Troisième chapitre. Le passage du train était censé être en un seul bloc, mais je l'ai divisé en deux pour pouvoir updater plus vite.


A cette heure-ci, les tributs sont en train de faire leurs adieux à leur famille. Ce moment est sacré, il ne faut pas y toucher. J'attendrai autant de temps qu'il le faudra.

Je suis déjà monté dans le train qui nous emmènera au Capitole. Ce train est un avant-goût du luxe qui nous attend, avec son buffet gastronomique, ses alcools de première qualité et ses sièges d'un apparat certain et d'un confort outrancier, voire dangereux (une fois, je m'y suis endormi par mégarde, et j'ai manqué à cause de cela la discussion hyper importante que j'aurais dû avoir avec mes tributs). J'ai commencé à manger quelques crevettes assaisonnées avec une sauce inédite dont je ne saurais reconnaitre les ingrédients, et une sensation jouissive parcourt mes papilles gustatives. Je prends quelques autres trucs par ci, par là que j'avale goulument, puis je me force, à mon immense regret, à m'éloigner du buffet (là encore, j'ai déjà eu une douloureuse expérience à cause de ça : une indigestion épouvantable m'avait fait souffrir pendant toute une journée).

Je m'assois sur une des banquettes. Le train devrait bientôt partir. Le district 7 étant un des districts le plus proche du Capitole, le trajet n'est pas très long, seulement quelques heures. C'est bien peu par rapport au temps de parcours des districts périphériques comme le 12.

Cependant, la proximité du district n'est pas un gage de richesse. L'explication de la pauvreté du district est facile à trouver : le district 7 s'occupe du bois, et le bois n'est pas la denrée la plus indispensable lors d'une guerre. S'il y a une révolte du District 7 et qu'on ne livre plus de marchandise, c'est à peine si les habitants du Capitole s'en rendraient compte. En comparaison, le district 2, qui s'occupe en grande partie du ravitaillement militaire du Capitole est tout particulièrement bichonné. J'ai bien pu m'en rendre compte lors de ma tournée des districts après ma victoire. Le 1, qui s'occupe du luxe, aussi. Évidemment, comment les habitants du Capitole pourraient se passer de produits de luxe ?

Je vois Cashade, mon ancien mentor, qui monte dans le train. Elle ne savait pas si elle viendrait, mais apparemment, elle s'est décidée. Les anciens vainqueurs ont l'autorisation de se rendre au Capitole pendant les Jeux. Étant donné sa mentalité, elle vient plus pour me donner un coup de main avec les tributs que pour profiter du luxe du Capitole.

Quand elle a gagné ses Jeux, Cashade avait 18 ans. Elle avait eu la chance de tomber sur une arène recouverte d'une immense forêt dense, où ses talents d'orientation, de chasse et sa connaissance des plantes lui avaient été d'une aide inestimable. Elle aurait pu vivre pendant des années dans l'arène sans être inquiétée. Et en plus, ayant 18 ans, elle savait se servir d'une hache. Une vraie plaie pour les autres candidats. Depuis, elle a toujours gardé une attitude de guerrière, prête à beaucoup pour arriver à ses fins, et a aussi gardé une certaine franchise.

Mais, malgré sa victoire, ses conseils ne m'ont pas été d'une grande utilité. Nos arènes respectives étaient trop différentes dans leurs ressources et leur approche, et puis, elle n'avait pas eu beaucoup de parachutes de sponsor à envoyer. Par contre, elle m'avait parlé longtemps de sa victoire, ce qui faisait que j'avais eu plus d'appréhension dans l'arène. Et elle m'avait également convaincu de fuir vite le bain de sang. Ça, ça a vraiment été utile. Je me demande si je réussirai à convaincre mes tributs cette année ci. C'est bien le seul conseil vraiment utile que je peux leur donner. Les simples mots sont tellement inutiles dans les Hunger Games…

– Toujours aussi chiantes, ces Moissons, me grogne-t-elle en se remplissant un verre d'alcool.

Cashade me comprend si bien.

– Tu ne me le fais pas dire.

– Et encore, les tributs ne semblent pas trop mauvais cette année, Keen, fait-elle remarquer. La fille ne semble pas sortir du lot, mais le garçon s'est comporté bizarrement, tu ne trouves pas ?

– Tu as remarquée ? Il me semblait que c'était peut-être mon imagination.

– Ce n'est pas les gens du Capitole qui vont remarquer quelque chose sur les images. Moi, j'ai l'œil (elle me montre son œil droit). Je te le dis : ce garçon a un truc spécial en tête.

– Ce n'est pas parce qu'il a un truc spécial dans la tête qu'il va avoir plus de chances de gagner.

– C'est même plutôt le contraire (elle avale une grande gorgée de son verre). Mieux vaut entrer dans l'arène avec rien dans la tête. Y a qu'à regarder le niveau intellectuel des carrières. S'encombrer de pensées superflues, ça entraine des erreurs. Et dans l'arène, les erreurs, c'est con, mais ça tue.

Voilà. Du Cashade en puissance. Franche.

– Y en a qui gagnent en faisant des pièges et en survivant plus longtemps… je fais remarquer.

– Tellement peu.

Je laisse cette conversation de côté et je vais me servir un petit verre à mon tour. Je sais qu'il est difficile de convaincre Cashade de quoi que ce soit.

Elle ne l'a pas fait remarqué (mais je sais très bien qu'un ancien mentor comme elle y a pensé), mais des tributs de niveau moyen sont peut-être la pire chose que peut espérer un mentor.

Il est extrêmement difficile de faire gagner un tribut de niveau moyen. Même moi, j'étais quand même bien plus musclé que ce jeune Night quand j'ai gagné. Et un tribut qui meurt reste un tribut qui meurt. Je sais qu'il est aussi douloureux de perdre un favori qu'un total outsider. Un tribut moyen n'a pas beaucoup plus de chances de gagner qu'un tribut faible. Il survit juste plus longtemps.

Et c'est bien là le problème.

Si le tribut est mauvais, qu'il est d'une faiblesse affligeante, voire qu'il lui manque une jambe (c'est déjà arrivé par le passé), il meurt dès le bain de sang, ou dans le premier jour, on pleure un bon coup, et puis c'est bon, on est déçu, mais tranquille. Avec un tribut qui survit longtemps, c'est plus compliqué. On a la pression, on ne dort plus de la nuit, on vit avec son tribut dans l'arène. Puis on se met à espérer de plus, on se met même à envisager sérieusement la victoire, à y croire vraiment. Puis, tout d'un coup, tout s'arrête. C'est fini. Ça n'a été qu'une ou deux semaines de plus à souffrir, et la déception peut durer des mois. Comme mon tribut de l'année dernière. Celui-là, je ne m'en suis pas encore remis…

Je jette un coup d'œil par la fenêtre du wagon. A mon grand étonnement, j'aperçois Night Greyhill qui se rapproche du train, escorté par 2 pacificateurs. Son expression est l'inverse de ce qu'on voit d'habitude après des séparations : il semble sûr de lui, loin de toute l'inquiétude de mourir pendant ces Hunger Games.

– Cashade ?

– Quoi ?

– C'est mon tribut que je vois venir vers nous ?

Elle regarde à son tour par la fenêtre. Elle fronce les sourcils.

– Oui.

– Si tôt ?

– Oui.

– Mais… Je pensais que les pacificateurs leur laissaient plus de temps que ça pour dire adieu à leurs familles.

– En si peu de temps, il n'aurait même pas eu le temps de faire un bisou à sa mère.

– Alors, tu penses comme moi ?

– Pas de famille.

– Merde. J'ai pas besoin d'un orphelin en plus de tout ça. Il a peut-être juste refusé de voir sa famille ?

– Peu probable. Et puis, si tu veux savoir, tu as qu'à lui demander.

– S'il est vraiment orphelin, je préférerai franchement éviter le sujet. Je ne vais pas lui parler de sujets aussi difficiles que celui là avant de l'envoyer dans l'arène, ça ne ferai que le déstabiliser !

– Si tu le fais maintenant, ça ne changera pas grand-chose.

– Tu sais très bien ce que je vais faire maintenant.

– Oui, c'est vrai, froussard !

Je prends mon verre et je me dirige vers la porte qui mène au compartiment d'à-côté. Juste avant que Night ne pénètre dans le train, je change de pièce. L'endroit où je me retrouve est tout aussi luxueux, et une bonne quantité de bouteilles m'attend.

Je préfère laisser les tributs seuls pendant un petit moment encore. Il ne faut pas les agresser avec les Hunger Games juste après qu'ils aient dit adieu à leurs familles. Ils sont trop fragiles nerveusement à ce moment pour supporter toute la pression que sous-entend la préparation pour les Hunger Games, il faut leur laisser un petit peu de temps pour se remettre de leur séparation. Quel moment affreux. Je ne souhaite à personne de vivre ça. Je crois bien qu'aucune de mes paroles ne pourraient arranger les choses, je n'ai pas ce talent.

Et puis, il est vrai que Cashade a raison en disant que je suis un froussard. J'ai bien trop peur de me mesurer à toute cette tristesse, tout ce désespoir. Je ne peux pas me résoudre à me confronter directement à mes tributs, ça me fait trop mal de les regarder droit dans les yeux une personne dans leur état, j'ai une trop grande compassion, malgré mon passé de tueur dans les Hunger Games.

Alors je vais rester là pendant quelques temps, dans ce compartiment vide, jusqu'à ce que j'ai réunit suffisamment de courage pour revenir voir mes tributs et leur parler pour la première fois.

Je regarde par la fenêtre, et, après une petite minute, je fini par voir Epsilon Blisstone qui vient à son tour vers le train. Elle, elle a l'expression normale d'un tribut qui vient de quitter sa famille : les larmes aux yeux, le visage rouge, le nez qui coule, la démarche bancale… Le genre type de personne à qui je n'ai pas envie de parler d'un truc aussi dur que les Hunger Games. Je me sers un autre verre d'alcool.

Peu de temps après, le train démarre. Les machines bruyantes s'enclenchent et le train commence à rouler vers sa destination. Le voyage a commencé, j'ai maintenant les cartes en mains, espérons que ce soient les bonnes. Je ressens les vibrations du train, le mouvement lourd de l'engin se déplaçant à toute vitesse. J'ai moi-même des vibrations, des bonnes vibrations, et de mauvaises vibrations. De bonnes vibrations, car je sais que j'ai eu le droit à un assez bon tirage cette année, juste assez âgés pour pouvoir espérer quelque chose, et j'ai même la sensation inexplicable que je pourrai aller loin, pourquoi pas même gagner, enfin. Mais j'ai en même temps des vibrations contraires, la sensation que l'irrémédiable arrivera encore : des Jeux difficile, de la peur, de la souffrance, du sang… Et le sentiment inéluctable que j'aurais encore le droit à deux morts cette année. Et hop, je m'envoie une rasade de whisky.

J'attends encore un peu, il est encore trop tôt. J'en profite pour fouiner parmi les meubles, grignotant tous les petits trucs que je peux manger. Ici, chaque petit truc comestible est un délice. Vraiment, j'ai un peu honte de me l'avouer, mais la nourriture du Capitole me manque au District 7. Bien que nous, anciens vainqueurs, ayons une rémunération largement suffisante pour nous sustenter à notre guise, cela ne suffit pas pour se fournir en produits ayant une qualité égale à ceux du Capitole. Je me reprends un quatrième verre. Je ne suis pas du tout alcoolique (je n'aime pas trop l'alcool, en fait), mais là, j'en ai un peu besoin.

Quand j'ai assez bu, je suis assez désinhibé pour pouvoir me convaincre de rejoindre les autres, juste à côté. Je me dirige vers la porte d'un pas décidé et l'ouvre brusquement.


Fin du chapitre. Reviews, Please !