Manoirmalfoys: Tu verras.
Au moment où je suis sorti de la gare, je sais qu'on ne me retrouvera plus. Au milieu de tous ces gens, avec cette perruque, ça m'étonnerai qu'on me retrouve. Et je sais également sûr que les pacificateurs ne me rechercheront pas : le fait que je me ballade en liberté n'est pas très grave, ce n'était qu'une question de protocole que je suive les pacificateurs. Beaucoup d'anciens vainqueurs profitent de leur voyage au Capitole pour faire quelques achats, et ils ne sont pas forcément escortés. Et puis, si les 2 pacificateurs avouent qu'ils m'ont perdu, ils risquent d'être viré, voir pire. Je pense plutôt qu'ils vont garder ça pour eux. Si c'eut été un tribut qui avait fui, là, ça aurait été grave.
Je sors de ma poche le papier que Rokas m'a passé, où est inscrit une suite de trois chiffres, un tiret, et trois autres chiffres. C'est une adresse. Le plan du Capitole est quasiment rectangulaire, et les rues se coupent perpendiculairement, ce qui fait qu'il est facile de se diriger si on sait où on est. Les trois premiers chiffres indiquent le numéro de la rue transversale, les trois autres indiquent ceux de la rue perpendiculaire.
Je vois que ce n'est pas très loin. Bien. Je pourrai y aller à pied, et je ne serai pas obligé de me déplacer par les transports souterrains. Je déteste les transports souterrains, bien que ceux du Capitole soient dans un état assez impeccable.
Je m'élance alors d'une marche rapide vers ma destination.
J'arrive à l'endroit indiqué. C'est un croisement où il y a pas mal de monde. Mais je ne mets pas très longtemps à apercevoir Daril. Il n'est pas en habit de pacificateur. Il a peut-être puisé sur son temps libre pour venir me voir. Ou bien il a trouvé un moyen de fuir ses engagements de pacificateur (qui doivent être élevés en ce jour de Moisson), ce dont il est parfaitement capable. Je m'approche de lui sans qu'il me remarque.
– Alors, t'as réussi à te faire porter pâle ou quoi ? je demande dans son dos.
Daril se retourne en sursautant. Quand il voit que c'est moi, il sourit.
– Ça va pas de me faire une peur comme ça ?! me reproche-t-il.
– Je pensais que tu étais moins facile à émouvoir que ça !
– Non, en fait, je veux dire que j'ai eu peur car tu arrives tard. Je pensais que tu mettrais moins de temps à te défaire de tes pacificateurs.
On rigole un bon coup. Je regarde le teint métis de Daril et ses cheveux noirs bouclés coupés assez court. Il n'a pas beaucoup changé depuis notre première rencontre, et il n'a jamais perdu sa bonne humeur, même avec son métier, il reste toujours optimiste. C'est fou, mais quand je suis avec lui, j'oublie un peu les Hunger Games et tout ce que ça implique. Et même si on parle majoritairement de choses rudes telles que les Jeux ou les conflits dans les districts, je me sens mieux.
– Non, en fait, je vais te décevoir, mais je suis libéré de mon travail aujourd'hui, me confie-t-il. Comme on a pas mal fait appel à moi ces derniers temps, on m'a dit de prendre un jour de congé quand je le voulais, et j'ai évidemment pris aujourd'hui.
– Ah, oui… Rien d'exceptionnel, en fait.
– Exactement… Tu pensais que j'aurai fait une de mes combines rien que pour toi, c'est ça ?
– Oui, en quelque sorte…
– Eh bien non, désolé. Et, d'ailleurs… Je m'excuse, mais… Comme je n'ai pas trop été au Capitole ces temps-ci, je n'ai pas trop pu faire toutes les recherches que je fais d'habitude sur l'arène…
Daril se gratte la tête et fait la grimace en me regardant. Comme il pouvait s'y attendre, je suis un peu déçu.
– Oui… Dommage… je soupire. Mais enfin bon, ce n'est pas très grave, je peux bien faire sans ça, ça n'aurait pas changé le cours des Jeux…
– Ah, mais ça ne veut pas dire que je n'ai rien fait ! J'ai quand même pu interroger quelques uns de mes collègues qui sont restés ici !
Il regarde autour de lui et se rapproche de moi.
– Et apparemment, ça va être du très, très lourd !
Je suis perplexe. Il arrive que Daril s'emballe pour rien.
– Comment ça, du très lourd ? je demande.
– je ne sais pas trop, mais ça a l'air d'être vraiment énorme ! Attends, je t'explique. Cette année, l'arène a vraiment été très longue à préparer, plus d'un an et demi, c'est bien plus que les années précédentes, si ils avaient fait une simple forêt, ça n'aurait pas pris autant de temps. Ce qui me fait penser que ce n'est pas une arène comme les autres, ils préparent quelque chose de spécial.
Daril sourit. Il a toujours été heureux de pouvoir me raconter tout ce qu'il sait.
– Et j'ai d'autres informations qui vont dans ce sens. L'arène n'est pas très loin du Capitole, à moins d'une heure d'hovercraft, ce qui fait qu'on a pu voir d'ici quelques préparatifs, comme le chargement de matériaux de construction. Et je peux te dire que ça a pas mal construit ! Ils en ont fait partir, des tonnes de matériaux ! Donc attends-toi à avoir des bâtiments dans l'arène, quelle qu'ils soient. Je ne sais pas si ça peux t'aider, mais retiens ça.
Pour quelqu'un qui disait qu'il ne savait pas grand-chose, c'est déjà pas mal.
– Merci, Daril. Je vais voir ce que je peux…
– Attends, je n'ai pas fini ! J'ai recueilli d'autres trucs, sauf que là, ça relève plus du bruit de couloir, du ragot infondé ou de la rumeur gratuite. Mais tu sais comme j'aime les bruits de couloir, les ragots infondés et les rumeurs gratuites ! Et je peux tu dire que j'en ai eu du mal pour te déniché ça…
– Vas-y, accouche.
– Alors, il y a un type qui m'a dit, je ne sais plus trop qui, qu'ils avaient emmené des explosifs, des trucs inflammables, des produits chimiques, plein de trucs comme ça… Genre, tout un attirail pour pouvoir modifier le terrain, un truc de dingue, quoi ! Je sais que le Capitole ne garde jamais le terrain tel quel, mais attends toi à avoir un truc complètement dément !
Ça ne me donne pas trop d'informations, peut-être qu'il y avait pas mal de relief, et que le Capitole voulait quelque chose de plus soft. Ou bien ils voulaient creuser des trous, des tunnels… Je ne vois pas trop.
– Et j'ai aussi un dernier truc. J'ai un de mes potes qui était dans le district 3, celui où ils font toutes ces inventions, il y a peu de temps, et il me jure d'avoir reconnu une machine pour changer la température et la météo que le Capitole a fait construire il y a peu. Et le Capitole aurait emmené cette machine à l'arène.
– Mais le Capitole à toujours modifié la météo dans l'arène, ce n'est pas nouveau.
– Sauf que cette fois, la machine a l'air énorme ! Mon pote me l'a juré ! Si ce qu'il dit est vrai, prépare toi à tout : tempêtes, tornades, raz de marées, neige, grêle… Le ciel ne sera pas ton ami ! Enfin… Je te dis ça, mais ça reste quand même des bruits de couloir, des ragots infondés et des rumeurs gratuites. Mon pote était à vrai dire un peu bourré quand il a dit ça…
– Ça fait déjà pas mal comme informations…
– Merci ! C'est un plaisir de te donner des trucs ! Mais, tu sais ce que tu pourras faire de ça, Keen ?
Je réfléchis. Si Daril a vu juste, l'arène risque d'être rude. Les constructions, ça a déjà été fait quelques fois, mais ça n'a jamais constitué l'ensemble de l'arène. La météo difficile, ça a déjà été souvent exploité, et les explosifs… Je ne m'imagine pas très bien ce que pourrait être l'arène comme ça, mais si elle est aussi rude, le mieux est que je dise à mes tributs qu'il vaudrait mieux qu'ils passent un peu plus de temps au rayon survie de la salle d'entraînement. S'il faut se battre contre l'arène autant que contre les autres tributs, autant s'en donner les moyens.
– Oui, ça peut m'aider, je réponds. Franchement merci, Daril. Il n'y a que toi pour m'aider ainsi !
– J'ai un dernier truc très important à te dire. Ça ne concernera peut-être pas directement les Jeux, mais… Peut-être que les juges risquent d'être plus sévères que d'habitude.
– Pourquoi.
– Le Capitole est un peu à cran ces derniers temps. Les autorités ont eu des problèmes avec un district et… Les pacificateurs ont dû intervenir.
En écoutant ce qu'il me dit, des images des Moissons me reviennent en tête.
– Dans le District 6, c'est ça ?
– Tu as vu ça pendant les Moissons, hein ?
Je hoche la tête. Les visages renfermés des habitants n'étaient donc pas issus de mon imagination, il s'était bien passé quelque chose.
– Alors quoi ? Qu'est-il arrivé ?
– C'est un peu compliqué… Pour faire simple, tout est parti d'une initiative des habitants du 6. Ils ont eu une idée pour tromper le Capitole, et ça a bien failli marcher…
– Quelle idée.
– Des Moissons pirates.
Je le regarde avec des yeux ronds. Je ne comprends pas ce nouveau concept.
– Je vais t'expliquer, le principe n'est pas très compliqué : les habitants du 6 ont décidé, tout en faisant en sorte que le Capitole ne le sache pas, de faire un tirage secret de leurs tributs, seulement entre les enfants âgés de 18 ans. Un seul nom par enfant de 18 ans, peu importe le nombre de tesserae qu'ils ont prises. La personne qui était tirée au sort devait par la suite se porter volontaire pendant les vraies Moissons du Capitole. Et si cette personne ne le faisait pas, les habitants devaient le lui faire payer. C'était un pacte secret entre tous les habitants du 6. Comme ça, ça protégeait les enfants les plus jeunes.
– Mais… C'est comme le principe des carrières…
– Non, c'est très différent. Le District 6 voulait, en plus de protéger les enfants, profiter des tesserae. Dans les districts de carrière, les tesserae n'existent plus, elles n'ont plus aucun intérêt, vu que les tirages au sort sont inutiles, étant donné qu'il y a toujours des volontaires. Dans le 6, chaque famille était censée prendre un maximum de tesserae, ce qui n'avait plus aucune incidence, vu que dans le tirage au sort pirate, les tesserae ne comptent pas. En fait, c'était un excellent moyen de lutter contre la faim et l'injustice du tirage au sort, tout en donnant plus de chances au 6 de gagner les Hunger Games. Mais pour cela, il fallait que ça reste secret.
– Et ceux qui ont été tirés au sort ne se sont pas pleins ?
– Je crois que c'est pour ça que ça a capoté. C'était bien organisé, mais un des tirés au sort a dû trop se faire entendre, et le Capitole l'a apprit. Et là, ça a fait des dégâts. Immédiatement, des pacificateurs ont été envoyés pour 'couper des têtes', en quelque sorte. J'ai été envoyé là-bas, c'est pour ça que j'ai eu moins de temps ici. Et je peux te dire que ça s'est très mal passé : on nous a demandé d'arrêter toutes les personnes qui étaient dans le coup. Mais comme tout le monde était dans le coup, les arrestations se sont multipliées. Et puis ça a été l'escalade. Des personnes ont étés torturées pour trouver des coupables, sans doute trop de personnes. La population s'est plainte, elle s'est presque révoltée, il y a eu des bagarres, des émeutes… Et des morts.
Il reprend sa respiration. Je commence à comprendre l'ampleur de ce qu'il vient de me dire : une révolte… Pas de quoi faire trembler le Capitole, mais de quoi l'agacer. Au point de se venger sur les tributs ?
– Et, pour ajouter de l'horreur à tout cela, le Capitole a testé une nouvelle arme : le foudroyeur. C'est une arme de la taille d'un fusil d'assaut qui, au lieu d'envoyer des balles, envoie un arc électrique puissant et dévastateur. C'est comme si un éclair venait du sol. Un seul coup avec ça, et on peut repousser une foule entière. Mais ce n'est pas encore tout à fait au point, le premier modèle est tombé en panne, et le deuxième a carrément explosé, tuant l'homme qui le portait. Donc le Capitole les a retiré vite fait, mais de lourds dégâts avaient déjà été produits. Voilà, c'est tout. Ah, et… Je crois que le deux tributs qui avaient été tirés au sort lors des Moissons pirates ont été tué par les leurs.
Il s'interrompt. Lui qui aime tant me raconter des histoires, il me semble que pour une fois, il est réticent à me donner plus de détails. A vrai dire, depuis qu'on se connait, c'est la première fois qu'il arrive un incident de cette ampleur dans les districts. Alors je ne vais pas continuer plus longtemps que cela cette discussion. De toute façon, ça fait déjà assez longtemps que je suis ici, il va falloir que je rentre, sinon, les pacificateurs vont finir par me rechercher.
– Merci, Daril. Il va falloir que j'y aille.
– Oui. Tu sais, tu peux prendre contact avec moi facilement, à la caserne. Je pense qu'ils ne vont plus me donner de boulot pendant un bon bout de temps, à moins que je ne le demande.
– J'hésiterai pas. Dès que j'ai une raison de t'appeler, je t'appelle.
– Alors à bientôt, Keen.
– A bientôt, Daril.
Je m'éloigne rapidement, sans me retourner. Je ne sais toujours pas si toutes ces nouvelles vont m'être utiles, mais elles annoncent des Hunger Games particulièrement dangereux.
Les avis sont les bienvenus.
