Voilà, je passe directement au chapitre. Bonne lecture !


– Je voudrais transmettre ça à mon tribut...

Je dépose la boîte en bois sur le comptoir.

– Et dedans, j'aimerais y mettre le « Mad Cocktail ».

La dame derrière le comptoir me regarde étrangement. Pas étonnant, vu ce que je viens de lui annoncer.

Je suis au comptoir dit des parachutes. C'est là où l'on dépose ce qu'on voudrait envoyer aux tributs, où les colis sont vérifiés, et où on évalue leur prix. Je connais bien l'endroit, même si j'y vais bien moins que les mentors des tributs de carrière. C'est là où se déroule la première partie de mon plan. La moins dangereuse...

– Vous êtes bien Keen Spencey, le mentor du septième district ? me demande la dame, avec ses lunettes rondes et ses cheveux dorés.

– Oui.

– Et vous voulez envoyer un Mad Cocktail ?

– Absolument.

– Ah... dit-elle en haussant les sourcils.

Le Mad Cocktail... J'en avais parlé avec Worthcow, cette potion qui redonne force et vigueur à une personne pendant moins d'une journée, avant de l'affaiblir (à moins qu'il ne reçoive le bon antidote). Et c'est justement ce dont quoi Sun a besoin pour le moment. La femme à qui je pense doit penser que je suis cruel, donner un tel breuvage à un tribut qui n'a plus aucune chance de gagner, car il est impossible de tuer les 6 autres tributs en une unique journée. Mais ce n'est pas ce que je veux.

– Et pour ce qui est de la boîte, me demande-t-elle à nouveau, vous voulez vraiment lui envoyer ? Car ça vous en coûtera plus cher et... On pourrait lui envoyer le Mad Cocktail sans.

– Oui, je sais, je sais... Mais cette boîte a une forte valeur sentimentale pour lui. Dès qu'il la verra, ça lui donnera plus de force !

Que des conneries... Mais il faut bien que je dise quelque chose.

– Très bien alors. Nous allons inspecter tout cela et, si tout est en règle, nous vous appellerons pour le prix, et vous nous rappellerez au moment où on doit l'envoyer, enfin, comme d'habitude quoi...

Je pense qu'ils devraient l'accepter, j'espère qu'il n'yaura pas de problèmes. Pour ce qui est du prix, je le devine déjà : juste assez peu pour qu'on puisse se le payer, malgré l'exode massive des sponsors éventuels après l'empoisonnement de Sun. Heureusement que le Mad Cocktail n'est pas trop cher...

– Oui, sauf que cette fois, je précise que ce n'est pas moi qui répondrait. Ce sera Cashade, l'autre ancienne vainqueur du 7. Ça ne pose pas de problème ?

– Euh... Non... Je ne pense pas...

– Très bien, j'y vais alors.

Je me retourne et m'éloigne d'un pas élancé du comptoir. Il me reste encore tellement de choses à faire avant que le plan ne soit près.

Quelques dizaines de minutes plus tard, je suis de retour dans l'appartement. J'y retrouve Night, le regard glacé par l'appréhension, mais tout de même déterminé. Après tout, c'est lui qui le voulait.

– Tu te sens prêt ? je lui demande.

Il me répond par un hochement de tête. Je peux compter sur lui pour suivre mes instructions à la lettre. Et j'en aurai besoin.

– Non mais franchement, vous êtes sûrs de vouloir faire ça ?! s'indigne Cashade. C'est de la folie pure et dure !

– Oui, je réponds fermement. Je suis sûr que ça va marcher.

C'est ça...

– Eh bien quand vous serez dans les geôles du Capitole, ne comptez pas sur moi pour venir vous sortir de là.

– On ne se fera pas prendre. Daril m'a dit que c'était possible, et j'ai confiance en lui.

– Pff... Je ne suis pas sûre que Daril...

– Bon, ferme-là, maintenant ! dis-je en m'énervant. Pour une fois, Cashade, je vais me passer de tes conseils ! Fais juste ce que je te demande de faire.

– Eh bien si tu le prends comme ça, je te laisse faire ton truc suicidaire. Je dirai aux autorités que tu m'as menacée et que je ne pouvais rien faire quand vous vous ferez prendre. Qui sait, peut-être que ça me sauvera...

Elle se rassoit dans un fauteuil et ne prononce plus un mot. Je me mets en colère, c'est vrai, mais il ne faut plus que je recule. Je fonce peut-être droit dans le mur, mais j'ai promis à Sun que je le sauverai.

– Night, va enfiler ta combinaison.

– D'accord.

Night va dans la chambre pour se changer. C'est la combinaison des Jeux que Daril avait dégotée le premier jour, je n'avais pas imaginé une seconde qu'elle puisse servir. Par chance, elle était de la taille de Night.

Quand celui-ci revient, il est la copie conforme de Sun, actuellement, il serait impossibles à différencier, si on exceptait quelques détails. Je le regarde droit dans les yeux.

– Night, c'est le dernier moment où tu peux encore renoncer, je lui dis d'un ton solennel. Tu sais ce qui t'attends maintenant, on en a parlé.

– Oui, j'en suis sûr.

– Dis le tout de suite si tu ne te sens pas prêt à supporter ça. A partir de maintenant, tu sais que tu vas souffrir, tu vas avoir mal, et tu auras de bonnes chances de mourir.

– Rien ne peux m'empêcher de faire ça, me dit il en soutenant mon regard. Et même si vous ne vouliez plus m'aider, j'y irai.

Je ne lui souris pas. Les prochaines minutes vont êtes affreuses. Cashade attrape une seringue qu'elle a préparée.

– Approche ton bras, dit-elle.

Il s'exécute, avec toutefois un peu de recul. Cashade le pique et introduit le produit dans ses veines.

– Ça va t'aider à mieux supporter la douleur, éclaire-t-elle. Il ne faudrait pas que tu tourne de l'œil.

Night ravale sa salive et commence à suer. L'appréhension se fait de plus en plus forte.

Même si Night et Sun ont le même visage, le même sang, il y a certaines marques qui les différencient, dont les blessures provoquées par une semaine de Hunger Games. Si certaines cicatrices disparaissaient tout d'un coup sur un tribut sans explications, le Capitole trouverait cela curieux. Alors on n'a pas le choix, il faut les reproduire toutes.

Dont la grosse brûlure que Sun a sur le flanc droit.

Cashade attrape une barre de fer qu'on fait chauffer à blanc sur un réchaud depuis plusieurs minutes et soulève le bras droit de Night.

– Attention, ça va faire très, très mal...

Nous sommes à présent devant la caserne externe du Capitole. C'est ici que se regroupe une grande partie des pacificateurs, et que se trouve l'aérodrome. Ça fait longtemps que je ne suis pas revenu ici, à vrai dire, la seule fois où j'y suis allé, c'était pour mes Hunger Games, le premier matin de l'épreuve. Les souvenirs resurgissent, et je préfère les ignorer.

Je suis avec Night. Par dessus sa tenue des Jeux, il a enfilé des vêtements qui passent plus inaperçus au Capitole, et il va bientôt devoir les enlever pour enfiler une nouvelle combinaison. Moi, je me suis surmaquillé, au Capitole, ça passe plus inaperçu que ma tête de mentor, personne ne peux me reconnaître. Le trajet s'est bien passé, personne ne nous a remarqué, malgré le fait qu'on ait dû un peu amocher Night. Il supporte assez mal sa brûlure toute récente, et ça n'a rien d'étonnant. Nous attendons quelques minutes devant l'imposant bâtiment, où se pressent des dizaines et des dizaines de pacificateurs. Nous restons silencieux pendant tout ce temps, nous ne sommes pas vraiment cachés, on ne devrait pas nous poser de questions, on ne fait rien d'illégal, mais dans la situation où l'on est, on a toujours beaucoup d'appréhension, surtout quand on pense à ce qu'on va faire.

Enfin, Daril vient nous chercher, un peu en retard sur l'horaire prévu.

– Désolé, mais j'ai eu du mal à me libérer, s'excuse-t-il, sa voix trahissant un état de stress avancé. Venez, je vais vous faire entrer.

Peu de baratin, ça m'arrange. Nous suivons Daril jusqu'à une entrée secondaire, où il n'y a presque pas de garde, juste un vigile à l'entrée. Nous passons devant lui en essayant de garder un air neutre.

– Eh, Daril tu sais très bien que pour les visiteurs, l'entrée est devant ! fait remarquer le vigile.

– Oh, tu vas pas chipoter pour si peu, Falkers ! rétorque alors Daril. Ils n'en ont que pour quelques minutes. Si tu pouvais juste éviter d'en parler...

– Oh, ce serait pas la première fois...

Nous marchons ensuite dans une succession de couloirs, sous le regard perturbant des pacificateurs que nous croisons. Ils n'ont pas l'habitude de voir des visiteurs ici. Heureusement, nous entrons bientôt dans une salle, un vestiaire semble-t-il, où il n'y a personne.

– Tu t'es bien occupé de tout ? je demande à Daril.

– Évidemment ! Qu'est-ce que tu crois ! Tu ne fais pas confiance à un vieil ami !

– Je ne doutais absolument pas de toi, c'est juste que ce que je te demandais était un peu...

– Impossible ? Risqué ? Tordu ? Pas faux... Mais tu sais bien que je suis le premier partant pour ce genre de trucs !

Il sort d'un casier les affaires dont nous avons besoins.

– Merci encore de nous aider, Daril, je lui dis solennellement. J'ai de la chance de te connaître.

– Et moi aussi, j'ai de la chance de connaître un type taré comme toi. Allez, enfilez-moi tout cet attirail, je n'ai pas eu trop de mal à dégoter tout ça, il y en a plein dans la réserve. Par contre, pour ce truc, j'ai dû faire quelques trucs illégaux... Mais bon, je ne suis plus à ça près !

Nous enfilons les costumes qu'il nous a donné. Ce sont des uniformes de pacificateurs. Avec ça, on ne pourra plus nous reconnaître, grâce à la visière noire qui recouvre notre visage. Il me passe aussi le truc qu'il a eu tant de mal à dégoter : une sorte de pistolet avec une longue aiguille au bout. Je le range dans un recoin de mon uniforme, le plan tombera à l'eau si je le perds. Daril nous passe aussi deux mitraillettes de pacificateur.

– Normalement, vous ne devriez pas avoir à vous en servir, soutient-il. Si on se fait choper, je vous conseille de vous rendre sans trop opposer de résistance. Cependant, en cas d'extrême urgence...

Il fait quelques mouvements avec son arme accompagnés de cliquetis caractéristiques.

– Pour armer vous faites ça, et vous enlever la sécurité comme ça... Et vous n'avez plus qu'à appuyer sur la gâchette.

Il met sa mitraillette en bandoulière.

– Surtout, évitez de faire des trucs suspects, marchez droit, derrière moi, et ne parlez pas, même si on vous pose des questions. Des gars pas causants, il y en a à la pelle par ici, vous vous fonderez dans le tas. Keen, tu as un appel à passer avant qu'on ne sorte d'ici, c'est ça ?

– Oui. Je le fais tout de suite. Passe moi ton Talkie-Walkie.

Il me le passe et je peux appeler celui qui est resté à l'appartement. Cashade ne tarde pas à décrocher. Je lui dis alors :

– Cashade, tu peux envoyer le parachute.

Nous sortons ensuite du vestiaire. Maintenant, nous sommes des pacificateurs, et les autres nous voient comme tels. Je ne peux m'empêcher de trembler à la peur d'être démasqué. Devant moi, j'observe l'attitude de Night dont je ressens, malgré le fait qu'il porte un masque, qu'il n'est pas plus rassuré que moi.

– Je vous emmène au tarmac,murmure Daril. Les embarquements de l'après-midi ne devraient pas tarder. Je n'aurai pas de mal à vous faire monter, il y a généralement très peu de volontaires pour ce boulot.

Effectivement, Daril nous emmène sur le tarmac, qui est la piste d'atterrissage des hovercrafts. Ces grands engins volants sont le seul lien entre le Capitole et l'arène. Si je n'avais pas eu la chance de connaître un pacificateur, je n'aurais jamais pu m'infiltrer dans ces appareils. Mais grâce à Daril, c'est possible.

Nous nous approchons de l'hovercraft le plus proche, où quelques pacificateurs se pressent. L'un d'eux est un homme assez vieux qui ne porte pas de casque et qui semble être le chef de la division. Quand il nous voit arriver, il nous repère directement.

– Daril ! s'exclame-t-il. Qu'est-ce que tu foutais, ça fait déjà quelques minutes qu'on t'attend ! Je sais que tu n'apprécies pas ces expéditions, mais tout le monde doit s'y soumettre.

– Oui, Caporal Noggs, répond Daril. C'est juste que j'ai perdu du temps à trouver des remplaçants à Westbrook et Racsky. Mais j'ai trouvé des volontaires...

Le caporal nous regarde avec étonnement. Effectivement, il ne doit pas avoir l'habitude qu'on se propose pour ce genre de mission.

– Ah bon... dit-il. Des volontaires ?

– Oui, il en fallait bien.

– C'est vrai. C'est quand même bizarre que Westbrook et Racsky soient tombés malades si subitement.

– Oh ça doit être ce qu'ils ont mangés... La bouffe est d'une qualité discutable en ce moment.

Derrière son casque, je suis sûr que Daril me fait un clin d'œil. Quand je lui ait dit qu'on devrait être deux à s'infiltrer, il a dû trouver un moyen de libérer deux places dans son équipe. Et empoisonner la nourriture de ses équipiers est l'un de ces moyens.

– Et... Qui est-ce ? demande le caporal Noggs.

– Oh...

Il se rapproche de l'oreille de Noggs pour lui murmurer une chose que j'entends à peine :

– A vrai dire, je ne sais pas trop qui c'est. Mais comme ils se sont portés volontaires, je ne leur ait pas trop posé de questions...

– Ah... dit le caporal. Bon, de toute façon, on a besoin de monde, alors on les prend. Allez, on embarque.

Nous montons dans l'Hovercraft par une passerelle qui s'ouvre à l'arrière de l'appareil.

Ensuite, nous et une dizaine de pacificateurs nous installons dans les sièges de l'appareil, qui sont disposés comme quand j'ai fait les Hunger Games, les uns en face des autres. Ils faut que nous nous attachions avec des sangles pour le décollage, et je remarque que nous avons tous derrière nos sièges des parachutes. Pour l'instant, tout se passe bien, personne ne se doute de notre véritable identité, et l'hovercraft va nous emmener bien sagement vers l'arène. Daril m'avait prévenu qu'il était détaché à la surveillance de l'arène des Hunger Games, j'ai donc pensé qu'il pourrait m'aider à y pénétrer.

Comme je m'y attendais, il y a un écran dans l'appareil, et le caporal l'allume pour que nous puissions tous nous mettre au courant de ce qui est en train de se passer aux Hunger Games, parce qu'après tout, c'est censé être notre job. Ainsi, je peux suivre en même temps ce qui se passe sur le champ de bataille, ce qui est indispensable au bon déroulement de mon plan.

Comme je m'y attendais, les images qui sont montrées sont celles de Sun examinant son cadeau. On a juste raté le moment où il venait de recevoir le parachute, mais c'était il y a moins d'une minute. Et ce que je vois en premier ne m'étonne guère, je l'avais pressenti : Sun regarde la potion sans trop bien comprendre. Évidemment, c'est bien d'avoir un truc qui te donne des forces quand on est en train d'agoniser lentement (je me rend bien compte que Sun n'est pas dans une grande forme, son teint me paraît bien blême, et ses cernes bien tirés), mais à quoi ça sert si on ne sait même pas où sont ses adversaires ? Par contre, ça risque de le tuer encore plus vite ! C'est pour ça que Sun ne comprend pas, et qu'il regarde l'intérieur de la boîte avec stupéfaction. Mais ce n'est pas ce qu'il y a l'intérieur de la boîte qui est important. Je croise les doigts pour que Sun s'en rende vite compte.

– Là, franchement, je comprends pas trop, me dit l'un des pacificateurs à côté de moi. Faut pas avoir beaucoup de neurones pour envoyer un Mad Cocktail à un moment pareil ! C'est de la putain d'cruauté ! J'me demande c'qui est passé par la tête du mentor du 7...

Je le regarde à travers ma visière. Je ne sais pas si je dois répondre.

– Dis, t'en pense quoi, toi ? insiste-t-il.

Cette fois-ci, je me décide :

– Ouaip, une vraie andouille de première, ce mec...

Le décollage est terminé. Nous pouvons nous détacher et nous lever. Mais moi, je reste assis, fixant l'écran, me demandant si je n'ai pas trop bien caché mon message.

Après avoir longtemps contemplé la potion, Sun la repose dans sa boîte et s'apprête à la refermer. Mais soudainement, après avoir posé sa main sur le couvercle, il s'immobilise soudainement.

Il l'a trouvé.

Ses doigts se sont posés sur la bordure du couvercle qui est recouverte de petites bosses. Ce que l'on pourrait prendre pour un simple motif décoratif est en fait un message caché, un message dont seul une personne ayant côtoyé longtemps des aveugles peut se rendre compte : un message en braille, une succession de bosses et de creux formant des mots.

C'est le seul moyen que j'ai trouvé pour entrer en contact avec un tribut dans l'arène. Avec la surveillance non stop du Capitole, impossible de transmettre des informations sans se faire immédiatement choper, alors que là, les pacificateurs ne s'en sont même pas rendu compte aux contrôles ! Il suffit juste que Sun fasse pas l'erreur de se faire trop remarquer quand il découvre le message, et c'est ce qu'il est justement en train d'éviter : il reste impassible, passant lentement ses doigts sur les bords de la boîte et décryptant le message. Il a bien compris que cette boîte est complètement contraire au règlement, et qu'il peut envisager le pire s'il se fait prendre.

Le message est très court. Étant donné la difficulté d'écrire en braille, je n'ai pu mettre qu'une courte phrase en minimisant au maximum le nombre de mots. Je n'ai pu fabriquer ce message que grâce au savoir faire de Night, habitué à ce langage. Je prie juste pour que Sun le comprenne bien, et qu'il l'accepte sans se poser de questions. Car je n'ai pas pu expliquer pourquoi je lui demandait ça, et, même si je l'avais pu, je ne l'aurait pas fait, car Sun l'aurait alors refusé.

– Mais qu'est-ce qu'il fait ? s'étonne mon voisin. Il est comme... bloqué...

– Je ne sais pas... je réponds, en essayant de modifier ma voix pour ne pas qu'on puisse me reconnaître. Aucune idée...

Au bout d'un long moment, après avoir ''relu'' plusieurs fois le message, Sun se décide à bouger. Il attrape la bouteille de Mad Cocktail, et la boit d'une traite. Un trait de satisfaction se plaque sur mon visage: il a compris, et il va faire ce que je lui ai indiqué.

Il attrape son épée, se relève et va à l'endroit que je souhaite. Il va vers peut-être le seul endroit qu'il est facile de repérer dans l'arène. Il est à mi-chemin de sa destination quand notre hovercraft arrive au dessus-de l'arène.

– Bon, on va faire comme d'habitude, dit le caporal. On va se faire discret jusqu'à ce qu'on ait besoin de nous.

– C'est à dire peut-être jamais ! grommèle mon voisin.

– Met-la en veilleuse, s'il te plaît, Clint ! corrige Noggs. C'est p'têt pas le job de tes rêves, mais c'est ça où la la révolte dans le 6 !

– A choisir, je préfère encore le 6. Tant qu'à mourir, je préfère que ce ne soit pas d'ennui ! réplique Clint.

Les prochaines vingts minutes se passent sans qu'il ne se n'y ait grand chose à mentionner. Puis Sun arrive à l'endroit que je lui ai indiqué : la place centrale. C'est là que je me rends compte que le Mad Cocktail n'a pas été inutile : ce n'était qu'un prétexte pour envoyer un parachute, mais il est vrai que ça a donné un gros coup de fouet à Sun, qui n'aurait pas été capable de se déplacer ainsi avec le poison dans ses veines. Je vois cependant à son regard qu'il appréhende ce que je lui ais demandé, ce qui est, quand on y pense, une triche malheureuse pour Déa, la petite fille du huit.

C'est quand Sun entre dans le clocher que Caesar commence vraiment à s'exciter. « Il va lui tomber dessus ! » dit-il. « C'est la première fois qu'un autre tribut entre dans le clocher ! Déa joue de malchance, mais il fallait bien que ça arrive ! ».

– Ah, il se pourrait bien que nous ayons bientôt du boulot, dit Noggs.

Sun monte les escaliers qui mènent au sommet du clocher. Il sait qu'il y a un autre tribut là, je le lui ai indiqué. Il fait en sorte de ne pas trop montrer qu'il sait qu'il va tomber sur quelqu'un. Bien, Sun est un garçon intelligent qui comprends parfaitement tous les enjeux.

Les caméras se braquent dans le même temps sur Déa, qui ne se doute de rien. Depuis le début de l'épreuve, elle s'est plongée dans un état de latence, économisant au maximum ses forces, se coupant du monde extérieur.

Elle ne se rend même pas compte qu'un autre tribut s'approche d'elle. Pourtant, ses minutes sont comptées. Sun monte de plus en plus haut dans le clocher, bâtiment le plus élevé encore debout dans la ville, et arrive au sommet, là où se trouve Déa. Il ne la voit pas tout de suite, elle s'est cachée derrière des planches de bois. Sun tourne un peu dans la pièce, cherche un peu dans toutes les cachettes et, fatalement, finit par trouver Déa. Ce n'est que là où elle se rend compte de la présence du tribut du septième district. Il s'échangent un regard. Un regard étrange, rempli d'appréhension et de pitié. Déa est consciente de ce qui va lui arriver, rien ne peut la sauver, elle a fait l'impasse sur les armes et le combat, misant uniquement sur l'endurance et la chance. Sun, lui, sait qu'il doit la tuer, je le lui ai demandé, et il ne peut pas laisser passer une telle occasion.

Alors il brandit sa lourde épée et attaque la petite Déa. Elle n'essaie même pas d'esquiver le coup, et l'arme lui transperce la poitrine avec une facilité déconcertante. Elle meurt sur le coup, et le canon retentit encore une fois. Cette fois-ci, je peux moi-même l'entendre de ma place dans l'hovercraft.

– Ok, ça, c'est pour nous, réagit tout de suite le caporal. Pilote, on se rapproche de la place centrale !

– Reçu 5 sur 5, répond le pilote. J'entame la descente.

– Bien. Il faut quelqu'un qui aille à la soute, poursuit Noggs.

– Oh, non, c'est chiant... bougonne Clint.

– Eh, pourquoi on enverrait pas les deux nouveaux ? propose Daril.

– Ouais, t'as raison, dit le caporal. Vous deux, dans la soute ! Vous savez ce que vous avez à faire !

Je me lève avec Night et nous passons par une petite trappe qui nous mène à la soute. Daril m'avait bien dit que personne n'appréciait aller dans la soute, et je comprends pourquoi : il y fait chaud et bruyant, et il y a des caisses un peu partout. D'autant que le job que nous avons à faire n'a rien de reluisant : récupérer la dépouille des tributs décédés. Pas le genre de choses qu'on aimerai faire. Parmi les objet divers, je remarque une arme qui retient mon attention : un gros fusil, avec un canon étrange, en métal, sans trou où une balle pourrait sortir. Je regarde le nom sur la crosse : Foudroyeur. Je m'en souviens maintenant : c'est l'arme destructrice dont m'avait parlé Daril, qui lance des éclairs électriques, et qui avait été utilisée pour mater la révolte dans le District 6. Je préfère ne pas y toucher.

– Eh, mais qu'est-ce qu'il fait ! s'étonne le caporal Noggs.

Je repasse la tête par la trappe pour voir ce qu'il se passe : Sun a attrapé le corps de Déa en dessous des épaules, et le descend en bas du clocher. Il continue à faire ce que je lui ai dit.

– Il a le droit de faire ça ? dit un pacificateur. Je croyais qu'on leur avait demandé de ne pas toucher aux corps !

– Ben, si il la lâche pas bientôt, il faudra la lui reprendre par la force, dit le caporal. Et tant pis pour lui si on lui fait du mal !

Sun sors maintenant du clocher, et arrive sur la place, non loin de la Corne d'Abondance. Là, il dépose la dépouille de Déa au sol, et s'éloigne à une trentaine de mètres, avant de s'asseoir par terre.

– Ah, il s'en est enfin débarrassé ! s'exclame un pacificateur.

– C'est pas trop tôt, dit un autre. Mais il reste quand même pas loin...

– On s'en fiche, crache Noggs. On prend le corps et on s'éclipse.

Sun fait comme je lui ai dit. C'est là que se sont arrêtées mes instructions, et ils les a suivies à la lettre, tout ne dépend plus que de nous maintenant. Le message était court, mais simple :

« Tribut faible dans clocher, tue le, descend corps sur place, attends hovercraft, va dans nuage ». Il n'y a pas encore le nuage, Daril s'en occupera, il m'a dit qu'il savait le faire. Pour l'instant, tout se déroule bien, mais c'est maintenant que le timing va être le plus serré. Mon estomac se noue en pensant à la complexité de ce qu'on a à faire.

– Je vais vérifier les machines, dit Daril. J'ai cru entendre un petit bruit...

Daril est vraiment un pote, il se met vraiment en danger pour m'aider. Jamais je ne pourrai lui être assez redevable.

L'hovercraft se rapproche de la place. Il se stoppe à seulement quelques mètres du sol, en lévitation. Sun est toujours là, ne sachant pas quoi faire. Night est en train d'enlever ses habits de pacificateurs, laissant apparaître ses vêtements de tribut. Moi, je me tiens prêt à agir. Quand nous survolons le corps de Déa, une grande porte s'ouvre dans la soute, pour laisser la place à un grand bras mécanique qui se déplie pour le récupérer. Les pinces immenses du bras se saisissent du corps, et se rétractent vers l'appareil. Et c'est là que Daril agit.

Soudainement, le moteur se coupe, et l'hovercraft tombe. Le choc est immense, tout autour de moi s'en va valdinguer, je perds l'équilibre et je tombe à la renverse. C'est le vacarme, les pacificateurs ne savent pas ce qui est arrivé. C'est pourtant évident : Daril s'est arrangé pour qu'il y ait une panne, ils n'auraient pas dû le laisser aux machines. Il arrivera à trouver une excuse, si tout du moins on arrive à prouver que c'était lui le responsable.

– Merde ! s'écrie le caporal Noggs. Réactivez les moteurs !

Un moteur se réactive, mais ce n'est pas suffisant pour faire redécoller l'appareil. Juste suffisant pour soulever autour de l'appareil les cendres et les gravats, créant un profond nuages noir.

C'est tout ce dont j'avais besoin. Je verrouille derrière moi la trappe qui donne sur la soute.

– Suis-moi, Night, mais fais gaffe de ne pas te faire voir.

Nous sautons hors de l'appareil par la porte où sont sorties les pinces, et nous courons vers là où Sun se trouvait. Je l'aperçois bientôt dans l'épais halo de poussière, qui se dirige vers moi. Night suis mes instructions, en restant en retrais, hors de vue. Dans un tel brouillard, aucune caméra ne peut nous voir, je peux faire ce que je veux, personne du Capitole ne sera jamais au courant. Dès que Sun me voit, sa première réaction est de la peur. Mais dès que j'enlève mon casque pour lui révéler mon visage, son expression se transforme en une surprise ébahie.

– Mais... commence-t-il.

Mes poings s'écrasent brutalement sur son crâne, et Sun, n'ayant pas eu le temps d'esquisser un geste, s'écroule, assommé. De tous les cas de figure que j'ai imaginés, c'est celui qui me semblait le plus simple : j'ai besoin qu'il se laisse faire, ce qu'il ne fera pas si je ne lui explique pas ce qu'il se passe. Et ça, je n'en ai absolument pas le temps. Alors je l'assomme, et je fais ce que j'ai à faire.

Je sors de mon uniforme l'objet que Daril m'a dégoté. C'est un injecteur, l'un de ceux dont le Capitole se sert pour injecter dans le bras des tributs les mouchards, mais il sert aussi d'extracteur. Je m'en sers pour extraire celui de Sun. Je sais où il est, j'en ai moi-même eu un, je n'ai donc pas de mal à piquer au bon endroit et à aspirer le minuscule engin.

– Vous ne lui avez pas trop fait mal ? demande Night dans mon dos.

– Approche ton bras, je lui réponds.

Il s'exécute, je le saisis, enfonce la longue aiguille dans son bras et presse sur la détente. Un rictus sur le visage de Night me montre que c'est loin d'être agréable.

– Allez, file. Et bonne chance.

Je le serre une dernière fois dans mes bras, et il s'en va en courant.

Je prends le corps inanimé de Sun, le met sur mon épaule, et l'emmène vers l'hovercraft. Le nuage est encore épais, mais il me semble au bruit que les pacificateurs ont réussis à relancer tous les moteurs. Il ne fallait pas que ça dure beaucoup plus longtemps.

Je hisse difficilement Sun dans l'hovercraft. Ensuite, il faut vite que je lui mette les vêtements de pacificateurs. C'est difficile, l'hovercraft commence à redécoller, mais maintenant, tout devrait bien se passer.

Une minute plus tard, le reste des pacificateurs commence à se souvenir de mon existence, ils avaient bien plus important à gérer.

– Eh, ça va dans la soute ? dit une voix derrière la trappe verrouillée. Mais qu'est-ce qu'il se passe...

Ils essaient d'ouvrir la trappe, mais n'y parviennent pas.

– J'arrive pas à ouvrir cette putain de...

– Attendez, c'est fermé, je vous ouvre...

Je finis de mettre les derniers vêtements sur Sun, je déverrouille la trappe et je l'ouvre.

– Ça a dû se bloquer pendant la chute... j'explique.

– Ouais, je sais pas ce qu'il sait passé, mais... commence le caporal Noggs. Eh, mais... Qu'est-ce qu'il a, ton copain ?

Ils se rendent tous compte du pacificateur inconscient qui est avec moi.

– Il a pris un choc sur la tête pendant la chute, je précise. Il s'en remettra, je vais m'en occuper. Sinon, c'est bon, on a récupéré le corps.

– Bien, conclut Noggs. On va rentrer à la base et se faire remplacer, il faut qu'on sache ce qui ne va pas sur cet appareil. Bon sang, avec tout ça, on va être la risée du Capitole !

Après que l'agitation se soit calmée, tout le monde retourne à sa place. Il me reste juste une petite chose à faire.

A l'abri des regard, je sors une seringue et pique le bras de Sun. C'est un tranquillisant, il ne faudrait pas qu'il se réveille au milieu de tous ces pacificateurs. Ensuite, je reviens à mon siège, non sans faire un petit signe discret à Daril. Et c'est seulement là que je me rends compte de ce que nous venons de faire,une chose qui jamais auparavant n'avait été faite :

On a réussi à sortir un tribut de l'arène sans que personne ne s'en aperçoive.


Et voilà, c'est fait. Chapitre un peu plus long que d'habitude, mais ça en valait la peine.