit, avait fini de bosser depuis un moment, et c'est un peu stressant de me dire qu'il en glandait pas une alors que moi je travaillais, et que ça devait bien le faire chier…
Quand on se dirige vers la classe le lendemain, je sens que ça va être la Brévine (1). La vraie, la grande, la génialissimement sibérienne.
Et mon instinct, ce connard, semble ne jamais se tromper pour ces choses-là.
C'est effectivement la Brévine. Dans mes os, dans ma tête, dans mon sang.
« Va crever, sale mutant ! »
Ça fait mal.
Très, vraiment, super, horriblement mal.
C'est quelque chose, de croiser des regards hésitants ou haineux, d'entendre les murmures, les calomnies, de sentir les crocs, la rage, la haine.
C'est autre chose, de le voir écrites en lettres capitales, sur le tableau, de la couleur de mon sang – de ma honte.
J'ai envie de m'enfuir.
De me barrer, de hurler, de pleurer.
Quelque chose qui pourrait faire sortir, faire exploser ce nœud qui me comprime horriblement la poitrine. Mais la seule porte de sortie est bloquée par l'imposante carrure de mon moirail qui, je le sais, ne me laissera pas m'enfuir. Et pour le coup, même si je sais que c'est pour mon bien, je l'en haïrais presque.
J'en suis encore à souffrir en silence, à tenter de ravaler des larmes de la même couleur que mon sang, quand je vois un mouvement à côté de moi.
John est sorti de sa léthargie et s'est précipité vers le tableau, brosse en main, afin de rageusement effacer ce qui est écrit dessus. Il peine, il est trop petit, l'inscription trop grande, trop béante. C'est David contre Goliath.
Moi contre eux.
Ma respiration se stoppe lorsque je vois Jade s'approcher de son frère. Un instant je crois qu'elle veut l'arrêter.
Mon cœur rate un battement quand je comprends qu'en fait, elle a décidé de l'aider. Brosse en main, à eux deux, ils effacent le tableau bien plus vite, et quelques instants plus tard, c'est comme s'il n'y avait jamais eu d'inscription sur ce maudit tableau.
Je suis obligé de me mordre la langue pour ne pas sauter dans les bras de ces deux abrutis.
Je me suis trompé.
C'est pas David contre Goliath.
David était seul.
Moi pas. Je les ai, eux.
C'est Nous, contre eux.
...
Les deux premiers cours se passent bien. Mis à part quelques boulettes qui garnissent mon col roulé et qui exaspèrent mes nerfs comme autant de piqûres de moustiques dans une jungle amazonienne. Ça m'énerve, mais le souvenir de ce que John et sa sœur ont fait avant le premier cours m'aide à ne pas trop faire attention à ça.
Ça devient en revanche plus dur durant le troisième cours, quand la prof se barre au milieu du cours. Je me demande si elle doit vraiment faire ces photocopies, ou si c'est l'ambiance sinistre de la classe qui l'a poussée à fuir.
Une boule de papier, plus grosses que ces boulettes lancées auparavant.
Une deuxième.
J'en suis à vaguement vouloir pousser un soupir exaspéré quand quelque chose de nouveau – de plus dangereux – survient.
C'est lourd. Je l'entends tandis que ça vole à travers la classe, mais je ne parviens pas à identifier ce que c'est avant que le coin pointu d'une couverture ne me rentre dans le crâne. Sous l'impact, ma tête résonne comme un gong mal calibré dans mes oreilles, tandis que le livre dégringole le long de mon épaule jusqu'à tomber par terre dans un bruit mat.
Un silence de mort envahit la salle.
Troublé au bout de quatre millisecondes par le raclement de la chaise à côté de moi. Gamzee, poings serrés, vient de se relever et est à moitié retourné, dans l'optique évidente de briser quelques crânes.
Je devine à ses mouvements figés qu'il est en train de sonder du regard les trolls derrière nous pour savoir qui il démolira en premier. Je n'ai que le temps d'attraper sa manche avant qu'il ne fasse le premier pas. Le pas décisif.
Je tire cette dernière vers moi pour le forcer à se rassoir, ce qu'il fait, je le vois bien, de très mauvaise grâce.
Avec un soupir exaspéré, je glisse ma main dans son dos et le tapote doucement, le sentant se détendre à vue d'œil sous mes doigts.
« Shhh… » je souffle doucement.
Il me lance un regard en coin. Je vois bien qu'il est encore furieux, mais je sais qu'il restera calme.
C'est pas passé loin.
...
John me suit lorsqu'après le repas, je décampe pour aller dans ma chambre et finir ces saloperies d'exos de math qui m'ont bouffé toute ma soirée et vont certainement me ramasser une partie de l'après-midi. Enculé de prof !
Le problème, c'est que contrairement à moi, lui n'a plus de cours à réviser, de devoirs à faire ou quoi que ce soit… ce qui fait que du coup, il est là, assis à côté de moi, à tourner le regard sur mes différents posters ou les meubles de ma chambre, l'air hagard, la bouche grande ouverte, perdu dans un autre univers.
Ce qui… a le don de m'énerver.
Pas contre lui, plutôt contre moi, en fait. Ça me gonfle sévère de mettre autant de temps à faire de simples exercices, et de le voir du coup s'emmerder là à m'attendre.
Bordel de chier de conneries de merde.
J'essaye quand même de me concentrer sur ces foutus exos – il m'en reste la moitié – pour terminer plus vite et pouvoir faire autre chose, mais c'est peine perdue, mon esprit se tourne vers lui toutes les deux minutes et c'est impossible pour moi de me concentrer.
Je finis par exploser au bout d'une dizaine de minutes.
« J'arrive pas à me concentrer avec toi à côté en train de traîner comme une larve ! C'est bon, c'est que des exos, je peux m'en sortir tout seul, t'as pas besoin de rester à côté ! »
Il a l'air tenté de répliquer quelque chose – se rebiffer sur le fait qu'il peut être utile ? – mais finit par fermer la bouche et la tordre en un petit sourire timide.
« D'accord, j'ai compris. Je vais aller embêter Dave. Tu m'envoies un message si jamais t'as fini avant qu'il fasse nuit, ou si t'as besoin de quoi que ce soit, ou…
- Putain, John, j'ai pas besoin d'être materné ! J'ai déjà assez d'un lusus et de Gamzee qui me laisse pas faire trois pas dehors sans me coller comme un chien de garde, merci ! »
Merde. On avait dit « pas crier sur son moitiesprit » !
Putain chuis vraiment une plaie quand je m'y mets en fait… chier, j'espère que je l'ai pas blessé. Ou vexé, ou… en fait ça me fait flipper ma race d'avoir fait quoi que ce soit.
Ma poitrine se serre violemment tandis qu'il se lève et se détourne vers la porte. Mon bras désobéit violemment à mon cerveau – quoi que celui-ci a l'air figé par la terreur, en fait – pour venir attraper le t-shirt de John.
Non, t'en vas pas.
Je le vois se retourner, interloqué, et fixer ses pupilles d'océan au fond des miennes. Je déglutis tandis qu'il cligne des yeux, visiblement étonné.
« Qu'est-ce qu'il y a ?
- Tu… Merde. Tu me déranges pas tant que ça, hein ? Mais j'me sentirais mal de te forcer à rester là à t'emmerder à cause de moi. Je cause déjà assez de soucis à tout le monde. »
Putain.
J'arrive vraiment pas à m'exprimer moi ces derniers temps, ça doit être tout ce bordel qui fait ça. Mais je… je voulais pas qu'il parte comme ça. Pas persuadé qu'il n'était qu'un poids mort, un boulet qui m'emmerderait.
Pas quand justement, il est tout au contraire la seule chose qui me permet de tenir et de ne pas péter un plomb face à tout ce que ces connards font autour de moi.
Pas quand il est la seule raison qui m'empêche de me barrer loin, très loin d'ici.
Un sourire envahit son visage, réchauffant ses yeux autant que ma poitrine.
« Hé, arrête de dire ça. J'suis là parce que j'en ai envie, d'accord ? Puis c'est moi qui devrais me sentir mal de rien pouvoir faire pour t'aider. Je suis pas vraiment utile, alors j'veux au moins être là si t'as besoin de moi. »
…
Crétin.
Idiot, débile, crétin, abruti et tout ce que tu veux pendant que tu y es.
Je détourne le regard tandis que je laisse s'échapper trois mots de ma bouche.
« T'es pas inutile. »
T'es même loin de l'être, putain.
T'es la seule personne qui me permet de tenir le coup, avec tes sourires débiles et tes grands yeux pleins de tendresse. D'où tu serais inutile ? C'est moi le plus inutile des deux…
Je le vois sourire, hésiter, s'approcher, quelque chose briller dans ses yeux.
Mon corps comprend plus vite que mon esprit ce qu'il tente de faire, et j'ai à peine compris ce qui se passe que je suis déjà plus ou moins debout, serré dans ses bras, ma main sur sa nuque et ses lèvres contre les miennes.
Un soupir de contentement s'échappe de ma bouche quand je sens la douceur de ses lèvres caresser les miennes, m'offrir un bout du paradis. Les yeux fermés, j'y goûte avec plaisir, laissant mes crocs jouer avec, les attraper avec douceur pour les suçoter lentement.
Le baiser dure, dure, dure toujours plus longtemps tandis qu'il ressert ses bras autour de moi comme pour me convaincre d'y rester pour l'éternité – même s'il prêche à un converti depuis bien longtemps. Il ne s'interrompt que lorsque je le sens presser un peu trop fort sur un de mes crocs et se reculer, la langue en sang – dont je sens encore le goût.
« J'vais finir par plus compter les coupures et les morsures, avec toi !
- Tu veux que j't'en rajoute encore ? J'peux même te laisser d'autres sortes de marques, si tu veux. »
Un petit sourire carnassier agrémente ma mine réjouie, qui le fait doucement rougir quand il comprend à quoi je fais allusion. C'est vrai que là, ça ne me dérangerai pas de m'attaquer un peu à cet endroit-là. Étant donné qu'il a l'air de particulièrement apprécier quand je m'intéresse à son cou…
Mais à ma déception, il refuse. Pas drôle.
« Non merci, ça ira !
- Ben alors te plains pas, et laisse-moi bosser !
- D'accord, d'accord. »
Il repart, visiblement plus heureux. Ça me fait du bien. J'aurais aimé quelque part qu'il reste, qu'il ne parte pas, et pouvoir partager encore sa compagnie que j'aime tant, mais je dois me faire une raison, il faut que je travaille pour finir ça pour le lendemain matin, et lui aurait bien besoin de voir d'autres gens avec un caractère moins chiant que le mien…
...
Lorsque j'ai enfin fini les maths, il n'est pas loin de dix-huit heures. Pas loin de l'heure du repas et donc d'un peu de repos me direz-vous. Sauf qu'il me reste encore ces foutus devoir pour demain, les révisions pour la semaine prochaine et les cours à remettre au propre.
Autant dire que je suis loin d'avoir fini.
Au final je sauterai même le repas pour pouvoir finir plus vite – sinon j'aurais certainement terminé à passées deux heures du matin, j'en suis certain. Il est à peu près 23h quand finalement je termine, yeux explosés et tête en vrac.
Je mange une ou deux barres de céréales pour caler mon ventre qui décidément n'est pas content de la tournure que prennent les choses, mets mon pyjama et m'écroule sur mon lit.
Il n'est pas si tard, je suis quasiment certain que John est encore réveillé, mais… je préfère éviter de le déranger. Il doit certainement être en train de se détendre un peu, autant éviter qu'il se coltine son moitiesprit complètement parano, cinglé et détraqué, ça sera mieux pour lui.
Enterrant mon nez dans mon oreiller, je ferme les yeux et tente de me détendre pour parvenir à dormir.
…
…
Peine perdue.
J'y arrive pas. Fait chier.
Rien à faire, j'ai beau me retourner dans tous les sens, compter des milliers de moutons, m'inventer des scénarios – ça, en fait, ça aurait surtout tendance à me faire stresser – ou bien penser à John, je ne parviens pas à m'endormir.
C'est surtout l'image de ce dernier je crois qui m'empêche un peu de dormir. Pas vraiment lui, plutôt… le non-lui.
OK, il est tard, je réfléchis bizarrement, vos gueules, d'accord ?
C'est juste que… ça fait trois ou quatre nuits qu'on dort ensemble, soit dans sa chambre soit dans la mienne – quoi que, surtout dans la mienne, je crois… - et je me suis habitué à sa présence. Habitué à sa chaleur, à pouvoir serrer son corps contre moi, glisser ma tête dans son cou, respirer son odeur…
…
Putaaaaaain ! Mais fait chier quoi, y a pas moyen.
Surtout maintenant que j'y pense.
Je sens que je vais faire nuit blanche, si je…
…
Me relevant sur un coude, je jette un coup d'œil morne à mon réveil.
Woah, presque deux heures du matin, déjà. Dis-donc ça passe le temps, quand on s'emmerde. Là, c'est sûr, il doit dormir. Je vais quand même pas l'appeler. Et puis pour lui dire quoi ? « Eh, j'arrive pas à dormir, tu peux venir faire le doudou s'il te plait ? »
Non mais sérieux quoi.
Et pourtant… pourtant y a rien à faire, je sais que j'arriverai pas à dormir. C'est con, mais sans sa chaleur, sans sa présence près de moi, j'arrive pas à fermer l'œil, le silence et le froid de la nuit m'angoissent.
Bon.
Merde pour le monde, merde pour les règles, merde pour les conséquences.
Passant une main dans mes cheveux en bataille, je me relève de mon lit, enfile le premier t-shirt qui me passe sous la main – il fait froid dans ces saloperies de couloirs – et sors en refermant soigneusement la porte derrière moi.
Heureusement, à cette heure de la nuit, il n'y a plus de surveillant, c'est donc sereinement mais en vitesse que je rejoins la chambre de John. Arrivé à cette dernière, j'entre en faisant le moins de bruit possible, et repérant la forme allongée dans le lit près de l'entrée, je m'en approche.
Une fois mon t-shirt sur le sol, j'attrape un bout de la couverture pour la soulever, et me glisse le plus doucement possible aux côtés de mon moitiesprit, qui remue dans son sommeil en sentant mon corps se coller au sien.
Il ne lui faut qu'une ou deux minutes pour vaguement grogner quelque chose et se retourner vers moi, me jetant par là même un regard un peu interrogatif.
Je tente de bafouiller quelque chose, mais sans grande réussite.
« Je… uhm, non mais en fait, tu vois… on… enfin tu… mais je…
- Mmmh. »
Il ne répond rien de plus que ce vague grognement, se contentant juste de s'avancer encore un peu pour se coller totalement contre mon torse, nichant sa tête contre mon cou, ses longues mèches noires chatouillant un peu mon menton.
Un soupir heureux plus tard, et il est déjà en train de se rendormir.
Je ne peux m'empêcher de rire doucement avant de le serrer contre moi, une main dans son dos, le nez contre ses cheveux.
Et c'est entouré de sa chaleur rassurante que je rejoins finalement le pays des rêves.
...
Le lendemain, le réveil est un peu ardu. J'ai de moins en moins envie de me lever le matin, surtout quand je me réveille dans les bras de John. J'hésite vaguement à lui proposer d'emménager dans un de nos deux lits, mais quelque chose me dit que c'est pas la meilleure idée du monde.
C'est donc avec regret que je me lève, vite imité, et que je réenfile mon t-shirt. Si on doit me choper dans les couloirs en train de déambuler, autant que ce ne soit pas torse nu, je sens que sinon je risque d'avoir des emmerdes. On échange quelques paroles vaguement peu inspirées par le sommeil qui habite encore nos cerveaux, jusqu'à se mettre d'accord – ou plutôt jusqu'à ce qu'il me convainque – sur le fait qu'il serait temps de remettre les pieds dans la cafète, surtout vu que je n'ai pas vraiment mangé hier soir.
Je m'apprête donc à retourner dans ma chambre quand, pris d'un élan soudain, la main encore sur la poignée de la porte de John, je me retourne vers ce dernier.
Qui est d'ailleurs retourné, en train d'enlever son haut de pyjama pour s'habiller. Me mordant une lèvre, je fais demi-tour et le rejoint. Il n'a pas le temps de comprendre ce qu'il se passe que mes deux bras se sont déjà enroulés autour de sa taille pour venir se poser sur son torse, mon nez fourrageant dans sa nuque.
« Karkat… ?
- Hmmm…
- Tu… euh tu fais quoi, en fait ? »
Je grommelle, perdu quelque part entre le son merveilleux de sa voix et l'odeur délicieuse de sa peau.
« Pas envie de partir. »
Son rire réchauffe doucement mon ventre, tandis que je le sens se retourner pour me rendre mon étreinte avec tendresse.
Il dépose un baiser furtif dans mon cou avant de reculer sa tête pour souder ses pupilles aux miennes et m'offrir un sourire toujours aussi adorablement débile.
« Allez, on se retrouve dans quelques minutes, tu le sais bien. Et puis, je croyais que tu ne voulais pas être materné comme une larve ? »
Je grogne, glissant une main sur sa nuque pour le pousser à reposer la tête contre mon épaule, tandis que j'appuie la mienne contre.
« John ?
- Quoi ?
- La ferme.
- Héhéhéhé. »
Après quelques instants, je trouve quand même la force de le lâcher, et après un dernier baiser rapide sur son front, je détourne mes pas et mon regard pour sortir de la chambre, traversant les couloirs en vitesse afin de ne pas me faire repérer.
Arrivé à ma porte, je croise le regard mi-drogué, mi-surpris de Gamzee, toujours assis devant cette dernière. Qui au bout de quelques instants, me sort son meilleur putain de sourire, celui qui veut dire « J'sais ou t'étais, broooo… ».
Roulant des yeux, je lui fais signe d'entrer dans ma chambre, mal à l'aise à l'idée de le laisser poireauter dans le couloir.
Il ne nous faut que quelques minutes pour que je m'habille, prépare mon sac ainsi que les feuilles d'exercices à rendre à ce taré de prof de maths. Après ça, assis sur le lit, on échange quelques mots – principalement à propos de l'incident de hier – jusqu'à ce que quelques coups timides frappés à la porte nous indiquent qu'il est temps d'y aller. On se dirige donc vers la cafète, où étrangement, tout est plutôt calme. Faut croire que les cerveaux endormis aiment pas trop faire chier le monde.
Après ça, on fait un détour rapide par la salle des profs, où je suis obligé d'affronter le regard dégoûté d'un prof troll que je connais pas – il enseigne le sport aux terminales je crois… mais impossible de me rappeler son nom – tandis que je lui demande poliment de déposer les exercices que j'ai dans la main, dans le casier du professeur-à-qui-j'aimerais-bien-crever-les-yeux.
Une fois arrivés en classe, on reste encore un peu ensemble – la cloche ne sonnera que dans 10 minutes – vite rejoins par Sollux, Terezi et les amis de John. Ce petit moment passé entre nous me permet de me détendre un peu, mais en voyant notre prof arriver, et les autres trolls, toujours chargés d'intenses ondes de haine, s'asseoir à leurs places, je recommence à stresser malgré moi.
Ces foutus cours de civisme sont chiants à en crever, mais j'avais espéré que j'y aurais un peu la paix.
Peine perdue.
Si niveau prof je suis plutôt tranquille, vu qu'elle ne décolle pas ses yeux du cours qu'elle dicte à voix haute pour ne pas voir le bordel qu'est devenu la classe, en revanche, les autres, c'est quelque chose. Heureusement que j'ai pu discuter un peu avec Gamzee de ce qui s'était passé hier, parce que sinon je crois qu'il n'aurait pas pu se retenir face aux dizaines de boulettes, deux stylos, quatre gommes et autres joyeusetés du genre que je me suis pris en pleine tronche.
Alléluia.
Sans compter que le regard inquiet de John, de l'autre côté de la classe, n'aide pas vraiment. Je sens à quel point il est frustré et aimerait faire quelque chose, mais… quoi ? On ne peut pas faire grand-chose, à part subir, pour l'instant.
Espérons juste qu'on tiendra suffisamment longtemps.
Les deux cours de civisme terminés – soulagement, quelle joie de te revoir ! – nous gagnons tous ensemble la classe d'Histoire, notre dernier cours du matin.
Et là, John me surprend.
Mais genre, vraiment.
J'avais capté à la fin du cours de civisme humain l'éclat déterminé qui brillait dans son regard, mais je n'avais pas su à quoi l'attribuer.
Je ne comprends que lorsqu'on arrive en classe, et qu'il attrape le bras de Sollux. Ce dernier parait surpris, même derrière ses lunettes bicolores.
« Tu permets ? »
Un petit coup de tête en direction de la table où habituellement mon ami informaticien et moi-même sommes assis, et c'est à mon tour d'être interloqué.
Très interloqué.
Mais ça n'a pas l'air de les déranger, ni l'un ni l'autre, car Sollux se contente de hocher la tête et d'aller s'asseoir à côté de Jade, tandis que John prend place à côté de mon siège, encore vide.
Et me sort son plus beau sourire, visiblement satisfait de lui-même.
Décidément, il n'a pas fini de me surprendre.
Je finis par m'asseoir à côté de lui et sortir mes affaires, savourant en silence sa présence silencieuse à côté de moi, son odeur qui flotte, son épaule qui, vu qu'il est assis un peu plus près que normalement, frotte parfois contre la mienne.
Je suis encore perdu dans une petite bulle quand notre prof – et les autres trolls – entrent dans la classe. Chose qui suscite quelques interrogations de ma part, le prof ne semble pas avoir changé d'une quelconque attitude envers moi. Pas un regard, pas une œillade meurtrière, rien.
Bon, de toute façon, vous me direz, celui-là il est toujours assez antipathique avec tout le monde donc bon…
Une fois tout le monde installé, le prof sort des liasses de papier de sa sacoche, les lâchant avec un « BAM » sonore sur son bureau. Le silence se fait dans la classe tandis qu'il annonce d'une voix forte :
« Bon ! J'ai corrigé vos exposés. »
...
...
(1) Brévine : endroit le plus froid de la Suisse, que l'on nomme pour rire « la Sibérie de la Suisse ».
Note de Aku : Désolée de l'attente, merci à tous ceux qui nous soutiennent !
Note de Plume : Contente de vous revoir ! \o/
