Élisa mangeait sa soupe avec appétit à la grande satisfaction de ses parents. D'ordinaire, leur fille chipotait tous les plats, picorant ici et là dans son assiette des morceaux choisis. Mais pour une fois, elle enfournait des cuillerées savoureuses dans sa petite bouche pâle, l'air affamée et ils finirent donc par lui demander, titillés par la curiosité, ce qu'elle avait bien fait de sa journée. Élisa annonça fièrement dans quelle entreprise ambitieuse elle s'était lancée. Ses parents, enthousiastes, poussèrent de hauts cris. Pensez donc, une écrivaine dans la famille.
- En effet, l'art, ça creuse. Et quel est le sujet de ton roman ?
Élisa fut déçue de ne pas obtenir une réaction plus enjouée que cela lorsqu'elle précisa qu'il s'agissait d'une histoire mettant en scène Harry Potter. Ses parents, bizarrement étonnés, peut-être même légèrement désappointés, s'entre-regardèrent. Puis, finalement, sa mère prononça les mots fatals :
- Mais pourquoi n'écrirais-tu pas une histoire à toi ?
Élisa hésita quelques instants, ne sut que répondre et replongea le nez dans son assiette. Le reste du dîner se déroula dans une atmosphère légèrement plus silencieuse et embarrassée, avec une petite fille à l'air légèrement plus morne qu'aux premières cuillerées de soupe.
Les parents d'Élisa n'étaient pas méchants, ils étaient même loin d'être les pires parents du monde. Madame la mère d'Élisa était une jeune femme carrée, avec une masse de cheveux blonds épais coupée au carré, et de grosses lunettes de myope sur un nez proéminent. Et quand elle souriait, elle paraissait devenir la plus belle femme du monde. Monsieur le père d'Élisa était un jeune homme mince, déjà un peu dégarni, avec des yeux bleus globuleux, un menton fuyant et chaque fois qu'il étreignait sa fille, il sentait plus bon que tous les autres papas du monde. Tous deux portaient des pulls assortis et adoptaient le même point de vue un peu ahuri sur le monde qu'ont les rêveurs trop souvent penchés sur les livres. On ne disait pas d'eux qu'ils étaient un beau couple, mais ils étaient en tout cas un couple bien assorti, certainement grâce à leur collection commune de pulls.
Élisa était parfois juste un peu lassée de leur compagnie. Au bout de onze ans de vie commune avec les mêmes personnes, elles finissaient nécessairement par vous taper sur les nerfs.
Disons juste qu'ils ne voyaient le monde que d'une certaine manière. Et si leur fille devait écrire, ce devait forcément pour écrire un livre à publier. Tout ça, bien naturellement, et elle le savait non sans éprouver un certain réconfort, parce qu'ils étaient persuadés qu'elle était la huitième merveille du monde. Seulement, leur incompréhension, elle le craignait presque, l'aurait facilement dégoûté de l'écriture si elle n'avait pas trouvé l'expérience aussi géniale. Finalement, elle prit la décision que dorénavant, elle n'écrirait plus que pour elle. Et elle n'en parlerait plus à ses parents, puisqu'ils n'y comprenaient rien. Voilà.
Elle remonta dans sa chambre, s'amusant à bondir d'une marche à l'autre d'un pied léger dans l'escalier. Sa mère, depuis la cuisine, observait son petit lutin de fille d'un air songeur.
Une fois qu'elle fut de retour dans sa petite chambre encombrée, elle ne retourna pas tout de suite à ses écrits, éparpillés sur le plancher. Elle attrapa plutôt le premier tome de Harry Potter, cherchant l'inspiration dans les phrases de J.K. Rowling, ou du moins dans les mots de son traducteur, monsieur Jean-François Ménard, car Élisa avait lu toute la saga dans la langue de Racine, de Corneille, en bref, de NTM et de Molière. Elle se demanda quelle différence cela faisait de lire Harry Potter en version originale et si elle ratait quelque chose. Est-ce qu'elle aimerait toujours autant Harry Potter si l'école des sorciers ne s'appelait plus Poudlard mais Hogwarts ?
En proie à ses questions existentielles, ou en rose, elle finit par aboutir au troisième chapitre en tournant les pages. Elle se rappelait maintenant de quel chapitre il s'agissait. C'était l'un des plus excitants, ou presque. L'un des premiers contacts de Harry avec l'école des sorciers. Des lettres mystérieuses arrivaient chez les Dursley. Elle se demanda comment Bethsabée Isobel Meredith aurait abordé cette histoire de lettres magiques venues de nulle part. Elle aurait certainement tout de suite deviné de quoi il s'agissait. Bethsabée Isobel Meredith voyait tout, savait tout, c'était l'une de ses fameuses particularités, elle était fabuleusement intelligente. Élisa regrettait parfois d'être désespérément nulle en mathématiques, elle prenait des heures pour faire ses devoirs. Les seuls moments où elle se sentait un peu futée, c'était quand elle lisait un livre et qu'elle devinait le dénouement de l'intrigue avant les personnages de l'histoire. Bethsabée Isobel Meredith, c'était un peu pareil, parce qu'elle réfléchissait et qu'elle observait, elle savait ce qui se tramait avant tout le monde. Élisa était certaine qu'en dépit des secrets que les Dursley faisaient autour de ses origines, Bethsabée Isobel Meredith était au courant, au fond d'elle-même d'être une sorcière. Et même encore mieux, d'être une sorcière exceptionnelle.
Tout sans doute commencerait avec deux lettres arrivées au 4, Privet Drive. Harry Potter, préposé au courrier, irait à la boite aux lettres pour y trouver des enveloppes des plus étranges, des adresses écrites avec une encre émeraude. La première, déjà, serait inquiétante.
Pour Harry Potter, 4, Privet Drive, le placard sous l'escalier.
Ou quelque chose comme ça. Mais la deuxième enveloppe serait encore plus choquante.
Bethsabée Isobel Meredith, 4, Privet Drive, à la cave avec les rats.
Harry retournerait donc à la maison, estomaqué par les deux missives. C'était déjà extraordinaire qu'on lui adresse du courrier, mais c'était encore plus, il ne trouvait même pas le mot pour le dire, extra-extra-ordinaire peut-être, que Bethsabée Isobel Meredith puisse en recevoir.
Malheureusement pour lui, quand il rentra, absorbé, tout à ses enveloppes venues d'ailleurs, Dudley Dursley, qui ne ratait jamais une occasion d'asticoter son prochain, se mit à brailler que son cousin avait reçu du courrier. Vernon, remuant sa moustache, attrapa d'une patte leste ce que le pauvre Harry tenait dans ses petites mains et pâlit brusquement. Enfin, tout d'abord, il pâlit à la vue de ces adresses, puis il verdit et enfin, il devint rouge comme une tomate. Pétunia, à l'autre bout de la table, se demandait avec consternation ce qui pouvait bien secouer à ce point son cher petit mari. L'oncle Vernon ouvrit l'une des deux lettres, en parcourut le texte en roulant des yeux de taureau furieux, puis tout fut fichu à la poubelle dans un accès de rage. Enfin, tout en couvant son neveu d'un œil méfiant, il se pencha vers la poubelle en essayant de ne pas se couper sur les boîtes de conserve ni de se salir avec les restes de fruits moisis et il repêcha les lettres qu'il jeta finalement au feu. Puis il se remit à table pour le petit déjeuner. Harry se maudit pour sa stupidité, il aurait dû ouvrir les lettres avant de rentrer. Il voulut prévenir Bethsabée Isobel Meredith, mais curieusement, il n'eut pas besoin de le faire, car elle apparut d'elle-même. Plus exactement la porte de la cave grinça doucement, faisant tourner toutes les têtes dans sa direction. C'était un grincement étudié, savamment répété, comme si la personne qui en jouait avait attendu son grand jour pour un solo du tonnerre. La porte grinça donc très doucement et très lentement, jusqu'à laisser voir dans l'entrebâillement les yeux fuchsia de Bethsabée Isobel Meredith. Harry Potter, Pétunia, Vernon et Dudley Dursley, en bref, toute la famille était exceptionnellement à l'écoute, comme en proie à un étrange instinct exacerbé par cet événement inhabituel.
- Il y en aura d'autres, murmura-t-elle solennellement.
Puis elle referma la porte de la cave, dans un autre grincement tout aussi lugubre que le premier. Un grand silence accueillit sa déclaration. Ils attendirent poliment la suite, puis quand il fut évident qu'il n'y en aurait pas, les Dursley échangèrent des regards vitreux, et reprirent leur petit-déjeuner, puisqu'il n'y avait rien d'autre à faire.
Il y eu effectivement beaucoup d'autres lettres. Le vendredi, il y en eut dix fois plus. Et le samedi, il y en eut cent fois plus. L'oncle Vernon eu beaucoup de mal à éviter que Harry ou Dudley n'en attrape une. Il finit par condamner toutes les issues de la maison avec de grosses planches en bois, une pleine boite de clous et un marteau. Toute la famille, terrorisée, attendait, enfermée dans les pièces assombries de la maison. Bethsabée Isobel Meredith n'en souffrait pas trop, à vrai dire, elle voyait mal la différence avec son quotidien. Harry nota juste que d'une certaine manière, elle paraissait attendre patiemment son heure. L'oncle Vernon, installé dans son fauteuil préféré avec son marteau préféré, déclara joyeusement :
- Au moins, le dimanche, il n'y a pas de courrier !
Un bruit de fusil à pompe lui répondit.
On chercha l'origine du bruit, il s'avéra qu'il s'agissait d'un objet qui avait été mystérieusement projeté à l'autre bout de la pièce. C'était une lettre, avec l'adresse :
Bethsabée Isobel Meredith, 4, Privet Drive, à la cave avec les rats.
Personne n'eut le temps de mettre la main dessus. Deux autres bruits évoquant celui d'un fusil à pompe attirèrent les regards vers la cheminée, car c'était par-là que les lettres faisaient leur entrée. L'oncle Vernon ouvrit la bouche pour se mettre à hurler mais une lettre s'enfonça droit dans sa gueule, lui clouant temporairement le bec, elles étaient maintenant des dizaines à sortir comme des fusées du seul passage praticable vers l'intérieur de la maison. Les enveloppes explosaient par bouquets, pour retomber en pluie sur le salon, et le mâle dominant devait donner de furieux coups de pieds aux enfants pour qu'ils ne les lisent pas. Finalement, fou furieux, Vernon Dursley attrapa ses clefs, son chapeau, son fils et son neveu, il abattit la porte d'entrée à coups de marteau, tandis que sa femme suivait avec des sanglots aigus, puis, toujours aussi déterminé, il coinça toute la petite famille dans la voiture avant de se mettre au volant, il affichait la mine résolue d'un soldat à bord d'un tank. D'une pichenette, il actionna la radio qui diffusa fort à propos I Will Survive de Gloria Gaynor. Il fit gronder le moteur, At first I was afraid commenta la diva, puis lança son engin à toute allure, I was petrified crépita l'autoradio, et manqua d'écraser la vieille voisine. Il aurait enfin fait une sortie triomphale sur l'autoroute si Harry n'avait pas tout gâché à l'instant critique en rappelant qu'ils avaient oublié derrière eux Bethsabée Isobel Meredith.
L'oncle Vernon fut donc obligée de revenir en arrière en grommelant et en essayant d'ignorer son épouse qui suggérait que tout cela n'était peut-être pas nécessaire, il gara la voiture devant la maison, descendit au petit trot, ouvrit la porte de la maison, descendit à la cave, remonta en traînant sa fille adoptive, referma la porte derrière lui, retraversa le jardin jusqu'à la voiture.
- Tiens, ils ont une fille, commentèrent les voisins, surpris.
Puis il repartit aussi sec avec toute la petite famille, toujours aussi fou furieux.
Pétunia contemplait son mari d'un air effaré. Elle avait été tellement secouée que ses cheveux avaient adopté la coiffure d'Albert Einstein. Elle savait que son mari ne supportait pas plus qu'elle tout ce qui sortait de l'ordinaire, c'était même pour cela qu'elle l'avait épousé. Mais elle ne s'imaginait pas que cela pouvait le mettre en rage à ce point-là. Elle se demanda s'il avait peur des représailles, qu'on lui demande des comptes pour les mauvais traitements infligés à Bethsabée Isobel Meredith, les lettres indiquant qu'elle était à la cave avec les rats, ils étaient forcément au courant de tout, peut-être même étaient-ils sur écoute, ou s'il refusait que son propre fils soit d'une quelconque façon, même indirectement, même par un cousin, compromis avec le monde de la magie.
Peut-être s'agissait-il un peu des deux.
En réalité, sans s'en rendre compte, Élisa exprimait à travers l'oncle Vernon tout ce qui l'agaçait chez ses parents. Son refus de se mouiller avec la communauté des sorciers était le reflet difforme de l'incompréhension de son père et de sa mère face à ce qu'Élisa pouvait écrire.
Quelque part, Élisa reprochait aussi à ses parents de ne pas l'avoir assez maltraitée. Rendre terrifiant l'oncle Vernon, c'était également une manière de représenter encore plus tragique, d'autant plus magnifique, l'existence de Bethsabée Isobel Meredith, en proie aux cris et à la fureur d'un monde tourbillonnant. Tout ce dont pouvait se plaindre Élisa, dans le pire des cas, c'était que sa mère lui donnait une petite tape sur les fesses quand elle ne se réveillait pas à l'heure. Est-ce qu'on pouvait appeler ça être battue comme plâtre ? Confusément, Élisa en doutait fort. On était loin de la terriblement romantique existence des personnages de Charles Dickens. On était même très loin du compte.
En bref, son existence manquait de malheurs, et donc de beauté.
Vernon Dursley conduisit la voiture fort loin du 4, Privet Drive, jusqu'à ce que les petites maisons avec leurs petits jardins s'éloignent pour de bon. La famille Dursley, terrifiée, se rapprochait peu à peu de l'océan. Ils s'arrêtèrent finalement à un petit hôtel, mais Vernon Dursley ne désirait pas y louer des chambres. À la place, il échangea ses livres sterling contre un bateau. Dudley gémit, sa mère frissonnait, à présent plus que l'ombre d'elle-même. C'est à peine si elle pinçait encore de temps à autre Bethsabée Isobel Meredith pour maintenir la pression. La jeune fille aux cheveux roses parsemés d'étoiles gardait son calme, obstinément. Harry l'observait, étonnement calme, lui aussi, mais pour des raisons différentes. Il n'avait pas la faculté de Bethsabée Isobel Meredith de s'isoler de la réalité quand elle devenait trop pénible, il avait clairement conscience que le père Dursley avait dépassé l'horizon de la folie et qu'il continuait de galoper. D'apparence, Harry affichait le visage grave des condamnés, mais intérieurement, son cerveau disait qu'ils allaient tous mourir en lettres capitales enflammées.
Étant tous guidés par l'instinct de conversation qui leur dictait de ne pas contrarier un dingue, ils suivirent tous docilement Vernon Dursley lorsqu'il mit le canot à l'eau. Ils grimpèrent l'un après l'autre à l'intérieur, puis, vogue la galère, leur embarcation se rapprocha en clapotant de leur nouvelle demeure, une cabane de pêcheur sur un rocher isolé, au large des îles britanniques.
Harry jeta un regard à Bethsabée Isobel Meredith. En dépit du fait qu'elle était toujours vêtue d'un sac poubelle avec des trous pour les bras et les jambes, elle était resplendissante. Malgré les bleus, les coups et blessures, les plaies et les égratignures, elle était toujours jolie comme un cœur. Ses boucles roses flottaient dans le vent marin tandis que ses grands yeux se perdaient dans le vague et les vagues avec poésie, battant à peine des paupières lorsque la tante Pétunia lui retournait une mandale pour se défouler. Ses lèvres mutines, ses joues rondes, ses longs bras faisaient l'admiration d'Harry Potter.
Quand leur navire buta sèchement contre le bord du rocher, le garçon fut tiré de ses pensées. Son oncle le poussa à la tâche, l'obligeant à traîner de ses petits bras malingres le canot jusqu'au rivage. Bethsabée Isobel Meredith fut invitée à participer aussi, Pétunia Dursley tenant à préserver les forces de son petit Dudley.
Ils pénétrèrent avec consternation dans la misérable demeure au plancher moisi. Les Dursley s'approprièrent tout un coin de la cabane, se serrant pour se réchauffer. Harry et Bethsabée Isobel Meredith furent invités à loger de l'autre côté. La soirée se déroula longuement, d'autant qu'ils avaient en tout et pour tout qu'un paquet de biscuits mouillés et une couverture qu'évidemment, les Dursley refusaient de partager. Bientôt, la nuit fut noire, ou presque, la clarté de la lune baignant la pièce à travers les fenêtres secouées par les bourrasques et la pluie. Des ronflements à l'intérieur de la cabane couvraient à peine les bruits du dehors. Harry et sa partenaire de cellule s'amusaient à faire des dessins du bout du doigt dans la poussière. Bethsabée Isobel Meredith avait déjà reproduit l'intégralité de la Chapelle Sixtine, ainsi que la Joconde et la Cène. Son compagnon la regardait, découragé, lorsqu'il se rappela tout à coup qu'on était la veille de son anniversaire. En fait, si on s'approchait de minuit, il se pouvait même que le jour de ses onze ans soit déjà là. Il traça un gâteau d'anniversaire dans la crasse, ainsi que des bougies et se murmura un bon anniversaire à lui-même. Mais il culpabilisait déjà de lire de la tristesse dans les yeux de Bethsabée Isobel Meredith, ils étaient devenus mauves comme chaque fois qu'elle avait les idées noires. De toutes évidences, elle songeait encore à cette date d'anniversaire qu'elle n'avait pas.
Hélas, les Dursley n'avaient reçu un faire-part que pour la naissance de Harry. S'ils admettaient aigrement que le petit scarifié était bien de leur famille, ils avouaient aussi franchement qu'ils ne savaient pas grand-chose sur l'identité de Bethsabée Isobel Meredith. C'était vraiment terrifiant pour la pauvre jeune fille d'en savoir si peu sur elle-même et elle en serait restée là si quelqu'un à ce moment-là n'avait pas frappé trois coups tonitruants à la porte de la cabane.
