Chapitre 6 : Main dans la main
Dans mon cauchemar, je vois une petite fille. En me rapprochant, je réalise que c'est Rue. Elle me voit et sourit :
-ça faisait un bout de temps, me dit-elle.
Je suis stupéfaite :
-Tu ne saignes pas !
A chaque fois que Rue m'était apparue, c'était soit pour revivre la scène de sa mort, soit avec un javelot planté dans l'estomac, une expression d'incompréhension figée à jamais sur son doux visage, soit en train de s'enfuir alors que j'essaie sans succès de la rattraper.
Et là, elle m'apparaît dans une robe de la couleur des œillets bleus, dans une atmosphère si paisible. Elle m'invite sur le petit pont en bois et je la suis. Je m'attends à ce qu'elle se transforme en une mutation, ou à quelque chose dans ce genre, mais rien ne se produit.
Suis-je dans un rêve ? Je n'ose y croire. Cela fait tellement longtemps que je n'ai pas rêvé correctement. Je ne me souviens plus à quand remonte la dernière fois où je ne me suis pas réveillée volontairement pour stopper mes cauchemars.
-Qu'est-ce qu'il se passe Rue ? Demandai-je, toute désorientée devant cette nature luxuriante.
Le temps semble s'être suspendu. La rivière qui passe sous le pont est parfaitement calme, et sa surface si lisse. Je m'y attarde un moment.
-Eh bien, il semblerait que ton âme s'est apaisée, dit Rue en levant les yeux vers le ciel d'un bleu magnifique.
-Ce n'est pas possible, laissai-je échapper.
Elle réfléchit un court instant avant de déclarer :
-Bon, alors c'est parce que tu es morte.
Je fais mine de réfléchir:
-Semble plus plausible, en effet.
Elle rit.
-Non, je plaisantais Katniss.
Son rire enfantin me fait tellement de bien que je ne peux m'empêcher de sourire à mon tour.
-La paix de l'âme, poursuit Rue, quand elle est atteinte offre une plénitude appréciable. Ne penses-tu pas ?
-Comment ? Ton âme n'est-elle pas tourmentée par ta mort si brutale ? Ne puis-je m'empêcher de demander.
-Je n'en veux à personne, dit simplement Rue en passant la main sur la rambarde du pont. Ce garçon n'a pas eu le choix. Je n'ai pas demandé vengeance.
-Mais je l'ai tué, dis-je abruptement.
-Et alors ? Cela fait-il de toi une mauvaise personne ?
Je suis un peu troublée par cette question. Evidemment que oui.
-Marvel n'était pas une mauvaise personne.
-Pourtant il t'a tué, dis-je avec indignation et colère.
-Mais il a sauvé plusieurs personnes dans sa jeunesse. Il a œuvré pour le bien dans son district. Il a été un bon fils. Tu voudrais le juger seulement sur une de ses actions ?
-Comment peux-tu en être sûr ? Dis-je, refusant toujours de partager son point de vue. Qui te l'a dit ?
-Lui-même, dit Rue en me regardant dans les yeux. Lui et moi avons eu de longues conversations. La première fois que nous nous sommes revus, il m'a demandé pardon. Je n'ai pas voulu l'excuser, tout simplement parce qu'il n'avait pas à le faire. Il a fait ce qu'il devait faire pour vivre. Peut-on lui en vouloir ?
Je suis chamboulée par cette déclaration. Jamais je n'aurai pu penser comme ça. Je m'étais mis des œillères, j'avais un point de vue étroit sur la question. Je détestais Marvel. C'était lui qui m'avait ôté ma bien-aimée Rue. Il n'empêche que je lui en veux encore, quoi que Rue ne dise.
-Si je suis ici, est-ce parce que j'ai réussi à trouver la paix ? Suggérai-je pour essayer de comprendre.
Rue ne me répond pas de suite. Nous descendons du pont pour emprunter un sentier.
-Tu es en bonne voie, m'encourage Rue, mais ton âme m'apparaît encore troublée. Elle est blessée, elle a besoin de se reconstruire.
-Comment faire alors ?
-Tu as besoin de quelqu'un qui t'aide.
Je pense instinctivement à Peeta. Elle hoche de la tête.
-Tu lis dans les pensées ? M'écriai-je.
-Oui, c'est pratique n'est-ce pas ? Sourit Rue. Je pense que Peeta est le seul qui pourra t'apporter cette sérénité dont ton âme a besoin.
Je ris pour éviter de répondre.
-Tu parles comme une sage, la taquinai-je.
-Mais je suis très sage, proteste Rue sans perdre sa joie.
Ses yeux si noirs ont une lueur malicieuse. Nous nous arrêtons à un embranchement. Ici, la voie se sépare en deux.
-Peeta aussi a besoin d'aide. S'il ne se réconcilie pas avec le passé, je doute qu'il puisse trouver cette tranquillité.
Elle regarde le chemin et s'adresse à moi comme une adulte :
-Je vais te quitter Katniss. Heureuse de t'avoir revue. Il est temps pour toi de choisir le chemin que tu emprunteras.
-Merci de m'avoir éclairée, dis-je, mais je me sens affreusement triste de la quitter. Tu me manqueras beaucoup.
Au lieu d'entendre la voix de Rue, c'est celle de Peeta que j'entends.
-Tout est de ma faute.
Hein ? Ce paysage si paisible est soudain absorbé dans un tourbillon. Non ! Je ne veux pas quitter ce sentiment de paix. L'univers vient d'être aspiré par un gigantesque trou noir. Je ne vois plus rien.
-Tu l'as laissée se faire blesser sans réagir.
-Oui, enfin non ! Mais je ne pensais pas qu'elle s'aventurerait dans la boulangerie.
Silence.
-Sors de ma maison, dit la voix froide et dénuée de compassion tout en détachant les syllabes.
Autre silence. J'essaie de me réveiller. Je n'y arrive pas. Je me débats. Je suffoque.
-Non, tombe finalement le mot comme un couperet.
Voix indignée.
-Je suis désolé, mais je ne sortirai pas. J'ai promis de veiller sur elle.
- Eloigne-toi de suite de ma fille Peeta, ordonne la voix qui grince.
J'ouvre les yeux au prix d'un immense effort. Tout de suite, je deviens le centre d'attention. Je ne vois pas très bien les deux figures qui m'entourent, mais je sais de qui il s'agit. Lentement, je desserre mes doigts, autorisant finalement la main que j'avais condamnée à retrouver sa liberté de mouvement.
-Sors, intimai-je.
Je vois Peeta commencer à s'exécuter.
-Pas toi idiot. Maman, sors de la chambre.
Elle esquisse un mouvement de surprise d'un air offusqué, mais se plie finalement et quitte la pièce.
-Tu ne devrais pas parler comme cela à ta mère, dit Peeta.
-Elle n'avait pas à te parler ainsi, dis-je d'une voix pâteuse. J'ai la bouche horriblement sèche.
Il part me chercher un verre d'eau immédiatement, remarquant que je tousse un peu pour éclaircir ma voix.
-Tu étais réveillée ? Me demande-t-il après que j'ai bu.
-Moyennement, répondis-je pour ne pas entrer dans les détails.
-Ta mère a dit que ta cheville n'était heureusement que foulée. C'est beaucoup moins grave qu'une chevillecassée, estime-toi heureuse. Néanmoins ton pied va nécessiter un repos important. Il te faudrait une attelle.
Je relève la jambe pour ramener ma cheville vers moi. Elle a horriblement gonflé. Et cette fois-ci, je ressens bien la douleur.
-Rentrons, dis-je. Je ne veux pas rester ici plus longtemps.
-Katniss, il est cinq heures du matin. Je ne crois pas qu'il y ait de train à cette heure-ci.
Je ne peux m'empêcher de montrer mon mécontentement.
-Je te porterais bien jusqu'à l'hôpital, mais ça devrait prendre plusieurs mois, blague-t-il.
-J'ai tout mon temps docteur, lançai-je en retour.
Il rit, mais je le vois soucieux.
-Quelque chose te tracasse ?
Il prend un temps avant de me répondre.
-Non non, ne t'en fais pas, dit-il en me rassurant.
Je remarque ses cernes légères. Il a dû veiller, c'est évident.
Nous restons un moment à ne rien dire. Puis je relance un peu la conversation, appréhendant sa réponse :
-Tu es en colère ?
-Je devrais ? Dit Peeta ironiquement.
-Eh bien, je n'ai pas été chic en te cachant la vérité.
-Tu avais tes raisons, soupire-t-il.
Je me sens mieux de savoir qu'il me comprend, mais il y a toujours cette petite pointe de déception dans sa voix qui me fait culpabiliser.
-Tu ferais mieux d'aller dormir, proposai-je.
-Je ne peux pas.
-Comment ça ?
Je le vois se mordre la lèvre inférieure, il se reprend vite :
-Enfin, je voulais dire je n'ai pas très envie. Je vais rester auprès de toi jusqu'à ce que le soleil se lève. Toi repose-toi.
Ce n'est pas de refus, je suis claquée. Je crois que toutes mes nuits précédentes où je me rongeais les os pour Peeta m'ont éprouvées. Mais ce sont surtout les cauchemars qui viennent me tourmenter la nuit. Avec Peeta à mes côtés, je sais que je peux dormir sans crainte. Il ne sera pas toujours là, alors autant en profiter. J'ose sans trop savoir comment lui prendre la main. Il la retire et me propose l'autre :
-Pas celle-là, je ne la sens plus. Tu peux garder l'autre, dit-il d'une voix si douce.
-C'est vrai, murmurai-je. Je te l'ai kidnappé depuis trop longtemps. Réveille-moi au lever du soleil.
-Promis Katniss.
Je m'endors sur ces mots.
Une légère tape sur l'épaule me tire de mon sommeil.
-C'est l'aube, me souffle Peeta. Tu es sûre de vouloir te réveiller et braver ce froid ?
-Je ne raterai ça pour rien au monde.
Il m'aide à descendre du lit. Je réalise que c'est très handicapant d'avoir une jambe inutile. Je clopine jusqu'à la salle de bain sous l'œil soucieux de Peeta.
-Attends-moi, fis-je avant de fermer la porte.
Je parviens tant bien que mal à me changer. La petite fenêtre de la salle de bain laisse passer quelques rayons timides. C'est de cette fenêtre que mon père regardait le jour nouveau en se rasant. Il partait travailler tôt le matin, je m'en souviens. Même après tout ce que j'ai vécu, je ne peux m'empêcher de penser à lui souvent. Il n'est cependant plus qu'un fragment de ma mémoire, rangé précieusement à côté du jour de ma rencontre avec Peeta, ce jour de pluie, et de celui où j'ai vu Prim pour la dernière fois.
Pourquoi ne les ai-je pas rejoints ? Comme une réponse à mes interrogations, la voix masculine que je chéris tant retentit derrière la porte :
-Katniss, je crois que le soleil va bientôt se lever. Je vois les premiers rayons.
-J'arrive !
-Oui, enfin ne te presse pas non plus, je ne veux pas que tu fasses un faux mouvement. Le soleil peut attendre.
Voilà pourquoi.
J'ai une chance inouïe. Inouïe parce qu'il s'est accroché à moi, même après tous les méchancetés que j'ai pu lui dire, ou que j'ai pu penser sur lui avant. Je me souviens encore de la fois où je l'avais frappé après sa révélation lors des premiers Jeux, ou encore la haine que j'avais ressenti lorsque je l'avais vu avec les carrières. A ce moment-là, j'avais réellement traîné l'image de Peeta dans la boue. Parfois, je me dis qu'il aurait pu m'abandonner lorsque je l'envoyais balader, mais il ne l'a jamais fait. Moi non plus, je ne le ferai pas. J'en fais la promesse.
-Viens, je vais te porter pour descendre l'escalier.
Il s'exécute et me dépose en bas. Je boitille en m'appuyant sur lui pour atteindre la porte d'entrée. L'horloge de la cuisine affiche sept heures. Le petit coucou que mon père avait fabriqué sort de la boîte et entame son petit piaillement.
-L'automne approche, fait remarquer Peeta quand nous ouvrons la porte.
Les feuilles orange des arbres reflètent ces doux rayons qui viennent se poser sur ma peau. Que cela fait du bien ! Je ferme un instant les yeux pour jouir de cette sensation, puis les rouvre pour admirer le soleil qui fait son apparition à travers les nuages. Il est orange comme je les aime. Enfin, plutôt comme Peeta les aime, mais j'ai pris ses goûts. Il m'a tellement changé. Même dans cet infime détail. Nous restons là sur le perron.
-J'aime les levers de soleil, dit Peeta avec un sourire si joyeux.
-Tu préfères les couchers, le rectifiai-je mais je ne dis rien de plus car la vue de l'aube m'hypnotise. C'est magnifique.
-Oui, ce que je vois, c'est magnifique, répète-t-il, et je m'aperçois qu'il me fixe en disant cela, au lieu de regarder le paysage.
Je rougis, et il me prend la main tendrement.
-Je suis heureux d'avoir perdu la mémoire, parce que cela m'a permis de t'aimer une nouvelle fois.
Je ne sais pas quoi répondre, mais il continue :
-La suite ne sera sans doute pas facile, mais on se serra les coudes, n'est-ce pas ?
Il a un sourire qui me fait chavirer. Katniss, tu es définitivement une chanceuse d'avoir trouvé la perle rare. Ses lèvres m'appellent. Je me tends vers lui pour toute réponse, et enchanté, il se penche à son tour afin que nos lèvres se rejoignent. Le contact me fait frissonner.
-Tu sais pourquoi j'aime les couchers de soleil ? Murmurai-je en le fixant avec sérénité, posant ma tête contre lui.
Pour la première fois depuis longtemps, je ne m'inquiète pas du futur, car je sais que nous le vivrons à deux. Il a raison, ce ne sera pas facile. Il faudra clarifier ses souvenirs, accepter son passé tout comme j'accepterai le mien. Bien sûr les cauchemars ne disparaîtront jamais réellement, mais j'espère, comme m'a dit Rue, que je trouverai ce calme tant recherché.
-Non, je ne sais pas, dit-il en attendant ma réponse.
J'ai un sourire malicieux :
-Parce que c'est la promesse d'un lendemain.
Eh oui, c'est la fin. Oui je sais, vous me faites les gros yeux, vous vous dites que cela ne peut pas finir ainsi, mais vraiment, je pense être allée jusqu'au bout de ma petite idée quand j'avais commencé à l'écrire. De toute façon, je savais qu'elle ne serait pas très longue, et l'essentiel est que vous ayez pu voir comment tout a pu en quelque sorte recommencer, je vous laisse imaginer la suite, car je ne saurais pas vraiment quoi écrire encore. J'avais tout de même hésité à la prolonger, mais vraiment je n'aurais plus le temps, et je ne voulais pas que vous donnez du faux espoir, et vous faire ramer avec à peine un chapitre par mois.
Enfin, ne vous inquiétez pas, je vous posterai un dernier chapitre qui sera l'épilogue ;)
A dans le prochain et dernier chapitre!
