Curiosity Killed the Karkat
Part 18
...
...
Karkat
Finalement, nous ne restons pas bien longtemps sur la « scène de crime » comme certains élèves bien débiles l'appellent. Comme si toute cette connerie ne virait pas déjà assez psycho et parano sans qu'ils n'en rajoutent carrément une putain de couche cimentée. Bande de crétins gratinés.
Sentant que John ne va pas tarder à s'effondrer – et je n'en mène pas vraiment bien large non plus, je suis obligé de l'avouer – je serre ma main sur la sienne et le tire doucement avec moi. Comme l'alternian est notre dernier cours de la journée, nous n'avons plus de cours à aller suivre. C'est donc avec soulagement que je le tire jusqu'à notre chambre commune, abandonnant l'idée de la bibliothèque où l'on s'était tous fixés rendez-vous afin de travailler nos différents cours et examens – encore une idée à John, ça.
Une fois rentrés dans la chambre, je me tourne vers John, qui tire encore une tête de six pieds de long, ses yeux écarquillés d'horreur. J'aimerais dire quelque chose, mais comme ma bouche refuse de s'ouvrir sur autre chose qu'un silence débile, je finis par m'approcher de lui, glisser mes bras sur sa taille et les refermer dans son dos, le plaquant contre mon torse en silence.
Au bout d'un moment, il finit par me rendre mon étreinte – me serrant même un peu plus fort, comme pour s'assurer que je suis bien réel. Une de mes mains vient fouiller ses cheveux, massant doucement son cuir chevelu.
« Chhht… tout va bien, t'inquiète pas. Je suis là, je vais nulle part. Tout va bien… »
Je l'entends marmonner des mots sans sens – j'entends parfois mon nom, chuchoté sur un ton carrément paniqué – mais à force de câlin, de papouilles sur la tête et de mots rassurants, il finit par quand même se calmer, la tête enfouie dans mon cou. Depuis le temps, on a fini – sous une impulsion de ma part – par s'agenouiller au sol. Lentement, je me détache de lui pour plonger mes pupilles dans l'océan des siennes. Je fronce un peu les sourcils.
« Ça va mieux ?
- O-oui… désolé.
- De quoi tu t'excuses, encore, crétin ? »
Un petit rire – qui a le mérite de me réchauffer le cœur – qu'il ponctue d'un de ses merveilleux sourires – auquel je réponds bon gré mal gré.
Mais au moment où je pensais que tout allait mieux et que je pourrais me lever pour le faire travailler sur les devoirs du lendemain, il baisse à nouveau le regard et se mordille doucement la lèvre.
« Tu… tu crois que ça va aller ?
- De quoi ?
- Pour Tavros…
- Mais oui crétin, arrête de t'en faire autant. Les trolls c'est résistant.
- Mais… il est quand même tombé de très haut…
- Moi aussi, en sortant avec toi. Pourtant chuis encore en vie, tu vois. »
Il me fixe un instant, perdu.
Puis, ses yeux s'éclairent, et je sens son poing s'abattre maladroitement sur mon épaule. Je lui sers un de mes meilleurs sourires sadiques, tandis qu'il me balance sur un ton faussement vexé :
« Méchant !
- Je sais. Allez, arrête de t'en faire, je suis sûr que tout ira bien.
- Et… pour le reste ?
- Quoi, le reste ?
- Bah… le message, il parlait bien des trolls qui étaient amis avec des humains et tout… »
Pour le coup, je vois pas trop quoi lui répondre.
Ouais, c'est vrai que ce genre de message n'est pas rassurant. Et plus j'y repense, plus je me dis que je suis persuadé d'avoir déjà vu quelqu'un écrire de cette façon, mais je n'arrive pas à me rappeler qui, et ça me rend dingue.
Je me rends compte au bout de quelques minutes que je suis en train de furieusement me mordiller les lèvres, concentré dans ma réflexion, et que ça n'a pas l'air de rassurer mon moitiesprit. Je décide de lui ébouriffer les cheveux, les sourcils froncés.
« Arrête donc de t'inquiéter, tu vas finir avec le sang aussi bleu qu'Equius !
- Mais…
- Pas de mais. Ils ont parlé de trolls amis. Nous, on est moitiesprits, c'est pas pareil. Et puis même, ils peuvent pas s'attaquer à l'un d'entre nous sans se manger de sales représailles dans la figure, alors tout devrait bien aller. Arrête donc de te faire du mouron, putain, ça sert à rien. »
Il finit par me faire un de ses petits sourires et, satisfait, je l'aide à se relever pour aller ensuite chercher nos sacs – et donc nos devoirs.
Devoirs qui le font pousser un soupir exaspéré tandis que je les étale sur notre petite table pour travailler dessus.
...
L'ambiance est tendue, le lendemain matin, tandis que notre prof de géographie tente de nous éclairer sur la démographie d'une des villes au plein centre du territoire troll. John, à côté de moi, se serait déjà endormi si je ne lui mettais pas de vigoureux coups de coude toutes les cinq minutes dans les côtes.
La prise de note, c'est pas encore ça, hein…
Ce qui m'inquiète, quand même, c'est la tension qui règne dans la classe, les trolls et les humains qui se fixent en chiens de faïence quand leurs regards se croisent, pas sûrs du comportement à adopter. C'est sûr, le message et l'accident de hier ont carrément créé un froid…
« Nous voyons donc que depuis que cette faille est apparue, la démographie a chu… »
La prof est interrompue par une porte qui s'ouvre sans délicatesse – presque arrachée, je dirais – pour laisser entrer une jeune troll aux longs cheveux noirs et à lunettes - l'un des verres de sa paire étant fumé pour empêcher de voir son œil.
Cette dernière referme la porte d'un coup de pied et traverse nonchalamment la classe pour aller s'asseoir à l'une des places vides, tout au fond de la pièce. L'enseignante la regarde passer, les yeux ronds, avant de lancer d'une voix blanche tandis que l'autre s'installe :
« Excusez-moi, mademoiselle ?
- Quoi ? »
Ton froid, polaire.
Putain, elle, elle a jamais appris la politesse. Surtout envers les profs.
Je viens de voir la nôtre tiquer, d'ailleurs.
« Que faites-vous ici ?
- J'ai cours.
- Dans ma classe ? Je ne vous ai pourtant jamais vue ici.
- J'étais occupée ailleurs. »
La prof – humaine, l'ai-je précisé ? – s'apprête à parler à nouveau, mais elle s'arrête, bouche grande ouverte comme un poisson hors de l'eau, quand elle entend un grognement sourd résonner dans le fond de la salle. Visiblement, la nana a pas envie qu'on l'emmerde.
Pourtant, au bout de quelques secondes, la prof reprend quand même la parole.
« Votre nom, jeune fille.
- Serket. Vriska Serket. »
Je détourne les yeux de la prof pour retourner les poser sur ma feuille, mais je suis arrêtée dans mon élan par l'image de Kanaya, assise devant moi, en diagonale. Elle est pâle. Je veux dire… plus pâle que d'habitude, vraiment, vraiment super hyper méga trop pâle, genre parchemin qui date de plusieurs siècles.
Je suis habitué à sa pâleur depuis le temps que je la connais, mais là ça m'inquiète quand même un peu, cette histoire. C'est pas normal qu'elle tire une tronche pareille. Et je sais pas pourquoi, le nom de Vriska me rappelle quelque chose.
Il faudra que je tire ça au clair.
Enfin, plus tard. Là, la prof a repris son cours et comme John a toujours l'air motivé à s'endormir le plus rapidement possible, il faut que je prenne mes notes correctement.
Je lui ferai regretter plus tard son manque de sérieux… héhé.
...
Nous passons une partie de l'après-midi seulement John et moi, à travailler nos devoirs et réviser les différents cours, mais je sens bien que j'ai du mal à me concentrer sur ce que je fais – au moins autant que lui. Autant dire que c'est grave.
C'est pourquoi, vers quelque chose comme les quinze heures, je ne rechigne pas trop quand John me force plus ou moins à refermer tout ça. Ni quand il rameute certains de nos potes ici par sms.
Au final, environ vingt minutes plus tard, nous nous retrouvons coincés à dix dans notre petite chambre – John, Gamzee, Dave, Terezi, Jade, Rose, Kanaya, Sollux, Aradia et moi-même. Je ne comprends pas trop pourquoi tout le monde est là en même temps, mais bon. Même si je me mettais à gueuler, personne ne dégagerait, donc autant supporter.
Une fois tous plus ou moins assis autour de la table, un silence pesant tombe, tandis que nous nous regardons les uns les autres, peu sûrs de ce que l'on pourrait bien pouvoir dire. Enfin, Jade hausse doucement la voix.
« Est-ce que l'un d'entre vous a une idée de qui ça pourrait être ? »
Tout le monde se jette des petits coups d'œil en coin, mais je vois bien qu'aucun d'eux n'est sûr de quoi que ce soit – ou alors, autant que moi. Je me surprends à faire la moue avant de lâcher d'une voix plate :
« Nan… enfin, je suis pas sûr, mais il me semble avoir déjà vu cette écriture… »
Et là, un truc étrange se passe.
Kanaya lève la tête, imitée dans la nanoseconde par Terezi, qui malgré sa cécité, me dévisage autant que mon amie au sang de jade – encore heureux qu'elle me lèche pas la gueule, tiens, j'ai pas envie de finir couvert de bave gluante.
Fronçant les sourcils, je la scrute du regard, tentant de l'interroger par la même, mais elle finit par détourner les yeux, comme gênée par quelque chose qui m'échappe. Je n'ai cependant pas tout à fait le temps de m'attarder dessus que la voix d'Aradia s'élève, plus dure que d'habitude – normal, quand j'y pense, il me semble qu'elle est pas mal amie avec Tavros.
« Je la connais aussi, j'en suis presque sûre, mais j'arrive pas à me souvenir de qui ça peut bien être. »
Hop, Kanaya qui baisse encore un peu la tête.
OK ça devient de plus en plus évident qu'elle sait quelque chose dont elle ne veut pas trop parler. Mais je me vois pas vraiment …
« Kanaya ? Tu sais quelque chose ? »
Hé ?
« De quoi tu causes, encore, Terezi ? Je lâche, les sourcils froncés.
- Oh, me dis pas que tu sens pas sa gêne. C'est aussi puissant que la framboise de ton sang, Karcrabe ! »
Je grogne, mais tourne le regard vers Kanaya. Cette dernière s'est encore plus tassée sur elle-même sous le poids de tous les regards qui se tournent vers elle. Je m'apprête à dire un truc, mais Terezi me coupe à nouveau la parole, les sourcils clairement froncés derrière ses lunettes rouge sang, cette fois-ci.
« Tu ne penses quand même pas que ce serait… elle ? »
Hein ?
Je fronce les sourcils, pas sûr de comprendre, les yeux fixés sur Kanaya, qui ne bouge pas. À part pour se tasser encore un peu plus quand Aradia lance :
« Elle… comment ça, elle ? Tu veux dire…
- Comment ça, elle, AA ?
- Mais tu sais ! On jouait avec elle au collège, je t'ai raconté…
- Ah oui, Spiderbitch ? »
Elle grimace au surnom que vient de sortir Sollux, mais acquiesce. Tout à coup, la lumière se fait dans mon cerveau, entre une histoire que l'on m'avait expliquée il y a bien longtemps, l'écriture de ce message et quelque chose vu plus récemment. Je lance un « HA ! » triomphant vers Kanaya – qui a décidément l'air de vouloir se faire de plus en plus petite – mais ne peux pas rajouter quoi que ce soit d'autre que la voix vexée de Jade s'élève.
« Hé, ho, c'est fini ces secrets, ouais ?! Vous parlez de qui, à la fin ?! »
Tous les regards trolls convergent vers elle, et c'est à son air circonspect – et celui de tous les autres humains de la pièce, tout aussi interloqués que le sien – que je me rends compte qu'eux ne sont peut-être pas au courant de ce dont on est en train de parler.
Après un instant de silence, je me gratte la gorge et me tourne vers Kanaya.
« Vaut peut-être mieux que tu en parles toi, non ? Vu que tu es celle qui la connaît le mieux…
- J'ai compris, j'ai compris, Karkat. Merci. »
Son ton est plus froid que d'ordinaire. Merde, j'espère que je ne l'ai pas vexée ni rien…
Elle se relève un peu, le dos droit, et nous fixe tous un instant du regard avant d'ouvrir la bouche pour parler, la voix calme et posée comme si elle allait simplement faire un putain d'exposé d'Histoire. Chelou.
« Celle dont nous parlons – que Sollux a très gracieusement surnommé Spiderbitch – était autrefois ma moirail. Elle s'appelle Vriska Serket. »
Je vois John ouvrir la bouche pour dire quelque chose – visiblement il a fait le lien entre la nana de ce matin et ce nom – mais je lui pince une côte, le faisant sursauter sur le côté, afin de le forcer à se taire. Il me lance une œillade un peu vexée, mais je fronce les sourcils tandis que Kanaya poursuit.
« Nous étions, elle, Terezi et moi-même, dans le même collège, à l'époque. C'est là que nous nous sommes toutes les trois connues. À cette époque, Vriska était encore quelqu'un de très… enfin, disons qu'elle était fréquentable. Nous passions beaucoup de temps ensemble, jusqu'à ce qu'elles commencent des petits jeux de… comment tu disais, déjà, Terezi ?
- Jeux de Rôle, ricana notre amie aveugle.
- Voilà, jeux de Rôle. Ces jeux sont devenus de plus en plus dangereux au fil du temps, et est venu un jour où s'est produit un… accident. »
Un silence de mort plane dans la pièce, tandis que le regard de Kanaya se pose gravement sur Terezi. Cette dernière semble en être consciente, puisqu'au bout de quelques secondes, elle agite la main comme pour lui donner une permission.
« Hum. À cette occasion, Terezi a perdu la vue. Elle a alors décidé de se venger…
- La justice pour la justice !
- …et c'est ainsi que Vriska a perdu un de ses deux yeux, et a eu le bras fracturé pendant un très long moment. J'ai alors tenté de m'interposer afin d'éviter que tout ceci ne dégénère, et Vriska a semble-t-il pensé que je voulais prendre la défense de Terezi. Elle l'a très mal vécu, et a décidé de briser notre moirallégeance. Depuis, nous ne nous sommes plus adressées la parole. »
J'aperçois Rose poser doucement une main sur le bras de Kanaya, s'attirant un regard un peu triste de cette dernière. Elles échangent un regard qui semble vouloir tout dire pour elles, puis leur attention se reporte sur nous.
Enfin, plus précisément, sur Jade, qui a encore ouvert la bouche.
« Mais… pourquoi ce serait elle ? Elle ne connait pas Tavros, non ? »
Kanaya paraît un instant ennuyée.
« Je n'en sais rien, à vrai dire. Elle ne le connaissait certainement pas à l'époque du collège puisqu'il n'était pas avec nous, mais peut-être l'a-t-elle connu plus tard. Tout ce que je peux vous dire, c'est que le message écrit sur le mur… Eh bien, elle a exactement la même façon d'écrire. »
Un autre silence, de plomb, celui-là.
Un silence brisé par la voix de John, plutôt grave pour une fois.
« Mais… pourquoi Tavros ? Il ne lui avait rien fait. »
Un grognement résonne entre les quatre murs de notre petite pièce à cette phrase.
Un grognement qui me glacerait presque le sang, tant je le connais bien, tant il peut être effrayant.
Un grognement qui provient de la personne assise juste à ma gauche.
Gamzee.
Ce dernier a perdu tout son sourire, ses yeux se sont figés dans un regard glacé, tout son être semble résonner de haine. D'une haine qui gronde, à l'instar de sa gorge.
J'ai vite fait de lever la main pour la passer sur son bras.
« Hé, crétin. Calme-toi, vu ? Ça ne servirait à rien que tu fasses ça. »
Il tourne un regard presque noir sur moi, mais je vois encore au fond de lui cette étincelle qui palpite, qui m'a toujours permis de le ramener à la raison. Je sais qu'il n'a pas encore pété les plombs, mais là c'est pas loin.
Après tout, Tavros est un de ses amis, et je sais qu'il n'aime pas que l'on touche à ses amis. Vraiment, vraiment pas.
Je me rapproche un peu et tapote doucement sa tête, chuchotant doucement pour qu'il soit le seul à m'entendre. Avec cet abruti, pas besoin de vrais mots, il comprend sans ça. C'est aussi ça, la magie de notre moirallégeance.
Il ne me faut que cinq minutes pour totalement le calmer et retrouver sur son visage ce sourire de drogué qui me rassure tant – même si je hais l'avouer. Je me tourne alors vers les autres, qui sont restés tout le temps de la scène dans un silence – gêné pour les humains, respectueux pour les trolls.
Finalement, nous décidons d'en rester là pour le soir et vu l'heure, partons tous en direction de la cafétéria. Dans cette dernière, l'ambiance est largement plus pesante que d'habitude, beaucoup moins sujette aux rires ou aux batailles de bouffes comme ces derniers temps. Même notre table est moins enjouée que d'habitude, et c'est assez rapidement que nous retournons tous dans nos chambres respectives afin de terminer la soirée, puis la nuit.
...
« Hello tout le monde ! »
Je lève vaguement ma tête de mon cahier de civisme humain à l'entente de la voix de la sœur de John, qui a l'air plutôt contente. Elle était pas là ce matin, à la cafète, ni en même temps que nous pour entrer dans la classe et pour la première heure de cours… ouais en fait c'est vrai ça, elle était où ?
La plupart de ceux de notre groupe lèvent la tête en même temps que moi pour lui porter attention tandis qu'elle s'assied à sa place. Elle nous lance alors d'une voix joyeuse :
« J'ai vu Tavros ! »
Regain d'attention immédiat à ces quelques mots, nous poussons même le vice à nous lever de nos places pour nous approcher d'elle – notre prof n'étant pas encore là, y'a pas de mal.
Elle sourit de notre intérêt et reprend la parole.
« J'ai pas pu le voir, il sortait d'opération quand je suis arrivée et les médecins m'ont dit qu'il était encore trop dans les vapes pour parler. Mais il va bien, en tout cas ! Ils ont réussi à le stabiliser et tout, et ça n'a pas l'air trop grave, enfin ils m'ont pas tout dit, mais ça n'avait pas l'air grave et… et…
- Jade. »
La voix de Rose est grave, basse. Elle semble comprendre quelque chose que nous, nous n'avons pas encore appréhendé. Je fronce les sourcils en même temps que mon moitiesprit à côté de moi, tandis que Jade baisse la tête.
« Q-quoi…
- Tu ne nous dis pas tout. Qu'est-ce qu'il y a ? Continue Lalonde, imperturbable.
- Eh bien… »
Elle prend une grande inspiration et baisse les yeux, comme incapable de soutenir nos différents regards. Je sens John attraper doucement ma main, inquiet. Ça me tourneboule un peu le cœur, je suis bien obligé de l'avouer.
« Eh bien… les médecins n'en sont pas sûrs, mais ils ont dit… qu'il était possible que Tavros ne recouvre pas l'usage de ses jambes, parce que sa colonne a été touchée ou un truc comme ça. »
Un silence de plomb tombe sur la salle, et je jette un regard inquiet à mon moirail, figé pas loin de moi, qui ne bouge plus. Je suis prêt à me jeter dessus pour lui faire le plus gros sooshpap du monde s'il le faut, mais il semble réussir à se calmer tout seul, sans rien dire. J'aperçois juste son regard, un peu plus sombre. Il faudra que je pense à surveiller ça de plus près.
Jade semble prête à reprendre la parole – certainement pour essayer de tous nous rassurer, pleine de remords d'avoir dû annoncer une si mauvaise nouvelle – mais notre prof arrive à ce moment-là et coupe court à notre discussion, nous forçant à retourner à nos places.
La suite de la journée se déroulera, interminable, la tension augmentant heure par heure autour de nous entre les humains et les trolls. J'espère que tout ceci ne partira pas en boule de neige, qu'on pourra le stopper à temps.
Je n'aimerais pas que tout redevienne comme avant, quand les humains flippaient tellement de nous approcher qu'un seul regard de notre part les faisait chier dans leur froc.
Lorsque nous retournons dans notre chambre après le repas du soir, avec John, je m'affale sans aucune délicatesse sur le lit de ce dernier, qui a l'air plutôt surpris de mon comportement. J'ai la tête enfoncée à moitié dans son oreiller, mais devine sans aucune difficulté qu'il vient de s'allonger à côté de moi – surtout grâce au poids de son corps sur le matelas, sa chaleur qui se colle contre moi.
Et son doigt qui pouic pouic sur ma joue.
Je grogne vaguement au toucher, ne pouvant empêcher un sourire de venir dévoiler mes crocs lorsque je l'entends rire. Je tourne la tête vers lui et croise son regard rieur mais teinté d'inquiétude.
« Qu'est-ce qu'il y a, abruti ? »
Il fait la moue – toujours aussi insensible à mes insultes, c'en est presque désespérant ! – promenant son doigt sur mon nez, à présent, avant de se décider à répondre.
« Je sais pas trop… Je suis juste… inquiet, je crois ?
- De quoi ?
- Que… tout redevienne comme avant ? J'ai pas envie, c'était vraiment chouette que les humains se décident à parler aux trolls, qu'ils cessent d'avoir peur de vous. Mais… maintenant, qu'est-ce qui va se passer ? »
Je pousse un soupir et me tourne complètement jusqu'à pouvoir me placer face à lui, mon front appuyé contre le sien, mes mains courant sur sa taille, ses mains à lui perdues dans mon dos ou mes cheveux. Je ferme les yeux et laisse quelque chose entre le ronronnement et le grognement se balader dans ma gorge. Ça a l'air de lui plaire, puisqu'il sourit.
« Je sais pas ce qui va se passer, mais arrête de t'inquiéter, crétin, OK ? Ça sert à rien. Au pire, on recommencera. Ils pourront pas nous empêcher d'être tous les deux, et t'es bien placé comme moi pour savoir que le bonheur et le rire, c'est contagieux. On les empêchera de tout casser. Maintenant, arrête de t'en faire ou je serais forcé de te punir, vu ? »
Il passe par une petite phase d'étonnement avant de comprendre ce dont je parle, un sourire carnassier aux crocs.
Et avant que j'aie pu dire ouf, je sens la main dans ma chevelure se déplacer doucement vers le haut de ma tête, là où sont situées mes cornes.
Le bruit dans ma gorge est bien plus près d'un ronronnement, maintenant.
...
Le lendemain matin, tout semble aller comme d'habitude – enfin, la tension en plus, quoi. Nous sommes dans notre classe de maths – avec le remplaçant d'Ampora, qui est bien plus supportable que son homologue – quand quelque chose d'assez étonnant se passe.
La sonnerie marquant le début du cours n'a pas encore sonné, mais j'ai déjà le nez dans mon cahier pour vérifier un exercice que je n'étais pas sûr d'avoir réussi. John, à côté de moi, a l'air de s'ennuyer ferme.
Au bout de quelques lignes de calcul, je le sens me tapoter le coude. Je grogne vaguement pour lui montrer que je l'écoute, et l'entends me chuchoter un « je reviens ! » rapide. Hochant la tête, je ne quitte pas des yeux mon cahier, concentré sur cette ligne de dérivée qui me pose tant de problèmes. Je le sens juste quitter sa chaise à côté de moi et entends ses pas se diriger vers l'autre côté de la classe, là où je sais que Rose, Jade et Kanaya sont situées.
« Dis-moi, Nepeta… »
… Ah, et Nepeta et Equius, aussi, oui.
J'avais oublié ces deux-là. D'ailleurs, pourquoi veut-il lui parler, en fait ? J'aurais dû lui demander, mince.
Je relève la tête, curieux, pour le découvrir posté devant le bureau de la troll fan de chats, qui le regarde d'un air curieux. John est toujours aussi souriant. Il s'apprête à rouvrir la bouche quand je vois Equius bouger pour poser une de ses imposantes mains sur l'épaule de sa moirail.
« Nepeta, non. Je ne veux pas que tu lui parles. »
Un intense silence s'abat sur toute la classe, à peu près toutes les têtes s'étant tournées à l'entente de la voix, grave et profonde – difficilement loupable – d'Equius. Nepeta s'est tournée vers lui, et je devine d'ici qu'elle doit être passablement étonnée.
« Miais, Equius…
- Pas de mais. Tu sais que ça peut être dangereux, et je ne veux pas mettre en péril ta sécurité. »
John ouvre la bouche, puis la referme. Visiblement, le regard grave d'Equius l'a totalement convaincu de ne pas essayer d'argumenter quoi que ce soit. Il baisse un peu la tête, lance un regard triste à Nepeta – qui le lui rend bien – puis retourne s'asseoir à côté de moi. Je lui jette un regard qu'il soutient difficilement, et tapote doucement son épaule – je ne peux malheureusement pas faire grand-chose de plus, le prof va arriver.
Mais nul doute que je parlerai avec lui de ça ce soir, à mon avis ce crétin en a grand besoin.
...
Malheureusement, je ne pourrai pas attendre le soir.
Ou plutôt, le monde décidera que j'aurais dû me bouger les fesses plus vite, précipitant les choses par un autre incident – moins violent que les autres, mais quand même assez impressionnant.
On était en train de marcher dans le couloir quand c'est arrivé.
Au début, personne n'a compris. Tout ce qui s'est passé, c'est le bruit d'un cadenas que l'on défait, puis un hurlement strident, glaçant littéralement le sang. Presque tout le couloir s'est figé sur place, le regard tourné en direction d'une troll d'environ le même âge que nous, qui avait reculé de plusieurs pas avant de tomber à terre, les yeux figés en direction de son casier.
Casier d'où s'échappait un torrent d'araignées et de cafards dans toutes les directions.
D'araignées.
Je grince des dents.
Des araignées. Le surnom que Sollux donnait à Vriska – Spiderbitch – n'était pas sans raison. Cette fille adorait les araignées comme si c'était ses putains d'enfants. Pas dur d'ignorer la signature de cette nana.
Qui s'en prenait encore à des trolls. Facile de deviner pourquoi elle.
Elle avait dû faire ami-ami avec des humains.
Je sens la main de John se refermer sur la mienne, la serrer douloureusement. Je tourne la tête pour lui lancer un regard qui se veut rassurant, mais je me gèle dans mon élan quand j'aperçois une tache violette au fond du couloir qui attire mon attention.
Eridan.
Ce sombre connard d'Ampora.
Qui sourit.
Qui est en train de sourire, PUTAIN !
Je n'ai pas le temps ne serait-ce que d'ouvrir la bouche que ce con m'a déjà lancé une saleté de regard de défi avant de se détourner, sourire aux lèvres, et de quitter le couloir.
Je sens mon ventre faire comme un nœud.
J'ignore pourquoi, mais je suis persuadé que cet enculé est pour quelque chose dans tout ce qui se passe ici.
John
C'était déjà difficile d'imaginer que les choses pouvaient être pires – avec Tavros toujours à l'hôpital, et quelques autres évènements moins importants mais importants tout de même, par-ci par-là, pour « punir » les trolls qui s'approchent trop des humains – mais rapidement je comprends que toute cette histoire est loin de s'arrêter là.
C'est surtout des rumeurs, au départ. Des trolls de notre lycée qui se seraient fait tabasser en ville. À chaque fois ils disaient avoir été attaqués par des inconnus, mais le fait que les élèves attaqués soient connus pour traîner souvent avec des humains et le timing des attaques… Dur d'imaginer que tout ça n'est qu'une coïncidence.
Le problème, c'est que personne ne semble jamais présent quand quelque chose arrive. Et même quand ça se passe dans l'enceinte du lycée, il n'y a jamais aucun témoin.
Du côté de notre petit groupe, il a été décidé, après une assez longue discussion, que Kanaya partagerait la chambre de Rose pendant un moment. Je la comprends, en même temps. J'aurais pas aimé être dans la même piaule que cette Vriska, même sans la connaître, alors si en plus elles ont eu quelques différends par le passé… Apparemment Vriska n'avait jamais mis les pieds à l'internat jusqu'à présent ; quand elle venait en cours, c'était juste une journée, pas étonnant que les profs se souviennent pas d'elle. Je me demande si c'était pour éviter Kanaya qu'elle a fait ça. J'imagine que je le saurai jamais.
Quoi qu'il en soit, Rose s'est proposée pour l'héberger, même si on n'a pas fait de demande officielle cette fois – je crois qu'aucun d'entre nous n'avait le temps ni le courage d'aller frapper au bureau de M. Slick, et puis il aurait fallu déplacer toutes ses affaires dans la soirée. Et trouver une autre chambre pour Jade, aussi.
En parlant de ma sœur, elle n'a pas du tout protesté. En fait, elle avait l'air plutôt contente de la solution alternative qu'elle a trouvé : Kanaya partagerait la chambre avec Rose le temps que les choses se calment, et Jade… Eh bien, elle a vraisemblablement décidé qu'elle squatterait nos chambres à tour de rôle. Elle avait amené un sac de couchage avec elle – me demande bien pourquoi, d'ailleurs – donc personne n'a pu protester. Et puis elle avait l'air tellement enthousiaste qu'il aurait vraiment fallu être sans-cœur pour la priver de son plaisir.
...
Il s'est pas passé grand-chose, ce weekend-là. Faut dire qu'on n'a pas trop bougé de nos chambres ; déjà parce qu'on avait une bonne pile de devoirs et que je sens que Karkat m'aurait décapité sur place si j'avais remis tout ça à la dernière minute, mais aussi parce qu'on voulait pas trop attirer l'attention sur nous vus les évènements récents. Dimanche, on s'est tous réunis pour partager d'autres hypothèses quant au prétendu accident de Tavros, mais sans preuves, pas vraiment moyen d'avancer. On a donc juste fini par tous se mettre devant un film, et ainsi une nouvelle semaine de cours a commencé.
Sans surprise, quand on arrive en cours le lundi matin, Vriska Serket est déjà dans la salle. Assise, bras croisés et l'air arrogant, elle fixe chaque arrivant avec un grand sourire sur les lèvres. Je sais pas si c'est à cause de ce que Kanaya et Terezi nous ont raconté sur elle, mais en croisant son regard, je peux pas m'empêcher de frissonner.
Je secoue la tête. Non, c'est pas bien de douter des gens comme ça. Après tout on n'a aucune preuve contre elle ; si ça se trouve, elle est innocente. Bon, OK, c'est un peu difficile à croire vu son sourire légèrement psychopathe, mais… Karkat aussi me faisait un peu peur, au début. Faut pas que j'aie de préjugés !
Pris d'une soudaine poussée de confiance, je m'approche de la jeune fille, sourire sur les lèvres – un peu forcé certes, mais sourire quand même – ignorant la main de Karkat qui tente de me rattraper tandis que je me poste devant sa table.
« Salut ! Je tente, pas bien sûr de moi. Je m'appelle John.
- Et tu me veux quelque chose en particulier, John-le-débile ? »
OK, ça commence pas super bien, mais c'est pas ça qui va m'arrêter !
« J'me disais que, peut-être, vu que t'as pas été là pendant longtemps… Si jamais t'as besoin qu'on te file les cours ou quoi…
- Eh bien, voyoooooooons… En fait, même si j'avais vraiment besoin de ces cours stupides, je crois que tu serais la dernière personne à qui j'irais le demander. Regardez-moi cette tête d'abruti ! Hors de ma vue, humain. Quoique, si tu me supplies à genoux, je t'autoriserai peut-être à lécher mes bottes ! Qu'est-ce que tu en penses, John-le-débile, hmmmmmmmm ?
- Hé, tu lui parles pas comme ça !
- T'as un problème, Vantas ?
- Ouais, un putain de problème. Et, tiens, c'est marrant, il est juste en face de moi !
- Haha, très amusant. T'es un comique, tu sais ? Peut-être que tu rigolerais moins si, disons, un petit accident arrivait à un certain abruti d'humain… »
D'un seul coup, plus personne ne parle dans la salle de classe. Je regarde Karkat qui semble s'être gelé sur place.
« C'est une menace ?
- Peut-être. »
Nouveau silence, mais cette fois très rapidement interrompu par une sorte de grognement. Grognement tout droit sorti de la gorge de Karkat.
Presque par réflexe j'attrape sa main, tirant dessus pour le forcer à tourner son visage vers moi.
« Laisse tomber, OK ? »
Il me jette un regard plein de « pas-question-j'vais-la-tabasser-à-mort ! » mais je serre sa main avec insistance et, bien que probablement à contrecœur, je le vois soupirer et se retourner.
« Bah alors, Vantas ? Nargue Vriska. Ton petit ami humain ouvre la bouche et t'obéis comme un clébard apprivoisé ? T'as aucune fierté en tant que troll ? Peut-être que t'as décidé de vivre comme un humain. Après tout on sait tous combien tu te sens proche d'eux, pas vrai ? Avec ton sang- !
- Le cours va commencer ! »
Vriska s'arrête net, et tout le monde se retourne vers Kanaya. La demoiselle n'a pas levé la tête, immobile à sa place, mais son interruption a coupé net l'autre jeune fille dans son élan. Je regarde, paniqué, Vriska fixer mon amie troll d'un regard furieux, mais heureusement pour nous, le professeur choisit ce moment pour entrer dans la classe, et tout le monde est bien obligé de se taire.
OK, Vriska Serket ? Définitivement pas fréquentable. Je note.
...
Les choses ont commencé à empirer à l'école.
Pendant une bonne semaine il s'est pas passé grand-chose en fait, mais… Disons que l'ambiance générale était tendue. La plupart des élèves se contentent d'aller en cours et repartent aussitôt dans leur chambre ; on entend moins discuter dans les couloirs, à part des chuchotements. J'ai remarqué aussi que certaines personnes refusaient carrément de discuter avec moi ou un autre membre de notre petit groupe d'amis, à commencer par Equius et Nepeta qui nous évitent comme la peste désormais, même si je vois bien le regard désolé de la jeune fille quand elle passe à côté de nous. J'peux pas lui en vouloir, ni à elle ni à Equius – son moirail, d'après Karkat ; c'est normal d'avoir la trouille vu ce qui se passe. Et puis s'ils se retrouvaient blessés parce qu'ils m'ont parlé, je m'en voudrais probablement un max.
Mais bon, voilà. N'empêche que ça fait mal.
Tout comme ça fait mal de voir les humains recommencer à éviter les trolls en général. J'ai même l'impression que c'est devenu pire qu'avant. OK, ils se parlaient pratiquement pas avant, mais c'était avant que beaucoup soient devenus amis. Maintenant, on voit des trolls se faire ignorer par des humains qu'ils considéraient comme leurs potes, et inversement, certains trolls arrêtent de parler à leurs amis humains pour les protéger.
En fait, à part quelques autres élèves, on est pratiquement les seuls à encore traîner ouvertement avec des trolls. Honnêtement, il m'arrive d'avoir un peu peur parfois. Plusieurs fois il m'est arrivé d'appeler Jade après avoir entendu des rumeurs sur un nouvel accident, juste pour m'assurer qu'elle allait bien. Je sais qu'elle peut être tête en l'air parfois et il lui arrive souvent de traîner seule dans les couloirs, totalement dans les nuages, alors forcément je m'inquiète, même si Terezi et Rose m'ont promis maintes et maintes fois qu'elles veilleraient toujours à ce que ma sœur ne reste jamais seule.
En parlant d'inquiétude, j'ai l'impression que Karkat est devenu hyper protecteur envers moi depuis qu'on a parlé avec Vriska. Il me demande toujours où je vais et me laisse pas mettre un pied dans le couloir sans m'accompagner. Je l'ai même entendu grogner juste parce que quelqu'un me parlait ! Dans n'importe quelle autre circonstance, ça m'aurait juste fait rire (et je dois bien avouer trouver ça un peu adorable sur les bords), mais je peux pas m'empêcher de me sentir un peu mal quand je vois à quel point il est inquiet.
On est de nouveau lundi quand on apprend la nouvelle : un nouvel élève a été envoyé à l'hôpital, un humain cette fois. Il aurait été coincé dans un couloir vide, à ce qu'on dit, et tabassé par un groupe de trolls. L'élève en question a eu plus de chance que Tavros, s'en tirant avec seulement quelques côtes cassées, mais ça ne change rien. Pas de message en lettres capitales cette fois, mais difficile de ne pas avoir de soupçons quant au coupable. Mais encore une fois, personne n'était présent sur les lieux quand ça s'est passé, et la victime nie avoir vu le visage de ses agresseurs.
Quand on retourne en classe l'après-midi, personne ne parle. Vriska est assise à sa table habituelle ; elle n'a pas raté les cours une seule fois depuis son retour. Avec Karkat, on s'apprête à aller s'installer nous aussi – après que ce dernier ait lancé un regard haineux au possible à la demoiselle, qui a répondu avec un grand sourire aux dents tranchantes – mais aussitôt on s'immobilise, car Terezi vient de se poster en face du bureau de Vriska, et pour une fois je n'ai pas l'impression qu'elle se soit juste trompée de place.
Vriska, elle, se contente de hausser un sourcil, maintenant son sourire même si quelque chose sur son visage trahit son agacement.
« Un nouvel élève vient d'être admis à l'hôpital, dit fermement Terezi, l'air plus sérieux que jamais.
- Et ? Qu'est-ce que c'est censé me faire ?
- Je pense que c'est toi qui l'y a envoyé. »
Les sourcils de Vriska se froncent, son sourire définitivement parti.
« J'espère que tu as des preuves de cette accusation, Pyrope.
- Des preuves ? Qui a besoin de preuves ? Tout le monde a reconnu ton écriture sur le mur, quand Tavros a été poussé du toit !
- Oh, vraiment ? Eh bien, puisque vous êtes tellement plus intelligents et perspicaces que la police, pourquoi ne venez-vous pas tous m'arrêter vous-mêmes ? Alors, j'attends ! »
Personne ne bouge dans la salle ; Vriska dévisage chaque élève et beaucoup baissent la tête pour ne pas avoir à croiser son regard.
« Que des lâches, ricane-t-elle.
- La justice l'emporte toujours au final, grogne Terezi.
- Tu causes beaucoup mais je te vois pas faire grand-chose. Je te connaissais plus intrépide, mais peut-être as-tu perdu ton courage à force de traîner avec des minables comme Vantas ou vos très chers humains. Ou bien c'est depuis que tu as perdu la vue ? Rappelle-moi comment c'est arrivé, déjà ?
- Vriska, ça suffit ! Crie Kanaya, qui s'est levée de sa chaise.
- Encore de son côté à ce que je vois.
- Elle est du côté de la vérité ! Hurle Terezi. Avoue ton crime, Vriska Serket ! Avoue que tu as poussé Tavros du toit !
- Ha ! Cet imbécile serait tombé tout seul de toute façon un jour ou l'autre ! Même pas capable de regarder où il fout les pieds. Quand on y pense, il était comme un chien : tant qu'il ne se sera pas pris une voiture, il continuera d'aller sur la route. »
Le sourire de Vriska s'élargit un peu plus tandis qu'elle murmure, tout juste assez fort pour être entendu dans le silence :
« Je lui ai rendu service en le débarrassant de ses jambes, crois-moi ! »
Je n'ai pas le temps de comprendre ce qui se passe que Vriska tombe de sa chaise, projetée à terre par une Terezi furieuse qui s'est jetée sur elle comme un dragon enragé. Les cris d'élèves apeurés retentissent, mêlés au bruit de chaises qui tombent tandis que Terezi frappe Vriska au visage, juste avant de recevoir un puissant coup de pied en plein abdomen qui la fait tomber en arrière, emportant une table dans sa chute.
« Qu'est-ce qui se passe ici ?! Hurle une voix forte – le prof qui vient d'entrer, on dirait. Arrêtez ça tout de suite ! J'ai dit, arrêtez ! Vous deux, aidez-moi à les séparer ! »
Il ne faut pas moins de trois élèves trolls en plus du prof pour retenir les deux filles. Terezi pousse un cri de rage, battant furieusement des pieds pour tenter de se dégager. Vriska, elle, se contente de la fixer avec haine, un filet de sang bleu coulant d'entre ses lèvres.
« Ne crois pas qu'on en a fini, toi et moi ! Crie-t-elle. Tu paieras pour ça, Pyrope ! »
Quelques secondes plus tard et les deux filles sont amenées de force hors de la salle de classe, probablement pour finir en salle des professeurs, voire carrément le bureau de la directrice. Du coin de l'œil, je vois Rose poser une main sur l'épaule de Kanaya qui se laisse tomber sur sa chaise ; Karkat s'avance à son tour vers elle et je suis le mouvement.
« Peut-être est-ce ma faute, soupire la jeune fille. Si je lui avais fait face le jour de la rentrée au lieu de la fuir et de demander un changement de chambre, peut-être n'aurait-elle pas autant séché les cours. Si je ne l'avais pas rejetée, si je m'étais un tant soit peu occupé d'elle…
- Ce n'est pas ta faute, la coupe Karkat. Cette fille t'a fait du mal, c'est normal que t'aies pas eu envie de lui sauter dans les bras en la revoyant. Et puis rien ne nous dit qu'elle n'aurait pas agi pareil quoi qu'on fasse.
- Je ne sais pas, je… Je ne sais plus quoi penser. »
Elle pousse un long soupir, baissant les yeux avec un sourire mélancolique.
« Nous étions tellement proches… Les meilleures moirails… Je n'arrive toujours pas à me convaincre qu'elle ait pu changer à ce point.
- Elle a changé, grogne Karkat. Et pas question que je la laisse faire du mal à un seul d'entre vous.
- Karkat, je ne te savais pas si chevaleresque, plaisante Rose à moitié.
- La ferme, Lalonde. »
Rose lève un sourcil, petit sourire amusé sur le visage, et Karkat grommelle mais déjà Kanaya a relevé la tête et sourit tendrement – j'ai toujours dit que Rose était douée pour remonter le moral des gens.
J'essaye de me concentrer sur le cours qui reprend après ça, tentant du mieux que possible de ne pas repenser au regard furieux de Vriska tout à l'heure qui, je crois, ne présage rien de bon.
...
Nous ne revoyons pas Terezi ou Vriska de la journée et devons attendre le soir pour que Terezi nous rejoigne tous dans la chambre de Jade et Rose. Elle entre en grimaçant, visiblement encore agacée.
« Qu'est-ce qu'ils t'ont dit ? Demande Jade.
- Collée pendant deux semaines. La même pour Serket.
- Bon… Ça aurait pu être pire, non ?
- Je me fiche de la sentence, je n'aurais pas dû être jugée coupable ! » Rage la troll.
Personne ne dit rien pour lui laisser le temps de s'asseoir et se calmer un peu. Finalement, elle prend une grande inspiration avant de poursuivre :
« Serket a avoué, mais ils ne veulent rien entendre. Ils continuent de croire à un accident, ces couards !
- Mais quand Tavros dira ce qui s'est passé, ils seront bien obligés de l'arrêter si c'est elle qui a fait le coup, non ? Continue Jade.
- Pas sûr qu'il la dénonce, dit doucement Aradia. Je connais bien Tavros, il est trop gentil.
- On lui parlera ! Insiste ma sœur. Et s'il veut toujours pas, on trouvera un autre moyen de la faire inculper ! Elle s'en tirera pas aussi facilement !
- Vous pensez qu'elle est aussi responsable des autres incidents ? Demande Aradia.
- Ça ne m'étonnerait pas ! Dit Terezi. Elle doit avoir des complices, cependant. Même Serket n'aurait pas pu aller aussi loin toute seule.
- J'ai peut-être une petite idée pour l'un d'eux », dit alors Karkat.
Tout le monde se tourne vers lui, attendant qu'il poursuive.
« Eridan Ampora. Je l'ai vu sourire l'autre jour, quand cette fille a eu des araignées dans son casier. Et puis ce sombre connard a toujours eu un truc contre les humains ; vous vous souvenez comment il s'est fait jeter à l'exposé d'Histoire parce qu'il avait voulu faire le travail seul ?
- Ça ne suffit pas à l'incriminer, dit Kanaya, mais je comprends que tu puisses avoir des doutes. Peut-être devrions-nous le surveiller un moment.
- Pourquoi pas demander à Feferi ? Suggère Aradia. Ils sont moirails, non ?
- Bonne idée, dit Terezi. John et Karkat, demain vous irez parler à la fille-poisson. Moi j'enquêterai sur les lieux des incidents. Il reste peut-être des preuves à découvrir !
- Héhé, on se croirait dans une enquête policière ! Dit Jade. Je veux dire, c'est pas drôle ce qui se passe, mais…
- Hé, c'est pas pour ça qu'on doit déprimer, je lui réponds.
- John a raison, dit Rose. Garder le sourire en toutes circonstances est une force en soi.
- Ouais ! Et ça nous empêchera pas de mettre Spiderbitch sous les verrous ! » Ricane Terezi.
Nous nous séparons finalement après ça, retournant dans nos chambres respectives. Sur le chemin, j'en profite pour discuter un peu avec Karkat, et surtout pour lui poser quelques questions sur Feferi et Eridan. Ils ont beau être dans notre classe, je leur ai jamais vraiment parlé. Apparemment Karkat non plus, puisque tout ce qu'il peut me dire sur eux est qu'Eridan considère que tout ce qui n'est pas un troll aquatique ne mérite pas de vivre et traite tout le monde de haut, et que Feferi est vraisemblablement tout le contraire, plaisantant avec même les sangs les plus bas. Et aussi, qu'ils faisaient beaucoup de jeux de mots sur le thème marin.
« Mais c'est pas un peu contradictoire ? Je lui demande une fois dans notre chambre. Je veux dire, ils ont pas du tout l'air sur la même longueur d'ondes, alors pourquoi ils traînent ensemble ?
- C'est une des facettes de la moirallégeance. À la base, ce quadrant sert à ça : quand un troll a trop de pulsions meurtrières ou violentes, il vaut mieux qu'il ait un moirail pour l'apaiser. Même si dans le cas d'Ampora ça tient plus de l'envie de génocide. Ce connard se croit plus haut que tout le monde, et il essaye de se servir de son statut pour ramener n'importe qui dans un de ses putains de quadrants. Y'a qu'aux humains qu'il adresse pas la parole, et crois-moi vous avez de la chance de ce côté-là.
- Donc, en fait, Gamzee il t'apaise c'est ça ?
- Ouais. T'es pas trop mal dans le genre non plus, enfin quand tu me donnes pas envie de te mettre des baffes. Si t'avais pas été là, j'crois que j'aurais dévissé sa tête à Spiderbitch l'autre jour.
- Oh, bah, c'est une bonne chose que tu l'aies pas fait, non ?
- Ouais, j'imagine. »
Il s'arrête un moment, comme plongé dans ses pensées.
« Ça fait un moment que j'ai pas causé à Gamzee, avec toute cette histoire.
- T'as besoin de lui ? J'peux l'appeler, si tu…
- Non, l'appelle pas. Pas envie de voir sa tronche de drogué. Juste que j'ai tendance à oublier qu'il a besoin d'être surveillé, des fois.
- T'inquiète, j'suis sûr qu'il va bien. C'est vrai qu'il a souvent la tête dans les nuages, mais…
- J'voulais pas dire dans ce sens-là… Mais bon, laisse tomber. J'irai lui parler demain. »
...
Comme prévu, le lendemain, nous attendons la fin des cours pour discuter avec Feferi Peixes. La sonnerie annonçant la pause de midi ayant retenti, les élèves commencent à sortir de la salle de classe. Heureusement pour nous, Eridan est déjà sorti et Feferi prend son temps pour ranger ses affaires, aussi il ne reste pas beaucoup de monde dans la salle quand Karkat s'avance – seul, ça vaut mieux pour l'instant – vers la demoiselle. Je les vois échanger quelques mots, et Feferi hoche la tête, l'air intrigué. Le reste des élèves sort et, quand je vois qu'il n'y a plus que nous trois, je rejoins les deux trolls.
« Voilà, on sera plus tranquilles comme ça, dit Karkat.
- Et donc, qu'est-ce que tu voulais, Karcrabe ? »
Feferi nous regarde, sourire innocent sur son visage. Je souris à mon tour et Karkat lève juste les yeux au ciel.
« Juste savoir si t'avais remarqué quelque chose d'inhabituel chez Ampora dernièrement. »
Feferi fronce les sourcils en entendant ça.
« Eridan ? Pourquoi, qu'est-ce qu'il a fait ?
- Euh, non, on n'a pas dit qu'il avait fait quelque chose ! Je m'exclame. On l'accuse pas ou quoi, hein ? Juste que, voilà, on…
- On pense qu'il pourrait être impliqué dans l'accident de Tavros et les autres incidents qui se passent en ce moment. »
Oh, génial.
Va falloir que je lui apprenne le sens du mot « tact » à celui-là, un jour…
Curieusement, Feferi n'a pas l'air fâchée ; elle semble juste désolée.
« Oh… J'aimerais bien pouvoir vous aider, mais je ne peux vraiment rien vous dire. Eridan et moi on a rompu notre moirallégeance le mois dernier, et à vrai dire je lui ai pas reparlé depuis. Promis, si jamais j'apprends quelque chose je vous le dis ! C'est terrible ce qui est arrivé à ce pauvre Tavros… »
Elle s'excuse à nouveau avant de sortir, et je me tourne vers Karkat qui pousse un long soupir.
« Génial, notre seule piste vient de se tirer.
- On trouvera bien un autre moyen de découvrir la vérité, t'en fais pas.
- Ouais. J'reste quand même persuadé que cette face de morue d'Ampora a quelque chose à voir dans tout ça. Et s'il a plus de moirail, raison de plus pour s'en inquiéter. »
Tout en continuant de discuter, on se rend au réfectoire où on retrouve nos amis. Terezi nous quitte avant le reste, bien décidée à aller récolter des preuves – elle pense pouvoir dénicher des indices avec son flair que la police n'aurait pas vu, limités par leur vision, ou quelque chose comme ça.
Comme d'habitude la pause passe trop vite, et c'est vite de nouveau l'heure d'aller en cours. La salle fermée, tout le monde attend dans le couloir le professeur qui semble une fois de plus en retard.
« Vous avez remarqué ? Vriska est pas là, chuchote Jade.
- Elle est peut-être seulement en retard, dit Rose.
- Mais elle est tout le temps en avance d'habitude ! Et puis… Terezi est toujours pas là non plus ! »
Je me tourne vers Karkat, qui fronce les sourcils. On se recule un peu pour chercher notre amie des yeux, mais aucun signe d'elle.
« Ça ne veut peut-être rien dire, je tente pour les rassurer.
- Mais, et si… »
Jade s'interrompt soudain et je comprends vite pourquoi : Vriska vient d'arriver. La jeune fille ne nous adresse pas un regard, se contentant de s'adosser au mur en attendant l'arrivée du prof. Je me tourne vers ma sœur et on s'échange un sourire, un peu rassurés. Puis le professeur arrive enfin, l'air pressé.
« Tout le monde en salle d'étude, crie-t-il alors, le cours est annulé ! »
Quelques exclamations de joie suivent l'annonce, mais quelque chose se resserre dans mon ventre, et vue la tête que fait Karkat j'imagine qu'on pense à la même chose. Je me précipite vers le prof.
« Il se passe quelque chose, monsieur ?
- Allez en salle d'étude, vous en saurez plus une fois…
- Dites-le ! Grogne Karkat – ouah, du calme, ça reste un prof ! – Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Il y a eu un nouvel incident, rien de bien grave mais votre camarade a été envoyé à l'hôpital pour vérifier… Monsieur Vantas ! Revenez ici, vous… Egbert, vous aussi ! »
Je n'écoute pas davantage les cris du professeur, déjà parti à la course à la suite de Karkat. Du coin de l'œil, je vois Rose et Kanaya se faire un signe de la tête avant de nous suivre, suivies de Jade, Dave, Gamzee, Sollux et Aradia. Une fois dehors et devant le portail, on arrive juste à temps pour voir un médecin parler avec un professeur, derrière une ambulance. En nous voyant, le prof – notre professeur de sport, un troll plutôt baraqué – s'arrête de parler et nous jette un regard sévère.
« Monsieur ! S'écrie Jade, arrivée la première. C'est Terezi ? Est-ce qu'elle va bien ?!
- Hé, du calme ! Pourquoi n'êtes-vous pas en cours ? Oui, mademoiselle Pyrope va très bien, ils l'amènent juste à l'hôpital pour faire quelques tests supplémentaires, juste au cas où.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? Demande Aradia.
- Votre amie a eu de la chance. Un pot de fleur est tombé d'un étage plus haut juste au moment où elle passait pour aller en cours. Je vois pas ce qu'elle fichait dans ce coin-là, déjà, mais peu importe. L'essentiel, c'est qu'elle l'ait évité à temps. Elle s'est un peu cognée la tête en tombant, mais elle avait l'air d'aller plutôt bien. Comme j'ai dit, c'est juste pour vérifier que tout va vraiment bien qu'ils l'emmènent.
- Est-ce qu'on peut aller la voir ? Je demande.
- Hé, je viens de vous dire que c'était rien ! Et puis vous devriez être en cours !
- Mais les cours ont été annulés, proteste Jade, et ça pourrait être grave ! »
Devant son regard plus qu'insistant, le professeur a l'air d'hésiter. Finalement, il soupire, passant une main dans ses cheveux en pagaille.
« Très bien, vous irez la voir… Mais seulement une fois que les cours seront terminés ! Annulés ou pas, je vous rappelle que vous êtes sous la responsabilité du lycée durant les créneaux scolaires.
- Merci, monsieur !
- Et vous avez plutôt intérêt à être rentrés avant le couvre-feu ! Je m'assurerai personnellement de savoir si vous êtes dans vos chambres ou non ce soir !
- On y sera ! »
Sur ce, nous nous redirigeons tous vers la salle d'étude dans laquelle nous nous glissons discrètement, après nous être fait passer un bon savon par le professeur qui nous avait en cours normalement pour nous être enfuis comme ça.
J'essaie de faire mes devoirs pendant les heures de permanence – pas comme si je pouvais faire autre chose de toute façon – mais j'ai du mal à rassembler mes pensées.
« Psst ! »
Je me retourne discrètement pour voir Jade, derrière moi.
« Quoi ? Je murmure.
- Tu trouves pas ça louche, toi, que Vriska soit arrivée en retard juste quand Terezi a son accident ?
- Quoi, tu crois qu'elle aurait… ?
- Moi je dis juste que le timing est trop parfait ! »
Elle me jette un Regard qui veut tout dire et je me retourne, pas bien sûr de savoir quoi penser. C'est vrai que ça coïncide un peu trop bien. Mais personne n'était sur les lieux, et je sais pas si Terezi aura vu – pardon, senti – quelque chose…
La seule chose que je sais, c'est que si on fait rien pour arrêter Vriska, des « accidents » comme ça, y'en aura plein d'autres, et peut-être que les futures victimes n'auront pas autant de chance que Terezi. Je frissonne à cette idée et croise brièvement le regard de Karkat à côté de moi, qui semble me dire que tout finira par s'arranger.
J'espère qu'il a raison.
