Élisa était enfin, après bien des aventures, inscrite à Fanfiction-point-net, le site le plus exhaustif en matière de fanfictions, ou du moins, c'était ce qui lui semblait. Il avait déjà fallu qu'elle soit connectée à Internet, ce qui n'avait pas été une mince affaire, sa mère y mettant toute la mauvaise volonté possible. Lorsque le modem n'avait pas fonctionné la première fois, elle s'était entêté à répéter qu'il fallait attendre que ça s'arrange tout seul. Ils avaient bien attendu deux semaines horripilantes avant qu'elle n'appelle le service technique.
Ensuite, il avait fallu qu'Élisa apprenne à s'en servir, sans compter que sa mère était restée à côté d'elle les premières fois, prostrée, affichant la même consternation horrifiée que si sa fille était en train de jouer avec une seringue. Élisa, timidement, avait commencé par une recherche sur Harry Potter, elle avait regardé avec attention des images du film, et elle s'était arrêtée là.
Petit à petit, par étapes maladroites, cela était devenu de plus en plus intéressant. D'abord, sa mère s'était lassée de regarder sa fille taper sans arrêt les mêmes mots sur Google, puis Élisa avait découvert les sites de fans à propos de Harry Potter, et par ce biais, les fanfictions. Des lecteurs comme elle avaient mis du contenu sur l'internet, dont leurs propres histoires, tout comme celle d'Élisa, dérivées de la saga originale. Cela paraissait presque magique. Elle avait proposé son histoire, mais le propriétaire du site web lui avait renvoyé un e-mail expliquant qu'il n'acceptait plus dorénavant que des textes écrits par des amis. Et si Élisa tenait vraiment à se faire publier, elle pouvait toujours se rendre sur Fanfiction-point-net, et si ses histoires devenaient populaires, peut-être alors qu'il les publierait sur son site la prochaine fois.
Elle fut d'abord un peu vexée, puis elle se rendit avec curiosité à l'adresse indiquée, ce qu'elle ne regretta pas. Lorsqu'elle vit la mine de créations qui y était contenue, elle en eu le tournis. Puis elle déchanta un peu une première fois lorsqu'elle constata que la majeure partie des textes était en anglais, tout comme le site web, et que les textes français étaient bourrés de fautes d'orthographe. Elle en resta là avec une très mauvaise première impression et une petite pointe de déception. Finalement, elle y retourna deux jours plus tard pour donner au site de publication une seconde chance, d'autant qu'il semblait souvent revenir comme une référence ici et là sur l'internet lorsqu'il était question de fanfiction. Elle explora un peu plus en profondeur la base de données, et elle finit par trouver des auteurs qui lui convenaient mieux. Arcadiane, notamment, la fit beaucoup rire, car elle écrivait les journaux intimes des personnages de la saga, dans un style caustique qui évoquait fort la série des Georgia Nicholson, des livres qu'Élisa aimait beaucoup. Il y avait également une fanfiction qui semblait très populaire, Les Portes, d'Alohomora. Élisa passa de longues heures à lire les chapitres de cette fanfiction.
Mais très vite, la lectrice se lassa de cette position passive et elle voulut à son tour prouver sa valeur au monde. Lorsqu'elle lisait certains textes, elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver un certain dédain, car les auteurs amateurs étaient beaucoup moins doués que ceux qu'elle avait l'habitude de lire dans ses livres imprimés. La grammaire et l'orthographe, la typographie surtout, étaient souvent mal soignées et Élisa songeait en son for intérieur qu'elle pourrait très bien en faire autant, voire mieux.
Elle batailla un peu avec l'interface du site avant de comprendre comment s'inscrire et publier son histoire. Elle n'était pas très fortiche en langues étrangères, et l'anglais était loin d'être sa préférée. L'avalanche de règles qui semblait surgir de nulle part l'inquiéta beaucoup, mais elle finit par les survoler avec un pincement de culpabilité. Élisa avait cependant un avantage sur beaucoup des nouveaux venus, car elle avait déjà plusieurs chapitres à soumettre. Elle ne se priva donc pas lorsqu'elle trouva pour finir le moyen de mettre en ligne sa création. Elle avait déjà vu plus tôt que les auteurs pouvaient recevoir des retours des lecteurs, l'idée était à la fois très excitante et terrifiante. Elle resta plusieurs minutes devant l'ordinateur à attendre un commentaire, le cœur battant. Puis quand il fut évident qu'il n'y en aurait pas dans l'immédiat, elle s'attela de nouveau en soupirant aux aventures de Bethsabée Isobel Meredith, car un nouveau chapitre l'attendait.
Il s'agissait de la rentrée des sorciers. Harry et son amie aux cheveux roses avaient passé le reste de l'été à l'auberge du Chaudron Baveur, sur le chemin de Traverse, et Harry ne savait pas trop s'il était enthousiaste ou réticent. Bethsabée Isobel Meredith, elle, semblait très impatiente de se rendre à l'école des sorciers. Elle avait commencé à se montrer distante, ces derniers jours, car on ne se débarrassait pas d'une enfance solitaire d'un coup de baguette magique, et l'animation perpétuelle qui les environnait semblait l'ennuyer, voir même parfois l'irriter.
Pour finir, ils furent plutôt contents lorsque Hagrid vint les chercher pour les amener à la gare de King's Cross. Ils arrivèrent là-bas avec leurs valises bourrées de livres, ainsi que la cage de Hedwige. Fumseck le phénix, quand à lui, était roulé en boule dans le sac de sa maîtresse pour ne pas se faire remarquer. Pour ce qu'ils en savaient, il était encore en train de faire la sieste. Harry espérait juste avec angoisse que Bethsabée Isobel Meredith n'irait pas prendre feu devant tout le monde, il en mourrait de honte.
Hagrid les laissa, après les avoir embrassé bien fort, puis quand il eut tourné le dos et disparu au loin dans la foule, ce qui n'était pas une mince affaire étant donné sa circonférence, les enfants pensèrent alors à regarder leurs billets de train.
Seulement, la voie indiquée était la voie neuf trois-quarts. Tous deux s'entre-regardèrent, perplexes. Hagrid les avait laissés entre la voie neuf et la voie dix, mais il y avait de voie neuf trois-quarts nulle part, rien qu'un mur. Harry demanda l'information à un passant, mais celui-ci commença à lui rire au nez, avant de jeter un regard curieux aux cheveux de Bethsabée Isobel Meredith. Les enfants, à nouveau seuls, commençaient à s'alarmer, Hagrid avait manifestement oublié de leur dire quelque chose d'important.
Fort heureusement, arriva une petite femme rousse et potelée entourée d'enfants tout aussi roux. Il y avait vraiment beaucoup d'enfants, ils prenaient tout l'espace entre les deux voies à eux seuls. Harry Potter et Bethsabée Isobel Meredith s'entre-regardèrent en se demandant si cette femme n'avait jamais entendu parler de contraception, ou même pensé à fermer les cuisses de temps à temps, comme aurait dit la tante Pétunia. Cependant, les individus étaient tout aussi peu catholiques qu'eux-mêmes, en bref, il s'agissait vraisemblablement de sorciers et il y avait de grandes chances qu'en restant tout près, il serait possible de les suivre jusqu'à la voie neuf trois-quarts. Ils restèrent donc là où ils étaient et tendirent l'oreille.
La famille de roux n'arrêtait pas de pépier très bruyamment, comme souvent font les familles nombreuses, mais à leurs propos étranges, et surtout à l'évocation de Poudlard, l'école des sorciers, Harry et sa copine aux cheveux roses comprirent qu'ils étaient sur la bonne voie. Seulement, une chose très curieuse se passa. L'aîné des roux se mit à foncer dans le mur avec son chariot et disparut. Puis les autres enfants firent de même, et il fallut bien se rendre à l'évidence que chaque fois qu'ils touchaient le mur, ils disparaissaient sans trop qu'on sache ni comment ni pourquoi. La petite femme potelée, qui avait remarqué leurs yeux ronds comme des soucoupes, s'approcha, l'air avenant.
- C'est votre première fois ? Écoutez, ce que vous devez faire, c'est foncer tout droit aussi vite que vous le pouvez vers ce mur de briques, d'accord ?
Le garçon adressa un regard effaré à Bethsabée Isobel Meredith, qui comme chaque fois qu'une petite bonne femme aux cheveux roux lui conseillait de se cogner la tête contre les murs, fronçait les sourcils en s'agrippant fermement au chariot des bagages. Elle visa soigneusement et se mit à galoper tout droit dans le mur, avant de disparaître à son tour. Harry soupira et se résolut à la suivre.
Il attendit le choc, mais de façon très surprenante, il ne se fit aucun mal. Il se retrouva de l'autre côté du mur, sur une nouvelle voie, un panneau au-dessus de lui indiquant même qu'il s'agissait de la voie neuf trois-quarts.
Bethsabée Isobel Meredith lui fit signe de l'autre côté du quai. Elle se tenait près de l'immense locomotive rouge. Elle avait l'air un peu plus heureux que ces derniers jours.
- Regarde, Harry, c'est le Poudlard Express !
Elle s'engouffra dans un wagon, et il la suivit, réjoui. Par bonheur, ils l'avaient quasiment pour eux tout seuls, il n'y avait personne d'autre. Ils prirent place sur les fauteuils tapissés de rouge, et Bethsabée Isobel Meredith ouvrit son sac pour en sortir Fumseck. Comme chaque fois, il avait l'air d'une chaussette un peu chiffonnée, mais sa maîtresse le secoua un peu en le tenant par les pattes, et il s'ébouriffa en poussant l'un de ses fameux cris perçants, beau comme de la lumière, juste comme la vérité, puis il se posa en voletant sur l'épaule de la jeune fille aux longs cheveux étoilés et il entreprit de se lisser les plumes.
Un bazar se fit entendre de l'autre côté et ils virent par la vitre que c'était la famille de roux qui était responsable de tout ce boucan. L'un des enfants était poussé à l'intérieur du wagon avec un paquet de bagages et de recommandations, les adieux furent longs, ponctués de rires et des larmes des plus petits, et surtout, très bruyants. Bethsabée Isobel Meredith fronça les sourcils, intriguée. Puis le chef de gare siffla et les rouquins s'égaillèrent pour s'écarter de la locomotive. Le garçon aux cheveux roux, embarrassé, s'engouffra dans le wagon et demanda timidement aux deux amis s'il pouvait s'asseoir avec eux. Bethsabée Isobel Meredith resta silencieuse, réservée comme à son habitude, mais Harry essaya de se montrer amical et lui fit de la place. Le garçon dégingandé, dont le corps donnait l'impression qu'il était en majeure partie constitué de coudes et de genoux, repris de l'assurance et se laissa choir gaillardement à côté de Harry, en face du fauteuil de Bethsabée Isobel Meredith. Sa stupeur fut manifeste lorsqu'il vit Fumseck, mais il ne prit pas la peine de s'interroger sur le phénix, car une question le turlupinait manifestement beaucoup plus.
- Dis, tu ne serais pas Harry Potter ?
Harry souleva sa frange de cheveux bruns pour montrer vaillamment sa cicatrice. La jeune fille resta apathique. Lorsqu'on avait les cheveux roses et une taille mannequin, on n'avait guère besoin de faire des efforts pour attirer l'attention. Le nouveau venu siffla son admiration.
- Je m'appelle Ronald Weasley. C'est incroyable d'être dans le même wagon que celui qui a vaincu le mage noir. Il parait que son sortilège de mort t'a rebondi dessus lorsque tu étais encore bébé.
Les enfants hochèrent la tête, un peu fatigués. Oui, ils finissaient par la connaître, cette histoire. La locomotive quitta lentement le quai et ils virent la gare s'éloigner au dehors, mais leur moyen de transport n'avait cependant pas encore pris sa vitesse de croisière lorsqu'un nouveau personnage fit son apparition. Tout d'abord, il s'agissait d'une fille, du même âge qu'eux. La fillette avait des dents de castor et des cheveux coiffés au pétard. Elle affichait la mine décidée de ceux qui avancent dans la vie avec l'assurance que rien ne peut les arrêter. Elle se planta devant les trois camarades.
- Salut, je m'appelle Hermione Granger, je cherchais le crapaud qu'un élève a perdu, ajoute-t-elle en matière d'excuse de manière peu convaincante. Puis son visage s'anima lorsqu'elle poursuivit : Tu dois sûrement être Harry Potter, j'ai tout lu sur toi, tu es dans tous les livres d'Histoire, j'ai lu tous les livres qu'on avait à lire pour la rentrée et même un peu plus, pas vous ? J'ai même déjà lancé des sortilèges chez moi et j'en ai réussi quelques-uns, dit-elle en se rengorgeant.
- Ah oui, lesquels ? Cracha Ronald, un peu vexé d'avoir été obstinément ignoré.
Hermione se tourna vers lui, surprise.
- Et toi, tu es... ?
- Sûrement plus capable que toi de lancer un sort, répliqua sèchement le garçon.
- Moi, j'ai déjà changé un garçon en fouine, intervint timidement Bethsabée Isobel Meredith.
Tous les regards se tournèrent vers elle.
- C'est vrai, confirma Harry. Sans baguette.
Les regards exprimaient à présent une crainte mêlée d'admiration. Cependant, Ronald Weasley, qui ne voulait pas être en reste, sortit sa baguette et de sa poche un énorme rat qui paraissait à moitié-mort et à moitié en hibernation.
- Voici Croûtard, je vais lui jeter un sort pour qu'il devienne jaune soleil…
Il n'eut pas l'occasion de terminer, Bethsabée Isobel Meredith s'était brusquement levée en poussant un cri aigu. Harry fut frappé de stupeur. Elle avait vécu toute sa vie en compagnie de rats, pourquoi était-elle tout à coup terrifiée ? Ronald essaya de la rassurer en soulignant que le rongeur ne mordait pas mais la jeune fille secoua la tête tandis que tout le monde l'observait avec inquiétude et anxiété.
- Harry, ce n'est pas un rat, c'est un monsieur !
Les enfants la dévisageaient comme si elle était devenue folle. Hermione précisa patiemment avec la voix douce qu'on réserve aux malades que non, il s'agissait bien d'un rat, de la famille des rongeurs, comme les hamsters. Mais Harry, qui connaissait les pouvoirs de son amie, s'était aperçu de deux choses. Petit un, les yeux de Bethsabée Isobel Meredith avaient pris une couleur dorée, ce qui était encore du jamais vu jusque-là. Petit deux, le rat de Ronald, qui affichait moins de vie qu'une poignée de porte la minute d'avant, paraissait curieusement beaucoup plus nerveux, comme s'il n'était plus du tout à son aise. Il s'animait et jetait même, oui, on avait la certitude que ses yeux perçants était fixés sur la jeune fille.
Bethsabée Isobel Meredith pointa un doigt tremblant vers l'animal et cria. Un éclair rose et or jaillit et fouetta de plein fouet Croûtard dans une pluie d'étincelles. Effarés, les petits sorciers découvrirent alors, affalé sur Ronald, un petit homme laid et agité de soubresauts. Hermione porta sa main à sa bouche :
- C'est un animagus !
Croûtard n'en attendit pas plus, il ramassa la baguette de Ronald et détala à quatre pattes comme s'il se sentait encore dans la peau d'un énorme rat. Bethsabée Isobel Meredith voulut l'arrêter en lançant un autre éclair de magie mais il l'évita habilement et se retourna en brandissant la baguette et en criant à son tour quelque chose. Curieusement, le sort jaillit dans l'autre sens et frappa dans une explosion nauséabonde le lanceur de sortilèges qui perdit connaissance. Interdits, les spectateurs s'époussetèrent en se redressant.
- Pourquoi le sort s'est-il retourné contre lui ? s'interrogea Hermione.
Ronald ramassa sa baguette en grimaçant. Elle était en très mauvaise état et du crin de licorne en sortait.
- Elle était déjà un peu défectueuse, elle appartenait à un de mes frères, avant. Je suppose que cela n'a pas arrangé les choses lorsqu'il m'a écrasé.
Le jeune homme pâlit en réalisant la gravité de la situation.
- Croûtard ! Il se retourna le visage rouge de colère vers Bethsabée Isobel Meredith, stupéfaite. C'est toi qui as fait ça, n'est-ce pas, qu'est-ce que tu as fait à mon rat ?
Le visage de la petite sorcière se ferma. Ses yeux ne voyaient rien d'autre que la vérité et les choses invisibles. Elle faillit répliquer mais se retint et détourna la tête, blessée. Hermione essaya de calmer le jeu en levant les mains avec apaisement. Mais sa petite voix hystérique tranchait avec son attitude. Le choc passé, l'horreur de la scène les avait tous mis sur les nerfs et ils tremblaient de tous leurs membres. Finalement, ce fut la marchande de bonbons qui désamorça la situation en poussant son chariot à l'intérieur du wagon. Elle fut sur le point de proposer des friandises avec un sourire lorsqu'elle heurta le corps de Croûtard.
- Je crains que nous ayons besoin d'appeler un contrôleur, mademoiselle, dit calmement Harry Potter.
Deux heures plus tard, les enfants étaient en train de manger des chocogrenouilles à gogo, offertes par les adultes pour les réconforter. Les contrôleurs étaient venus embarquer le sinistre individu, encore groggy, et les petits sorciers avaient expliqué toute l'histoire. À présent, la nervosité et l'abus de sucre les faisaient rire tous ensemble, à l'exception peut-être de Ronald, dont le rire était un peu forcé, surtout lorsqu'il avait le souvenir de toutes les nuits passées avec le rat sur son oreiller. Bethsabée Isobel Meredith semblait encore une fois un peu distante, elle aussi. La réaction du garçon aux cheveux roux l'avait renvoyé en arrière tout droit chez les Dursley, lorsqu'on lui criait encore dessus avec colère. Après plusieurs semaines loin de ce monde, c'était dur. Il y a certaines choses, comme capturer un animagus en situation illégale, qui soudent une amitié, mais en l'occurrence, la chose ne se fit pas vraiment, un malaise planait encore dans l'air.
Élisa voulut faire une pause et ferma la fenêtre ouverte dans laquelle elle tapait son texte depuis tout à l'heure. Un peu distraitement, elle lança son navigateur web pour vérifier ses mails, et à sa grande surprise, elle découvrit de nouveaux messages qui venaient du site Fanfiction-point-net alors qu'elle n'y pensait déjà plus. Ravie, elle se lança dans la lecture du tout premier commentaire de son histoire.
Dès la lecture de la première phrase, son sourire se figea.
