Curiosity Killed the Karkat
Part 16

...

Karkat

Dans la salle, presque tous les profs sont réunis. Enfin, réunis… il y a surtout tous les profs trolls – ce connard de Cronus en première ligne – qui forment un mur devant nous. J'aperçois vaguement les humains, derrière, plus loin, dans un coin, qui discutent entre eux en nous jetant des regards un peu inquiet. J'imagine que le sang que j'ai toujours sur les poings ne doit pas aider.
J'ai à peine le temps de détailler le reste de la salle du regard que la porte s'ouvre à nouveau dans notre dos, dévoilant Terezi, un air de détermination pure peint sur son visage. J'entends un vague rictus et tourne à nouveau la tête vers Cronus, qui vient de lâcher ce dernier. Il a un sourire sadique et visiblement satisfait sur le visage.
Enflure.

« Monsieur Vantas. Le conseil des professeurs a délibéré sur votre cas. Au vu des divers évènements récents – votre insolence en classe, votre non-obéissance aux professeurs, votre refus de faire les devoirs que l'on vous demande, mais également votre décision de sécher les heures de colles que l'on vous avait attribué pour ensuite aller frapper délibérément des élèves ne vous ayant rien fait—
- Rien fait ? RIEN FAIT ? Démarre Terezi au quart de tour. MAIS C'EST PAS POSSIBLE, VOUS AVEZ VRAIMENT QUOI DANS LA TÊTE POUR—
- Il a été décidé, continue le prof sur un ton bien plus fort pour couvrir les cris de Pyrope, qu'une simple punition ne suffirait pas à vous faire comprendre à quel point vos diverses fautes sont graves. Un établissement tel que le nôtre ne peut se permettre d'accueillir des individus aussi violents et indisciplinés que vous. Aussi… »

Un grognement presque effrayant sort de la gorge de Terezi. Quelque part, une telle réaction ne m'étonne pas vraiment de sa part. Elle qui déteste tellement l'injustice qu'elle veut en devenir avocate, dans le monde dans lequel on vit, cette situation doit lui faire à peu près le même effet qu'une crise d'eczéma ultra-méga-cuisante…

« MAIS VOUS AVEZ VRAIMENT DE LA MERDE DANS LES YEUX C'EST PAS POSSIBLE ! DEPUIS LE DEBUT IL N'A RIEN FAIT DE MAL, IL SE CONTENTE DE SUBIR CE QUE LES AUTRES ÉLÈVES LUI FONT ! ET LE SEUL MOMENT OÙ IL DEFEND UNE PERSONNE QUI LUI EST CHÈRE, VOUS LE PUNISSEZ ?! C'EST PIRE QUE DE L'INJUSTICE, C'EST IMPARDONNABLE, ANTI-PÉDAGOGIQUE, VOUS NE MÉRITEZ PAS LA PLACE DE…
- IL SUFFIT, PYROPE ! TAISEZ-VOUS, CETTE AFFAIRE NE VOUS CONCERNE PAS ! »

Un instant, j'ai cru que le prof allait la frapper.
Vraiment.
Ç'aurait peut-être été moins pire. À la place, il se tourne vers moi, son rictus sadique toujours sur les lèvres, et prononce d'une voix horriblement claire et distincte qui me gèle les entrailles :

« Vantas, faites vos valises. Vous êtes renvoyé. »

Un lourd silence envahit la salle, tandis que mon ventre se tord comme si l'on m'avait tiré dessus. J'entends John cesser de respirer à côté de moi. Du coin de l'œil, j'aperçois Terezi rouvrir la bouche, bien décidée à hurler de tout son soûl sur le prof. Je pince la peau de sa main pour l'en empêcher. Nul doute que dans l'état où il est, il risquerait de la faire renvoyer aussi, sans aucun scrupule.

Scrupules qui n'ont d'ailleurs pas leur place dans le regard triomphant qu'il me lance, tandis qu'il continue.

« Partez faire vos valises, maintenant. Vous devez avoir quitté l'établissement dans une heure, nous vous enverrons le reste de vos affaires dans les prochains jours. Hors de ma vue. »

Je tente de prendre une grande respiration sans quitter ses pupilles du regard, mais suis bloqué à mi-chemin par le froid qui envahit ma poitrine. Je finis par détourner le regard tandis que je me retourne, attrapant la poignée de la porte pour l'ouvrir. Sa voix m'arrête.

« Pas vous, Egbert. Nous avons encore quelques petites choses à vous dire. C'est valable aussi pour vous, Pyrope. »

Je tourne légèrement la tête pour croiser le regard presque mortifié de John. Celui-ci avait déjà esquissé un ou deux pas pour me suivre, au vu de sa position.
Il appuie un peu son regard dans le mien tandis que ses lèvres murmurent « Attends moi, j'arrive ». Je lui lance un petit sourire triste, et passe le seuil de la porte. À peine celle-ci a-t-elle claqué derrière moi que je détale presque en courant, mon pas aussi rapide que celui d'un marathonien en pleine épreuve.

Les larmes me brouillent déjà la vue. Le temps que j'arrive jusqu'à ma chambre, elles roulent sur mes joues, douloureuses et brulantes. Mais je ne peux pas les retenir. Je ne peux plus les retenir.
C'est fini.
Je referme la porte derrière moi et m'appuie dessus, éclatant en sanglots teintés de rage par la même occasion. C'est fini. J'ai perdu.
Je l'ai perdu. Tout ça à cause de ces connards qui ne savent même pas accepter quelqu'un d'un peu différent.

J'ai envie de hurler de rage, de détruire cette saloperie de bâtiment et tout ce qu'il représente, toute cette distance qu'il est en train de mettre entre moi et John, mais je n'en ai plus la force.
J'ai à peine la force de me trainer jusqu'à mon armoire pour attraper dedans mon sac de voyage et quelques habits, que je balance sur mon lit.

Je fais un maigre sac de voyage en mode complètement automatique, glissant ce qui me passe sous la main dedans – mon ordi, des vêtements, mes affaires de toilettes, la peluche crabe de John… – sans même faire attention à si je les range correctement ou pas. Je n'arrive pas à réfléchir. J'ai l'impression que mon cerveau est anesthésié par la douleur qui envahit ma poitrine et tente d'y broyer mon cœur.

Le sac fait, je l'observe d'un regard vide.
Enfin, je tends la main comme si cette dernière ne m'appartenait pas, et attrape doucement la bandoulière pour la charger sur mon épaule. Son poids est peut-être lourd, mais je ne le sens pas – comme si j'étais complètement étranger à mon propre corps. Je me dirige comme un automate vers ma porte.

Je sais que John m'a demandé de l'attendre.
Je sais.
Mais je ne peux pas.
Je ne supporterais pas d'affronter son regard plein de douleur. Parce que ça ne ferait que refléter ma propre douleur, me forcer à en prendre conscience. Me forcer à prendre conscience de la réalité – cette cruelle réalité.
Me forcer à comprendre que c'est réel. Que je suis vraiment renvoyé, que je ne peux rien faire contre. Que je dois partir, et que je ne le reverrai pas.

Je secoue la tête pour chasser ces larmes qui pointent à nouveau dans mes yeux. Je ne peux pas pleurer, pas dehors. Pas le droit.
Avançant comme un automate, je traverse les couloirs vides de toute vie.
Je dois tourner un peu en rond parce que je prends plus de temps que prévu pour arriver dans le hall de l'école, face à la sortie – celle qui mettra définitivement de la distance entre lui et moi. Je n'arrive plus à savoir si mon cœur a totalement cessé de battre, ou si c'est justement parce qu'il bat trop vite qu'il me fait mal à ce point.

Tout ce que je sais, c'est que j'ai mal.
Je m'apprête à reprendre mon chemin lorsque j'entends une voix essoufflée derrière moi.

« Karkat ! »

Je me fige.
Le souffle coupé, je me tourne pour voir John courir dans ma direction.
Dans ma poitrine, mon cœur se gèle de douleur.


John

Je pense que j'aurais dû me douter que nos problèmes étaient loin d'être finis. J'ai été naïf en pensant que Cronus laisserait tomber, déjà. Mais ça encore c'était pas trop grave. Si quatre heures de colle – quatre heures sans lui – c'était le prix à payer pour ensuite avec notre week-end tranquille, ça n'aurait pas été si terrible.

Bon d'accord j'me sentais quand même super mal de laisser Karkat partir, tout en sachant qu'il ne méritait absolument pas d'être collé. J'avais envie de hurler, de quitter ma place et de frapper cet enfoiré de prof de maths, mais fallait que je me retienne. Ça n'aurait fait qu'empirer la punition de Karkat, et puis il aurait pas apprécié que je sois collé moi aussi je pense. Pourtant j'étais tenté. Au moins il serait pas resté seul.

En fait, j'me sentais tellement mal de le savoir en colle, tout seul, que j'ai juste erré dans les couloirs tout le temps, marchant sans trop pouvoir me décider où aller. Une demi-heure a dû se passer, peut-être une heure je sais plus, quand j'ai fini par me dire que je devrais quand même pas rester là sans rien faire. Je comptais me diriger vers la bibliothèque, prendre un peu d'avance sur mes devoirs pour mieux profiter du week-end après, quand… Quand ces types sont arrivés.

Des trolls, plus âgés, probablement en Terminale. J'les connaissais même pas. Quand je les ai vus, tous les trois debout, bloquant le couloir, j'ai même pas fait attention, j'ai juste continué d'avancer.

Puis l'un d'eux m'a fait un croche-pied. J'me suis gentiment étalé par terre, sans comprendre. Quand l'un d'eux a gueulé quelque chose et que j'ai pu détacher le nom de famille de Karkat du flot d'insultes et de menaces, c'est là que j'ai compris. J'ai essayé de me défendre, mais bien sûr, seul face à des trolls, j'avais pas beaucoup de chance. J'ai reçu un coup sur la figure, plusieurs dans le ventre.

J'en étais à me résoudre, à attendre que ça passe – quelqu'un finirait bien par emprunter ce couloir à un moment ou à un autre – quand d'un coup, les coups se sont arrêtés.

J'ai entendu la voix de Karkat. J'ai cru que je l'avais imaginée.

Que j'avais rêvé, parce qu'au fond de moi, même si j'savais qu'il était pas là, même si je me disais que c'était tant mieux, parce que je voulais pas qu'il soit mêlé à ça, j'voulais pas qu'il soit blessé, ou qu'il ait des ennuis, ou n'importe quoi qu'en tant que petit ami j'aurais dû souhaiter pour lui, même malgré ça, je pouvais pas m'empêcher de vouloir qu'il vienne me sauver.

Merde, je suis pourtant pas une demoiselle en détresse ! Et puis je peux bien supporter quelques coups, c'est pas ça qui va me tuer. C'est rien à côté de tout ce que Karkat doit subir.

Sauf que j'ai pas rêvé. C'est bien Karkat, en train de tabasser le troll qui me frappait quelques secondes plus tôt. C'est bien lui qui hurle à en briser toutes les vitres du lycée. Qui hurle pour moi. Mais il fait quoi, ici ? Il devrait être en colle. Pourquoi… ?

Je me redresse, rampe jusqu'au mur du couloir et reste assis, incapable de me relever – plus par surprise qu'autre chose en fait, j'ai pas si mal que ça. J'assiste, interdit, à la scène qui se déroule devant mes yeux, Karkat qui frappe les trolls l'un après l'autre, les frappe jusqu'à avoir du sang bleu-vert sur les poings, qui les secoue, qui hurle…

Est-ce qu'il… Vient de dire (hurler) que j'étais son moitiesprit devant tout le lycée ?

Je suis encore sous le choc quand des bruits de pas précipités retentissent, et soudain j'entends la voix puissante de Cronus Ampora. J'ai du mal à discerner tous les mots qu'il crache, mais j'ai pas besoin d'entendre pour comprendre ce qui se passe. Il se passe qu'on est dans la merde. Il se passe que tout va mal, vraiment mal, en fait c'est le pire qui pouvait se produire. Il se passe qu'on a tendu un piège à Karkat, et qu'il est tombé en plein dedans – et tout ça par ma faute, parce que je suis pas foutu de me défendre tout seul.

Je suis paralysé, incapable de me concentrer sur la voix du prof, sur les chuchotements des élèves autour, sur les gémissements des trolls à qui Karkat a largement fait payer, et surtout incapable de réfléchir à ce qu'il faudrait que je fasse, de trouver une solution miracle qui pourrait tout arranger alors que la situation est définitivement désespérée. Tout ce que je peux penser là, c'est que je donnerais n'importe quoi pour remonter le temps. Comme quand on éteint une console pour revenir à la dernière sauvegarde, là où tout allait bien.

Sauf que là c'est la vraie vie, la douleur dans mes côtes et au coin de ma lèvre, le goût de mon propre sang dans la bouche, et les cris du prof qui me vrillent les tympans comme une perceuse sont là pour me le rappeler. C'est la vraie vie, et en une seule journée, tout s'est cassé la gueule et on se retrouve là, comme des cons, impuissants sous les débris.

Karkat attrape ma main et me tire avec lui jusqu'à sa chambre, et pendant tout le trajet, je n'arrive pas à sortir de ma tête cette pensée que tout est perdu.

...

Ce n'est qu'une fois enfermés dans la petite pièce, loin des profs, des élèves et de tout ce qui veut nous pourrir la vie, que j'arrive à revenir à mes esprits. Et quand je vois les jambes de Karkat cesser de le soutenir, quand je réalise que, ça y est, il a fini par craquer, quand il fond en excuses et que je ne comprends pas bien pourquoi – parce que merde, il a rien fait, au contraire il a tout risqué pour venir m'aider ! Comment je pourrais lui en vouloir pour quoi que ce soit ? – alors je me donne la plus grande claque mentale de ma vie pour me réveiller.

J'peux rien faire d'autre pour lui à part tenter de lui remonter le moral, de lui redonner un peu d'espoir, alors je dois positiver ! Si c'est tout ce que je peux faire, autant le faire à fond. Je force un sourire sur mes lèvres, chasse l'inquiétude hors de ma tête, et tente de le réconforter.

De lui dire que tout ira bien et surtout de lui dire que je l'aime ; et tout en parlant, je crois que je commence à me sentir déjà mieux de mon côté. Ça sert à rien de déprimer.

...

Les choses après ça se déroulent tellement vite que j'ai du mal à tout suivre. Le ton glacial de Cronus Ampora, ses mots blessants, plein de rage et de rancœur – rancœur pour quoi ? J'arrive même pas à savoir – puis les protestations de Terezi, vaines, évidemment. Et le dernier mot, comme un coup de couteau qui se retourne et retourne dans la plaie tandis qu'il résonne dans ma tête.

Renvoyé.

Renvoyé. Envoyé ailleurs. Envoyé loin de moi, loin du lycée. Renvoyé.

J'écoute même pas ce que me disent les profs après. Je reste debout, les mots traversent mon cerveau sans y rester, et pendant tout le temps je me demande ce que je fous là, dans cette pièce, à écouter des menaces dont je me fiche royalement, alors que Karkat m'attend et qu'il a besoin de moi.

Lorsqu'enfin les profs ont terminé (rien écouté de ce qu'ils m'ont dit, je demanderai à Terezi plus tard au pire), je fonce directement vers la chambre de Karkat.

Vide.

Vide, et ses affaires ont disparu. Mon ventre se noue. Il est quand même pas parti ? Il est quand même pas… Non !

Ignorant la douleur encore un peu présente dans tout mon corps, je cours en direction de la sortie.

...

« Karkat ! »

J'attrape son bras en criant, et il se retourne vers moi, son visage trahissant sa surprise.

« John ? Mais tu…
- Qu'est-ce que tu fous ?! Tu peux pas partir comme ça ! »

Son regard évite le mien, et je crois le voir se mordre la lèvre nerveusement.

« J'ai pas le choix. Tu les as entendus.
- C'est pas pour ça qu'on doit laisser tomber sans se battre ! Ils ont pas le droit de te virer, ils peuvent pas ! Ramène tes affaires, on va… »

Il se dégage de mon emprise d'un coup, me stoppant net.

« Y'a rien à faire, bordel de merde ! Tu crois que j'ai jamais essayé ? Ça sert à rien, à RIEN, PUTAIN ! »

Je cherche quoi répondre, mais il n'attend pas. Il a une expression étrange sur son visage, comme… de la souffrance ? Je n'ai pas le temps de bien voir. Il me tourne le dos, et se remet en marche.

Je…

Non…

Non.

Hors de question, non. Pas question que je laisse tomber. C'est de Karkat dont on parle ! Karkat qui devra partir loin, que je ne pourrai plus voir tous les jours. Me lever sans Karkat. Aller en cours sans lui. Passer mes après-midi sans lui. Me coucher, le soir, sans lui…

Et il s'éloigne de plus en plus, il passe la porte du bâtiment. Il n'y a plus que moi dans le couloir. Il n'y aura jamais plus que moi. Je ne verrai plus Karkat. Je ne le verrai plus.

Je sens à peine les larmes glisser le long de mes joues.

Et je me mets à courir.

J'le laisserai pas partir. J'le laisserai pas s'en aller loin de moi. Encore moins comme ça, pour une raison aussi injuste. Je trouverai quelque chose, c'est pas possible qu'il n'y ait plus rien à faire ! Et si ça marche pas…

Si ça marche pas, je sais pas. J'veux pas y penser.

Je pousse la porte et le rattrape dehors. Le portail de l'entrée principale est à quelques mètres, quelques mètres et Karkat sera parti. Je sais que c'est stupide, après tout c'est pas parce qu'il quitte le lycée que je ne le reverrai jamais pour autant, mais… Je sais pas pourquoi, j'ai une boule au ventre. J'ai l'impression que s'il passe le portail, il ne reviendra plus. Et peut-être que j'exagère, mais… Passer toutes mes années de lycée sans lui… J'ai pas l'impression que je pourrais. J'essaie de me dire que je tiendrais le coup, et si j'y réfléchis calmement je pense que je tiendrai, mais là, tout de suite, j'ai juste mal, j'ai juste le sentiment que j'vais crever s'il s'en va, et j'veux pas.

J'veux rester avec lui. Et j'veux aussi rester à ce lycée. J'veux qu'on reste tous ensemble, avec Dave, Jade et Rose, avec Gamzee et Terezi et Sollux, et Kanaya et Aradia, et tous les autres. C'est là que j'ai rencontré tous les trolls, c'est le seul lycée où on peut étudier tous ensemble. C'est là que j'ai tous ces supers souvenirs, les meilleurs de toute ma vie, même si ça fait même pas un an que je suis là.

La première fois que j'ai parlé avec Karkat, quand je suis allé manger à sa table – et qu'il m'a craché tout son Faygo à la tronche. Sur le coup j'étais énervé, mais maintenant en y repensant je peux pas m'empêcher de rigoler.

La première fois qu'on s'est embrassé. Je m'y attendais vraiment pas ! Mon cerveau a complètement planté à ce moment. Je comprenais rien aux notions de kismesis ou de quadrants en général (même maintenant c'est un peu flou), je comprenais rien du tout à ce qui se passait.

Y'a aussi eu cette soirée dont je me souviens pas trop, où Jade a comploté avec Terezi et Gamzee pour qu'on se réconcilie, Karkat et moi, après qu'il m'ait mordu à l'infirmerie. J'étais pas vraiment fâché avec lui. Juste que ça me faisait bizarre, et je savais toujours pas quoi penser. J'pense que déjà à ce moment-là je l'aimais, je m'en rendais simplement pas compte. J'ai toujours ressenti quelque chose pour lui. Je voulais tout le temps le voir ! Ça n'a jamais été pareil qu'avec mes autres amis.

J'ai mis un peu de temps à le comprendre. Il a fallu attendre la période de Noël, quand son lusus a eu son accident et que je l'ai accompagné le voir à l'hôpital. C'est là que j'ai réalisé à quel point je tenais à Karkat. À quel point je voulais être là pour lui, pour le soutenir.

Et tous les bons souvenirs avec nos amis ! Nos sorties au cinéma, en ville, comme au marché de Noël. Puis les fêtes qu'on organisait. On était tous serrés dans une petite chambre, mais on s'amusait ! Bon, pour les prochaines, pas question de laisser Terezi ou Gamzee s'occuper des boissons. Mais… J'veux qu'il y en ait d'autres. Ce serait pas pareil s'il manquait quelqu'un.

Rien ne serait pareil sans Karkat, merde !

J'attrape à nouveau son bras, cette fois avec la ferme intention de ne pas le lâcher. Il essaye de se débattre, mais quand il me voit, soudain il se fige. Ah, mince. J'dois être en train de pleurer. Tant pis, j'm'en fous. Tant que Karkat part pas, le reste, j'm'en fous.

« J'veux pas rester si t'es pas là, OK ? Je crie. Rien à foutre que t'aies baissé les bras, moi j'ai pas l'intention de les laisser te renvoyer !
- Et tu veux faire quoi ? »

Le ton de sa voix me fait comme un coup en pleine poitrine. Sarcastique, presque las, comme s'il n'avait plus du tout d'espoir. Et surtout comme s'il se retenait de pleurer.

« Tu veux faire quoi, hein ? Répète-t-il, criant presque à son tour. Te battre tout seul contre tout le lycée ?
- Il est pas tout seul, bro. »

Je sursaute et ravale un sanglot en entendant la voix de Gamzee, debout devant le portail. Puis je réalise qu'il n'est pas seul. Qu'il n'est pas du tout seul.

Ma sœur, mes deux amis d'enfance et mes nouveaux amis trolls – tous se tiennent à l'entrée du lycée. Mais… Pourquoi ? Qu'est-ce que… ?

Karkat doit être aussi choqué que moi – il laisse glisser son sac le long de son épaule, la valise tombant par terre sans qu'il tente de la rattraper. Je lâche son bras – pas comme s'il allait partir en courant non plus, hein – et m'avance vers le petit groupe.

« Vous tous… Qu'est-ce que vous faites là ?
- On allait pas laisser ce cher Karkat nous quitter sans rien dire, ricane Terezi. En fait, on compte pas le laisser partir du tout !
- J'arrive pas à croire que tu comptais partir aussi facilement, et sans nous en parler ! Fait Jade à son tour. Heureusement que Terezi se doutait que tu réagirais comme ça, et qu'elle nous a appelés !
- J'vois pas ce que ça aurait changé que j'vienne vous voir, grommelle Karkat. Ils ont déjà décidé de me renvoyer, c'est mort de toute façon.
- Quoi, parce que Cronus Ampora l'a décidé sur un coup de tête ? Dit Kanaya. Je ne me rappelle pas qu'il soit devenu directeur. Sa décision était injustifiée, et peu importe le temps que ça prendra, nous ferons revendiquer tes droits. »

Je jette un regard à Rose, qui hoche doucement la tête en souriant. Je me tourne vers Jade qui me lance un grand sourire éclatant comme elle sait si bien les faire. Et je regarde Dave, qui lève une main pour me saluer, un petit sourire en coin.

J'ai été stupide. À chaque fois j'essaie de gérer les choses seul, et à chaque fois ils sont là pour me rappeler que… Qu'ils sont là pour moi ? Qu'ils sont prêts à tout risquer pour moi ? Et moi je vais même pas vers eux quand j'ai besoin d'aide…

C'est bizarre. Les choses ne se sont pas arrangées, en fait la situation n'a toujours pas changé. Alors pourquoi je peux pas m'arrêter de sourire comme un crétin ?

J'essuie rapidement les quelques traces laissées par deux larmes trop vite versées et me rapproche de Karkat, attrape son bras sans même m'en rendre compte jusqu'à sentir sa chaleur percer même à travers son pull. Je jette un regard interrogatif à Kanaya, puis à Rose à côté, puis à tous les autres. La jeune aveugle part dans un grand éclat de rire, bombant fièrement la poitrine.

« Cette injustice ne sera pas tolérée, pas tant que Terezi Pyrope aura un souffle de vie !
- Oui ! Approuve Jade. On fera tous grève s'il le faut ! Ils pourront pas tous nous renvoyer !
- Et s'ils le font quand même ? S'énerve Karkat. S'ils le notent dans vos dossiers scolaires ?! »

Il se tourne vers Terezi.

« J'croyais que tu voulais être procureur, ou avocate, ou une de ces putains de conneries ? Tu te fous de tout balancer en l'air ?! Et toi, Kanaya, t'as les meilleures notes de la classe avec Lalonde ! »

Personne ne dit rien, leurs regards fixant sérieusement Karkat, sans sourciller.

« Pour… Pourquoi ? »

J'attrape sa main dans les deux miennes, la serrant fort, mon regard passant toujours de l'un à l'autre de nos amis. Puis je vois Karkat se tourner vers moi, et je hoche la tête en souriant. Il redirige son regard vers le groupe, l'air totalement perdu.

« Pourquoi vous faites ça pour… pour moi ? »

Tous se mettent à sourire, comme s'il venait de demander l'évidence même. Aradia retient un petit rire, prenant la première la parole.

« Parce qu'on tient à toi, crétin. »

Je sens sa main se resserrer dans la mienne, doucement, et vois son visage rougir légèrement – sous le coup de l'émotion ou de la gêne, j'en sais rien. Sollux prend sa copine – moitiesprit, il serait temps que je m'habitue à ces termes maintenant que je sors avec un troll moi-même – par le bras, son sourire moqueur habituel sur les lèvres.

« Bah ouais, dit-il en riant. T'es chiant, mais t'es notre pote.
- Tout serait trop calme sans toi, complimente Rose à sa façon.
- Ouais, rigole Jade, ce serait pas pareil si t'étais pas là pour tout critiquer !
- Ironiquement pas marrant, rajoute Dave.
- J'arrive plus à savoir si j'dois être content ou tous vous exploser la tronche ! S'énerve Karkat – mais le pseudo-sourire qu'il n'arrive pas à retenir trahit bien ce qu'il en pense.
- Ben souris, termine Gamzee. Ce serait un putain de miracle. »

Il secoue la tête, ne sachant probablement pas quoi répondre. J'peux pas lui en vouloir, moi non plus je sais pas quoi dire. Je tire juste un peu plus sur sa main, et il me laisse le prendre dans mes bras, pose sa tête contre mon épaule.

« Putain… Vous faites chier… »

Il rit – doucement, un peu bizarrement, mais il rit. Et je ris aussi, je passe ma main dans ses cheveux, l'autre dans son dos, je le serre contre moi.

« T'as pas intérêt à te barrer, je dis doucement pour que lui seul entende. J'ai pas l'intention de te laisser partir. T'es à moi, tu te souviens ?
- Ouais. Désolé. »

Je le lâche et hoche la tête l'air satisfait. On reste tous plantés là, au milieu de la cour de l'entrée, mais notre petit moment d'émotion est de courte durée.

« VANTAS ! »

Je serre les dents, et on se retourne tous vers le professeur Ampora, suivi par deux autres enseignants à la carrure imposante (les deux des trolls, et hauts placés dans l'hémomachin si je me souviens bien) et d'un surveillant de petite taille à la carapace blanche, qui n'a pas bien l'air de savoir ce qu'il fait ici.

« Qu'est-ce qui se passe, ici ?! Hurle Cronus à pleins poumons. Retournez tous à vos chambres ! Et vous, Vantas, qu'attendez-vous pour déguerpir ?!
- On n'a pas l'intention de rentrer ! S'écrie Jade. Vous n'aviez pas le droit de le renvoyer comme ça !
- Ce n'est pas à vous de me dire quels sont mes droits ! Retournez dans vos chambres immédiatement, ou bien je vous fais tous renvoyer !
- Et de quel droit ? Demande Kanaya, son ton plus tranchant que d'habitude me surprenant un peu. Votre rang ne change en rien votre influence dans ce lycée, monsieur, et nous n'avons rien fait qui mériterait…
- Oh, vous voulez parier ? – Il se tourne vers les deux autres profs – Vous deux, faites-moi sortir Vantas hors d'ici, il n'a plus rien à faire dans ce lycée ! »

Les professeurs s'avancent, mais alors que j'avais déjà fait un pas en avant pour protester, la main puissante de Gamzee se pose sur mon torse pour m'arrêter. Le silence se fait quelques instants, les deux profs stoppés dans leur élan par le regard insistant que leur lance le jeune troll, qui pour le coup ne sourit plus du tout.

« Des fils de putes feraient mieux de rester à leur place », dit-il doucement.

Les deux professeurs se regardent, hésitants. Cronus passe son regard de l'un à l'autre, choqué.

« Qu'est-ce que vous attendez ?! Vous allez désobéir à votre supérieur ? »

Ils se regardent à nouveau, puis regardent Gamzee, puis l'un d'eux fixe le professeur Ampora à nouveau.

« Vous n'êtes que professeur dans ce lycée, dit-il sèchement. Vous n'avez pas à nous donner d'ordres. Je trouve aussi que le renvoi de Vantas était exagéré.
- Ce n'est pas parce que cette stupide directrice a décidé de l'ignorer que l'hémospectre a disparu ! Rage-t-il. Je pourrais vous faire renvoyer ! »

L'autre prof s'avance alors.

« Je respecte l'hémospectre, dit-il d'une voix calme. Mais je n'ai pas souvenir de devoir obéir aux ordres d'un troll aquatique plus qu'à ceux d'un sang supérieur. »

Cronus ouvre la bouche mais ne trouve visiblement rien à répondre, son visage tordu par la colère. La cigarette toujours éteinte dans sa bouche tombe au sol sans un bruit.

« Arrêtez les frais, lance Terezi, vous avez perdu.
- Perdu ? Ha ! Vous pensez que parce qu'une petite poignée d'élèves et quelques professeurs stupides se rebellent j'ai perdu ? J'ai encore beaucoup de professeurs qui me soutiennent, dont quelques-uns de sang indigo contre qui votre insolence ne pourra rien, Makara ! Vous pensez vraiment qu'à vous tous vous pourriez changer quelque chose ? Laissez-moi vous apprendre une chose, la vie n'est pas aussi simple que ça ! Quoi que vous fassiez, Vantas ne restera pas une minute de plus dans ce lycée ! Comme si j'allais permettre… Ces maudits mutants, avec leur air supérieur ! Vous vous croyez tout permis, hein ?! Toujours à m'ignorer, à me ridiculiser ! Il aurait dû être à moi ! »

Il s'arrête soudain, l'air un peu déboussolé, mais se remet bien vite, avançant de quelques pas pour mieux nous toiser. Je déglutis, mon cœur cognant d'effroi dans ma poitrine. Il n'a pas l'intention de changer d'avis. Je sais pas ce qui le motive, mais il compte bien tout faire pour que Karkat parte – ça se voit dans son regard.

Et il en a le pouvoir.

« Vous ne vous en tirerez pas comme ça, dit-il plus calmement mais d'un ton plus glacial que jamais. Vous serez tous renvoyés. Tous. Vous serez renvoyés sur-le-champ. »

Il nous fixe avec un mépris non contenu, et un sourire se trace sur ses lèvres. Un sourire satisfait. Et je serre fort la main de Karkat. Aucun de nous ne parle, je pense que les autres ont compris aussi bien que moi qu'il n'y avait rien à faire pour le raisonner.

Un silence de mort suit la sentence prononcée par Cronus, et ce dernier s'apprête à se retourner, à nous laisser ici, impuissants, dans le froid – à me laisser là, bouillant de rage, de frustration contre moi-même, contre les règles, contre cet hémospectre que je ne comprends même pas mais qui veut m'arracher Karkat comme on m'arracherait le cœur.

« Que signifie tout ceci ? »

Je me fige. Je connais cette voix. Une voix de femme, une voix puissante, avec un timbre particulier qui, quand on l'entend, réveille d'un coup toutes les zones de notre cerveau qui nous commandent de fuir, de fuir en courant. Et loin, si possible.

Une voix que je n'ai pourtant entendue qu'une fois, à la cérémonie d'entrée du lycée.

Snowman.

Un vent glacial suit l'arrivée de notre directrice, et je frissonne de tous mes membres, me rapproche instinctivement de Karkat pour me réchauffer. Il n'y a plus aucun bruit, pas même le chant d'un oiseau, comme si tout s'était tu au moment même où Snowman avait parlé.

Je me retourne, lentement, suivi par tous les autres, et déglutis devant la stature droite de notre directrice. J'ai comme un instinct de survie qui s'est enclenché en moi, comme une petite alarme qui hurlerait « Cours, vite, cette femme est une cinglée ! »

Mais en fait…

Je lâche la main de Karkat et m'avance. Il me regarde, choqué, comme si je bravais tout sens commun en allant vers cette femme au lieu de fuir. Mais en fait, c'est peut-être bien le dernier brin d'espoir auquel on peut se raccrocher.

« Ils… – Je toussote un instant, ma voix a un peu de mal à sortir devant toute la pression que la présence de la directrice provoque dans l'air – Ils veulent renvoyer Karkat. Mais il n'a rien fait ! Il voulait juste me défendre, ce sont les autres qui l'ont piégé ! Ils veulent juste le renvoyer parce qu'il est différent ! »

La directrice me fixe. J'ai du mal à déchiffrer quoi que ce soit sur son visage, mais si je devais tenter ma chance, je parierais sur de la surprise. Surprise que quelqu'un ait osé s'adresser directement à elle peut-être, à mon avis ça doit pas arriver souvent. Si c'était pas pour Karkat, j'aurais jamais osé – plutôt manger un ver de terre que de risquer ma peau à lui parler, tiens !

Elle me fixe de ses yeux effrayants, puis regarde Karkat, juste derrière moi. Puis son regard se pose sur l'un des deux professeurs en retrait.

« Qui a prononcé son renvoi ? »

Aucun des deux n'ose parler, mais ils n'ont pas à se déranger, car Cronus prend aussitôt la parole – sa voix un peu hésitante malgré l'air dur qu'il tente de maintenir.

« C'est moi.
- Pour quelle raison devrait-il être renvoyé ?
- Pour avoir séché une heure de colle et avoir gravement agressé un élève, en plus d'une insubordination pendant les cours répétée à plusieurs reprises malgré les nombreux avertissements. »

Snowman le regarde, longtemps. Elle se tourne alors vers le surveillant, qui semble toujours aussi perdu et paniqué. D'un petit geste de la main elle le fait venir, et elle se baisse légèrement afin qu'il lui murmure quelque chose à l'oreille.

Le temps passe, et personne n'ose parler, bouger, ou respirer trop fort. Une minute doit bien s'écouler, puis une deuxième ; je pense qu'il doit lui résumer la situation. J'ai absolument aucune idée de ce qui va se passer quand il aura terminé. Mon ventre est noué. C'est comme ces stupides émissions de télé, quand les gens ont tout misé sur la dernière question sans connaître la bonne réponse ; 50-50, tout perdre ou tout gagner, et ces maudits réalisateurs font bien durer le suspense jusqu'au bout, et chaque seconde, chaque putain de seconde est une torture sans nom qu'il nous faut supporter.

Là c'est pareil, on reste tous là à attendre que le pion ait fini de raconter. Et enfin il termine, il se recule, et Snowman reste interdite, son expression indéchiffrable.

Puis soudain, contre toute attente, elle se met à rire.

Fort.

Fort, et d'un rire puissant. Ce genre de rire qu'ont les méchants dans les films, le genre de rire classe mais effrayant, avec ce petit quelque chose de folie dedans. Elle rit, et personne ne parle jusqu'à ce qu'enfin elle ait fini. Son expression durcit alors.

« Je disparais une semaine, et déjà on essaye de me remplacer. »

Elle dirige son regard vers Cronus, une aura sombre envahissant toute la cour.

« Je n'apprécie pas que l'on s'attribue tous les pouvoirs dans MON lycée, Cronus Ampora ! Vous avez osé vouloir prendre ma place en mon absence !
- Non, ce n'était pas ce que… ! »

Il tente de se trouver une excuse, mais Snowman ne s'arrête pas, hurlant presque à présent :

« Menacer MES professeurs ! Renvoyer MES élèves ! »

Elle s'avance et nous nous écartons tous en vitesse, la laissant marcher jusqu'à notre prof de maths devant lequel elle se plante, le toisant de sa grande taille.

« Votre insolence dépasse les limites, Ampora. N'espérez pas obtenir mon pardon. Vous pouvez tout de suite aller chercher vous affaires. C'est vous, qui êtes renvoyé. »

Et sans rajouter un mot, elle se remet en marche.

Cronus reste là sans bouger une seconde, puis il se retourne brusquement, la tête haute, l'air hautain, et part vers, j'imagine, son bureau pour rassembler ses affaires.

Je reste sans voix quelques minutes, mais avant que Snowman ne parte, je me précipite vers elle, m'arrêtant à quelques mètres (sait-on jamais).

« Alors… Vous n'allez pas renvoyer Karkat ? »

Elle lève une main en l'air dans un geste de dédain – ou d'ennui, difficile à dire.

« Pour une simple dispute ? Il me faudrait renvoyer la moitié du lycée.
- Mais… ! S'exclame Karkat. Mais je suis… »

Il ne termine pas sa phrase, n'y arrive probablement pas. Snowman se retourne vers lui, le fixe un instant, avant de terminer la phrase qu'il avait commencé.

« Un élève de ce lycée. »

Il ouvre de grands yeux, la regarde, bouche entrouverte. Et la directrice se remet à rire, tournant le dos et partant vers le bâtiment des profs, disparaissant comme elle était apparue, sans rien rajouter.

Je tombe à genoux.

« John ! »

Je sais pas qui a crié mon prénom en premier, si c'est Dave, ma sœur, Rose ou bien Karkat. Mais deux secondes plus tard, ils sont tous autour de moi, mon meilleur ami m'aidant à me relever.

« Je… Je vais bien. Juste… C'est fini, pas vrai ? C'est terminé ? »

Ils me regardent tous, et soudain tout le monde se met à rire.

« Oui ! Dit joyeusement Jade, les larmes aux yeux. Oui, c'est terminé ! »

Je ris avec eux, debout bêtement dans le froid, serrant tantôt mes amis, tantôt Karkat contre moi. C'est fini, c'est terminé. Karkat peut rester.

Et je suis tellement soulagé, tellement reconnaissant, juste heureux. J'ai besoin de rien d'autre, sérieux.

Non, en fait… Y'a peut-être juste un truc que j'aimerais faire là. Et j'crois que cette fois, je vais pas pouvoir m'en empêcher.

J'attrape le bras de Karkat, ignore son air surpris, les rougeurs sur ses joues. Et je m'avance jusqu'à lui pour l'embrasser – passionnément. Je l'embrasse comme un désespéré, comme si j'avais attendu dix ans pour le faire. Et s'il est choqué au début, ses mains ne tardent pas à se serrer dans mon dos.

Et derrière nous, j'entends Jade et Aradia qui applaudissent, et Terezi qui acclame, et Sollux qui ricane, et Rose et Kanaya qui rient doucement ; et Dave et Gamzee restent silencieux mais je peux sentir leur sourire et leur hochement de tête satisfait dans mon dos.

Et je l'embrasse encore, et je souris en même temps. Et j'entends nos amis qui s'éloignent, Dave qui donne une tape amicale dans mon dos, Gamzee qui répète quelque chose sur des miracles (pas bien compris, trop occupé), et Jade et Terezi qui rient ensemble. Je les rejoindrai plus tard. J'veux rester seul avec Karkat un moment.

Même quand je finis par le lâcher, on reste ici un instant, son bras autour de mon épaule frottant doucement le mien pour me réchauffer. La nuit est presque tombée, faudrait pas qu'on tarde trop.

Mais alors qu'on s'apprêtait à rentrer, un coup d'œil vers l'intérieur de la cour nous fait tomber sur Cronus, une boite en carton dans les mains, et un regard énervé dans ses yeux violets. Le jeune professeur nous fixe un instant, puis se remet en marche, passant devant nous sans nous parler.

Karkat se retourne alors, me lâchant un instant.

« Hé. Vous aviez quoi contre moi ? »

L'ancien professeur s'arrête, se retourne et nous envoie un regard agacé.

« Qu'est-ce que ça peut te faire ? Ça t'amuse de m'humilier jusqu'au bout ? »

Je fronce les sourcils, attrape Karkat par la manche et lui fais signe de rentrer. Pas la peine de lui parler, à ce stade. Mais visiblement, Ampora n'en a pas terminé.

« J'imagine que vous êtes contents de vous. Pas la peine de vous sentir fiers. Il y a beaucoup d'autres lycées qui rêveraient de m'avoir pour prof, et avec un meilleur salaire. Y'a qu'une seule raison qui m'a fait choisir le bahut de cette cinglée, et c'est… ! »

Il s'arrête en pleine phrase, fait une grimace dépitée.

« Peu importe. Dégagez de ma vue.
- Vous pourriez au moins nous le dire, après tout ce que vous avez fait subir à Karkat !
- Ce que JE lui ai fait subir ? Parce que vous pensez être les seuls à souffrir ? Vous avez quoi, comme problèmes ?!
- C'est pas vrai, toujours pareil. »

Cronus sursaute et se fige, je crois qu'il arrête même de respirer. Je me tourne vers le portail, d'où provient la voix inconnue.

C'est un troll, assez jeune tout comme notre prof, et il s'avance vers nous en soupirant.

« Cronus. Combien de fois dois-je te répéter de faire plus attention avec tes triggers ? »

Je dévisage l'inconnu. Il porte un pullover rouge vif, et ses cornes sont un peu comme celles de Karkat, aux bords arrondis. Mais c'est quand je vois ses yeux que mes propres orbites s'élargissent vraiment de surprise – et Karkat, à côté de moi, ne bouge plus d'un millimètre.

Des yeux rouges. Rouge sang.

« Je n'arrive pas à y croire, vraiment ! S'exclame-t-il. Non seulement tu t'en prends à des élèves encore innocents, mais en plus tu utilises ton rang pour abuser de tes pouvoirs, ignorant tous les triggers que tu auras provoqués et sans te préoccuper que tu risques d'offenser beaucoup d'élèves, notamment les, pardon pour l'expression, « défavorisés de l'hémospectre » ainsi que les humains et, ce qui nous intéresse dans ce cas, « mutants » ; et je le répète, le terme est fortement problématique et devrait être changé au plus vite pour une expression avec moins de risques déclencheurs, car dans la situation présente et le déclin à venir de l'hémospectre et du système de castes – attention aux triggers ici, risque d'offenser bon nombre de trolls – on ne peut qu'envisager qu'un futur où l'égalité triomphera sur la, pardon pour les triggers, « discrimination » et par conséquent des termes aussi mal connotés ne peuvent amener à une situation sans « racisme », terme problématique ici aussi. Bref, Cronus, tu me déçois. »

Silence total.

Il… Vient de se passer quoi là ?

J'ai… J'ai pas pigé un mot de ce que ce type vient de raconter. C'est normal ? Et comment il fait pour parler autant sans reprendre son souffle ? Et comment il peut ne pas perdre le fil de ce qu'il raconte ?

Je regarde Karkat qui me réconforte dans l'idée que je ne suis pas le seul à n'avoir rien compris du tout.

« Et tout ça, reprends l'inconnu, par simple, attention, trigger ici aussi, « jalousie ». Comment as-tu pu penser ne serait-ce qu'une seule seconde que ton comportement plus que problématique aiderait en quelque façon que ce soit à améliorer la situation ? Maintenant viens, j'ai encore beaucoup à te dire. – Il soupire – Il semblerait que je doive à nouveau te réexpliquer l'importance que contenir ses triggers représente, et cela depuis le début. »

Cronus hoche doucement la tête ; cette fois-ci, il n'a rien à répondre. L'inconnu s'apprête à partir, mais s'arrête soudain devant Karkat, le fixant de la tête aux pieds.

« Il faudra que l'on discute un de ces jours, dit-il. Peut-être serais-tu, en ta qualité de, pardon pour le terme hautement problématique, « délaissé de l'hémospectre » – et j'insiste sur la valeur problématique de l'expression, et serais ravi d'argumenter avec toi sur le besoin de remplacer certains mots à caractère déclencheur – intéressé par une discussion avec une personne partageant la même, attention aux triggers, « anomalie sanguine » afin de converser sur les diverses modifications que la société actuelle devrait fortement envisager dans les temps futurs dans le but de mener à une situation moins problématique ? »

Karkat fixe le troll un moment, bouche entrouverte, incapable de dire quoi que ce soit. Alors l'inconnu hausse légèrement les épaules.

« Je vois que mes paroles te touchent, et serai ravi de repasser approfondir ce sujet avec toi dans un temps futur, lorsque j'en aurai terminé avec un certain troll. »

Il se tourne vers Cronus, soupire à nouveau, secoue la tête l'air de dire « c'est pas gagné », puis s'en va avec lui sans plus de cérémonie. Au loin, je l'entends déjà repartir dans un flot interminable de parole, tandis que l'autre adulte reste silencieux comme une carpe – oui bon pardon pour le mauvais jeu de mot, je suis un peu choqué là, mon humour en a pris un coup.

Je me tourne vers Karkat ; on se fixe un bon moment.

« On peut… Oublier ce qui vient de se passer ? »

Il hoche vivement la tête, et je souris. Attrapant sa main chaude dans la mienne, je l'entraîne avec moi vers les dortoirs.

...

...

Une semaine a passé depuis.

Les choses se sont pas mal calmées je dois dire. Snowman a dû faire passer un mot aux profs, j'en sais rien, mais aucun ne nous a embêtés depuis. Bon, plusieurs élèves nous regardent toujours de travers – en fait encore plus maintenant que notre relation est plus ou moins officialisée – mais maintenant s'ils font quelque chose, les profs ne restent pas sans rien faire. Donc la plupart restent tranquilles.

Et nous voilà aujourd'hui, tous les deux, dans le bureau minuscule et bourré de paperasse dans tous les recoins, face au secrétaire principal de l'école.

Alias Spades Slick.

Qui nous fixe avec un mélange d'expression totalement blasée, une grimace dégoûtée, et l'air de mépris permanent envers toutes les choses en ce monde qui ne le quitte jamais.

« On… On voudrait demander un changement de chambre. »

Il ne dit rien, nous fixant toujours avec le même air blasé-écœuré.

« Je suis tout seul dans une chambre double, on voulait savoir si Karkat pouvait la partager avec moi. »

Il secoue la tête l'air absent, comme pour dire « j'en n'ai absolument rieeeeeen à foutre ».

Et il rebaisse la tête sur ses papiers.

« Euh… Monsieur ? »

Un moment de silence.

« Ça veut dire oui ? »

Soudain, le stylo dans sa main se brise en deux, tandis qu'il relève vers nous un visage encore plus furieux qu'avant.

« Je n'ai absolument rien à carrer de vos histoires stupides, faites ce que vous voulez et ne revenez jamais me voir pour des idioties pareilles ou je vous étripe comme les larves dégénérées que vous êtes ! En fait, NE REVENEZ PAS DU TOUT ! »

Je cligne plusieurs fois des yeux et me tourne vers Karkat à qui j'adresse un grand sourire.

« Merci monsieur !
- HORS DE MON BUREAU ! »

Je quitte en vitesse la petite pièce, tirant Karkat par la main.

« Bon, on va chercher tes affaires ? »

Héhéhé.

...

...


Note d'Aku : Et voilà, curiokat c'est fini ! /PAN/

Non pardon c'était une blague. ;w; C'est loin d'être terminé, il reste encore un arc super cool et top secret à faire ! Mais vous n'en saurez pas plus pour l'instant, et malheureusement vous devrez attendre au moins le mois d'août pour avoir la suite, vu que je pars en vacances et serai privée d'Internet un moment. On tenait à terminer cet arc pour ne pas vous laisser un mois sur un suspense, et je suis contente qu'on ait réussi à temps ! En plus vous avez deux chapitres pour le prix d'un là, de quoi vous vous plaignez ? :p

Donc voilà, vous aurez le temps de bien digérer tout ça, mais ne vous inquiétez pas, la suite viendra dès que possible ! Merci à tous pour votre soutien et vos reviews, vous êtes peu nombreux à nous lire mais ça nous fait toujours très plaisir quand même. :3

À la prochaine pour la suite !