Curiosity Killed the Karkat

Part 19

...

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Karkat

Après tous ces évènements, l'adrénaline court encore un long moment dans mes veines et j'ai toutes les peines du monde à me concentrer sur ces foutus devoirs qu'on nous a filés pour nous occuper pendant l'heure de perm. J'ai quand même le temps de les faire – puis d'avancer quelques devoirs donnés lors des cours précédents – mais je suis vraiment très loin de ma productivité habituelle.

Faut dire que tout ce qui vient de se passer me tourne dans la tête, et j'arrive pas à m'en défaire. Ouais, Terezi m'énerve et j'ai souvent envie de lui cogner sur le coin de la tronche quand elle essaye de lécher la mienne, mais même putain. C'est une putain d'amie et ça me fout en vrac de penser que quelqu'un – que ce soit Vriska ou pas – ait voulu lui faire du mal.
Lorsque la cloche sonne la fin de l'heure de perm, John me tire sur la manche doucement. Je lui jette un coup d'œil, et il en profite pour chuchoter doucement :

« On va voir Terezi après les cours, hein ?
- Nan, on va aller danser la samba. Bien sûr qu'on y va, crétin ! »

Un petit sourire récompense mon ironie mordante, et je me contente de grogner en haussant les yeux. On range nos affaires pour ensuite nous rendre à notre prochain cours – putain avec tout ça j'arrive même pas à me souvenir de ce que c'est. Tout l'après-midi passe comme ça, c'est-à-dire très lentement. C'est une des rares fois où je sens que je m'ennuie en cours, chose plutôt rare pourtant. Mais j'y peux rien, une part de mon cerveau ne peut que s'inquiéter de ce qui est arrivé à Terezi, de son état à elle… et surtout, j'arrive pas à m'enlever de la tête cette putain d'idée que s'ils s'en sont pris à elle… qu'est-ce qui les empêche de s'en prendre à Sollux, Gamzee… ou John ?

Quand la sonnerie marquant la fin de nos cours retentit enfin, c'est à peine si j'entends pas des soupirs de soulagement venant de certains de mes camarades. Il ne nous faut que quelques regards et hochements de tête pour nous décider à nous retrouver dans quelques minutes à l'entrée du bâtiment, le temps de chacun aller déposer nos affaires dans nos chambres respectives.

C'est limite si John ne court pas sur tout le chemin, tant il marche vite. Je suis obligé de lui grogner dessus de se calmer pour ne pas avoir à lui attacher une laisse autour du cou.
Nous nous retrouvons donc à huit – Gamzee, John, Sollux, Aradia, Dave, Rose et Jade ainsi que moi – devant le bâtiment pour partir d'un pas qui hésite entre le joyeux, le lourd et le pressé pour l'hôpital de la ville. Il nous faut bien vingt minutes de marche pour y arriver – j'en étais sûr qu'il fallait pas laisser Jade décider de l'itinéraire, on s'est bien perdu au moins cinq putains de fois ! – et encore un petit instant de flottement pour que la nana à l'accueil comprenne pourquoi on débarque comme ça dans son secrétariat. Elle finit par nous indiquer la chambre (collective) de notre amie, et nous nous mettons en route pour cette dernière.

Après un petit dédale de couloirs, d'ascenseurs, de coins, chambres qui ne sont pas les bonnes et d'une bonne odeur de désinfectant que je déteste toujours autant – ça doit se voir, parce que je sens John m'attraper la main très vite après notre départ pour la chambre de Terezi – nous finissons par y arriver. Le calme étant de mise, c'est d'un « LÀ ! » chuchoté de façon surexcitée que Jade nous indique la bonne chambre, son doigt tendu vers Terezi, allongée sur un lit près de la fenêtre au fond de la chambre, les yeux fermés et ses lunettes posées sur la table de nuit près d'elle.

Avant même qu'on ait passé le seuil de la chambre, on la voit relever la tête, renifler et sourire de tous ses crocs. Inutile de dire qu'on a été repérés. Ça n'empêche pas Jade de pratiquement courir dans sa direction pour presque se jeter dans ses bras.

« Terezi ! Mon dieu mon dieu mon dieu comment est-ce que tu vas ? Ils t'ont rien fait de mal hein ? Ta tête ça va mieux ? Ils ont dit que tu avais pas pris le vase mais c'est pas grave quand même hein ? Et puis et puis et pu-
- Bon sang Egbert, ta gueule, laisse-la un peu parler ! j'interviens, tandis qu'on se positionne tous autour de son lit. Comment tu veux qu'elle te donne des putains de réponses si tu lui laisse pas en placer une ? »

La sœur de mon moitiesprit tourne vaguement la tête pour me tirer la langue. J'aimerais bien lui répondre, mais je suis interrompu par un rire de Terezi, qui n'a pas l'air plus que ça affectée par l'accident qui lui est arrivé, au contraire.
Elle tapote gentiment la tête de Jade, puis reprend la parole joyeusement.

« Non, ils ont dit que tout allait bien. Ils m'ont fait passer plein d'examens rigolos, et ont décidé que je devais rester encore un peu en observation, jusqu'à demain soir, je crois, je suis pas sûre. Et Karkat, ça fait plaisir de voir que tu es venu, dis donc, mais reste poli avec les autres, sinon tu vas avoir une PUN1T1ON H3H3H3H3.
- Ta gueule, Pyrope, je grogne. Je suis pas venu, on m'a forcé. Tu me fais chier, alors t'as intérêt de guérir vite ou tu me feras encore plus chier et compte sur moi pour te le faire payer ! »

Je ne récolte qu'un rire. Putain je dois avoir du mal avec mes capacités ironiques ces derniers temps, on dirait que plus personne n'est convaincu que je les déteste tous autant qu'ils sont. Enfin, presque.
Tout le monde parle un peu, chacun allant de sa petite discussion avec Terezi, qui a l'air de très bonne humeur. Jusqu'à ce que la question piège, celle à dix millions de dollars, tombe et casse un peu l'ambiance. Je sais pas trop qui l'a posée – Jade ou Dave ? À moins que ce soit Rose ? – mais ce qu'on peut dire c'est qu'elle fout un sacré froid.

« Mais… tu sais ce qui s'est réellement passé ou… ? »

À cette phrase, Terezi perd toute envie de rigoler. Elle baisse la tête, les mâchoires serrées, et pour la première fois depuis qu'on est là, ouvre les yeux, aussi rouges que les lunettes qu'elle porte d'ordinaire. Je sens John se crisper un peu sur ma main – quoi, il l'avait jamais vue sans ? Pourtant c'est pas rare… enfin. J'imagine qu'il faudra que je lui explique un de ces quatre pourquoi elle a des yeux pareils.
Enfin, notre amie reprend la parole.

« Je n'ai pas réussi à sentir correctement la personne qui a lâché le pot sur moi. C'est allé trop vite, il a plutôt fallu que je sauve ma vie au lieu de chercher tout de suite la vérité, sinon qui aurait pu présider le tribunal, hein ?
- Mais alors on sait pas qui…
- Non, j'ai pas dit ça.
- Comment ça ? » J'interviens.

Terezi lève la tête vers moi et me sourit de tous ses crocs. Je peux pas retenir un frisson le long de ma colonne vertébrale. Ce qu'elle peut être flippante quand elle fait ça… brrr.

« J'ai pas senti, mais je suis sûre que c'est Vriska. Ça peut être qu'elle, surtout que je venais de l'accuser devant tout le monde de l'accident de Tavros.
- Je suis d'accord avec toi ! s'exclame soudain Jade. Surtout qu'elle est arrivée en retard au cours qu'on avait quand tu as eu ton accident, c'est la preuve évidente de sa culpabilité !
- Oh, oh, tout doux miss-ouaf, je l'interromps. Tu peux pas accuser quelqu'un sans avoir de preuve, ça se fait pas bordel. »

Jade a l'air prête à m'aboyer – littéralement – dessus quand la main de Terezi se pose sur son épaule. Elle tourne le regard à nouveau vers l'aveugle de service, qui lui sourit gen… non, j'arrive pas à dire que c'est un sourire gentil. C'est flippant, mais ça se veut amical, disons.

« Ne t'inquiète pas Jade, ils doivent me garder en observation, alors je vais attendre et mettre au point mon accusation, et je reviens demain pour régler tout ça, vu ?
- O-ok, vu.
- Génial ! » achève-t-elle cette fois-ci avec un vrai sourire plein de crocs et d'une langue toujours aussi active – qui me refile toujours autant de frissons d'horreurs.

Après un petit moment à discuter de choses plus légères, nous décidons de laisser Terezi se reposer correctement – surtout que vu les cris que je pousse quand ils s'amusent à m'énerver, les autres patients de la chambre vont pas tarder à appeler les infirmières pour nous faire dégager de là à grands coups de pied là où je pense.

On est en route pour sortir de l'hôpital, juste devant le secrétariat, quand Jade freine des quatre fers. On se retourne tous – avec un grognement agacé pour ma part – jusqu'à ce qu'elle ouvre la bouche.

« Attendez, puisqu'on est là, on pourrait pas aller voir Tavros ? »

Un instant de silence, où l'on se fixe tous les uns et les autres. Ouais, ça pourrait être une idée, pourquoi pas. Mais…

« Mais, lance Aradia, complétant ma réflexion, Tavros n'est-il pas aux soins intensifs ?
- Ah… si, tu as raison. Pourquoi ?
- Ce genre de chambre limite en général les visites, ma chérie, complète Kanaya. Nous ne pourrons pas tous entrer dedans, je doute qu'ils laissent plus de deux personnes entrer.
- Oh… Très bien, alors qui vient avec moi ? »

Un petit silence envahit la pièce où nous nous trouvons. Personne n'avait vraiment prévu d'aller voir Tavros, et ce n'est pas contre lui mais j'imagine que nous avons tous beaucoup à faire avec nos devoirs – quoi, j'ai bien le droit d'être un peu optimiste et penser qu'ils les font ! – pour nous permettre de passer des heures à l'hôpital comme ça.
Quelques excuses s'élèvent peu à peu – j'en profite pour glisser que John et moi avons des devoirs à terminer. Jade fait la moue.

« Oh allez, ça va pas durer si longtemps que ça ! Juste quelques minutes, pour aller lui dire bonjour ! Et puis les autres, vous pourriez nous attendre à la cafétéria en buvant un truc. Bon, qui vient ? »

Un autre instant de silence. Jade fronce les sourcils, puis finit par s'avancer.


EEEEEEH, POURQUOI ELLE A ATTRAPÉ MA MAIN EXACTEMENT ?!

« Karkat, tu viens !
- Quoi ? HEIN ? MAIS, NON ! MAIS LÂCHE-MOI BON SANG, J'T'AI DIT QU'ON POUVAIT PAS AVEC JOHN, JE N-
- DISCUTE PAS ! »

Tandis que je me fais traîner sans pitié de nouveau dans les couloirs aseptisés, j'entends la voix de Dave s'adresser à mon camarade de chambre.

« Hé, John. Je rêve ou ta sœur vient d'aboyer ?
- Euh… »

Merci pour ton aide, John, je te revaudrai ça.

...

On finit bien par arriver dans la chambre de notre camarade, effectivement, une chambre pour une seule personne, avec un lit plutôt encombrant relié à une demi tonne de machines. Tavros a l'air… minuscule, dans ce lit gigantesque, emmailloté de partout dans des bandages, même si je me doute qu'il doit y en avoir moins maintenant. Il a quand même eu une sacrée chance de ne pas finir avec une corne cassée comme Equius, quand j'y pense, d'ailleurs…

Je reste plus ou moins planté à l'entrée de la chambre à l'observer, tandis que Jade s'approche de lui et tapote doucement sa main. Il ouvre un œil un peu endormi et sourit doucement.

« Oh, euh… bonjour, Jade ! Et, uh… bonjour aussi, Karkat.
- Ouais, salut, je grogne.
- Bonjour Tavros ! On est venus voir comment tu allais !
- Pas forcément de notre plein gré… »

Jade ignore royalement ma seconde intervention pour commencer à papoter avec le troll, et j'observe tout ça d'un œil un peu critique. Tu m'étonnes que Tavros ait un peu craqué sur elle dans l'année, elle se conduit si gentiment avec tout le monde, quand on y pense bien. Faut qu'elle fasse gaffe, elle dit veiller sur John, mais au fond, elle est aussi putain de naïve que lui.
Enfin bon, c'est pas comme si ça me regardait.

Je suis rappelé à la réalité par une question de Tavros.

« Mais, euh… Vous êtes venus juste pour moi ? C'est pas que, euh, ça me fasse pas plaisir mais, euh, il… il fallait pas…
- Oh, non, on est aussi venus voir Terezi !
- Terezi… ?
- Ouais, elle aussi a eu un accident. Vous êtes vraiment qu'une bande de ramassis de pas doués, c'est pas possible, je grogne. »

Il y a un petit instant de flottement où les deux me regardent – quoi encore ?! – puis Tavros reprend doucement la parole, visiblement confus quant au sort de Terezi.

« Mais, euh, elle… elle va bien ?
- Oh, oui, ne t'inquiète pas, elle sortira de l'hôpital demain, elle n'a eu qu'une petite commotion cérébrale je crois. C'est à cause de Vriska.
- V-Vriska… ?
- Oui, c'est sa faute, on en est sûr. Elle lui a lâché un pot de fleur sur la figure à la pause de midi et en l'évitant, Terezi s'est cognée. Mais elle reviendra demain pour mettre ça au clair avec Vriska.
- M-Mais… C'est…
- Oui je sais, c'est assez horrible de se dire que Vriska a pu lui faire ça, tout comme elle a pas hésité à te pousser du haut de l'immeuble. C'est vraiment une fille horrible, je trouve. Heureusement grâce à ça elle devrait être hors d'état de nuire pour un moment, tu auras rien à craindre quand tu reviendras à l'école, tu verras !
- Mais, euh, c'est pas possible que…
- Mais si ne t'inquiète pas, avec ce qu'elle t'a fait plus les autres choses dont elle est forcément responsable-
- Mais elle était...
- -Et avec Terezi en accusation, tout est possible, on n'aura aucun mal à la coincer ! Tu verras, tu n'auras rien à craindre quand tu reviendras, c'est promis ! »

Ils continuent un moment ce dialogue de sourd – enfin, plutôt, d'une sourde et d'un qui ne sait pas se faire entendre – jusqu'à ce que je regarde ma montre. Soupirant en voyant l'heure, je fais signe à Egbert pour lui faire remarquer qu'il serait peut-être temps qu'on y aille si on ne veut pas se faire méchamment apostropher par notre prof de sport – et j'ai pas du tout envie de faire des tours autour du collège comme punition, merci bien.
Elle acquiesce, et après lui avoir dit au revoir, nous repartons tous les deux en direction de la cafétéria afin de récupérer les autres pour rentrer.

Comme ce n'est pas Jade qui nous guide, cette fois-ci, nous nous perdons moins et parvenons à rentrer à temps avant le repas. On salue le prof de sport qui faisait le piquet devant la grille – me dites pas qu'il était là depuis notre départ ?! Il est taré ce mec ! – pour ensuite filer directement au self afin de prendre notre repas du soir, qui se fera dans une atmosphère plutôt calme – vu que Terezi n'est pas là pour mettre de l'ambiance en faisant chier tout le monde.

Après le repas, je parviens à faire sortir à John ses affaires de cours afin de terminer au moins les devoirs pour le lendemain – je sens que son cerveau est pas du tout enclin à travailler un tant soit peu les prochaines épreuves. On ne travaille qu'à peine une heure avant qu'il ne se mette à bâiller bruyamment.


Ouais, bon, j'avoue, avec tout ce qui s'est passé aujourd'hui moi aussi je suis un peu crevé. C'est donc avec un putain de soupir que j'abandonne et range tout moi aussi – un peu moins vite que lui cependant – avant de me mettre en pyjama et d'aller m'effondrer sur mon lit.

Il ne lui faut qu'à peu près trente secondes pour venir se coller contre moi, sa peau aussi chaude que la mienne, sa chaleur réchauffant mon drap et son odeur s'insinuant dans mes narines insidieusement.

Je grogne, voulant paraître agacé.

« T'es au courant que y a un autre putain de lit dans cette pièce ?
- Ose me dire que t'aime pas ça ! rigole-t-il.
- Ta gueule, crétin. »

Un rire, un souffle près de mon oreille.

« Moi aussi je t'aime, Karkat. »

...

Le lendemain, c'est assez dur de m'extirper de ses bras pour trouver la force de m'habiller et de le traîner derrière moi au self, puis en cours. Mais je parviens quand même à le faire – je me demande encore où je trouve la force pour tout ça, tiens.

Ce matin, la salle de classe est hyper calme quand nous arrivons. Il faut dire qu'on a une heure de perm et que les trois quart des élèves aiment bien profiter de cette heure de libre pour dormir encore un peu au lieu de faire leur boulot. C'est en général plus facile qu'en fin d'après-midi ou c'est plutôt un champ de bataille qu'une salle de perm.

Vriska est déjà là quand on arrive et nous lance un regard goguenard. Regard que je choisis d'ignorer royalement histoire de ne pas m'énerver à peine – ou presque – sorti du lit. De toute façon, si ça se trouve, Terezi lui règlera son compte d'ici ce soir, alors autant ne pas s'emmerder avec ça.

Je m'assois avec John dans les rangs de devant, près de Rose et Kanaya, et sors mes affaires. La salle se remplit peu un peu jusqu'à ce que la cloche sonne.

Sonne comme si elle annonçait l'apocalypse.
Apocalypse qui se présente sous une voix que nous connaissons tous plutôt bien, qui hurle de manière stridente deux mots. Juste deux mots.

« VRISKA SERKET ! »

Un sursaut plus tard, nous voilà tous les yeux levés vers l'entrée de la salle, où Terezi est appuyée, totalement habillée, ses lunettes sur le nez et son sac sur l'épaule.
De quoi ?
Elle était pas censée ne revenir que ce soir, elle ? Ok je bite plus rien. Quoi qu'en fait, peut-être qu'elle s'est juste enfuie. Saloperie de médecins incompétents.

Elle me laisse pas tant que ça le temps d'être surpris qu'elle a déjà débarqué en trombe dans la pièce, le doigt braqué sur celle dont elle vient de hurler le nom et qui a vaguement levé un regard ennuyé vers elle.

« Tiens, t'es de retour, toi ?
- Hé oui, tu ne fais pas le poids contre moi ! Et maintenant que je suis là, il est largement temps de mettre toute cette affaire au clair et tu le sais bien !
- De quoi tu parles ? »

La voix de Spiderbitch est remplie autant de venin que de dédain, mais notre amie-future-avocate ne se laisse pas pour autant démonter. Elle tape du plat de ses deux mains sur un bureau devant elle et reprend la parole en haussant un peu plus la voix.

« Je parle de l'accident de Tavros, des divers attentats et de la tentative de trollicide perpétrée sur ma personne. Je t'accuse de tout ça, Vriska Serket, je suis certaine que tu es responsable de chacun de ces incidents !
- Ah ouais ?! Prouve-le, pour voir ! »

La miss-araignée s'est aussi relevée, tapant à son tour sur le bureau devant elle – hé mais c'est quoi cette nouvelle mode ?
Elles se regardent dans le fin fond des yeux en chien de faïence, aucune ne bougeant d'un demi-poil de millimètre. J'en suis à me demander si ça y est, elles vont se sauter à la gorge et que ça va finir en bain de sang bleuté, quand une voix se fait entendre près de la porte, glaçant tout le monde sur sa chaise.

« Arrêtez ! Enfin… euh, si ça vous dérange pas… »


John

Je suis nerveux en allant en cours, pas bien rassuré à l'idée de devoir rester plusieurs heures dans la même salle que Vriska Serket. Elle m'inspirait déjà pas beaucoup confiance avant, mais maintenant qu'elle a avoué de but en blanc être responsable de ce qui est arrivé à Tavros… Je sais pas, elle a l'air dangereuse. Disons que je resterais pas seul avec elle sur un toit, quoi.

J'essaie de me dire que j'ai tous mes amis autour de moi et qu'elle ne pourrait pas faire grand-chose en plein milieu de l'heure de perm' devant autant de témoins, et vais m'installer à côté de Karkat à l'avant de la salle, jetant un regard discret en direction de la troll qui nous fixe toujours d'un œil mauvais tandis que la cloche sonne. Les profs qui doivent nous surveiller ne sont pas encore arrivés, aussi la plupart des élèves discutent encore bruyamment même à leurs places, mais tous se taisent quand la voix de Terezi s'élève, puissante et fière à l'image de l'air qu'elle prend, bien qu'on puisse lire de la fureur dans ses traits.

Elle hurle le nom de Vriska et se met aussitôt à l'accuser sans aucune retenue. L'autre jeune fille ne se laisse pas faire, lui faisant face, et toutes deux restent silencieuses l'espace d'un instant ; un silence qui ne me dit rien qui vaille, comme s'il n'était que le calme avant une tempête dévastatrice. Personne dans la salle n'ose bouger, et tout le monde s'attend je pense à les voir se sauter à la gorge, quand soudain c'est une voix plus faible et timide qui brise la tension presque palpable de la salle d'étude :

« Arrêtez ! Enfin… euh, si ça vous dérange pas… »

Je me tourne en même temps que le reste de la classe, Terezi et Vriska comprises. Il me faut quelques secondes pour réaliser que le garçon en fauteuil roulant qui vient d'entrer dans la salle est Tavros. Il a un bandage enroulé autour du front, des bras et d'une de ses cornes imposantes – mais heureusement pas cassées. Le silence est tel qu'on peut l'entendre déglutir péniblement même d'ici, tandis qu'il fait avancer son fauteuil à la force de ses bras jusqu'à être entièrement dans la salle.

« C'est pas le moment, Nitram ! Peste Terezi. J'ai une affaire à régler, là !
- Hm, oui, je… Désolé, de t'interrompre je veux dire. Mais je dois…
- Tu vois pas que tu déranges, là ? Grogne Vriska à son tour.
- Hé, tu lui parles pas comme ça ! S'écrie Jade. Ça t'a pas suffi de l'avoir fait tomber du toit, faut que tu continues de le persécuter !
- Y'a une humaine ici qui devrait se mêler de ce qui la regarde ! »

Après cette dernière réplique, tout se met à déraper. Karkat se met à crier pour prendre la défense de ma sœur – il a beau dire, je sais qu'il l'aime bien, dans le fond – et Rose en profite pour placer quelques commentaires tranchants ; un des élèves trolls de la salle prend alors la parole, intimant à Rose de « laisser les trolls s'occuper des affaires de trolls ». Kanaya s'en mêle alors, suivie de Dave et moi-même – bref, très vite un brouhaha infernal s'installe dans la salle d'étude et même ceux qui préfèrent ne se mêler de rien finissent par faire des commentaires entre eux, dans le fond.

« Silence dans le tribunal ! Hurle soudain Terezi.
- On n'est pas dans un tribunal ! Tonne quelqu'un, je saurais pas trop dire qui.
- J'ai réquisitionné cette pièce pour en faire une salle d'audience ; JE décide si c'est un tribunal ou non ! Si quelqu'un a une objection à poser, qu'il se fasse entendre, il aura directement affaire à moi ! »

Je sais pas si elle est vraiment sérieuse, mais en tout cas elle est suffisamment convaincante pour que toute la salle tombe dans le silence le plus total. C'est finalement Vriska qui le brise en haussant les épaules d'un air de dédain.

« Toujours autant à fond dans tes petits jeux pathétiques, à ce que je vois. Mais puisque tu as l'air de vouloir te battre, vas-y ! Je t'écoute ! Qu'est-ce que tu vas faire, hein ?
- Je prouverai que c'est toi qui a fait tomber Tavros du toit. D'ailleurs, ça ne va pas être très dur, puisque le témoignage de la victime sera plus que suffisant à démontrer ta culpabilité dans cette affaire. Après ça, ce sera un jeu de larve de démontrer que tu es aussi responsable du reste des incidents, et de mon prétendu accident !
- Ha ! Tu n'obtiendras rien de Tavros, ce trouillard a bien trop peur pour témoigner !
- Oh, il le fera. J'ai mes moyens, pour ça. Et même s'il ne le fait pas, tu ne t'en tireras pas aussi facilement. Quitte à ce que je doive dire à la police que j'ai senti ton odeur sur le pot de fleur qui m'est tombé dessus ! »

Vriska grimace en entendant ça, elle semble chercher quelque chose à dire mais ne trouve rien, se contentant d'envoyer un regard plein de haine vers Terezi, qui sourit de toutes ses dents, l'air triomphant.

« Admet ta défaite, Vriska Serket ! Tu n'as aucun alibi pour hier !
- Hm… Terezi ? »

La voix d'Aradia s'élève, hésitante. Nous nous retournons tous vers elle pour la voir debout à côté de Tavros, qui la tient par la manche d'un air désespéré.

« Je crois qu'en fait, elle en a un, d'alibi…
- Impossible ! S'écrie Terezi.
- Tavros, répète-leur ce que tu m'as dit. »

Le garçon lâche sa manche et hoche timidement la tête.

« J'ai essayé de v- vous le dire. Vriska peut pas être responsable de, euh, ce qui t'es arrivé, Terezi… Et, euh, c'est parce qu'elle était avec moi… quand c'est arrivé, je veux dire.
- Oh, je vois. Alors comme ça, tu l'as menacé pour qu'il plaide ta défense ? J'imagine que tu lui as fait jurer de ne rien dire pour sa chute également !
- N- Non ! S'exclame Tavros. Elle, euh, elle était vraiment avec moi, à l'hôpital ! Elle est restée trop longtemps et, elle aurait pas eu le temps d'arriver à temps, parce que, hm, elle était déjà en retard, pour les cours. Et, euh, les infirmières l'ont vue, elles pourront le dire, si… si jamais, vous me croyez pas, ou quoi. »

Terezi reste longtemps sans rien dire, les yeux rivés sur Tavros (ou dans sa direction générale en tout cas, c'est dur à dire avec ses lunettes). Comme ça, elle ressemblerait presque à un prédateur s'apprêtant à bondir sur sa proie, juste qu'elle hésiterait quant à qui dévorer en premier, Tavros qui semble essayer de se faire tout petit dans son fauteuil roulant ou Vriska qui croise les bras d'un air agacé à côté.
Finalement elle semble quand même se calmer. Elle ferme les yeux et prend une grande inspiration avant de les rouvrir, l'air toujours aussi sérieux mais moins en colère qu'avant.

« Bien. Devant les évidences, je me vois obligée de déclarer l'accusée non-coupable. »

Elle attend un instant et je vois que Jade a l'air sur le point de protester mais elle l'arrête d'un geste de la main avant de reprendre.

« Mais même si elle n'est pas responsable de l'attentat proféré sur ma personne, elle n'en reste pas moins coupable du reste ! À commencer par le prétendu accident de Tavros Nitram, qu'elle a elle-même avoué ! Tu as peut-être gagné une bataille, Serket, mais c'est la justice qui remportera la guerre ! Et par justice, je veux dire MOI ! Je t'accuse d'avoir poussé, ou en tout cas fait tomber volontairement Tavros du toit ! Quelque chose à dire là-dessus, Tavros ?! »

Le garçon sursaute sur sa chaise, surpris d'être directement interpellé. Il semble hésiter, vouloir dire quelque chose, mais finalement il prend une mine désolée.

« N- Non, c'est, hm. C'est bien elle qui m'a fait tomber, a- avec ses pouvoirs, en fait.
- La victime a parlé ! Le coupe Terezi. Serket, qu'as-tu à dire pour ta défense ?
- Ouais, je l'ai fait tomber. Et alors ? »

De nouveau, Terezi tape ses mains contre le bureau d'un air théâtral.

« Alors ?! Alors il s'agit d'un crime grave, ma vieille ! Estime-toi heureuse que les lois aient changé, un demi-siècle plus tôt tu aurais pu être exécutée pour ton crime ! Enfin, c'est peut-être un sort plus désirable aux années d'incarcération qui t'attendent ! »

Tout le monde a les yeux rivés sur Terezi et Vriska, qui se fixent longuement, l'une triomphante l'autre énervée mais silencieuse, mais du coin de l'œil je vois Tavros s'agiter nerveusement sur sa chaise. Bizarre. Notre amie aveugle hume l'air à plein nez, un grand sourire sur ses lèvres noires.

« Sens-tu ce délicat parfum qui t'entoure ? C'est le parfum de la défaite, mêlé à la puanteur de ton crime. Dans quelques minutes à peine, les professeurs arriveront, et je n'aurai besoin que de quelques mots pour qu'ils appellent la police et t'envoient croupir en prison, comme tu le mérites !
- Ose, grogne Vriska en se penchant dangereusement vers elle. Je te mets au défi d'essayer.
- Qu'est-ce que tu vas faire ? Me contrôler, comme tu as contrôlé Tavros pour qu'il se jette du toit ? Ha ! Tu n'es pas la seule à posséder ce genre d'aptitude ici, et je doute que nos professeurs ne remarqueraient rien ! Ou bien tu comptes peut-être envoyer quelqu'un exécuter ta vengeance ? Où sont tes alliés en ce moment, hm ? Ils t'ont laissée tomber dès qu'ils ont vu à qui ils avaient affaire ! »

Vriska se met à sourire en entendant ça, un sourire qui me fait froid dans le dos.

« Parce que tu crois toujours que c'est moi qui tire les ficelles ? Comme toujours, tu es vraiment… aveugle à ce qui se passe autour de toi, quand tu te concentres sur quelque chose. Tu ferais mieux de faire plus attention au reste, ou tu risques de le regretter amèrement un jour.
- Attends, de quoi tu parles ? » Demande Karkat.

Vriska ne répond rien et Terezi lâche un soupir.

« Tes tentatives de nous embrouiller sont vaines, Serket. Plus rien ne t'empêchera d'échapper à ta sentence, à présent ! »

Vriska ne répond rien, et un instant je me demande si c'est fini – si tout est terminé, tous nos problèmes, les incidents, si tout s'arrêtera vraiment là. Bien sûr, je suis content qu'on ait réussi à coincer Vriska, mais… Je sais pas, ça me semble un peu trop facile ? Et puis pourquoi elle aurait dit ça, ça n'a pas vraiment de sens. Je ne sais pas si elle essaye vraiment juste de nous embrouiller, comme le dit Terezi. J'ai le sentiment qu'il y a quelque chose qui cloche dans toute cette histoire.

« Pourquoi Tavros ? »

C'est quand tous les regards se tournent vers moi que je réalise que je viens de parler à voix haute. Déjà je sens que je me mets à rougir, mais j'essaye de me reprendre.

« Je veux dire, y'avait plein d'autres personnes à part lui. Tavros parle avec des humains de temps en temps, mais je crois pas que ce soit vraiment celui qui a le plus de rapports avec eux ! Si c'était pour donner l'exemple, pourquoi ne pas s'en prendre à quelqu'un qui traîne vraiment régulièrement avec des humains ? »

Mon estomac se serre un peu en pensant à nos amis, ou à Karkat, mais en même temps, c'est la vérité. La moitié du lycée doit être au courant que je sors avec lui, ou au moins qu'on est tout le temps ensemble, alors pourquoi… ?

« On t'a demandé quelque chose à toi, John-le-débile ? Crache Vriska.
- D'un autre côté, il n'a pas tort, fait remarquer Rose. Tavros ne s'expose pas avec des humains très souvent en public, et il n'est pas non plus du genre à se faire remarquer, donc peu de personnes le connaissent dans le lycée. D'un point de vue stratégique, il n'était certainement pas la cible la plus adaptée si le but était d'effrayer les élèves. »

Plusieurs chuchotements d'élèves parcourent la salle, et je dois dire que je trouve ça de plus en plus étrange moi-même. En fait, c'est même pas du tout logique !

« La seule explication, poursuis Rose en croisant les bras, ce serait que tu aies une raison particulière de t'en prendre à Tavros et pas à un autre.
- Tavros, demande Aradia, est-ce qu'il y aurait une raison pour qu'elle s'en soit pris à toi ?
- E- En fait… !
- T'en mêle pas, toi ! Le coupe Vriska. Pyrope, t'as eu ce que tu voulais, non ? Alors arrête ces conneries !
- Terezi, toi aussi tu trouves que c'est louche, non ? » Je demande.

La jeune fille semble hésitante, grinçant un peu des dents, comme si elle refusait d'admettre quelque chose. Tu m'étonnes, elle a enfin pu coincer Vriska et elle avait déjà une dent contre elle avant ça. Moi aussi j'aurais eu du mal à ne pas l'accuser contre tout bon sens. Et je pense toujours qu'elle est coupable, d'ailleurs elle l'a bien avoué et Tavros a confirmé, juste que…

« Je sais pas pour vous, mais je serai pas satisfait tant qu'on saura pas tout de cette putain d'histoire, marmonne Karkat.
- Je suis d'accord, dit Rose. Et je pense que nous devrions écouter ce que Tavros a à dire. Ça fait un moment qu'il a l'air de vouloir ajouter quelque chose, je me trompe ? »

Le troll sursaute quand il entend son nom avant de finalement hocher doucement la tête, pas bien sûr de lui. Vriska s'apprête à dire quelque chose mais Terezi l'arrête d'un geste de la main.

« Que personne n'en s'en mêle, je veux écouter la déposition du témoin ! »

Le silence suit et perdure un moment, mais finalement Tavros s'avance et se racle brièvement la gorge avant de parler.

« Je sais que, hm, t'es en colère contre elle et tu voudrais l'arrêter, Terezi, mais… Est-ce que tu peux, ne pas le faire ?
- Tavros ! S'écrie Jade. Pourquoi tu dis ça ? Elle t'a envoyé à l'hôpital, et tu veux qu'on la laisse s'en tirer ?! Tu réalises qu'à cause d'elle, tu pourras peut-être plus jamais… ! »

Ma sœur s'interrompt en se mordant la lèvre, même si tout le monde a très bien compris ce qu'elle avait l'intention de dire. Tavros jette un petit coup d'œil à ses jambes, immobiles dans son fauteuil roulant, et esquisse un petit sourire gêné.

« Je sais, mais, elle voulait pas vraiment. Que ça arrive, je veux dire. Enfin, un petit peu, parce que sinon elle m'aurait pas poussé, mais elle pensait pas que ce serait si grave.
- C'est l'excuse la plus stupide que j'aie jamais entendue ! Rage Terezi.
- Non mais, c'est vrai ! Poursuis Tavros.
- Je t'ai dit de la fermer, espèce d'abruti ! Crie Vriska soudainement. Tu veux que je te casse les deux bras aussi, crétin ?!
- Hm, ce serait cool si tu, euh, le faisais pas, parce que j'ai besoin de mes bras. Mais si je leur dis pas, ils vont te faire arrêter, alors, laisse-moi parler. »

Je m'attends à ce que Spiderbitch répondre quelque chose, mais curieusement, elle ne rajoute rien, croisant juste les bras d'un air agacé.

« C- Ce que je veux dire, c'est que, c'est pas trop grave, enfin, je lui ai pardonné, quoi. C'est juste qu'elle était en colère, parce que je traînais avec des gens et, hm, pas avec elle, enfin pas aussi souvent. Mais elle s'est excusée, à l'hôpital je veux dire. Et je sais qu'elle s'en veut alors, si tu pouvais lui pardonner, Terezi, ce serait sympa.
- Attends, attends, le coupe Karkat, est-ce que je suis le seul paumé à ne rien comprendre à cette histoire ? C'est quoi le rapport entre le fait que tu traînais avec des gens et… »

Il s'interrompt soudain et je le vois écarquiller un peu les yeux, comme frappé par une révélation soudaine mais qu'il n'arriverait pas encore bien à croire. Personnellement je ne comprends toujours rien, et je le regarde se tourner vers Vriska, haussant un sourcil.

« En fait, tu… étais jalouse ? »

Si Vriska était un chat, je pense que tous ses poils se seraient redressés sur son dos d'un coup à cette réplique. Aussitôt, elle bondit de là où elle était, des étincelles de rage dans les yeux, pour empoigner le col de Karkat.

« T'as dit quoi, là ?!
- Ouah, attends, tu veux dire que j'ai raison ? Putain, c'est vraiment ça ! T'es juste jalouse, en fait ! Tu supportais pas qu'il passe du temps avec des humains au lieu de rester avec toi !
- T'es à un demi-million de lieues de la vérité, Vantas, et je te conseille vivement de te la boucler de suite si tu tiens à tes pathétiques cornes ridicules ! »

Karkat ouvre la bouche pour répondre, mais cette fois c'est moi qui le devance :

« Hé, elles sont pas du tout ridicules ! Elles sont cool et c'est pas parce qu'il dit la vérité que tu dois t'en prendre à lui !
- Ben alors, Vantas, t'as besoin qu'on prenne ta défense ? Tu peux pas te démerder tout seul, faut que ton stupide moitiesprit humain parle à ta place ?
- Ouais, ben moi au moins j'en ai un, de moitiesprit. »

Touché.

Karkat lève une main, paume tendue vers moi, et je tape dedans dans un geste victorieux. Vriska, elle, semble bouillir de rage, ses joues bleutées d'embarras et crocs sortis, mais elle a la présence d'esprit de rester silencieuse. C'est Aradia qui reprend la parole, bras croisés et air perplexe sur son visage.

« Alors tout ça, ce n'était qu'un bête accident à cause d'une vacillation de quadrants ? »

Je jette un regard confus à Karkat, qui se rapproche un peu pour murmurer à mon oreille :

« Leur relation était pas stable, elle balançait entre le rouge et le noir – entre amour et amour haineux, si tu préfères – et dans la confusion et sans auspistice pour faire tenir tout ça en place et éviter les crises de jalousie, les choses ont un peu dérapé. »

Je hoche silencieusement la tête même si en vérité je n'ai pas vraiment tout compris ; je pourrai bien lui demander plus de détails là-dessus plus tard, je ne voudrais pas rater ce qui va se passer maintenant.

« Mais, dit soudain Jade, pourquoi avoir écrit ce message, alors ? Elle aurait juste pu dire ça, que c'était un accident, au lieu de faire croire qu'elle voulait s'en prendre aux humains !
- Probablement juste une couverture pour ne pas avoir à s'expliquer, dit doucement Kanaya. Ainsi les gens ne lui posent pas de questions sur sa relation avec Tavros. J'imagine que tu as certainement du mal à l'accepter toi-même, je me trompe ? »

Elle s'est tournée vers Vriska en parlant, qui tire une grimace dégoûtée.

« Ha ! Moi, avoir des sentiments pour ce minable ?! Ne m'insulte pas ! Je lui fais une faveur en restant avec lui, parce qu'il faut bien que quelqu'un s'en occupe !
- Euh, je peux me débrouiller seul, enfin, je…
- Tavros, la ferme !
- Euh… D'accord.
- Ne dis pas d'accord comme ça ! Rah, mais qu'il est pathétique, c'est pas possible ! Je sais vraiment pas pourquoi je continue de traîner avec toi ! »

Il sourit timidement, un petit sourire d'excuse mais qui n'a pas l'air si désolé que ça, presque amusé, et je vois Aradia poser une main sur son épaule dans un geste amical avant de le laisser pour nous rejoindre.

« Mais alors, les autres incidents, ce n'était pas toi la responsable ?
- J'en ai peut-être causés quelques-uns, dit-elle en haussant les épaules. Le coup des araignées dans le casier, c'était vraiment hilarant.
- Mais les élèves envoyés à l'hôpital… ?
- Comme si j'en avais quelque chose à faire de ces imbéciles. Pas de temps à gaspiller pour eux, j'ai bien trop de fers sur le feu. Tous les fers, même, je dirais. Je suis quelqu'un de très occupé !
- Tu aurais pu le dire, ça nous aurait évité tous ces malentendus ! Rouspète Jade.
- Personne ne m'a demandé, répond la troll avec un sourire.
- Peu importe tout ça, les coupe Terezi. Serket n'est pas responsable, et ça signifie qu'il reste un coupable en liberté quelque part !
- Alors ça veut dire que… Vous n'allez pas faire arrêter Vriska ? » Demande Tavros timidement.

Terezi le regarde d'un air sérieux, avant de se tourner vers Kanaya. La demoiselle semble hésitante, mais je vois Rose prendre sa main et lui sourire. Ça doit lui redonner un peu de courage, car elle fixe Vriska droit dans les yeux après ça.

« Je ne sais pas si je serais capable de te faire confiance une nouvelle fois. Mais si Tavros a décidé de te pardonner, je ne m'opposerai pas à sa décision. »

Elles se regardent dans les yeux, s'envoient un message par le regard que seules elles peuvent comprendre, puis Kanaya ferme les yeux la première, quelques secondes, avant de lui tourner le dos, allant s'asseoir plus loin, à une table, à côté de Rose.

« L'affaire est résolue, dit doucement Terezi. L'accusée est déclarée non-coupable.
- Ouais, peu importe. »

Vriska hausse vaguement les épaules et, sans adresser un regard à Terezi ou Kanaya, commence à marcher vers la sortie. Elle passe devant moi et Karkat sans rien dire, mais soudain s'arrête, passant son regard de lui à moi.

« Pas que ça m'intéresse, mais vous devriez faire gaffe. Il y a des gens qui n'apprécient pas la manière dont vous vous exposez.
- Est-ce que tu sais qui c'est ? Je demande. Tu sais qui est responsable des autres incidents ? »

Elle me fixe dans les yeux et je déglutis, pas bien rassuré.

« Je ne dirai rien. Mais beaucoup pensent que vous deux êtes responsables du départ de ce sale con de prof de maths. Tu ferais mieux de garder ton abruti d'humain à portée de vue si tu veux éviter les mauvaises surprises, Vantas. »

Sans rien rajouter, elle nous tourne le dos. Elle allait passer devant Tavros mais, en voulant la rattraper, celui-ci coince la roue de son fauteuil dans un trou dans le parquet (notre lycée a beau être récent, y'a tout le temps des trucs de cassés à cause des bagarres fréquentes). Il galère quelques secondes avant que Vriska ne lève les bras au ciel.

« Mais c'est pas vrai, t'es vraiment capable de rien, hein ? Ramène-toi ici, et grouille-toi, j'ai pas envie qu'ils m'engueulent à l'hôpital parce que tu t'es tiré sans demander la permission comme un demeuré ! »

Elle pousse son fauteuil pour l'aider à se décoincer et se remet en marche, les joues toujours un peu bleues de colère, tandis que Tavros bafouille un petit « euh, oui, j'arrive ! » en souriant. Une fois les deux dehors, j'entends Vriska lâcher un « c'est bon, on a fini, vous pouvez rentrer ! » et, quelques secondes plus tard, notre professeur, une jeune femme humaine, entre dans la salle, l'air gêné. Probablement qu'elle était arrivée depuis un petit moment mais qu'elle ne voulait pas se mêler à toute cette agitation.

« Est-ce que c'est toujours aussi compliqué, la romance troll ? Je demande à Karkat en allant m'asseoir.
- Généralement, ouais. »

Je ris discrètement et, une fois assis côte à côte, attrape sa main sous le bureau. Il ne me regarde pas, mais je l'entends soupirer doucement. Tu m'étonnes, ça doit le libérer d'un poids, que cette affaire soit résolue sans trop de dégâts.

Par contre, du coup, on sait toujours pas qui est responsable de tous les autres incidents. J'essaye de ne pas trop y penser, cependant. Faut bien qu'on profite un peu de cette victoire – si on peut appeler ça une victoire, mais je pense que oui, après tout, pourquoi pas. On s'occupera du reste plus tard.


Karkat

Après cette altercation un peu violente entre Terezi et Vriska, tout s'est calmé un peu. Comme un abcès que l'on aurait crevé avec une épingle, et qui aurait dégonflé en perdant un peu de pus.
Mais pas totalement, évidemment. Il y avait encore des choses qui grondaient sous la surface, dont on ne se doutait qu'à peine. Comme des ombres dont on devine tout juste les formes et qui ne laissent presque pas supposer les dangers qu'elles représentent.


Ouais, j'ai besoin de sommeil moi, je recommence à devenir lyrique, putain. Faut que je me fasse soigner, tiens. Enfin bon.
Après ça, la journée s'est déroulée presque normalement. Bien sûr, on n'arrêtait pas de nous regarder bizarrement parce qu'on est ce qu'on est, un groupe mêlé de trolls et d'humains qui refusent de se plier aux regards des autres. Et puis, faut dire que suite à la méga altercation, Terezi s'est un peu faite engueuler, et certains profs nous ont regardé de travers pendant toute la journée mais bon, on s'en balance, au fond. C'est pas comme si ça nous changeait de notre putain de routine.

Et puis après on est rentrés, j'ai fait trimer John, comme d'habitude, il a chouiné, comme d'habitude… bref, rien n'a vraiment changé. Même si je me sentais un peu plus détendu que cette pression soit un peu relâchée, je ne parviens pas vraiment à me calmer totalement les nerfs. J'ai l'impression que quelque chose d'autre va nous tomber en travers de la gueule et qu'on le verra même pas venir. Putain.

« Hé, ça va Karkat ? »

Je lève la tête de mon bol de gruaux – eurk, pourquoi j'ai pris ça au petit dèj moi ? J'sais même plus – pour croiser le regard un peu inquiet de ce crétin d'Egbert. De quoi ?
Je me rends compte à la tête attentive de Dave – enfin, à ses lunettes attentives – et à celle interloquée de Rose que visiblement, ils parlaient et m'ont demandé mon avis.
Et que moi-même, plongé dans cette raclure de bidet – c'est le cas de le dire – qui constitue mon bol, bah j'ai rien entendu du tout.

« Ouais, ouais, ça va, merci. Pas la peine de me couver comme une putain de larve, bordel, je vais pas m'effondrer… ! »

Visiblement rasséréné – de quoi, on se le demande – John me largue une de ses bombes-sourires et retourne à son bol de céréales qui a l'air quand même bien plus mangeable que le mien. Enfin, on s'en fout.
Je suis prêt à retourner dans mon gruau dégueulasse quand quelqu'un vient s'asseoir lourdement à la place à côté de moi. Lourdement… et bruyamment.

« Yo, TZ. »

Elle le salue d'un petit ricanement et s'assied avant d'attraper sa cuiller et de la plonger… dans son verre de jus d'orange. Je hausse un sourcil, mais décide de ne pas trop me préoccuper de ça. Trop crevé, pas assez réveillé pour penser à ce genre de débilités profondes, merci bien.
J'en suis à replonger dans mes pensées et à manger mon gruau – ou l'inverse, allez savoir, en fait je m'en branle complètement – quand un truc des plus chelous se passe. Une exclamation bizarre de Terezi qui vient visiblement de se passer la cuiller sur la joue – enfin de ce que j'ai pu voir du coin de l'œil ? – et qui l'a reposée sur le plateau.

« Mais… de… !
- Qu'est-ce qui ne va pas, Terezi ? »

C'est Kanaya qui vient de lancer ça d'une voix à la fois douce et un peu inquiète. Putain faut toujours qu'elle materne tout le monde, elle. Je lève vaguement la tête, tente de m'intéresser à mon entourage, mais c'est pas facile quand je suis autant dans le pâté.
Mfgrjrufmrjpf.

J'en suis à vouloir définitivement essayer de me rendormir dans le gruau – qui sait, ça pourrait être aussi confortable que du slime, hé. Sauf que le bol est plus petit qu'un récupéracocon, voilà tout – quand j'entends la voix de Terezi reprendre d'un ton … à la fois interloqué et fâché.

« Hé c'est pas possible ! POURQUOI JE VOIS RIEN ? QUI A ÉTEINT LA LUMIÈRE ?! QUE LE COUPABLE SE DÉNONCE ! KARKAT, C'EST TOI ? »

Avant même d'avoir compris ce qu'il se passe, je sens ses mains attraper mon visage d'une manière un peu bizarre – elle tente plus de m'arracher le scalp qu'autre chose, en fait – et se rapprocher à toute vitesse de m-
HEEEEEY MAIS ELLE FOUT QUOI PUTAIN ?
NON, HEY, NON, RECULE, ARRÊTE, JE MRRFFEEEEEEE !

« TEREZI BORDEL DE MERDE LÂCHE-MOI ! »

Un ricanement vague avant que sa saloperie de poigne cesse de m'arracher les cheveux du crâne, et je retombe sur ma chaise, le visage complètement gluant de m'être fait passer le pire coup de langue du monde en travers de toute la figure.
J'entends vaguement un ricanement étouffé provenant d'un blond albinos à lunettes qui va le regretter sans aucun doute, avant de me retourner vers mon bol et de croiser les yeux écarquillés de mon moitiesprit.
Je grogne sourdement.

« Un seul mot. Un seul. Et tu es mort. »

Il ne se passe que trois secondes avant que toute la table n'explose de rire. Trente secondes et plusieurs centaines d'insultes plus tard – j'ai rêvé ou Lalonde a insinué que je pourrais battre le record de jurons débités à la minute ? – quand ils se calment enfin, Dave en profite pour poser vite fait une question oh combien essentielle :

« Hé mais, en fait, Terezi, t'étais pas censée ne sortir que hier soir de l'hosto ? Pourquoi t'étais là dans la journée ?
- Monsieur Dave, vous feriez un très mauvais avocat ! Laisser passer autant de temps avant d'interroger des témoins, où vous croyez vous, franchement ? Mais comme je suis de bonne humeur, je vous répondrai ! »

Un grand instant de silence où on l'entend renifler plusieurs fois, visiblement perturbée par quelque chose. Le raclement de gorge de quelqu'un la ramène à la vie et elle reprend, toujours aussi sérieuse – enfin, je crois ?

« Eh bien, j'ignore pourquoi, mais les médecins ont semblé énervés par le fait que je léchais les choses pour les voir. Ils m'ont fichue dehors le matin à la première heure, incapables qu'ils sont ! »

Un second éclat de rire et ma figure essuyée plus tard, nous rapportons nos plateaux pour ensuite partir en cours.
Terezi qui a léché partout à l'hôpital et qui me lèche la gueule pour savoir si c'est moi…
Je sens que cette journée va être longue.

...

Oui, ce fut une longue journée.
Une de plus.
Je crois que John n'a pas très bien compris pourquoi sitôt le premier cours de la journée commencé, j'ai mis un point d'honneur à le traîner avec moi partout et à rester à plus de dix mètres de Terezi en toutes circonstances.

Il a fallu qu'il m'arrête à la sortie d'un de nos cours, en début d'après-midi, pour m'arracher ce qu'il se passait. Et qu'il me grogne presque dessus, en retour de mes propres grognements.
Quoi ?! Ouais chuis pas de bonne humeur quand je suis crevé, et alors, je vous emmerde !
Enfin bon.

« Mais tu vas m'expliquer oui ? Qu'est-ce qu'il se passe avec Terezi, tu as si mal que ça pris qu'elle te lèche ce matin ? Pourtant c'était drôle…
- Roh mais bon sang, c'est vraiment du camembert que t'as à la place du cerveau Egbert, ou bien tu le fais exprès ?! je m'énerve. À ton avis, Einstein, elle voit avec quoi, Terezi, si elle est aveugle ? »

Un petit silence, le temps que son réacteur à air se mette en route et lui fasse cracher de la fumée par les oreilles.
Au moment où il ouvre la bouche, excédé, je soupire.

« À ton avis crétin, pourquoi elle renifle et lèche tout le monde ?!
- Ohh ! Avec son nez, donc ?
- Voilà, merci de tes éclairs de génie. Et pour quelle raison ne pourrait-elle plus voir ?
- Euh… »

Insérez ici une petite musique d'attente…

« Parce qu'elle… ne sent plus rien ?
- Bravooo ! Putain de congratulations, tu viens de gagner un point de QI. Et pourquoi elle ne sent plus rien ?
- Je sais pas, elle a le nez bouché ?
- Exactement, bon sang ! Elle a le nez bouché, donc elle est malade ! Donc si elle lèche quelqu'un, elle lui refile ses microbes ! J'ai déjà eu assez d'une douche ce matin, merci bien j'ai pas envie qu'elle recommence. C'est bon, c'est rentré dans ta tête de poiscaille gonflée à l'hélium ? »

Un petit rire et une tape sur ma tête, tandis qu'il me regarde avec tendresse.
Je grogne sourdement sous une caresse de sa main sur ma joue.

« Tu sais, t'es pas obligé de toujours te fâcher, me lance-t-il. Mais t'es mignon quand tu vire au rouge de colère, comme ça. »

Grmpupf.

...

On a réussi à éviter Terezi deux jours de suite, plus ou moins facilement. Bon, faut dire que John semblait moins parano que moi à l'idée de se faire lécher la gueule, allez donc savoir pourquoi. Enfin bon.
Là on attendait la fin du cours – qui ne sera que dans genre, bien dix minutes, mais visiblement cette débile de remplaçante a décidé que ce serait une bonne idée de se barrer pour faire des photocopies et de ne pas revenir.

En même temps elle a paru épouvantée de voir que la moitié de notre classe était constituée de trolls… ils avaient pas dû la prévenir, ce matin, au centre de remplacements. Ils font souvent ça, sinon ils galèrent à mort pour trouver quelqu'un pour remplacer, quasiment tous les profs humains se désistant en entendant prononcer le nom de notre race.
Tu m'étonnes.
Putains de froussards.

Enfin. Résultat des courses, je suis en train de remettre au propre le peu de notes que j'ai pu tirer de ses saloperies de bégaiements incompréhensibles en grognant tout ce que je peux, John papote avec Dave, au loin – lui, il souffrira quand viendra l'heure de faire les devoirs, vous pouvez me croire. Ça va être la fiesta à devoir land, aucun doute sur ça.
Certains d'entre nous se sont déjà barrés – genre, Equius. Je crois qu'il a encore un cours après celui-là, tir à l'arc, si j'ai bien compris. En fait, je m'en fous, donc bon. Mais il a semblé visiblement très soulagé – niveau : deux serviettes – de pouvoir partir plus tôt et donc arriver plus tôt là-bas. Peut-être qu'il est en charge du matériel ?
Enfin bon, on s'en branle, quelque part. Surtout moi.

Bon bref, du coup, mis à part lui, quelques un de ces putains d'humains se sont barrés aussi, sans doute ont-ils profité de ne pas rester près des trolls tant ils sont flippés ces derniers temps. On n'est plus qu'une vague dizaine dans la classe.
Et je suis encore en train d'essayer de vainement me concentrer sur le vocabulaire humain-alternian quand je me rends compte qu'une dispute commence à enfler vers le devant de la classe.
Levant vaguement un œil de mon cahier – qui me parait de plus en plus flou, faut que je fasse gaffe à mes yeux, j'crois – j'repère Peixes au premier rang, en train de se prendre la tête avec une autre poiscaille…

Oh.
Ce connard d'Eridan.
Cet enculé là… j'ai pas de preuves, mais je peux pas me retirer de la tête que ce mec a quelque chose à voir avec toutes ces galères que l'on a à supporter ces derniers temps. Et rien que pour ça, s'il avait pas genre dix fois plus de force que moi, je lui écraserais bien sa jolie petite tête palmée contre un mur.
Enfin… Je me balance un peu de leurs saloperies d'histoires, même s'ils ont rompu leur moirallégeance, ça les regarde eux, pas moi. Je tente de replonger dans mon cahier avec toujours autant de mal à me concentrer – putain, mais c'est moi ou il fait chaud ? – quand quelque chose me tire par la manche.

Je grogne.
On tire.
Je grogne.
On tire.
Je grogne une troisième fois.
La personne qui tire sur ma manche est encore plus têtue.
Je jette un coup d'œil agacé à ce crétin assis à côté de moi, qui me jette des coups d'œil insistants, faisant des gestes de la tête – très peu discrets, au demeurant (demeuré ?) – en direction de ce que je viens de quitter des yeux.

« Quoi ?! Putain, mais tu veux pas bosser au lieu de me faire chier ? Ou au moins, me laisser bosser, moi ?!
- Non mais, sérieux, Karkat, regarde, je…
- Tu quoi, hein ?! Fous-leur la paix, un peu, bordel, on s'en balance de leurs histoires ! Si Peixes a rompu avec lui, ça les regarde eux ! De toute façon ce mec est un tel connard que… »

Je suis stoppé dans mon argumentation par le coup d'œil que je viens de lancer dans la direction des deux qui s'engueulent. Ça commence à virer au chaud, là, visiblement. Peixes ne veut pas lui parler, c'est clair, mais il insiste.
Ça risque pas de finir en baston générale, ça ?
J'crois qu'il faudrait qu'on interv-

« AMPURRRA ! »

Tout le monde ou presque sursaute à cette interjection – ouais, le presque est pour le taré, drogué, au fond de la salle, qui rêvasse à ses putains de miracles – sortie tout droit de la bouche de miss meow-je-suis-un-chat. Je lui lance un regard surpris, tandis qu'elle traverse toute la classe pour venir se planter devant poiscaille-man.
Putain.
À côté de lui, elle est quand même petite. Pas aussi minuscule que quand son géant de moirail est là, mais… 'fin elle en impose pas des masses. Pourtant ça l'empêche pas de se planter devant lui, mains sur les hanches, les yeux brillants de colère.
Ce qui n'a pas l'air d'impressionner le moins du monde Eridan, qui lui lance sur un ton dédaigneux :

« Qu'est-ce qu'il veut, le chaton ? Il a pas eu sa pâtée ?
- C'est toi qui va me serrvirr de pâtée si tu dégages pas, sale thon ! »

Un instant de blanc – je crois qu'elle a touché un point sensible ? Après tout poiscaille-man est super à cheval sur son apparence et sa « beauté »… Finalement, il reprend d'une voix encore plus hautaine si c'est possible :

« C'est ça, tu fais la fière, mais sans ton chien de garde, t'es rien, minette. Tu ferais mieux de dégager maintenant avant que je ne t'amoche ton joli minois…
- Ta gueule, Ampurra ! C'est à toi de dégager, tu vois pas qu'elle veut pas te parrler ?! »

Un silence tombe sur la salle.
Les deux se sont figés et s'observent en chiens – plutôt chat et poisson – de faïence, et je crois que toute la classe retient autant que moi son souffle, à se demander qui se sautera à la gorge le premier. On en est presque à faire des paris par télépathie, quand je vois Peixes, toujours assise à côté d'eux, lever la main pour attraper celle de Nepeta. Cette dernière ne bouge pas d'un poil, mais se détend très, très sensiblement. Enfin, la voix douce de miss poisson se fait entendre.

« Laisse tomber, Nepeta, d'accord ? Ça va aller, t'inquiète pas. »

Un reniflement dédaigneux, et son ex-moirail rejette la tête – et sa cape ridicule – en arrière pour se détourner et quitter la classe d'un pas rageur. Ce con a oublié ses affaires, j'imagine qu'il viendra les rechercher plus tard, quand on sera partis, pour pas se taper la honte.
Un soupir – soulagé ou énervé ? j'arrive pas à le savoir – et Nepeta s'assied à côté de Feferi, grommelant pour elle plusieurs insultes et menaces de mort particulièrement violentes. J'aimerais pas me mettre cette fille à dos, tiens.

À côté de moi, John a toujours la bouche ouverte.
Il lui faut bien deux ou trois minutes – pendant lesquelles j'ai profité pour replonger dans mes cahiers d'alternian – afin de se tourner vers moi et de me lancer :

« C… c'était quoi, ça ?
- De la romance noire, mon cher. Ou alors, je ne m'appelle pas Karkat. »

...

La fin de l'après-midi se passe sans autre incident. On ne revoit plus Eridan du tout, ni Feferi et Nepeta qui ont sûrement décidé de passer l'aprèm ensemble. Après tout, de ce que j'en sais, ce sont de très bonnes copines.

Pour ma part, je torture mon moitiesprit avec tout l'alternian qu'il n'a pas fait en cours, en choisissant au lieu de ça de rêvasser bouche ouverte comme un koala. Je tente de me focaliser sur mes devoirs de maths, mais impossible de me concentrer dessus, allez savoir pourquoi. J'ai la vision trouble et tellement chaud que ça en devient limite ridicule.

Enfin bon, ça doit être qu'ils ont enfin décidé de chauffer correctement tout ça. Faudra que je pense à faire vérifier mes lunettes un de ces quatre, aussi. Saloperie de vision imparfaite, j't'en donnerais moi.
Le repas se passe dans le calme, en tout cas sans mes cris car je suis trop crevé pour parler, et me concentre plutôt sur faire arriver la fourchette jusqu'à ma bouche – et pas dans mon oreille. Plutôt crever que de faire les mêmes conneries que Gamzee, tiens. Pas envie qu'on me prenne pour un drogué.

Même si putain, hé, elle est dure à manœuvrer cette fourchette. Ils l'ont fait en plomb ou quoi ?!

Je dois être crevé, moi. Faut que je dorme.
C'est sur cette pensée que je me lève à la fin du repas et suis John d'un air un peu endormi, ne pensant qu'à une chose : mon lit. Mon doux et merveilleux lit, aux draps douillets, chauds et confortables.

« … at ? Karkat ? Hé oh, Karkat ?! »

NHnuuuhunmhuuuh ?
Je tourne un œil à moitié anesthésié par la fatigue vers mon moitiesprit, qui a les sourcils visiblement froncés par l'inquiétude. Pourquoi ? Qu'est-ce qui se passe ?

Gnuh ?
J'imite son expression pour tenter de comprendre pourquoi il tire cette gueule là, mais rien à faire, la lumière ne s'allume pas. Je le vois devenir flou. Putain de mise au point, c'est quoi ce délire ? Je fronce encore un peu plus les sourcils pour y voir plus clair, titube un pas dans sa direction…

Et m'effondre comme une masse.

Le noir m'engloutit avant même que je ne touche le sol.

...

...

Note d'Aku : Karkat est le mec le plus malchanceux au monde. Et on fait même pas exprès.