Curiosity Killed the Karkat
Part 15
...
John
Il me faut un petit moment pour que les mots parviennent jusqu'à mon cerveau, et en voyant la tête que tirent tous les autres élèves de la classe, je vois que je ne suis pas le seul.
Les notes.
Les notes d'exposés.
Avec tout ce qui s'est passé dernièrement, l'accident du lusus de Karkat, puis la découverte de la couleur de son sang, j'avoue que ça m'était complètement sorti de l'esprit. Mais maintenant que je vois la pile de feuilles sur le bureau, je sens tous mes muscles se serrer dans l'anticipation de ce qu'il va annoncer.
Surtout qu'il avait bien précisé que la note serait capitale pour notre passage en classe supérieure. Et que je sais pas du tout, mais vraiment pas du tout à quoi va ressembler notre note. On a bossé dur, et honnêtement je vois pas ce que j'aurais pu mieux faire, mais… Et si on avait fait un gros hors sujet ? Ou si on avait mal fait quelque chose ?
Non, non, faut pas que je panique. C'est Karkat qui s'est occupé du plan en grande partie, c'est juste pas possible qu'on se rate. En tout cas, la partie faite par Karkat est bonne. J'espère juste qu'on n'aura pas une mauvaise note à cause de moi. Mais si j'avais trop mal fait quelque chose, Karkat me l'aurait dit, non ?
Je parcours la classe des yeux pendant que le prof est occupé à trier ses papiers. Derrière nous, Jade est aussi tendue qu'un piquet, ses deux mains, aux doigts colorés par tous les élastiques qu'elle y accroche, serrées sur son bureau. Terezi n'a pas l'air si stressée, mais on voit quand même qu'elle tend l'oreille attentivement. Sollux ne laisse rien paraître – je sais même plus avec qui il est lui, en fait – tout comme Dave, plus occupé à dessiner sur sa table qu'à écouter le prof. Quand je me tourne vers Rose, je remarque qu'elle était en train de me regarder, visiblement plus inquiète pour ma note que pour la sienne – je sais pas bien si je dois la remercier pour sa sollicitude, ou me vexer pour son manque de confiance, par contre.
« Avant d'entendre une quelconque contestation, commence le professeur, je tiens à vous signaler que j'ai déjà fait valider ces notes. Alors si vous avez des réclamations à faire sur la vôtre, vous savez vers qui vous tourner. Pas vers moi. »
J'en vois plusieurs se jeter des regards qui veulent tout dire, mais personne n'ose prendre la parole, aussi c'est sous le silence total et une ambiance plus lourde que jamais que le professeur se lève de son bureau, pile de copies en main, avant de s'adosser à ce dernier, visiblement peu enclin à les distribuer lui-même. Il lève le premier dossier, et après une attente insoutenable, lis enfin les premiers noms. Je n'en reconnais qu'un des deux, celui d'Aradia, la copine – moitiesprit, peu importe – de Sollux.
Cette dernière se lève, avançant d'un pas assuré jusqu'au professeur, suivie par la fille humaine avec qui elle avait fait l'exposé. Le prof lui tend le dossier, et sans aucune réserve, annonce sa note devant le reste de la classe :
« Un peu maladroit, mais plutôt correct dans l'ensemble. Quinze. »
Aradia attrape le dossier et se retourne aussitôt vers la classe, ou plutôt, je devine, vers Sollux, à qui elle présente un large sourire. Je me retourne discrètement pour avoir un petit aperçu du visage sincèrement heureux de ce dernier – c'est rare de le voir sourire sans que ce soit pour se moquer de quelqu'un, tiens.
D'autres noms sont appelés, chacun d'eux suivi par un silence de mort jusqu'à l'annonce de la note. Je me fige lorsque le nom de Jade est appelé, et pousse un soupir de soulagement en entendant son résultat : treize sur vingt. Rose et Kanaya, sans surprise, s'en tirent avec un score parfait. Quant à Dave et Gamzee, ils s'en sortent avec un quinze, et un avertissement, parce que « non, la possible relation caligineuse entre votre directrice et monsieur Slick n'est pas un sujet approprié pour une troisième partie, et n'est en rien pertinente par rapport au thème de votre exposé ».
Certains, malheureusement, n'ont pas autant de chance. Si une grande majorité d'élèves a pu repartir avec le sourire, la première mauvaise note ne tarde pas à être révélée. Certains groupes récoltant des huit ou neuf sur vingt repartent vers leur place avec un air dépité, mais à plusieurs reprises, des élèves peu enclins à accepter leur note sans broncher se mettent à faire un scandale en pleine salle, remis à chaque fois à leur place par le prof.
Et soudain, j'entends mon nom, suivi de celui de Karkat. Les quelques élèves qui, une fois leur note obtenue, s'étaient mis à discuter plus ou moins joyeusement entre eux, se taisent aussitôt. Je me mords la lèvre, appréciant moyennement que mon petit ami soit devenu le centre d'attention principal. Puis je me lève, les épaules tendues par le stress, et jette un coup d'œil inquiet à Karkat à côté de moi, qui se contente de froncer les sourcils.
Et là je réalise… Et si le prof avait volontairement baissé notre note ? Si c'était pour ça qu'il avait décidé de rendre les exposés cette semaine ? Pour avoir un argument de plus pour faire renvoyer Karkat ? Après tout, notre prof est un troll. Lui aussi doit vouloir que Karkat parte.
J'avance jusqu'à son bureau sous un silence de mort, remarquant à peine la tête de Terezi qui ressemble à un prédateur prêt à bondir sur sa proie à la moindre occasion, probablement plus que disposée à faire un scandale si jamais notre note était trop basse. Je ne pense pas que ça changerait grand-chose, malheureusement.
Nous nous plantons devant son bureau, et le professeur nous sonde rapidement de son regard éternellement blasé.
« Egbert et Vantas, répète-t-il. »
Je déglutis bruyamment, attendant la sentence. J'en suis presque à fermer les yeux, ne tenant plus face à toute cette pression, quand le prof annonce enfin :
« Dix-huit. Bon travail. »
…
…
…
Quoi ?
Je regarde la copie que le professeur m'a tendue, fixant avec de grands yeux les deux chiffres écrits au bic rouge, essayant d'y croire. Jusqu'à réaliser que c'est réel.
Je me tourne vers Karkat, qui semble aussi surpris voire plus encore que moi. Et parce que je ne trouve rien à dire (et qu'on est un peu devant le prof et le reste de la classe), je me contente de sourire de toutes mes dents. Il me répond avec un petit sourire aussi, et si on n'était pas en classe, je l'aurais bien pris dans mes bras rien que pour ça.
Sans un mot, nous retournons à nos places, ignorant superbement les quelques regards noirs qui nous foudroient rageusement. Notre joie dure un petit moment, le temps que le professeur lise les dernières paires de noms, que j'oublie d'écouter, encore un peu sous le choc.
Puis, après un petit silence, le professeur se racle la gorge avant de prendre la parole d'une voix sèche.
« Il me semblait avoir été plutôt clair lorsque je vous ai annoncé les consignes de cet explosé. Mais peut-être que c'était seulement moi qui me faisait des idées. »
Il scrute la classe des yeux, parcourant chaque rangée du regard avant de s'arrêter sur une table.
« Monsieur Nitram, trouvez-vous que je n'aie pas été assez clair ?
- Euh… Je…
- Vous voyez, même notre ami Nitram pense que mes explications étaient claires. Il me semblait aussi avoir bien précisé que les consignes de cet exposé m'avaient été transmises par votre directrice, et qu'aucune réclamation quant à celles-ci ne pouvait être faite. »
Encore une fois, il marque une petite pause. J'essaie de comprendre où il veut en venir, confus. Il soupire, visiblement agacé – blasé ? – et peu entrain à poursuivre son discours.
« Et pourtant, reprend-il, l'un d'entre vous a trouvé malin de ne pas tenir compte de ces consignes, en dépit de mes avertissements. Je ne sais pas à quoi vous vous attendiez en rendant un travail qui très visiblement n'a été effectué que par votre seule personne, monsieur Ampora, mais l'irrespect des consignes me force à vous mettre un zéro. »
Il tend le dernier dossier devant lui, et un raclement de chaise contre le sol provenant du dernier rang me fait tourner la tête pour apercevoir Eridan Ampora marcher vers le professeur, son regard le plus noir qu'il m'ait jamais été donné de voir dans les yeux de quelqu'un.
Je ne sais pratiquement rien d'Eridan ; je ne lui ai jamais parlé. À ce qu'on m'a dit, il déteste les humains. Je ne sais pas bien ce qu'il fait dans ce lycée, mais je doute que ce soit par choix. À cause de son nom de famille, j'ai d'abord cru qu'il avait un lien de parenté avec notre professeur de maths, mais j'ai appris par la suite qu'il était fréquent pour les trolls appartenant à la royauté de partager le même nom de famille – une histoire de clans de noblesse, ou je ne sais quoi. De toute façon, les trolls ne vivent pas en familles comme nous, donc je ne vois pas comment ils auraient pu être liés.
Quoi qu'il en soit, le troll aquatique marche d'un pas ferme vers le professeur, la tête haute, l'air arrogant, mais la mâchoire serrée, les mains crispées. Il attrape le dossier tendu par le prof d'un geste sec et retourne à sa place sans un mot, et dans le silence le plus complet.
Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai le sentiment qu'on va en réentendre parler. Mais pour l'instant, j'ai beaucoup d'autres choses à penser. Je n'écoute pas vraiment ce que dit le prof ensuite – je crois qu'il explique au garçon humain qui était avec Eridan comment il pourra rattraper la note qu'il n'a pas pu avoir – et passe la matinée sur un petit nuage, m'échappant quelques heures de la dure réalité.
...
Visiblement, notre note à l'exposé aura fait pas mal de bruit, que ce soit du côté des élèves ou des professeurs. À la pause de midi, j'aperçois plusieurs groupes de trolls qui nous fixent et racontent je ne sais quoi dans notre dos, mais heureusement, personne ne vient nous embêter.
C'est à la fin de la pause de l'après-midi, alors que le dernier cours de la journée allait commencer, que les choses semblent réellement prendre une tournure agréable. Alors que j'attendais dans le couloir devant la salle de classe avec Karkat et les autres, Terezi arrive comme une furie, un sourire sur ses lèvres noires.
« Encore à espionner à la salle des profs ? Demande Jade, étouffant un petit rire.
- Je ne fais rien de mal, ils n'ont qu'à pas parler si fort !
- Des bonnes nouvelles ? Je demande, un peu anxieux.
- Trèèèèès bonnes, répond-elle, son sourire s'élargissant un peu plus. Un prof a fait une remarque sur votre note d'exposé, mais notre cher professeur d'Histoire l'a cassé comme une coquille de noix pourrie ! Après ça, des profs humains se sont mis à prendre la parole, et ça a failli partir en baston générale quand un a sous-entendu que certains profs trolls n'agissaient pas en bons pédagogues et qu'ils faisaient honte à leur métier ! Mais d'autres trolls les ont suivis, ils disaient que le temps du règne de l'hémospectre était révolu, qu'il fallait avancer… J'vous passe les détails, mais je pense qu'on peut pratiquement affirmer que la victoire nous revient, mes chéris ! »
Je réponds à son discours par un grand sourire, et Jade applaudit vivement des mains sous le coup de l'excitation.
« Alors tout est réglé ! S'enthousiasme-t-elle.
- Ça m'a l'air bien parti, oui ! Réponds Terezi. Les profs ont rien à reprocher à Karkat. Suffit que vous continuez à bien vous tenir encore demain, et y'aura plus que le week-end à faire passer jusqu'à ce que Snowman revienne ! Il reste à voir quelle décision elle va prendre, mais vu comme c'est parti, y'aura plus de voix en ta faveur que contre, donc même si jamais elle avait un parti pris, y'a peu de chances qu'elle agisse en dépit de l'avis général.
- Donc, résume Rose, tant que Karkat ne fait pas de bêtises et reste bien sagement dans sa chambre jusqu'à lundi, son renvoi sera évité. Tu dois être content, John.
- Hein ? P- Pourquoi moi en particulier ? »
J'aimerais être plus convaincant, mais j'ai bien peur que mon sourire trahisse mon bonheur évident. Tout le monde se met à rire – même Karkat esquisse un petit sourire – et je les rejoins joyeusement.
Les choses vont enfin s'arranger, j'ai presque du mal à y croire après la semaine horrible qu'on a passé. Bon, bien sûr, tout ne redeviendra pas immédiatement comme avant. Pas mal d'élèves sont encore bien remontés contre Karkat… Mais ça, on pourra toujours s'en occuper petit à petit. Je suis sûr qu'avec le temps, les choses se calmeront d'elles-mêmes. Après tout, au début de l'année, les trolls et les humains pouvaient pas se voir… Et maintenant, on est tout un groupe d'amis des deux espèces ! Et puis, Terezi, Gamzee et les autres ont bien accepté Karkat, alors pourquoi pas les autres trolls ? Suffit qu'ils voient qu'il est comme eux, et ils finiront par l'accepter aussi.
L'important, c'est surtout qu'on n'ait plus les profs contre nous, et vu ce qu'a dit Terezi, ça semble plutôt bien parti. Les humains n'avaient probablement rien contre Karkat au départ, et si au moins quelques profs trolls sont de notre côté, alors ça devrait suffire pour que les humains suivent sans avoir peur des représailles. Quant à Cronus Ampora et les quelques autres profs qui restent contre nous, ils finiront bien par se résigner quand ils verront que quoi qu'ils fassent, Karkat ne craquera pas. J'ai déjà hâte de voir la tête que tirera notre prof de maths en voyant qu'il a rendu tous les exercices qu'il lui avait donnés en temps et en heure !
Oui, maintenant j'en suis certain, tout va aller de mieux en mieux.
« J'arrive pas à croire que t'aies pas pété un plomb en une semaine, plaisante Sollux à l'attention de mon troll préféré.
- Tu sous-entends quoi là, enfoiré ? Grogne Karkat en retour.
- Juste que t'es pas du genre à te retenir de piquer une crise à la moindre remarque. J'me demande ce qui t'a poussé à faire autant d'efforts cette fois… »
Un sourire espiègle se trace sur ses lèvres tandis qu'il se tourne vers… moi. Je cligne des yeux un moment, et rougit autant que Karkat en voyant où il veut en venir.
« Vous êtes mignons » dit Aradia en riant.
Karkat n'a pas le temps de protester que déjà le professeur arrive dans le couloir, cherchant la bonne clé dans son trousseau pour ouvrir la porte de la salle de classe. Nous nous avançons un peu vers la porte, et je profite que moi et Karkat soyons un peu cachés par nos amis pour attraper sa main doucement, entrelaçant mes doigts dans les siens quelques secondes avant de le lâcher, échangeant un regard content avec lui avant d'entrer dans la salle finalement ouverte.
...
La nuit est tombée depuis un petit moment tandis que je verse de la nourriture dans le terrarium de Casey, la salamandre me remerciant d'un regard insistant totalement indéchiffrable. Je reste ensuite debout, me demandant s'il me reste autre chose à faire. J'ai déjà terminé mes devoirs – faits avec Karkat après les cours – et mon sac est prêt pour demain.
Par contre, dormir tout seul dans mon lit froid… Bof. Je sais qu'on doit pas s'attirer d'ennuis avant que les choses avec Karkat ne soient calmées, et qu'on n'a pas le droit de quitter nos chambres le soir, mais on s'est jamais fait prendre jusqu'à présent, et de toute façon les profs ne sont pas au lycée le soir, y'a que les pions à cette heure-ci et eux n'ont pas d'intérêt à faire virer Karkat (enfin je pense pas), alors…
Tentant – en vain bien sûr – de retenir un petit sourire, je m'échappe de ma chambre en toute discrétion pour rejoindre l'aile des trolls.
J'ouvre doucement la porte de sa chambre, pour le trouver assis à son bureau, révisant je ne sais quel cours. Je roule les yeux en soupirant.
« Encore en train de bosser ?
- On sait jamais, des fois que l'autre connard décide de me refaire passer la matinée au tableau. »
Il referme son cahier cependant, retire ses lunettes et les pose sur le bureau (rho, dommage), puis il se lève pour m'accueillir en passant ses bras autour de ma taille. Je fais de même en souriant, nichant ma tête dans son cou.
« Il va bien finir par se calmer quand il verra que ça sert à rien.
- Ouais, j'espère. »
J'essaie de trouver quoi rajouter pour le réconforter, mais il ne me laisse pas le temps d'y réfléchir :
« Bon allez, on arrête de parler de cet enfoiré, pas envie de penser à sa putain de tronche de poisson toute la nuit.
- T'as d'autres plans en tête ? » Je demande malicieusement.
Il me regarde, un peu surpris, avant d'étendre ses lèvres en un grand sourire, dévoilant ses crocs. C'est fou d'ailleurs comme ça ne me fait plus du tout peur, ça ou les griffes, maintenant.
« Ben… Commence-t-il. J'crois que les marques de la dernière fois commencent à disparaître… »
Il me jette un petit regard du style j'essaie-d'avoir-l'air-sûr-de-moi-mais-j'te-demand e-quand-même-ton-avis qui me fait totalement craquer, et sans rien dire je pose mes deux mains sur ses joues, caressant doucement son visage rougissant de mes pouces avant de m'avancer doucement pour l'embrasser.
Karkat se laisse faire au début, me laissant jouer un peu avec ses lèvres noires, mais rapidement ses bras se resserrent autour de moi, m'attirant un peu plus contre lui. Nos dents manquent de se cogner dans la précipitation, et je retiens à peine un petit rire avant que nos lèvres se joignent à nouveau, sa langue n'ayant même pas à se forcer un passage jusqu'à la mienne.
Je passe mes mains derrière sa nuque, l'enlaçant en retour et l'embrassant toujours plus passionnément, faisant juste attention à ses crocs – j'ai pas non plus envie de retrouver ma langue en morceaux, merci. Je ne sais pas combien de temps on reste comme ça (jamais assez longtemps à mon avis), et je ne m'étais même pas rendu compte que Karkat reculait jusqu'à ce que ses jambes se cognent contre son lit, nous faisant nous étaler tous les deux dessus. Et éclater de rire par la même occasion.
Mais pas bien longtemps néanmoins. Karkat retrouve son sérieux le premier et s'attaque à ma gorge, mordillant gentiment la peau de mon cou. Je m'arrête de rire aussitôt et me mords la lèvre inférieure – inutilement, car cinq secondes à peine j'entends un gémissement s'échapper de ma bouche qui doit visiblement plaire à Karkat vu comme ses griffes s'enfoncent doucement dans mon dos, m'envoyant des picotements dans toute la colonne vertébrale.
« K- Karkat… »
Quand il me mord à nouveau, manquant de me faire perdre complètement et définitivement la tête, j'attrape un peu brusquement son visage pour le faire remonter jusqu'au mien et ramener ses lèvres contre les miennes, parce que ouah, je vais sérieusement pas tenir s'il continue de me mettre dans tous mes états juste avec ses crocs !
Mais Karkat n'a pas l'air décidé à baisser les bras, puisque les bras en questions remontent le long de mon dos, entrainant mon t-shirt avec eux qu'il envoie à l'autre bout de la pièce, puis retirant mes lunettes pour les laisser tomber au sol – hé !
Je n'ai pas le temps de protester parce que l'instant d'après, c'est son propre t-shirt qu'il retire, et là j'oublie tout ce à quoi j'étais en train de penser, oublie même presque de respirer en admirant chaque parcelle de sa peau parfaite. En regardant bien, on peut encore voir la trace de quelques suçons. Je sais que les miens sont encore un peu visibles aussi, et les traces de morsures n'ont pas encore bien cicatrisé même si elles étaient légères. Je sais pas pourquoi mais ça me fait une sensation bizarre. Comme si… comme s'il était à moi, et que j'étais à lui. Et que je voulais que tout le monde le sache.
OK je crois que c'est moi qui viens de gémir.
Il ne faut pas cinq secondes à Karkat pour inverser nos positions et se retrouver au-dessus de moi, nous allongeant un peu mieux au passage, poussant sans ménagement sa peluche crabe (il dort avec, j'en étais sûr !) qui tombe par terre, gagnant ma pitié exactement une demi-seconde jusqu'à ce que Karkat se mette à suçoter ma peau à la base de mon cou, me faisant oublier jusqu'à l'existence même de ce pauvre crabe qui n'avait rien demandé.
En fait tout ce qui ne s'appelle pas « Karkat » disparaît de ma mémoire pendant je ne sais combien de temps, mais quand je le sens s'apprêtant à attaquer la peau tout en haut de mon cou, juste dans le coin entre le menton et l'oreille droite, je l'arrête brusquement (ce qui me vaut un bon grognement mécontent de Karkat, et aussi un petit pourcentage de frustration de ma part).
« Arrête ça ! Ça va se voir !
- C'est le but. »
Je me mords la lèvre une seconde en entendant sa voix calme, en voyant ses yeux focalisés sur moi, et je serais tenté de le laisser continuer, mais ma raison me rappelle à l'ordre à temps.
« On nous voit tout le temps traîner ensemble… Les autres vont se douter de…
- Ils peuvent aller se faire foutre !
- Mais c'est pas le moment ! Attends juste que les choses se calment avec…
- T'es à moi ! »
Je…
…
Putain.
Putain, merde, merde, putain. Ouah. Juste… OK. Conséquences ? Quelles conséquences ? Haha, connais pas.
Je laisse Karkat se plonger de nouveau dans mon cou, suçoter ma peau comme ça lui fait plaisir, et moi j'essaie juste de contenir mes gémissements, même si les murs des chambres sont épais. Je suis trop sensible du cou, et il en profite. Et je vais pas m'en plaindre, mais là c'est juste… Juste trop. J'en ai du mal à respirer correctement. Mon cœur bat un peu trop fort dans ma poitrine, et il est collé contre moi, je sens son cœur résonner avec le mien. Ses mains sont plaquées derrières mes épaules, je sais qu'il se retient pour ne pas enfoncer ses griffes trop fort dans ma chair, et j'ai un peu de mal à en faire autant avec mes ongles dans son dos. Je voudrais le serrer encore plus contre moi, toujours plus, sentir encore ses lèvres, sa langue, ses crocs sur mon cou, son souffle chaud, entendre sa voix. Tout est parfait, il est parfait.
Je l'aime. Je l'aime, je l'aime, je l'aime.
« Karkat… Dis-le encore… »
Ses mains glissent le long de mes côtes, caressent ma peau, et il dépose de brefs baisers le long de mon ventre, et il détache ma ceinture, fait glisser mon jean le long de mes jambes.
« T'es à moi, répète-t-il. À moi… John… »
Un long frisson de plaisir me parcourt le dos. Juste… Entendre mon prénom prononcé par sa voix, je…
Mes doigts s'enfoncent dans le matelas, et quand Karkat vient mordiller l'intérieur de ma cuisse, je dois plaquer mes deux mains contre ma bouche pour m'empêcher de crier. Je laisse passer quelques secondes, baigne dans le flot de sensations, puis je recouvre un minimum de conscience et tend une main pour agripper ses cheveux, cherchant du pouce une de ses cornes jusqu'à la trouver, et attirer ainsi son visage jusqu'au mien – et il gémit, oh mon Dieu il gémit.
« Oui, je dis doucement. Et toi, t'es à moi. »
On se regarde, quelques secondes qui durent des heures. Quelques secondes qui suffisent pour lui transmettre tous mes sentiments juste par mon regard. Quelques secondes où il sourit d'un vrai sourire et oui, je crois que je pourrais bien mourir de bonheur.
...
...
Le son brutal d'un réveil matin me tire de mon doux sommeil. Je frappe plusieurs fois la table de chevet à l'aveuglette avant de le trouver et le faire taire. Je cherche ensuite mes lunettes sur cette même table, puis je me rappelle qu'elles ont atterri par terre hier soir.
Une fois rattrapées et posées sur mon nez, je baille longuement, pris d'une très forte envie de me laisser retomber dans le lit et enfoncer ma tête dans l'oreiller, ou bien de plonger mon nez dans le cou de Karkat (mieux) pour ne plus jamais me lever.
C'est tentant. Mais mon bon sens l'emporte. Il est encore super tôt, mais il faut que j'aie quitté la chambre et l'aile des trolls avant que les autres ne soient levés. Je soupire et caresse doucement le dos de Karkat, allongé sur le ventre, son visage caché dans l'oreiller. Je pose deux brefs baisers sur son épaule et le secoue un peu.
« Karkat, debout.
- Trop tôt. Pas parler. Dormir.
- Fais ce que tu veux, moi je m'en vais. »
Je m'apprête à sortir du lit pour appuyer mes dires – naaan j'ai pas envie, pourquoi le monde est-il si dur le matin ? – mais j'ai à peine le temps d'écarter la couette qu'une main attrape mon bras et me fasse rallonger d'un coup, mon dos contre le torse de Karkat qui s'est mis de côté, son nez dans mes cheveux, son bras m'étreignant pour pas que je ne m'échappe.
« Reste encore un peu… »
Je roule des yeux même s'il ne peut pas le voir, et souris aussi, fermant les yeux quelques secondes en espérant ne pas me rendormir.
« Juste cinq minutes alors.
- Mmmh. »
On reste comme ça, moi profitant de sa chaleur, me mordant la langue de temps en temps pour me maintenir éveillé. Le temps passe trop vite malheureusement, bien trop vite. J'ai jamais eu autant la flemme d'aller en cours de ma vie.
« Ça fait cinq minutes, je dis en secouant son bras. »
Il pousse un soupir-grognement mécontent, mais retire son bras. Je me lève sans plus tarder, poussé par la crainte de croiser un surveillant dans le couloir si j'attends trop. Karkat se redresse aussi dans son lit et reste assis quelques secondes, faisant de grands efforts pour que ses yeux ne se referment pas. Je me retiens d'éclater de rire, pas sûr qu'il apprécie, même s'il est carrément adorable là.
J'enfile mes vêtements, ramasse au passage la peluche injustement envoyée par terre pour la reposer sur le lit.
« La laisse pas traîner, dis-je pour plaisanter, ce serait bête que t'arrives pas à dormir parce que tu l'as perdue sous le lit.
- Crétin, j'dors avec parce qu'elle a ton odeur. J'en n'ai pas besoin si t'es là. »
Je me fige sur le coup, en faisant presque tomber mon t-shirt de mes mains sous le coup de la surprise. Il… dort avec parce que ça lui fait penser à moi ?
Un petit moment de silence, et soudain Karkat réalise ce qu'il vient de dire.
« Euh… Oublie ça.
- Ah non, pas question !
- Oublie ça, putain ! J'étais pas bien réveillé !
- J'ai bien l'intention de graver cette phrase dans ma mémoire !
- John Egbert tu vas tout de suite oublier cette putain de phrase embarrassante !
- Héhé, jamais ! »
Je finis d'enfiler mon t-shirt et l'embrasse sur le front, avant de filer sans plus de cérémonie en me mordant la lèvre pour me retenir de rire dans le couloir. Si je pouvais me réveiller tous les jours avec Karkat et profiter de petits moments comme ça, ce serait vraiment parfait.
...
Après avoir pris une douche, enfilé des vêtements propres, et vérifié que les suçons laissés par Karkat hier ne se voient pas trop (il n'y a que celui en haut du cou pour lequel je ne peux rien faire, il faudra que je trouve une excuse pour ça plus tard), je file au réfectoire un peu en avance, pour y retrouver Karkat et Gamzee déjà installés à une table. On y reste jusqu'à la fermeture, puis on se dirige vers notre première salle de classe. Jade a explosé de rire en me voyant, et j'ai eu beau lui assurer que le « bleu » sur mon cou était dû à un bête accident de genou (quoi ça peut arriver, vous vous êtes jamais frappés avec votre genou peut-être ?), mon excuse est tombée complètement à plat lorsque Terezi est arrivée et a explosé de rire à son tour, le flair de la demoiselle impossible à tromper quant à la nature de la marque.
Mais bon, à ce stade, c'est plus vraiment la peine de nous cacher. Tant que le reste du lycée ne se doute de rien – pas que j'aie honte mais je sens qu'on aura un peu de mal à se faufiler dans la chambre de l'autres si tous les profs et pions sont au courant.
La matinée se passe tranquillement. J'ai eu droit à quelques regards curieux de la part de quelques élèves, mais la plupart s'en fichaient un peu je pense. Ma seule inquiétude, c'est le cours de maths qu'on a en dernière heure de la matinée (et de la journée, vu qu'on n'a pas cours l'après-midi). J'ai pas vraiment le sentiment que Cronus Ampora va laisser tomber comme ça. J'espère juste qu'il va pas harceler Karkat jusqu'à la fin de l'année.
Nous entrons tous ensemble dans la salle encore vide, prenant place, moi à côté de Karkat (j'ai plus l'intention de bouger de l'année maintenant), Gamzee à la table à côté, Dave tout au fond comme à son habitude en ce moment, Jade plus loin devant à côté de Terezi, et les autres dispersés un peu partout.
Enfin, monsieur Ampora arrive, un silence de mort suivant son entrée. Aussitôt, il jette un regard haineux vers nous, et je serre la main de Karkat sous la table.
« Avant de commencer le cours… commence-t-il, son accent marin me vrillant un peu les tympans. Vantas, vous allez devoir vous expliquer devant la classe.
- Qu'est-ce que vous lui voulez encore ? Crache Terezi. Il vous les a faits vos exercices !
- Je n'appelle pas « copier les réponses sur Internet » faire des exercices. »
Ne tenant plus, je me lève de la chaise, la faisant presque tomber par terre dans mon élan.
« Comment ça copier ? Comment vous pouvez savoir s'il a copié les réponses, y'a qu'une seule solution possible en maths !
- Je connais ma matière, Egbert ! Reprenez encore une fois la parole et vous accompagnerez Vantas en colle ce soir !
- Vous pouvez pas le coller ! Hurle Terezi, debout à son tour. Vous n'avez même pas de preuve qu'il a triché !
- Les exercices étaient tous justes, même ceux avec des notions dont on n'avait pas encore parlé en cours, c'est la preuve qu'il a copié les réponses.
- C'est n'importe quoi ! C'est de l'abus de pouvoir, il n'avait même pas à avoir à faire ces exercices au départ ! C'est de l'injustice ! De l'acharnement injustifié ! »
À ces mots, le prof se relève de sa chaise et frappe le tableau du poing dans un accès de rage, le bruit retentissant dans toute la salle.
« PYROPE ! Vous viendrez cet après-midi en colle avec Vantas, et soyez certaine que votre insolence sera stipulée dans votre dossier scolaire ! À présent je ne veux plus entendre un mot sur cette histoire jusqu'à la fin du cours, ou bien c'est le conseil de discipline immédiat ! »
Le silence retombe dans la salle.
Je me laisse tomber sur ma chaise. Comment les choses peuvent-elles passer de « tout va bien » à « apocalypse » en quelques minutes comme ça ?
Merde. Merde, merde, fait chier.
Rien à foutre si je suis vulgaire – Karkat doit déteindre sur moi pour ça. J'ai envie de chialer.
Karkat
Je suis en train de travailler sur les diverses théories de dérivation que l'on doit plus ou moins savoir en vue du cours de demain – j'suis pas taré, j'ai pas envie de me retaper une méga tonne d'exercices parce que ce connard aura décidé de me faire faire une faute – quand j'entends ma porte s'ouvrir doucement.
Marrant, depuis la dernière fois, j'ai l'impression que John prend de moins en moins la peine de frapper avant d'entrer dans ma chambre. Enfin tant que c'est lui, c'est pas comme si ça me dérangeait vraiment. Son soupir me fait vaguement sourire tandis qu'il découvre le monceau de livres de maths qui trônent sur mon bureau.
« Encore en train de bosser ?
- On sait jamais, des fois que l'autre connard décide de me refaire passer la matinée au tableau. »
Chuis pas fou, oh. Me faire torturer comme ça, une fois, pas deux.
M'enfin, maintenant qu'il est là je suis quasiment assuré de ne plus bosser – pas à cause de lui, plutôt à cause de moi qui ai du mal à le garder près de moi sans vouloir ostensiblement me rapproch- … hm, on parlait de quoi déjà ? Ah oui. Enfin bon voilà, si je sais que je ne bosse plus, autant refermer tout ça… Je referme le cahier sur lequel je faisais quelques exercices de révision et pose mes lunettes sur mon bureau – c'était quoi, cette moue déçue, là, sur son visage ?
Enfin, tant pis.
Il est là, c'est tout ce qui compte. Et je suis bien décidé à le convaincre de ne surtout plus remettre un pied dehors, tandis que je me lève pour le prendre dans mes bras, me retenant à grande peine de ronronner contre sa joue, tant son odeur est agréable. Je souris en le sentant me rendre mon étreinte.
…C'est moi ou je souris dix fois plus, ces temps-ci ?
« Il va bien finir par se calmer quand il verra que ça sert à rien.
- Ouais, j'espère. »
Un silence envahit ma chambre tandis que je plonge un instant dans mes pensées. Ouais… enfin les trolls c'est quand même bigrement têtu, j'en sais quelque chose. J'espère qu'il a raison, vraiment. Je sais pas ce que je ferai si je dois tenir jusqu'à la fin de l'année comme ça…
Il a l'air sur le point de rajouter quelque chose mais je décide de couper court, peu d'humeur à parler de ce connard. Il me ruine déjà mes journées, j'ai pas envie qu'il ruine aussi mes moments avec John.
« Bon allez, on arrête de parler de cet enfoiré, pas envie de penser à sa putain de tronche de poisson toute la nuit.
- T'as d'autres plans en tête ? »
Sa phrase fait comme un blanc dans ma tête.
Hein ?
Hu ? Quoi ? De quoi ? Euh…
Il me faut quelques secondes et l'aide de son regard ultra-malicieux pour comprendre ce qui se trame dans sa petite tête de crétin adorable. Un sourire de prédateur dévoile mes crocs trois millisecondes après. Il veut jouer ? On va jouer…
« Ben… J'crois que les marques de la dernière fois commencent à disparaître… »
J'essaye d'être sûr de ce que je dis, de paraître un peu à la « j'vais te bouffer si tu fais pas attention toi… », mais je crois bien que ça marche pas trop. En partie parce que je pourrais jamais le bouffer littéralement, et que je ne veux rien faire sans qu'il ne soit d'accord, j'imagine. M'enfin bon.
La question n'est pas là puisque de toute façon, lui, il a l'air tout à fait d'accord de faire tout ce que je pourrais lui proposer, puisque c'est lui qui fait le premier pas pour sceller nos lèvres. Pendant quelques moments, je goûte au plaisir de le laisser faire, frissonnant lorsqu'il joue doucement avec mes lèvres. Quand enfin je n'y tiens plus, je resserre mes bras autour de lui pour plaquer son torse contre le mien, approfondissant le baiser du même coup.
Peu désireux de rester debout pendant trois heures, je recule doucement jusqu'à mon lit, pas après pas, l'entraînant avec moi, le portant presque tant il est léger dans mes bras – c'est lui qui pèse rien, ou moi qui ai plus de force ? Faudra que je vérifie une fois, tiens…
Au bout de quelques minutes – heures ? Secondes ? En fait je m'en fous – je sens mon genou buter contre le rebord du lit et me laisse tomber en arrière, évitant de peu de me prendre le mur dans la tête.
John éclate de rire à cette occasion, et je ne peux m'empêcher de sourire doucement en l'entendant. Y a-t-il plus beau son sur Terre ? Je ne pense pas.
Quoi que…
Je penche doucement la tête pour aller respirer à pleins poumons l'odeur merveilleuse de mon moitiesprit, en profitant du même coup pour mordiller délicatement la peau de son cou. Le gémissement qui s'échappe de ses lèvres, quelques secondes plus tard, me convainc que je me suis trompé. Il y a un autre son aussi merveilleux que son rire. Celui-là. De plaisir, je plante un peu plus mes griffes dans son dos à travers le tissu.
« K- Karkat… »
Bon sang ce que je peux aimer qu'il dise mon prénom, surtout de cette voix-là. J'ai toujours l'impression que rien qu'à l'entendre dire mon nom, je peux tout surmonter, tout réussir. Il me suffit de l'avoir près de moi, c'est tout. C'est toute sa magie.
Je suis encore en train de mordiller sa peau quand je sens une de ses mains rattraper mon visage pour me pousser à revenir vers ses lèvres, malgré son souffle presque coupé.
Je crois bien que je lui fais de l'effet.
Cette pensée me fait doucement sourire tandis que mes bras, moins occupés que ma bouche, s'échinent à faire remonter son t-shirt le long de son torse, sans se priver pour caresser sa peau si douce. Sitôt ce dernier passé par-dessus de sa tête, je l'envoie balader à l'autre bout de la pièce, peu désireux que John essaye de le remettre – même si je doute que ça lui traverse l'esprit maintenant. Ses lunettes manquent de suivre le même chemin, mais je me retiens à la dernière minute, les posant plutôt au pied du lit – bon d'accord, les lâchant par terre. Flûte, j'ai autre chose en tête quoi !
Me relevant un instant, j'attrape mon propre pull et le balance dans la pièce – même si j'ignore où j'ai bien pu le lancer exactement. Trop concentré à profiter de la peau si douce de John. Trois secondes plus tard, je suis à nouveau au-dessus, le nez dans son cou et ma main fourrageant dans ses cheveux – l'autre venant de pousser sans ménagement cette peluche crabe par terre pour avoir un peu plus de place. J'aspire délicatement sa peau entre mes dents pour la suçoter, laissant marques rouges ou violettes sur mon passage, remontant doucement, guidé au son des gémissements qu'il produit. Devinant que la partie juste près de son oreille doit être extrêmement sensible, je suis prêt à y planter mes crocs quand il m'arrête.
Grrrrmmmm.
« Arrête ça ! Ça va se voir !
- C'est le but, je grogne contre sa peau. »
Il a l'air d'hésiter un peu, et je suis sur le point de reprendre mes activités quand j'entends à nouveau sa voix, peu assurée.
« On nous voit tout le temps traîner ensemble… Les autres vont se douter de…
- Ils peuvent aller se faire foutre !
- Mais c'est pas le moment ! Attends juste que les choses se calment avec…
- T'es à moi ! »
Oups, c'est sorti tout seul.
Même si c'est la vérité. Il est à moi, je ne le laisserai plus partir. Jamais.
Pas parce que je veux pas.
Parce que je ne peux pas. Plus.
C'est fini, je l'ai dans la peau maintenant, je ne pourrais plus jamais m'en séparer. Ni le laisser partir.
Ce que je viens de dire a l'air de le laisser comme deux ronds de flancs parce qu'il ne réagit presque pas tandis que je replonge dans son cou. Je ne le sens revenir à la vie qu'au moment où mes crocs recommencent à jouer avec la peau sensible de son cou. Complètement allongé contre lui, je sens sa peau chaude contre la mienne, son cœur résonner contre le mien sur un rythme affolé. J'aurai presque peur qu'il nous fasse une crise cardiaque là. Mais bon je pense que côté bouche à bouche je deviens un expert, donc ça devrait aller.
Je sens mon cœur accélérer encore – c'était possible ? – lorsque sa voix revient chuchoter dans mon oreille.
« Karkat… Dis-le encore… »
Un long frisson remonte ma colonne vertébrale, tandis que je laisse glisser mes mains sur ses côtes, sur la peau de son ventre. Je parsème son abdomen de baisers tandis que je descends de plus en plus bas, laissant des marques rouges çà et là, jusqu'à arriver à son ventre. Son jean ne tiens pas quatre secondes face à mon acharnement. Je ne peux m'empêcher de répéter ce qu'il vient de me demander tandis que je continue de le déshabiller.
« T'es à moi. À moi… John… »
Je l'aime… je l'aime tellement.
Je crois que mon cœur pourrait exploser tellement il est gonflé à bloc d'amour pour lui.
J'ai le plaisir de l'entendre presque crier – fichu école, ils pourraient pas tous déménager l'espace d'une nuit ? – tandis que je mords doucement l'intérieur d'une de ses jambes. J'ai à peine le temps de faire quoi que ce soit d'autre que je sens une de ses mains fourrager dans mes cheveux jusqu'à trouver ce qu'elle cherchait. Un immense frisson parcourt toute ma colonne vertébrale tandis qu'il caresse délicatement une de mes cornes. Je gémis longuement, ramené par sa main jusqu'à son visage.
Un sourire effleure ses lèvres tandis qu'il chuchote doucement.
« Oui. Et toi, t'es à moi. »
Sa voix envoie encore plus de frissons sur toute la surface de ma peau, tandis que nos pupilles se soudent l'une à l'autre. Je devine dans le bleu de son regard un océan infini de tendresse et d'amour, auquel je réponds par le sourire le plus heureux que je possède. Fermant les yeux, je caresse doucement ses lèvres des miennes, oubliant tout ce qui n'est pas lui pour les prochaines heures qui viennent.
...
Je passe la matinée dans le brouillard. Le brouillard du sommeil, en premier lieu, brouillard dont John profite honteusement – bon sang, non, j'ai jamais dit que je dormais avec cette peluche parce qu'elle me rappelait John. Jamais. C'est de la calomnie j'vous dis. Oh et puis vos gueules hein !
Et plus tard, après le cours de maths… le brouillard du désespoir.
Je n'arrive toujours pas à comprendre comment tout a pu basculer comme ça. Un instant, j'étais heureux avec John dans mes bras, et maintenant je me retrouve collé pour avoir fait des exercices à cause d'un immonde connard contre qui je ne peux rien. C'est comme si la vie était passée d'une scène à l'autre en oubliant une quelconque transition. Et ça fait mal.
Ça fait mal, parce que je viens de perdre quatre heures que j'aurais pu passer avec John. Que déjà rien que ça, ça me fout la rage, mais c'est encore pire quand je sais que je vais devoir les passer à faire je ne sais quel travail débile pour une faute que je n'ai pas commise, entouré par des connards de trolls qui veulent ma peau à cause de la couleur de mon sang.
Et ça fait encore plus mal quand je me dis que je n'ai profondément rien mérité de tout ça. Je n'ai rien fait pour subir ça. Je suis juste né, et c'est là toute l'injustice qui révolte tant Terezi, à tel point qu'elle a fini en colle comme moi. Bon sang.
Je passe à peu près toute la pause de midi dans un brouillard aussi consistant que la purée que je tripote vaguement sans avoir vraiment l'envie de la manger. Je sens John près de moi qui tente de me réconforter mais ça ne marche malheureusement pas beaucoup. J'essaye de me forcer à ne pas trop déprimer, mais je crois que ce mec doit avoir un fichu filtre anti-masques, parce qu'à son regard, je comprends que je ne le convaincs pas du tout. Flûte.
À la fin du repas, Terezi, John et moi partons tous les quatre en direction de la salle où sont réunis les collés, pour la plupart des trolls – mais je crois bien voir deux ou trois humains dans le tas. C'est marrant parce qu'ils sont quand même beaucoup, j'avais pas conscience qu'autant de trolls étaient collés tous les vendredis… Enfin bon.
Au bout d'une dizaine de minutes, un pion monstrueusement imposant arrive, faisant taire tous les chuchotis dans le couloir. Tandis qu'il ouvre la porte et fait entrer les élèves, je tapote l'épaule de John.
« Bon, eh bien à tout à l'heure.
- Oui…
- Oh, arrête de tirer cette tronche, s'il te plait. Ça va aller, c'est que quatre petites heures. Après on s'enferme et on sort plus du week-end, OK ? »
Il hoche doucement la tête et repart en trainant un peu les pieds. Ça m'ennuie de le laisser tout seul, j'aime pas ça. J'ai comme un foutu sale pressentiment qui me serre les entrailles. Mais bon ça doit être de la paranoïa due à l'ambiance, j'imagine…
Un ricanement de Terezi me ramène à la réalité, et je me rends compte que j'étais en train de fixer le dos de mon moitiesprit qui s'éloigne. J'devais vraiment avoir un air crétin sur le visage là, fuck.
Tournant le regard vers mon amie (?) trolle, je lui jette un regard noir.
« Ta gueule. Viens. Il va pas nous attendre toute la nuit le prof. »
J'ignore le second ricanement qu'elle lâche et entre dans la salle. Le pion me donne la feuille qui m'est destinée – une gigantesque liste d'exercices de maths, ENCORE, et m'indique ma place, dans le fond. Sitôt assis, je me mords la lèvre. Terezi a été placée juste devant moi… mais je suis entouré de deux trolls qui me fixent comme ils fixeraient un putain de bout de viande crue un jour de grande famine. Comment je sens que je vais salement en chier là… Putain.
Tentant de les ignorer de mon mieux, je sors ma trousse et des feuilles, installe le tout sur ma table, et lance un regard à l'heure – OK, plus que trois heures et cinquante minutes, je peux le faire !
Enfin. Je pense.
...
Quelques vingt minutes plus tard, je retiens à grande peine un profond soupir. J'y arriverais mieux si ces connards autour et derrière moi cessaient de me balancer des trucs à la tronche. C'est que des bouts de papiers mais c'est pas génial pour se concentrer. Connards.
J'ai déjà croisé deux fois le regard de Terezi, qui me paraît pas mal furieuse, mais heureusement qu'elle peut encore se contrôler. Sinon je pense que ça risquerait de partir en pugilat. Très violent. Elle a beau être aveugle, elle cogne fort.
« Eh, psst ! »
…
Non. Ne pas bouger. Ignorer.
Il est pas là. Personne n'est là. Je suis tout seul. Il n'y a que ces foutus exercices, rien d'autre.
« Eh, sale mutant ! »
Rien que mes exercices.
Rien d'autre.
Rien d'autre.
Rien d'au…
« Eh connard, j'te parle ! T'as toujours pas compris que tu devais te barrer de cette école, qu'on voulait pas de toi ici ? »
Je suis tenté de mettre mes mains sur mes oreilles pour couper tout le son autour de moi. Pourquoi j'ai pas pensé à prendre des boules quies, hein ? Putain…
Malheureusement, j'ai peur que faire ceci ne les incite que plus à m'emmerder. Autant serrer les dents, j'en n'ai plus pour très longtemps. Après ces quelques trois heures et des brouettes, je les aurai plus sur le dos pour tout le week-end, je n'aurai que John.
John…
« Tu sais quoi ? Tu ferais mieux de te barrer. De te barrer tout de suite, même. À moins que tu ne veuilles retrouver ton cher humain en miettes… ? »
Un frisson glacé parcourt toute ma colonne vertébrale.
Une de mes oreilles tique aux paroles qu'elle vient d'entendre, tandis que mon sang se fige dans mes veines. Toute ma poitrine est comme envahie d'un froid.
Un regard glacé d'horreur se décale vers le visage répugnant de ce sombre connard qui est en train de me parler. Visage recouvert d'un abominable sourire qui ne me dit rien de bon.
Mon cher humain.
En miettes.
John.
Il me faut trois secondes pour me rendre compte que je suis debout.
À peine un instant plus tard, j'ai contourné tous les bureaux sous le regard médusé du pion qui surveille et de Terezi, ouvert la porte à la volée et ai détalé comme un lapin en pleine saison de la chasse.
John, John, John !
Où est-il bon sang, où ?!
Je traverse les couloirs comme si j'avais une putain de fusée accrochée aux fesses, complètement affolé. Le mauvais pressentiment que j'avais avant s'est durci, concrétisé, est devenu une sorte de boule de plomb qui me transperce les entrailles sans aucune pitié. Il ne me faut que deux secondes montre en main pour traverser le hall et rejoindre le bâtiment des dortoirs, où je commence à traverser l'étage des trolls, toujours autant paniqué.
Un bruit, enfin, étouffé, attire mon attention au détour d'un couloir, non loin de ma chambre. Accélérant, je tourne au coin du couloir pour terminer mon impasse.
Et là, mon sang se gèle.
Puis se met à bouillonner furieusement.
Couché par terre, roulé en boule, j'aperçois la silhouette familière de John.
Roué de coup par trois connards de trolls l'entourant.
Poussant un véritable cri de rage, je me précipite sur le premier, lui envoyant un coup de poing qui, sous la surprise, le fait s'écrouler par terre, sa tête cognant contre le mur. Son copain n'a même pas le temps de réagir que mon poing a déjà atterri dans son ventre, le forçant à se plier en deux, pour enfin atterrir à genoux. Mais mon attention est déjà dirigée vers le troisième de ces enfoirés, que j'attrape par le colback, le secouant comme un prunier tandis que je lui hurle toute ma rage à la figure.
« ENFOIRÉS DE PUTAINS DE SALES LARVES IMMONDES, VOUS ÊTES VRAIMENT QUE DES TROUS DU CUL SANS AUCUNE ONCE DE CERVEAU, HEIN ?! REFAITES ÇA, ET VOUS ALLEZ DEFINITIVEMENT REGRETTER D'ÊTRE NÉS, PUTAIN ! C'EST MON PUTAIN DE MOITIESPRIT, ET LE PREMIER QUI LE TOUCHE JE LUI FRACASSE LE CRÂNE ET J'LUI FAIS BOUFFER SA CERVELLE C'EST CLAIR ?! »
Un silence presque choquant envahit tout le couloir, tandis que je me tais, à bout de souffle et les crocs serrés. Je ne sais pas tout à fait ce que je dois faire – hurler ? frapper jusqu'à ce que le sang turquoise sur mes poings ait recouvert le gris de ma peau ? en tuer un ? – quand des pas résonnent dans le couloir. Je ne sais pas trop à quoi je m'attendais, mais en voyant apparaître le visage tordu de rage de Cronus, je sais que de toute façon, ça n'aurait pas pu être pire.
Ce dernier se plante vers moi et commence à gueuler, mais tout ce qui sort de sa bouche n'a plus aucun sens pour moi. Je lâche le troll qui s'affaisse au sol comme une vulgaire poupée de chiffon, tandis que je me retourne vers John. Ce dernier s'est relevé et est adossé contre le couloir. M'accroupissant à côté de lui, j'attrape doucement sa main et entrelace ses doigts avec les miens, glissant un bras autour de sa taille pour l'aider à se relever. Et sans aucune foutue attention pour ce connard de prof qui beugle toujours – c'est comme un putain de bruit de fond dans mon esprit, comme les klaxons de Gamzee, on sait qu'ils sont là, mais à force on ne les entend même pas -, je l'emmène doucement avec moi jusqu'à ma chambre.
À peine la porte refermée derrière nous, un silence de mort s'abat sur la pièce, seulement brisé par nos respirations – essoufflée pour la mienne, un peu difficile pour la sienne. On fait quelques pas jusqu'à ce qu'il puisse s'asseoir sur mon lit, et je me laisse alors tomber au sol, ma tête sur ses genoux. Je sens bien qu'il est choqué, mais je n'ai pas la force de faire quoi que ce soit d'autre, serrant juste les paupières pour empêcher des larmes brulantes de passer le barrage de mes yeux.
Peine perdue.
« Karkat…
- Je… »
Je hoquète bruyamment.
Dieu que c'est débile comme attitude, mais j'y peux rien. J'ai l'impression que ma poitrine est en train de se faire déchiqueter en petit morceaux. Saloperie de vie.
« J-je suis désolé… je ne voulais pas, je te jure. Je… je voulais arriver plus tôt, je savais pas, s-si j'avais su j'aurais… je… pardon, vraiment… je suis d-désolé… »
Je sens ses mains attraper fermement mon visage et me forcer à me relever jusqu'à ce que ses pupilles se fichent dans les miennes comme une flèche dans mon âme. Un petit hoquet s'échappe de ma gorge lorsque je devine les sentiments qui l'habitent au travers du miroir de ses yeux – détresse, colère, peur, désarroi, tendresse. Amour. Tellement d'amour.
« Karkat, arrête de dire n'importe quoi. Tu pouvais pas savoir. Ils… ils m'ont juste pris par surprise. Mais ça va, OK ? Tout va bien, je n'ai rien. »
Il me sert un petit sourire désolé tandis que je caresse du bout du doigt le bleu qui commence à apparaître le long de sa mâchoire.
« Bon, OK, presque rien. Mais je suis entier, c'est tout ce qui compte. Je suis là, Karkat. Je ne t'abandonnerai pas. »
Je sens ma poitrine se comprimer encore plus, au point que ça en fait mal.
Horriblement mal.
J'ai l'impression de me noyer, mais je ne sais pas exactement dans quoi. Le seul réflexe que j'ai est de m'accrocher à John, de le serrer à l'étouffer dans mes bras, pour me convaincre qu'il est bien là, qu'il n'a pas disparu.
Ne me laisse pas.
Ses bras s'enroulent autour de ma taille tandis que je le sens glisser au sol pour venir se nicher tout à fait dans mes bras. Je resserre encore mon étreinte. Peut-être que si je le serre assez fort, il ne restera plus que nous deux. Le reste du monde disparaîtra, et je n'aurai plus à le quitter. Plus jamais.
Peut-être que… que…
« Les élèves Karkat Vantas et John Egbert sont convoqués dans la salle des professeurs immédiatement. Je répète, les élèves… »
À nouveau ce frisson qui court sur ma peau. Je me fige dans les bras de mon moitiesprit, qui n'a pas l'air d'en mener plus large que moi.
Un instant de silence – une seconde, une éternité ? – fige complètement le temps, jusqu'à ce qu'il relève la tête pour venir poser son front contre le mien. Je ferme douloureusement les yeux avant d'affronter son regard – où je ne trouve, cette fois-ci, qu'amour et tendresse. J'ai envie de m'y noyer. Je ne veux pas sortir de cette chambre. J'ai trop peur de ce qui pourrait arriver.
Sa voix, simple chuchotis, fais doucement vibrer mon cœur.
« Karkat…
- Hmm ?
- Je t'aime. Quoi qu'il se passe, je t'aime, OK ? Pour toujours. »
Je grogne doucement pour cacher mon embarras.
« Dis pas ça, crétin. On se croirait dans un film où tout finit mal et où les trolls meurent à la fin. »
Il rit doucement – et même s'il est plus terme qu'à l'accoutumée, sa voix réchauffe ma poitrine.
« C'est pas faux. Mais je le pense vraiment. »
Je lui souris doucement, et on se relève tous les deux.
Pourtant, avant qu'il n'ait eu le temps de faire un pas, j'attrape à nouveau sa main, serrant doucement ses doigts contre les miens. Posant la tête sur son épaule, je pousse un profond soupir.
« Je… je t'aime aussi. À jamais. »
Il lui faut bien une minute ou deux pour acquiescer doucement, le regard presque brillant. Serrant à son tour mes doigts dans sa main, il adopte la même attitude qu'à l'hôpital, m'entraînant doucement vers la salle des profs – l'échafaud.
Arrivé devant celle-ci, il nous faut à tous les deux une profonde respiration avant d'oser séparer nos mains, puis frapper trois fois contre la porte. Un « Entrez ! » sec, presque agressif, manque de geler mon sang dans mes veines.
