Curiosity Killed the Karkat

Part 17

...

...

Karkat

Ça fait une semaine depuis tout ce putain de bordel qu'il y a eu autour du prof de maths, de mon renvoi et du retour de Snowman – un peu flippant, je dois l'avouer. Depuis, la vie est revenue à peu près à la normale. Enfin disons, dans les limites du possible, étant donné que je m'étais pas raté en hurlant à la tronche des cons qui avaient attaqué John qu'il était mon moitiesprit. Autant dire qu'on fait actuellement pas mal jaser dans les couloirs.
Mais bon, tant pis. Tant que je suis avec lui, j'imagine que ça vaut tout ce putain de bordel.

Nous sortons en vitesse du bureau de Mr. Slick, qui nous invective encore alors qu'on est à plus de dix mètres de la porte – et le pire, c'est que je l'entends d'ici. Il a la voix qui porte, putain !
Je dois bien avouer que pour le coup, John a eu une idée assez brillante de demander à ce que j'intègre sa chambre vu qu'il était tout seul. Bien sûr ça va me faire un peu bizarre de ne plus être seul, ni dans le dortoir des trolls… mais à ce que j'ai compris des regards entendus, certains de mes amis trolls semblent aussi intéressés par l'idée de rendre les dortoirs mixes au niveau des races.

Ce pauvre Slick qui va devoir faire face à des hordes d'élèves voulant changer de chambre. Ou, quoique… peut-être est-ce plutôt « ces pauvres élèves ». Enfin bon.

La main de John se resserre un peu sur la mienne tandis qu'il me jette un regard qui brille – on dirait une fucking ampoule de 400'000 watts – d'amour et de joie. Un sourire plus tard, et il me lance joyeusement :

« Bon, on va chercher tes affaires ? »

J'imagine sans peine le rire qui danse dans son esprit tandis que j'acquiesce à mon tour, tentant en même temps de sauver les apparences mises à mal par ce putain de sourire qui veut se frayer un chemin sur ma gueule.
… Peine perdue.

Après un petit crochet pour venir demander à Gamzee de nous filer un coup de main, nous repartons tous les quatre – oui, Dave était avec lui et s'est invité en chemin, déclarant que ma chambre devait vraiment être un endroit « au summum de l'ironie » qu'il devait absolument voir – en direction de mon futur ex-lieu de vie.
Il nous faudra pas moins de toute la matinée pour vider mes armoires, défaire mes draps, ranger toutes mes affaires dans des sacs pour ensuite tout transporter à l'autre bout du dortoir dans la chambre double de John, et tout réinstaller. D'ailleurs, au vu du bordel qui règne dans les armoires de cet adorable crétin, je sens que je vais pas réussir à me retenir de faire une razzia-ménage, un de ces quatre.
Enfin bon.

Le rangement donnera lieu à quelques engueulades diverses – « Hé, c'est quoi ça, Karkat ? Un crabe en peluche ? – Ta gueule. – Nan sérieux, c'est un crabe en peluche ? – Ta gueule, j'ai dit ! – Héhé, oui c'est ça Dave, je le lui ai offert pour Noël. Il dort même av… - MAIS PUTAIN, VOS GUEULES J'VOUS DIS ! – Honk ! – AAAAH TOI GAMZEE COMMENCE PAS HEIN ! » – mais dans l'ensemble, à la fin de la matinée, tout est bon. J'ai complètement et définitivement déménagé pour faire atterrir toutes mes possessions dans la chambre de mon moitiesprit qui me semble rayonner encore plus de bonheur qu'avant – si c'est possible.

Nous sommes rappelés à l'ordre par nos ventres qui semblent penser qu'une petite visite à la cafétéria est une très bonne idée – elle devient donc notre prochaine destination, le chemin étant ponctué de tirades prononcées « à la cool » (Dave), de cris (moi) et de rires (les deux autres crétins restant).
Une fois dans le réfectoire, plusieurs autres du groupe – je compte Rose, Jade, Kanaya, Terezi et Sollux – nous rejoignent à la table où nous sommes assis. Le début du repas est plutôt calme… jusqu'à ce que la fourchette de Terezi ne… glisse. Enfin, c'est ce qu'il semble se passer.

Elle « glisse », donc, et la purée qui était dessus s'envole dans un magnifique vol plané digne des plus grands Boeings 747 pour venir terminer sa course sur… les lunettes de Dave. Celui-ci, mis à part un petit mouvement sur le côté à cause de l'inertie, lorsque le projectile le frappe, ne bouge pas.
Non, sérieusement, il bouge pas. Il reste là, sans rien faire, pendant bien dix secondes, la purée coulant sur le rebord de ses lunettes plus si ironiques que ça. Enfin, dans un silence parfaitement religieux, on entend sa voix prononcer.

« Pas cool, sis. »

Un rire hystérique plus tard, Terezi se retrouve à son tour les lunettes couvertes de purée. Un rire pouffé en provenance de Lalonde se fait discrètement entendre.
Pas assez discrètement. Terezi l'ayant entendue – et reconnue – attrape sa fourchette pour se venger. Sauf que le fait d'être aveugle n'aide pas à viser, et c'est Jade qui s'en prend plein la poire.
Qui, elle, rapplique avec une adresse légendaire, adressant donc son envoi amidonné… en plein dans la poire de Sollux. Je ne peux retenir à mon tour un ricanement…

Qui me vaudra une vengeance gluante directe.

Après ça, je ne sais plus trop ce qui se passe en détail. Je sais juste qu'en entendant le ricanement de je-sais-pas-qui-on-s'en-fout-il-s'en-prendra-quand -même, j'attrape à mon tour la purée dans mon plat pour la bombarder sur qui je peux. Ça finira en véritable guerre à la purée, avec des soldats couverts de cette substance et dégoulinants de partout.
Mais carrément morts de rire.
Après l'intervention d'un pion qui nous fait vaguement la morale – bien qu'on puisse voir à son sourire qu'il a tout autant envie de rire que nous – nous sommes renvoyés dans nos chambres respectives pour faire un brin de toilette et nous changer.

John y passe le premier tandis que, assis devant la petite table, j'essaye de lire sans en mettre plein mon livre – ce qui, avec mes cheveux tout gluants, n'est pas très aisé. Il faudra une bonne vingtaine de minutes à cet adorable crétin pour terminer sa douche et en ressortir propre comme un sou neuf.
Avec un rictus sur le visage, en me voyant, qui me donne envie de lui faire un gros câlin afin que sa douche n'ait servi à rien. Enfin, ça risquerait de virer en cercle vicieux si je faisais ça, donc vaut mieux éviter. Je me lève donc, laissant mon livre où il est, pour aller dans la salle de bain pour me doucher.

Un petit quart d'heure plus tard, je me sens déjà plus propre. Le temps de vaguement me sécher les cheveux en les frottant avec une serviette, et je ressors de la douche pour trouver John assis à la petite table devant le terrarium de sa salamandre, cette dernière nichée dans ses bras. Il me sourit doucement quand je m'assieds à côté de lui, caressant du bout des doigts la petite créature.

« Contente de savoir qu'elle est toujours en vie, je grogne, pour tenter de cacher mon attendrissement face à cette petite bestiole, ma foi quand même un peu mignonne.
- Hé ! T'es méchant ! C'est pas comme si j'allais mal m'en occuper…
- Mpf, je lâche, peu convaincu. »

Il me lance un regard un peu vexé, puis tout à coup un autre de ses sourires malicieux éclaire son visage. Un de ces sourires qui me disent en général que je suis tout à coup pas très loin d'être un peu dans le caca. Ohoh. Qu'est-ce qu'il a encore inventé ?!
Je n'ai pas le temps de réagir qu'il s'est approché de moi, et a glissé avec délicatesse la salamandre dans mes mains. Je suis bien obligé de la réceptionner du mieux que je peux, peu désireux de la laisser s'écraser par terre. Je pense pas qu'il me le pardonnerait, de toute façon.

« Héééééé mais putain qu'est-ce que tu f…. !
- Chuuuuuuut ! m'intime-t-il. Crie pas, tu vas l'effrayer. Tu peux la garder le temps que je nettoie sa maison ? »

Comme si j'avais le choix, avec ces yeux-là en face de moi.
Je grogne vaguement un assentiment, et le regarde s'éloigner avec le terrarium dans les mains en direction de la salle de bain. Puis, rebaissant le regard, je reporte mon attention sur la petite chose chaude que je tiens. Cette dernière n'a pas vraiment bougé, respirant avec calme entre mes doigts. Incroyable. J'pensais pourtant que les animaux en général avaient peur des trolls, puisqu'on est en quelque sorte les prédateurs ultimes…
Ça veut dire quoi ça, que je suis pas si effrayant que ça ? Pfin, je t'en donnerai moi !

Mais je suis quand même surpris par son contact. C'est la première fois que je touche vraiment cette bestiole, ne l'ayant approchée que pour l'acheter, vaguement la nourrir et la remettre ensuite à John. C'est étonnant, c'est plus… chaud que ce que je pensais. Et puis c'est tout doux, et un peu glissant. Et je sens son cœur qui bat, tout vite, sous mes doigts. C'est… étrange.
Comme si elle avait entendu mes pensées, la bestiole lève la tête pour me fixer droit dans les yeux avec ses pupilles chelou. On reste en chiens de faïence bien trente secondes, avant qu'elle ne fasse une bulle.

Une bulle.
Une fucking putain de bulle, là, qui apparait au coin de sa bouche.
Sérieux, what the fuck ?

« Héhé, je crois qu'elle t'aime bien ! »

Je sursaute, étonné d'entendre la voix de John près de moi. Ce fourbe s'est glissé dans mon dos sans que je m'en aperçoive.
Je grogne, peu convaincu, puis lui tends délicatement la bestiole. Il rigole un peu, puis pose le terrarium – désormais propre et réaménagé – pour récupérer sa salamandre et la remettre – après deux ou trois câlins, mpf. – dans son habitat.
Il referme le dessus avant de me jeter un coup d'œil et un sourire.

« Je l'ai appelée Casey.
- Et qu'est-ce que ça doit me faire ? »

Un instant de blanc, comme si j'avais prononcé la plus horrible des insanités. Il me fixe avec les yeux écarquillés, comme au bord de la crise cardiaque. Je lève un sourcil.

« Quoi, tu t'essayes à imiter les poissons maintenant ?
- Mais… mais mais mais, comment ça ? Je veux dire… c'est… Casey ! De Con Air !
- Connais pas.
- Mais si, je t'en ai parlé, quand on était allé voir ton lusus !
- Ah…. ouais, peut-être. »

Il me jette un autre coup d'œil suspicieux.

« Tu veux dire… qu'après le magnifique résumé que je t'ai fait, tu n'as pas essayé de le voir ?
- J'avais mieux à faire, ouais. »

Autre expression scandalisée.
Puis, une seconde plus tard, l'expression change pour devenir déterminée. Si déterminée que je commence à avoir des frissons de crainte, le long de ma colonne vertébrale.

« Bon, bah puisque c'est comme ça, il faut que je te le fasse regarder moi ! Tout de suite ! »

Il a lancé ça en essayant de bondir sur ses pieds, mais est vite arrêté par ma main, bloquée sur sa manche. À cheval entre la position debout et celle assise, il me lance un regard interloqué.

« Qu'est-ce qu'il y a ?
- Tu comptes me le faire regarder ? Maintenant ?
- Bah, oui ! On est samedi après-midi, on n'a rien d'autre à faire, donc c'est le moment idéal pour…
- Nos devoirs.
- Quoi ?
- Tu as dit qu'on n'avait rien à faire. Pas d'accord. Il y a nos devoirs pour la semaine, et les épreuves qu'on a dans les prochains jours.
- Mais… ! Karkat !
- Pas de mais. Ramène tes affaires, et que ça saute. »

Insensible à son regard de chien battu, je me relève à mon tour et me dirige vers les affaires posées un peu en vrac sur mon bureau – je me demande pas qui a posé tout ça là, tiens… – pour attraper mon agenda, vérifiant dans quelles matières nous avions des devoirs. Quelques minutes plus tard, toutes nos affaires sont étalées sur la table, tandis qu'assis côte à côte, nous planchons sur des exercices d'anglais.

Je ne regarde pas vraiment l'heure tourner, mais entre les différents exercices donnés pour les cours d'anglais, d'alternian, de maths, d'ectobiologie et les révisions d'autres branches, nous nous en retrouvons occupés pour bien tout le reste de l'après-midi. En fait, c'est des grognements intempestifs du ventre de John – ou du mien, je ne sais pas trop – qui nous sortent de notre travail pour nous faire réaliser qu'il est déjà dix-huit heures passées. Un regard implorant de John plus tard, et nous refermons nos cahiers au moins jusqu'au lendemain – pas de doutes qu'il ne voudra pas recommencer à travailler ce soir. Boh, pas grave, à force de le côtoyer j'arriverai bien à le convaincre que travailler c'est cool.

Oui, j'ai de l'espoir.
Je sais.

Nous rejoignons la cafétéria un peu avant 19h, retrouvant Sollux, Gamzee, Aradia et Jade – les autres ayant visiblement déjà mangé. Le repas cette fois-ci se déroule plus calmement – même si je vois de loin que le pion garde un œil fixement vissé sur nous, comme s'il avait peur qu'on ne déclenche à nouveau une guerre dans le self.
L'humeur est au beau fixe au milieu de la table, tandis que nous discutons les uns avec les autres, entre cris – souvent les miens – discussions et rires. Malgré ça, je ne peux m'empêcher de capter parfois des regards de certains trolls qui ont l'air pas mal dérangés par le fait que notre table soit mixte et si joyeuse. Je sais qu'invités par notre exemple, d'autres humains se sont parfois mêlés à certains trolls, mais ils sont loin d'être aussi expressifs que nous, à mon avis.

Parfois, certains regards sombres me fichent vraiment la trouille, je dois l'avouer.
Mais le bleu curieux des yeux de John, assis en face de moi, me ramène en général très vite à la réalité, empêchant mes sombres pensées de m'y noyer. Je tente de le rassurer d'un sourire mais je sens bien qu'au bout d'un moment, cela ne marche plus. Voilà pourquoi je ne suis que très peu surpris quand, lorsque nous retournons dans notre chambre – bon sang, j'ai toujours du mal à m'y faire, à ça. Notre chambre… ça fait bizarre, comme une chaleur dans mon ventre – il se tourne vers moi avec un regard inquisiteur.

« Qu'est-ce qu'il y a ? je lance nonchalamment tandis que je m'assois sur son lit.
- Eh bien… »

Il vient s'asseoir en face de moi, à même le sol, plongeant son regard dans le mien. Je sens mon cœur frissonner – si si, je suis sûr que ça se peut – tandis qu'il lance d'une voix hésitante.

« Il y avait un truc qui allait pas, au repas ? T'avais pas l'air dans ton assiette.
- Encore heureux, j'en aurais eu plein la figure. »

Un petit rire, mais il redevient vite sérieux.
Flûte, loupé.
Soupirant, je reprends la parole.

« Nan, c'est rien, t'inquiète pas. C'est que des conneries. Ou alors c'est ma propre imagination qui déconne. C'est rien, je t'assure. »

Je vois ses sourcils se froncer, son regard sur durcir. Oulah, euh, qu'est-ce que j'ai dit de travers ?

« Karkat, la dernière fois que tu m'as dit ça, on s'est fait agresser et t'as bien failli être renvoyé. Je t'avais déjà dit que si je voulais m'inquiéter, c'était mon problème. Qu'est-ce qu'il y a ? »

Je pousse un profond soupir.
Je me doutais bien que je ne pourrais pas le duper cette fois-ci. Fais chier.
Tendant la main, je me penche jusqu'à pouvoir la poser sur sa joue, souriant en le sentant se blottir contre elle. Je me penche encore un peu jusqu'à pouvoir attraper sa nuque afin de le rapprocher de moi. Après une manœuvre un peu délicate – c'est dur de faire comprendre à quelqu'un en silence ce qu'on veut qu'il fasse – il se retrouve le dos contre le bord de son lit, sa tête reposant contre mes jambes, mes mains farfouillant dans son cuir chevelu, le saphir de ses yeux plongé dans les miens.

« C'est… je suis juste pas sûr de ce que c'est. Mais il me semblait que des trolls nous regardaient de travers, tout à l'heure, quand on mangeait.
- De travers ? Mais… Tu crois qu'ils t'en veulent encore ? »

Je fais la moue, pas tout à fait sûr de ce que j'avais. À mon avis, c'est pas tout à fait ça…
Finalement, je finis par secouer la tête.

« Nan… c'est pas à cause de mon sang. Enfin je crois pas. »

OK, vu la gueule qu'il tire, il a pas compris. Pourquoi ça m'étonne pas ?
Je gratte un peu son cuir chevelu, mes yeux toujours plongés dans les siens, avant de venir frôler du doigt la marque de plus en plus discrète sous son oreille, là où j'avais laissé un suçon il y a un peu plus d'une semaine. Je souris en le sentant frissonner.

« Ils ne sont pas idiots. Avec ce que je leur ai gueulé dessus quand ils t'ont attaqué et ce genre de chose… ils ont bien compris ce que tu étais pour moi. Et je pense que ça risque bien de ne pas plaire à certains. C'est ce qui m'inquiète un peu.
- Mais… alors qu'est-ce qu'on doit faire ? Ça aurait pas été mieux de…
- De… ? »

Il déglutit à mon ton, et je sens que les mots qu'il prononce ensuite lui coûtent beaucoup.

« De… chais pas, de rester discret ? De rester loin de l'autre, pour ne pas se faire remarquer ?
- Hors de question. »

Il hausse un sourcil tandis que je me baisse, me pliant presque en deux pour venir poser son front contre le mien, son souffle chatouillant mes mèches folles. Je goûte un moment au calme de cet instant, à sa respiration tranquille, la douceur de sa peau ou de ses mèches sous mes doigts, le son un peu étouffé de son cœur qui parvient malgré tout jusqu'à mes oreilles.
Enfin, je murmure :

« Je veux pas me cacher. On fait rien de mal, pourquoi je me cacherais ? Tu es mon moitiesprit, John. Ils peuvent rien faire contre ça. »

Un instant de silence tandis que je l'entends plus que je ne le vois sourire, puis je termine dans un souffle.

« T'es à moi. »

Un petit rire, et une voix qui chuchote à mon oreille, tandis qu'une main se pose sur ma nuque.

« Et toi à moi. T'as raison.
- Content de te l'entendre dire », je grogne.

Relevant un peu la tête pour replonger mes pupilles d'obsidienne dans les siennes, je me penche à nouveau quelques instants plus tard pour déposer un baiser sur son front. Puis un autre, un peu plus bas, juste au-dessus de ses sourcils Et je descends comme ça le long de son nez jusqu'à ses lèvres, que j'embrasse avec délicatesse, ne me lassant pas de câliner sa bouche de la mienne.
Il nous faut bien quelques minutes pour parvenir à nous arracher l'un de l'autre, les yeux un peu plus brillants, le souffle court. Il rit, et son rire réchauffe mon cœur comme seul lui sait le faire. Je me relève un peu, sourire aux lèvres, et il profite de ce répit pour se relever, tout joyeux.

« Bon ! Je te le montre, ce film ? »

Hé ?

« Tu sais bien, continue-t-il en voyant mon air circonspect. Con Air !
- Ah… ouais. Bah… si tu veux oui. »

Un autre de ses immenses sourires fend à nouveau son visage – mon dieu, dans quoi je me suis embarqué, moi ? – et il part en sautillant vers un des tiroirs de son bureau pour en sortir un boitier de DVD. Quelques minutes plus tard, nous sommes tous les deux confortablement installés dans son lit, un ordinateur sur nos jambes côtes à côtes tandis que le générique du film débute.

...

... ...

Qu'est-ce que c'est.
Que ce.
Truc.

C'est la seule pensée qui tourne dans mon esprit tandis que le film se déroule, va de plus en plus loin dans l'actual fuck qui est en train de tuer mes neurones un par un.
Pourquoi ça m'étonne pas que cette chose soit son film préféré ? Bon sang, mais y a même pas d'intrigue amoureuse, c'est… c'est carrément n'importe quoi ! Ya pas de trolls, OK, ça je m'en doutais, mais… pas d'ectobiologie ? Pas de quadrants ? Pas…

C'est…
C'est presque désolant.
J'arrive pas à comprendre comment il peut tant aimer un truc aussi pauvre en scénario. Et qui explose tant de tous les côtés. Et puis sérieux, c'est quoi cet acteur principal ? Il dit qu'il s'appelle… Nicolas Cage, je crois ?
Carrément ridicule.

Je cligne des yeux, la tête posée sur l'épaule d'Egbert. J'espère qu'il l'a pas trop remarqué, mais… bon sang, je suis en train de me battre pour ne pas fermer les yeux trop longtemps.
Ni bailler. C'est super dur ça, de se retenir de bailler.

Repositionnant un peu ma tête, j'entends vaguement John me dire de faire attention, parce que c'est la meilleure scène.
Il a déjà dit ça quatre fois ou c'est moi qui déconne ?

Ça doit être moi qui déconne.

Je tente de me concentrer sur le déroulement de la scène, mais c'est limite peine perdue. Je cligne des yeux, qui me semblent tellement lourds que c'est pas possible, quelqu'un doit forcément les avoir doublés avec du plomb sans que je m'en aperçoive.
Je plisse un peu des yeux, mais c'est trop tard.
L'épaule confortable de John, son odeur si délicieuse, sa respiration calme…
Mes yeux se ferment lentement, et dix secondes plus tard, je dors déjà à poings fermés.


John

Il dort.

Je lui montre le plus grand chef-d'œuvre de toute l'Histoire de la cinématographie, avec la scène la plus épique du monde entier – une fois de plus je suis totalement incapable de retenir mes larmes devant la magnifique réunion de Cameron Poe avec sa femme et sa fille aimantes – couplée à une musique si émouvante… Et lui, il dort.

J'hésite entre le taper, le chatouiller et lui dessiner sur le visage pendant son sommeil.

J'opte finalement pour la troisième option, un grand sourire machiavélique sur les lèvres. Tendant le bras le plus lentement possible pour ne pas le réveiller accidentellement, j'attrape un marqueur noir sur mon bureau et, tout doucement, appuie le feutre sur sa peau. L'effet n'est pas aussi frappant à cause de sa peau déjà grise, mais je m'en contenterai. Au début j'ai peur qu'il se réveille brusquement, mais il a l'air plutôt détendu – et s'il fait mine de sortir de son sommeil, je n'ai qu'à passer une main dans ses cheveux et lui masser doucement le crâne pour qu'il replonge dans ses rêves, gémissant quelque chose d'incompréhensible. Je trouverais ça particulièrement adorable s'il ne venait pas de faire un si grand affront au Dieu du cinéma.
Il ne me faut que quelques minutes pour terminer mon œuvre, que je contemple avec une grande satisfaction. Karkat se retrouve donc avec (liste non exhaustive) : une moustache, une spirale sur une joue et une croix sur l'autre, des petits cœurs un peu partout, et les lettres « BLUH » en capitales sur le front. Il me faut tout mon self-control pour me retenir d'exploser de rire.

Oh, oui ! J'attrape rapidement mon téléphone portable pour prendre une photo en vitesse – c'est un vieux modèle avec une qualité d'image à en faire pleurer n'importe quel nerd, mais ce sera toujours ça. Aussitôt l'image arrive en fond d'écran, remplaçant la photo de Casey la salamandre en train de faire une bulle. J'envoie ensuite l'image à Dave, Rose et Jade. Il ne faut que dix secondes à mon portable pour vibrer en retour.

GG: ! ! ! ! ! ! ! EXCELLENT ! XD

Je souris en reposant mon téléphone sur le bureau et me réinstalle un peu plus confortablement sur mon lit avant de relancer le film depuis le début. Karkat est toujours profondément endormi, inconscient de ma farce diabolique. Je regarde les premières scènes, résistant à mon envie de réveiller le troll juste pour voir sa réaction quand il s'en rendra compte (j'aurai intérêt à pas mal tracer après ça en fait je crois !) uniquement parce qu'il est quand même super mignon quand il dort. Au bout d'un moment, une idée un peu stupide me vient et j'hésite un instant avant de finalement rouvrir le marqueur. Le plus délicatement possible, je retrousse la manche de son pull jusqu'à son épaule et écris les quatre lettres de mon prénom sur l'intérieur de son bras, juste avant la jointure du coude. Satisfait, je le ponctue d'un petit cœur avant de rabaisser sa manche puis ramène sa tête sur mon épaule en me replongeant dans le film.

...

« Oh putain Strider est-ce que tu t'arrêtes seulement de parler, sérieusement, je crois que mes oreilles vont se mettre à saigner si j'entends une seule parole de plus. Et mes films t'emmerdent, merci. »

Ne pas rire.

« Oh mais Karkat, Dave n'était pas en train de se moquer !
- Si.
- La ferme, Dave !
- Pardon, m'dame.
- Et puis moi je les trouve chouette tes films ! »

Ne pas rire.

« Surtout celui avec la fille qui s'enfuit de chez elle, là…
- Amour Interdit.
- Oui voilà ça ! C'était mignon !
- Jade, tu trouves tout mignon. Tu trouverais un bulldog enragé mignon.
- Bien sûr, c'est adorable les bulldogs ! »

Surtout, ne pas rire.

« Bon mais j'avouerais que j'ai pas tout à fait saisi pourquoi il faut toujours qu'il y ait autant de morts dans vos films !
- C'est parce que ça se passe à l'époque où les exécutions sans jugement étaient toujours autorisées par la loi, c'est plus réaliste.
- De toute façon cherche pas, c'est des films trolls. C'est normal que vous compreniez pas tout.
- Oh ! Je vois. C'est aussi pour ça que les scènes de premiers baisers durent toujours une éternité !
- Non, ça c'est juste que KK a des goûts de chiotte.
- Ta gueule, Captor. »

Ne pas rire, ne pas rire, ne pas…

« Hé, tu dis rien depuis tout à l'heure. C'est quoi le problème ? »

Karkat est tourné vers moi. Je tente un semblant de réponse, me mordant à moitié les lèvres.

« Q- Quel problème ? Y'a… Pff… Y'a pas de problème. »

Jade commence à pouffer à côté.

« Si, y'a un putain de problème. Vous me jetez tous des tronches bizarres depuis que vous avez débarqué ici à l'improviste.
- Tu te fais des idées, bro.
- J'ai vu ton sourire en coin, Strider ! Enculés, si vous parlez pas vite fait… ! »

Et Terezi explose la première.

« PFFHAHAHAHAHAHA OH BON SANG KARKAT SI TU SENTAIS TA TROOOONCHE !
- Terezi, non ! S'écrie Jade. Faut pas… Pfff… HAHAHAHA ! Non j'en peux plus, c'est trop… Trop… ! »

Elle part en fou-rire avec elle. Rose et Kanaya détournent le regard, chacune une main devant la bouche pour se retenir de rire. Dave affiche un grand sourire, et Sollux commence à ricaner à son tour. J'essaie de résister encore un peu, même si mes joues me font mal à force de sourire et que je sens que je vais complètement m'asphyxier si je ne retrouve pas une respiration un minimum normale… Puis finalement je ne tiens plus et éclate de rire à mon tour, sous l'incompréhension totale de Karkat.

« Putain, Egbert, commence Sollux avant de s'arrêter le temps de reprendre son souffle. On devrait te décerner une médaille.
- Mais tellement ! Hurle Jade, à moitié morte de rire.
- Mythique », fait Dave, toujours souriant.

Ce qui suffit à Karkat pour qu'il se lève brusquement et file en direction de la salle de bain. Quelques secondes de silence. Puis un cri de rage.

« EGBEEEEEERT ! »

Oh putain.

Je manque de m'étaler en me prenant le pied de la table basse dans le mollet en me levant, mais suis rattrapé de justesse par le bras de Dave qui m'aide à me tenir droit avant de me pousser d'une petite tape dans le dos, glissant un « cours, bro » au passage. Pas comme si ce n'était pas mon intention de toute façon. J'ai à peine le temps d'entendre la porte de la salle de bain se rouvrir que je suis déjà dans le couloir, encore en chaussettes, détalant à toute vitesse. J'hésite une fois à l'intersection, glisse un peu mais me rattrape, puis me décide pour la chambre de Dave – vide, comme toujours, en fait je commence à me demander si son colocataire est toujours en vie.

Une fois dans la chambre, à bout de souffle, je plaque mon oreille contre la porte et écoute attentivement malgré les cognements bruyants de mon cœur contre ma poitrine. Bon, je pense qu'il ne m'a pas poursuivi. En tout cas pas jusque-là. Il a dû se rendre compte que tout le lycée risquait de le voir s'il me suivait dans le couloir. Je suis tranquille, en tout cas pour l'instant.

Jusqu'à ce que je doive retourner dans ma chambre, en fait. Je ferais peut-être mieux de demander à Dave si je peux dormir dans sa piaule ce soir…

Boah, il devrait pas être trop en colère contre moi, si ?

Bon peut-être que si. Mais putain, ça valait le coup !

...

J'entrouvre doucement ma porte, sur mes gardes. La lumière est éteinte. Bon, il ne doit pas être là… J'entre dans la pièce, allume la lumière et fais quelques pas jusqu'à mon lit.

« Content de toi ? »

Je sursaute tellement que je marche sur un t-shirt qui traînait par terre et tombe à la renverse, me retenant seulement contre le bout du lit.

« K- Karkat ! Tu pourrais prévenir quand t'es là, j'ai eu une de ces trouilles ! »

Je fixe mon petit-ami troll, debout contre la porte de la salle de bain, un linge mouillé dans la main. Les gribouillis sur son visage sont toujours là, bien qu'un peu moins prononcés.

« Oh, excuse-moi, c'est vrai que faire sursauter quelqu'un c'est tellement plus grave que, je sais pas, lui PEINTURLURER SON PUTAIN DE VISAGE !
- Hé, tu l'avais mérité ! Tu t'étais endormi !
- Parce que toi tu t'es jamais endormi devant un de mes films ?!
- Non !
- Non ?
- Bon peut-être que ça m'est arrivé une ou deux fois…
- Ça t'arrive à chaque putain de fois ! La semaine dernière tu t'es endormi au bout de même pas dix minutes de film !
- D'accord, bon, désolé. Hé… »

Je m'approche un peu de lui, hésitant.

« T'es pas fâché au moins ? »

Il soutient mon regard inquiet quelques secondes avant de soupirer, roulant des yeux.

« Non je suis pas fâché, mais t'es chiant.
- Héhé. Désolé.
- En plus ça veut pas partir cette connerie, vingt putains de minutes que j'essaie de… »

Je l'interromps en attrapant sa main qui tenait le linge, mon autre main venant caresser doucement sa joue.

« Allez, j'vais t'aider à l'effacer. »

...

« Aïe, bordel, John ! Tu le fais exprès !
- Mais comment tu veux que ça parte si je frotte pas un peu ! Arrête de gémir !
- Hé, je te rappelle que c'est légèrement de TA faute tout ça !
- On t'a jamais dit de pas t'attarder sur le passé ?
- C'était y'a même pas trois putains d'heures.
- Chuuut, arrête de parler, j'arrive pas à nettoyer quand tu bouges.
- Connard.
- Moi aussi je t'aime, Karkat. »

...

Deux heures et un flacon de savon plus tard, le visage de Karkat est enfin redevenu aussi gris qu'avant – bien qu'un peu rougi à force de frotter autant, c'est pas marqué « indélébile » pour rien ces conneries – et il est déjà minuit passé. Pas vraiment fatigué, l'envie de proposer un film me vient mais rapidement je me ravise : peut-être pas une très bonne idée de parler de films pendant un petit moment. Je m'installe sur le lit de Karkat, profitant silencieusement une fois de plus de ne pas avoir à me sauver une fois la nuit venue comme c'était le cas avant qu'on ne partage notre chambre. Je jette un petit coup d'œil vers le terrarium de Casey, pleine de vie à cette heure de la nuit, jusqu'à ce que Karkat ne vienne s'installer à côté de moi, ramenant mon attention à lui. Il soupire et s'allonge sur le côté, face à moi.

« Tu sais, un moment j'ai cru que t'allais me courir après, comme cette fois-là.
- Bien sûr, pour que tout le bahut ait le plaisir d'admirer ton œuvre d'art.
- Haha, ouais c'est ce que je me suis dit.
- Puis je commence à être habitué à ta connerie de toute façon.
- Héhéhé. »

Je m'allonge avec lui, mon visage à hauteur du sien.

« Content que t'aies décidé de pas te venger, cette fois, en tout cas !
- Qui a dit que je n'allais pas me venger ? »

Un sourcil levé.
Je cligne plusieurs fois des yeux.

« Pardon ? »

Il me fait un grand sourire, et… OK j'ai peur là.
J'essaie de m'échapper discrètement – raté, Karkat vient de profiter de sa vitesse trollienne pour se retourner et se mettre à quatre pattes au-dessus de moi, tenant fermement mes poignets.

« Ouah ! Euh… Karkat ? »

Je réalise seulement à ce moment qu'on est à moitié dans le noir, avec juste la lumière de la salle de bain encore ouverte pour nous éclairer. Dans la pénombre, les yeux de Karkat brillent légèrement, comme deux points jaunes dans la nuit, me rappelant une fois de plus à quel point les trolls sont complètement flippants. Une partie de mon cerveau me hurle de m'enfuir – instinct de survie, probablement. Les trois quarts restants eux ont plus l'air d'accord pour retirer ce fichu pull et embrasser ses lèvres quitte à me couper avec ses crocs.

Je déglutis bruyamment.

« Qu… Qu'est-ce que tu vas me faire ? »

Je pense que le ton de ma voix trahit ce que je pense réellement de sa « vengeance », mais peu importe. Karkat est juste au-dessus de moi, ses yeux dans les miens, son sourire dévoilant ses crocs, son souffle sur mon visage, et il est juste. Parfait.

Je crois que je gémis quand il mordille la peau de mon cou. Je ne saurais pas trop dire ce qu'il est en train de me faire – mordre, lécher, laisser une marque (très probablement)… – mais quand il se redresse, un mélange de ronronnement et de grognement sort de sa gorge et je meurs, complètement, parce que ARG c'est juste ADORABLE et SUPER SEXY et AAAAARG !

Je le vois passer un coup de langue sur ses lèvres avant de se réattaquer à la peau de mon cou. Je sais qu'il est en train de me laisser des marques. C'est ça qu'il voulait dire par vengeance ; et demain je serai probablement mort de honte en me montrant devant tout le monde, mais merde pour tout ça. Là, j'ai juste envie de passer mes bras derrière sa nuque et d'embrasser ces lèvres qui me taquinent à mort, mais il garde mes poignets bloqués et pour tout avouer j'ai pas tellement envie qu'il me lâche. Je reste immobile alors, tentant plus mal que bien de retenir les bruits qui veulent s'échapper de ma gorge tandis qu'il suçote j'ai l'impression chaque parcelle de la peau de mon cou au point de me faire mal – mais ça je m'en fiche.

« T'es pas supposé apprécier ta punition, tu sais ? »

Je ne trouve pas les mots pour répondre mais de toute façon il ne m'en laisse pas le temps, daignant finalement toucher à mes lèvres trop longtemps ignorées. Quand il recule, il reste quelques secondes à observer mon visage, ses yeux brillant toujours un peu, et il soupire.

« Aah, putain… Pourquoi j'arrive pas à rester en colère contre toi ?
- Parce que je suis totalement adorable ?
- Adorablement débile.
- Je compterai ça comme un compliment, merci. »

Il m'embrasse une fois de plus et je laisse ma conscience dériver quelques minutes, jusqu'à ce qu'il retire son t-shirt, me rappelant quelque chose par l'occasion.

« Hé, regarde sur ton bras. »

Karkat me jette un regard interloqué et je ne peux m'empêcher de sourire à pleines dents quand il inspecte son bras jusqu'à trouver l'endroit où j'ai écrit mon prénom.

« Oh. Comment t'as fait pour pas me réveiller ?
- Aucune idée, t'avais l'air de dormir profondément.
- Ça doit être l'effet Con Ai— Aïe, putain ! »

Il se masse l'épaule là où je l'ai frappé mais même dans le noir je peux voir le semblant de sourire au coin de ses lèvres. Sans attendre, il tend une main vers mon bureau et attrape le marqueur noir qu'il décapuchonne d'un coup de griffe habile. Il repousse un peu la manche de mon t-shirt et je frissonne en sentant les lettres de son prénom s'inscrire sur mon bras, au même endroit que sur le sien. Je dois sourire comme un débile et je suis content qu'il fasse nuit et qu'il ne me voit p— ah merde, si, vision nocturne, me rappelle son air moqueur.

« T'es une putain d'énigme, t'es au courant ? Dit-il doucement.
- Hm ?
- T'es supposé être mon moitiesprit, mais des fois j'ai juste envie de te taquiner comme si t'étais mon kismesis. Et te mordre. J'ai souvent envie de te mordre.
- Et c'est pas bien ?
- Si, c'est juste… Perturbant. Par moments je suis même plus sûr de savoir dans quel putain de quadrant on est.
- Héhé, c'est que notre amour est plus fort que les quadrants ! »

Je peux le voir rougir même dans la semi-pénombre et mon sourire s'élargit. Il essaye de le cacher, mais je sais très bien que ce que je viens de dire lui fait plaisir. J'ai vu suffisamment de ses films d'amours (en tout cas ce que j'en ai compris) pour savoir que ce genre de déclarations romantiques le fait craquer. Et je trouve ça juste adorable.

« …Crétin.
- Héhéhé. »

Malgré ses dires il me serre dans ses bras, fort. Je passe une main derrière sa tête pour caresser ses cheveux et il resserre son étreinte.

« Je t'aime, Karkat.
- La ferme. Débile. Abruti. »

Un petit silence, son souffle chaud contre ma nuque. Mon propre sourire qui commence à me faire mal aux joues. Et un « moi aussi » murmuré presque trop bas pour que je l'entende.

Sauf que je l'entends.

...

...

Je pense qu'un mois est passé depuis le presque renvoi de Karkat. Les choses commencent à se calmer, les rumeurs ont fait le tour du lycée suffisamment de fois pour que tout le monde s'en lasse. Les cours sont de plus en plus difficiles, mais maintenant j'ai Karkat pour m'aider à réviser. Bien sûr il ne faut pas s'attendre à un miracle ; je sais que je n'atteindrai jamais le niveau de Rose ou quoi, mais je ne fais plus partie des « mauvais élèves » désormais et c'est bien suffisant pour l'instant.
Aussi, je commence à remarquer des changements dans notre classe et dans le reste du lycée. On voit des trolls se décaler pour laisser passer des humains dans le couloir, ou des humains apporter leurs devoirs à leur voisin de classe troll quand ils manquent des cours. Les professeurs ont aussi l'air de faire moins de différences, et goûter aux spécialités propres à l'autre espèce à la cantine semble être devenu un phénomène de mode. J'ai même été surpris de découvrir que certains trolls avaient gardé le contact avec leur binôme humain de l'exposé d'Histoire en plus de ceux de notre petit groupe.

Les humains ont aussi l'air d'avoir moins peur des trolls qu'avant. Bon, certains n'osent toujours pas leur adresser la parole et manquent de partir en courant si l'un d'entre eux leur jette un regard un peu trop direct, mais il y a du progrès ! Jade m'a même appris qu'une de ses amies d'une autre classe flashait sur Tavros et lui avait demandé de leur arranger un rendez-vous. Faut dire que même pour un troll, Tavros a vraiment l'air du genre à ne pas pouvoir faire de mal à une mouche. Littéralement. Je l'ai déjà vu ouvrir la fenêtre de la classe pour laisser sortir des mouches au lieu de les écraser. Sérieusement, dans le genre « ami des bêtes » on peut difficilement faire mieux.

On est mardi aujourd'hui, et on sort tout juste d'un examen d'alternian assez pénible. Celui des trolls dure un peu plus longtemps que le nôtre, aussi je décide de rejoindre Dave, Rose et Jade (qui ont bien sûr terminé avant moi) à la bibliothèque où nous nous sommes donnés rendez-vous. En tout cas avant de me faire interpeller dans le couloir par trois filles (humaines) de notre classe.

« Besoin de quelque chose ? » Je demande après qu'elles aient appelé mon nom.

Elles se regardent entre elles, l'air hésitant. Finalement, une d'elles se décide.

« On se demandait juste… Est-ce que c'est vrai que tu sors avec Karkat ? Désolée si c'est pas vrai, hein ! Juste qu'on a entendu des rumeurs, et…
- Oh, si c'est vrai. Pourquoi ? »

Elle se tourne vers les deux autres qui se sont mises à rougir. Je lève un sourcil, attendant patiemment qu'elle reprenne la parole.

« Mais… C'est un troll. »

Je ne peux pas m'empêcher de rire devant son ton plus qu'incrédule, comme si elle se demandait si je n'avais sérieusement pas été informé de ce fait évident.

« Haha, oui, je suis au courant !
- Il ne te fait pas… peur ? Demande une autre des filles.
- Hm, au début un peu. Mais après je me suis rendu compte qu'il était pas du tout aussi effrayant qu'il en avait l'air. Aucun des trolls ne l'est, vraiment ! Faut juste apprendre à les connaître un peu. »

Elles n'ont pas l'air totalement convaincues.

« Je sais pas, ils ont des… griffes, et des crocs, et ils sont tout le temps en train de nous regarder comme s'ils allaient nous dévorer…
- Mais ils ont des côtés mignons aussi ! »

Elles me regardent avec perplexité et j'essaie de trouver des arguments pour leur faire comprendre, poussé par une envie subite de défendre l'image de mon petit-ami slash moitiesprit slash peu importe.

« Mignons ?
- Bah ouais ! Genre, quand ils ronronnent ! Ou quand ils rassemblent des objets en piles sans s'en rendre compte. Et puis des fois quand Karkat s'énerve un peu trop, il a toujours un peu peur de m'avoir vexé même s'il essaye de le cacher. Et il croit que je le vois pas, mais il pleure toujours à la fin du Journal de Troll Bridget Jones. Oh et quand il rougit, il est juste adorable ! Et puis… ! »

Je réalise un peu tard que je suis à peine en train de leur exposer toute ma vie privée et celle de Karkat et j'ai à peine le temps de sentir mes joues se réchauffer que les trois filles se mettent à rire.

« C'est vrai que certains d'entre eux n'ont pas l'air si effrayants, admet la première.
- Oui, comme Tavros ! dit une autre.
- Je- J'ai fait mon exposé avec Aradia, elle était assez gentille… Des fois… Quand elle ne cassait pas des trucs…
- C'est vrai que Nepeta est plutôt mignonne…
- Vous voyez ! je leur dis. Une fois qu'on les connaît un peu, ils sont plus du tout effrayants ! »

Elles me gratifient d'un petit sourire et me remercient avant de filer en riant entre elles. Je reste immobile à sourire un moment avant de reprendre mon chemin. Je me demande si les humains et les trolls vont finir par s'accepter totalement, un jour. Peut-être que dans une dizaine ou une vingtaine d'années, il y aura plein d'autres lycées comme le nôtre ! Si les écoles maternelles commencent à être mixtes, et qu'on apprend les coutumes et les particularités propres à chaque espèce à l'autre dès leur naissance, alors les gens finiront peut-être par arrêter de faire des différences ?

C'est avec un grand sourire que j'approche du bâtiment de la bibliothèque. Je regarde ma montre qui m'apprend que Karkat devrait avoir fini dans un peu moins de quinze minutes. Si ça se trouve, il a même déjà rendu sa copie. Peut-être qu'il arrivera juste un peu après moi à la bibliothèque. Il va être content de savoir que je me suis pas trop mal tiré à l'examen. J'ai hâte qu'il arrive, héhé.

Mon sourire s'élargit un peu en voyant Jade arriver vers moi, traversant la cour extérieure au pas de course.

Jusqu'à ce que je réalise qu'elle n'est pas du tout en train de sourire.

« John ! »

Je n'ai pas le temps de comprendre ce qui se passe qu'elle a saisi mon bras et commence à me traîner avec elle.

« Ouah, hé ! Qu'est-ce qui se passe, on va où ?!
- C'est une amie qui m'a prévenue par sms… ! Oh mon Dieu, John, c'est tellement affreux ! Les professeurs ne savaient pas quoi faire, et, et… Ils l'ont emmené dans une ambulance, mais… !
- Quoi ? Attends, Jade, tu me parles de qui, là ? Il est arrivé quelque chose ?!
- J'ai essayé de voir, mais il y a trop de monde ! Je crois qu'il y a un message, je ne sais pas, je…
- JADE ! »

Je me stoppe et me détache de son emprise pour la faire arrêter et je l'attrape par les épaules, la secouant légèrement.

« Arrête-toi deux secondes et explique-moi ce qui se passe, d'accord ?
- Oh, John ! C'est… C'est Tavros, il a eu un accident… Je crois que quelqu'un l'a poussé !
- Poussé ? Poussé d'où ? Et pourquoi ?
- JE SAIS PAS, BON SANG ! C'est pour ça qu'il faut qu'on se dépêche ! »

Je ne rajoute rien et hoche simplement la tête, puis nous repartons tous deux dans la direction qu'elle m'indique.

On ne met pas longtemps à atteindre la cour principale où une masse d'élèves est rassemblée devant un grand bâtiment. Quelques professeurs tentent de faire reculer les plus curieux et c'est avec beaucoup de peine que nous nous frayons un passage. Quelqu'un attrape soudain mon bras et j'essaye de me dégager par réflexe avant de découvrir Karkat, au milieu de la foule. L'inquiétude se lit dans son regard à peu près autant que la colère et l'incompréhension et je le suis, avec Jade, jusqu'à dépasser les autres et arriver face au bâtiment.

Devant lequel je suis pris d'un haut-le-cœur.

Derrière une ligne mise en place par les professeurs en attendant l'arrivée de la police, on peut voir un liquide marron par terre. Il ne me faut que quelques secondes pour deviner de quoi il s'agit. Du sang. Tavros. Accident. Les mots se lient dans mon esprit mais j'ai encore du mal à tout comprendre. Puis Jade attrape ma main et la tend vers le haut, me faisant signe de regarder le mur. Mes pupilles s'écarquillent tandis que la main de Karkat se resserre dans la mienne, et je lis et relis les lettres tracées de la même couleur que le sang au sol.

À TOUS CEUX QUI VOUDRAIENT FAIRE AMI-AMI AVEC DES HUMAINS
DEMANDEZ À L'AUTRE A8RUTI S'IL A AIMÉ SA CHUTE ! ! ! ! ! ! ! !

« C'est juste de la peinture, glisse Aradia en arrivant à côté de nous, une main sur la bouche. Mais… Le message est très clair. »

Les mots se frayent avec peine une place dans ma tête encombrée par les cris des professeurs et les chuchotements des élèves. Je crois même entendre des pleurs parmi le lot. Je remarque à peine la présence de Rose et Kanaya à nos côtés.

« Tavros a plusieurs amis humains avec qui il s'entend bien, dit doucement cette dernière.
- Mais qui a pu faire une chose pareille ?! Hurle Jade.
- Visiblement quelqu'un qui n'aime pas que les trolls traînent avec des humains, dit Rose avec une once de dégoût dans la voix. Qui que ce soit, il aura voulu donner l'exemple par cet acte.
- Tu veux dire… Qu'on pourrait être les prochains ? Demande Jade avec effroi. Je refuse d'arrêter de traîner avec vous, les gars ! J'ai pas peur de ces… Ces lâches ! »

Personne n'ose rien répondre, nos regards à tous fixés sur le mur où la peinture encore fraiche dégouline lentement. Karkat resserre un peu plus ma main, et je remarque que je suis en train de trembler. Je me tourne vers lui, désireux de le rassurer par un sourire, mais je crois que je suis incapable de prendre une autre expression que celle qui est probablement la même que la sienne en cet instant.

Parce que je suis mort d'inquiétude et mort de trouille, et si je suis évidemment inquiet pour Tavros, c'est surtout l'idée même que ce soit Karkat allongé dans un brancard dans une ambulance, que ce soit son sang par terre, sa présence qui manque, qui me terrorise totalement.

...

...


Aku : ffnet est chiant.

Ah et la pause et terminée. On entame gentiment le dernier arc. J'espère qu'il vous plaira.