Lorsque les héroïnes pleurent, elles le font avec grâce, elles sont émouvantes. La larme perle sur la joue, délicatement. Alors qu'Élisa, quand elle se mettait à pleurer, devenait toute rouge et se mettait à grogner comme un petit cochon, tout en hoquetant. Lorsqu'elle avait lu les commentaires qu'on lui avait laissé à propos de son histoire, son visage s'était froissé de manière hideuse, la morve lui avait coulé du nez et sa mère l'avait trouvée en train de chercher de l'air pour respirer. Folle d'inquiétude de trouver sa fille dans cet état, la mère d'Élisa l'avait secouée dans tous les sens pour la calmer avant lui mettre une gifle et de l'emmener à la salle de bain pour lui passer la figure sous l'eau froide du robinet. Alors, seulement, Élisa s'était calmée. Mais elle avait refusé de répondre aux questions insistantes de sa mère, qui désorientée, s'était demandé si sa fille n'entrait pas finalement dans l'âge ingrat. Puis, parce que les parents ont parfois ce sixième sens lorsqu'il y a des choses qu'ils ne doivent surtout pas savoir, elle avait demandé d'un ton soupçonneux si cela avait un rapport avec l'internet. Le cœur battant, Élisa avait dû dissimuler son affolement sous des reniflements mornes pour ne pas se faire priver d'ordinateur.
Bien que l'expérience fût effroyable, l'écrivain en herbe ne voulait pas l'interrompre. Même si elle se remémorait encore les premières sensations de la déception. Elle avait d'abord été interdite, puis estomaquée, glacée, et enfin, effondrée, avec l'impression d'avoir fait un beau gâchis. Elle ne comprenait pas comment des personnes qui ne la connaissaient pas du tout pouvaient se permettre de lui parler ainsi. La première fois, il y avait eu trois commentaires sur le site.
Le premier avait été très sobre.
« Moi je dis que pour une première fanfiction, tu as fait tout ce qu'il ne fallait pas faire. Enfin, c'est mon avis. »
Le second l'avait été un peu moins.
« Manifestement, je suis tombée là sur une fanfiction fondée sur l'univers de Harry Potter dans l'intention de nuire. Cette chose est manifestement une parodie, le problème, c'est que ce n'est même pas drôle. Comment as-tu fait pour écrire cette niaiserie ? Là, on voit vraiment la Mary Sue avec tous les clichés.»
Et enfin, le troisième avait été tout bonnement féroce. À ce moment-là, les joues d'Élisa étaient déjà en feu et elle s'était sentie transpirer sous les bras.
« Il est dit que le ridicule ne tue pas. Dans certains cas, on aimerait qu'il fasse exception. Je te suggère de laisser tomber toutes ces substances psychotropes dont tu as abusé lorsque tu as commis cette chose. Encore une Mary Sue indigeste. Je ne sais même pas ce qui m'a poussé à cliquer, vraiment.»
Puis, il y en avait eu d'autres.
« C'est quoi, cette horreur ? Pour si peu, tu aurais pu te retenir. Je suis complètement traumatisée de voir que tu as seulement pensé mettre par écrit des idées aussi sordides. Si j'étais J. K. Rowling, je porterais plainte.»
« C'est quoi, cette chose ? T'as essayé de faire une histoire intéressante et réaliste ? Mais alors tu n'as fait qu'essayer parce que franchement ça ne ressemble à rien, c'est complètement débile, je n'ai même pas lu la fin du premier chapitre tellement j'en ai eu marre. Un conseil, tu ferais mieux de réviser tous les livres de la saga pour mieux comprendre le caractère de chaque personnage parce que ce n'est pas du tout ça. D'ailleurs, elle me gonfle, ta Mary Sue. »
En somme, les commentaires était adorables, pas exagérés du tout. Après celui-là, Élisa s'était juste arrêtée de lire et avait fait défiler la page, nauséeuse.
Au début, elle n'avait même pas compris, elle avait cru qu'en vérité, les lecteurs s'étaient trompés et que les commentaires n'étaient pas destinés à son histoire. Mais au fil de ses recherches, elle avait compris qu'en réalité, Mary Sue n'était pas le nom d'un personnage, mais bien d'une idée, d'un concept. Il s'agissait d'un genre de personnage bien particulier. Il semblait que tous les personnages soupçonnés d'être une insertion améliorée de l'auteur dans une histoire étaient considérés comme des Mary Sue. Et en vérité, il semblait que les Mary Sue étaient très mal vues dans le monde de la fanfiction, pour des raisons qu'Élisa commençait tout juste à comprendre. En réalité, les personnages trop gentils, beaux et intelligents devenaient insupportables pour les lecteurs qui étaient incapables de s'y identifier. Ne pas faire l'effort de construire un personnage plus complexe était vu comme un signe de paresse.
Élisa se sentait tellement stupide, elle avait envie de vomir. Elle avait l'impression que sa réputation en tant qu'auteur était à présent complètement ruinée parce qu'elle ignorait totalement les règles du jeu.
Il fallait qu'elle regagne le cœur de ses lecteurs, en commençant par découvrir ce qui était le plus populaire sur le site, afin d'adapter son écriture en fonction.
Il lui semblait dans un premier temps que les gens étaient particulièrement friands des histoires sanglantes, en particulier lorsqu'elles étaient sexuellement connotées et qu'elles mettaient en scène des garçons. Les personnages principaux d'Élisa n'avaient que onze ans, elle pouvait difficilement instaurer des romances de ce genre dans son histoire. Mais s'il fallait aller du côté obscur de la force, alors elle le ferait. S'il fallait quitter le camp des gentils pour rédiger une histoire qui irait complètement à l'opposée, alors son héroïne irait à Serpentard plutôt qu'à Gryffondor.
Mais Bethsabée Isobel Meredith était-elle vraiment une Mary Sue ?
Hélas, il fallait se faire à l'idée que Bethsabée Isobel Meredith arpenterait dorénavant les donjons glacials de Serpentard, en compagnie de Drago Malefoy, Gregory Goyle et Vincent Crabbe. Ses cheveux roses seraient dorénavant combinés à l'émeraude des serpents, et ses relations avec Harry allaient sans doute se dégrader, étant donné que leurs chemins se séparaient.
Auparavant, l'écriture semblait si facile à Élisa que cela lui paraissait déconcertant de constater à présent la lenteur avec laquelle elle travaillait. Elle pouvait se fixer comme programme de boucler deux chapitres en une journée, et ne parvenir qu'à un semi-paragraphe. Tout semblait beaucoup plus difficile lorsque l'on était assujetti à la critique. D'ailleurs, c'était nouveau d'employer le mot travailler pour définir ce qu'elle faisait. Il était loin le temps où écrire son histoire n'était qu'une partie de plaisir. Mais Élisa ne se souvenait pas très bien de quoi avaient l'air les cachots de Serpentard dans les aventures de Harry Potter. Elle n'était même pas sûre que l'auteur en parle beaucoup. Bien entendu, elle pouvait inventer, en fonction de ce qu'elle pouvait vaguement se rappeler, c'est-à-dire des locaux froids et humides, plutôt sinistres, comme ses occupants. Mais les lecteurs avaient l'air très pointilleux sur les détails, elle commençait à s'affoler au sujet de ses approximations.
Peut-être, cependant, qu'être plus inventive lui permettrait au contraire d'être plus appréciée. Jusque-là, elle avait à peu près suivi la trame du premier tome, s'appuyant dessus comme l'on s'appuierait sur une béquille, et elle n'avait jamais osé aller nager jusqu'au grand bain, de peur de s'écarter des balises mises en place par l'auteur de l'ouvrage. Mais Bethsabée Isobel Meredith faisant de la magie noire, Bethsabée Isobel Meredith qui n'évoluait plus du tout dans les mêmes cercles, c'était la porte ouverte à une série d'expérimentations.
Élisa se prit la tête entre les mains. Tout lui paraissait si compliqué, maintenant. Elle sentait qu'une de ces migraines, récurrentes depuis l'achat de l'ordinateur, revenait pour lui coincer la tête dans un étau brumeux. Elle n'osait pas le dire à sa mère, craignant de ne plus pouvoir écrire autant qu'elle le voulait. Mais ces crises étaient vraiment douloureuses.
C'était étrange comme l'écriture pouvait être une souffrance. Tout en prenant place devant son ordinateur, Élisa songeait que les conditions dans lesquelles elle écrivait avaient changées sur bien des points. Elle n'écrivait plus dans l'intimité de sa chambre, elle devait descendre au salon et s'interrompre chaque fois que sa mère essayait de lire par-dessus son épaule. Il y avait eu de la bagarre, d'ailleurs, lorsque Élisa avait caché la première fois ce qu'elle était en train de faire, sa mère s'était insurgée en argumentant que sa fille n'avait que onze ans. C'était finalement son père qui était intervenu pour l'apaiser. Depuis, ils avaient arrêté d'essayer de l'espionner et vaquaient à leurs occupations. Élisa devait bien admettre que c'était gentil de leur part de la laisser monopoliser l'engin, ils avaient rarement l'occasion de s'en servir étant donné qu'elle était toujours assise devant.
Qu'est-ce que Bethsabée Isobel Meredith aurait fait à sa place ? Elle ne se serait sans doute pas restée devant l'écran de son ordinateur, elle serait tout de suite sortie par la porte pour sauver le monde. Ou alors, si Bethsabée Isobel Meredith avait vraiment voulu écrire une fanfiction, elle aurait envoyé tous ses lecteur se faire voir et elle aurait fait comme elle l'entendait.
Élisa n'était pas Bethsabée Isobel Meredith, hélas. Plus vraiment.
Bethsabée Isobel Meredith, pour l'instant, vivait sa première semaine de cours et fascinait encore une fois tous ses camarades de classe en répondant à toutes les questions du professeur de potions. Elle avait déjà impressionné le professeur Chourave et le professeur Flitwick, plus tôt dans la journée. Mais Severus Rogue, le professeur de potions, avait semblé beaucoup plus retors. Au début, il avait posé une question très difficile à Harry, qui ne savait naturellement pas la réponse. Hermione, en revanche, n'arrêtait pas de lever la main, manifestement avide d'ouvrir encore sa grande bouche. Mais le professeur, qui ressemblait vraiment à un vampire avec sa face blême, son nez crochu, ses lèvres fines et sa grande cape noire, donnait l'impression d'ignorer délibérément la jeune fille et de vouloir humilier le petit brun à lunettes. Lassée, Bethsabée Isobel Meredith, qui ne s'amusait pas comme les autres élèves de Serpentard, avait fini par répondre. Severus Rogue s'était tourné vers elle, furieux, puis il avait contemplé ses yeux fuchsia aux longs cils, sa masse de cheveux roses bouffante comme une crinière de lionne et étincelante d'étoiles, et son expression avait changé, comme s'il voyait l'élève pour la première fois. Son sourcil droit s'était même levé et dessinait, tout en formant un accent circonflexe parfait, un air d'intérêt sur une figure qui visiblement, n'y était pas du tout habituée. En effet, ses paupières et les coins de sa bouche semblaient toujours avoir un train de retard et retombaient encore vers le bas. Il lui posa une autre question à laquelle elle répondit sans efforts.
Severus Rogue finit par hocher la tête d'un air pensif, ses doigts en coupe sous son menton crochu, tandis que Bethsabée Isobel Meredith énumérait toutes les propriétés du bézoard de A à B.
- Vous passerez me voir après la classe.
La sorcière acquiesça, hésitante. Puis elle jeta un coup d'œil du côté de Harry Potter.
Il était assis de l'autre côté de la classe avec les autres élèves qu'ils avaient rencontré dans le train. C'était étrange comme Severus Rogue avait l'air de le détester alors qu'il ne le connaissait même pas. Si Bethsabée Isobel Meredith n'était pas intervenue, sans doute même qu'il aurait fini par fesser l'élève pantalon baissé devant tout le monde.
Peut-être qu'il ne réalisait pas qu'elle avait essayé de l'aider, trop occupé avec ses nouveaux amis. De son côté, elle se sentait un peu seule. Elle avait découvert qu'elle était la seule sorcière à posséder des caractéristiques physiques aussi excentriques, ce qui faisait que tout le monde la dévisageait sans arrêt. Assis à côté d'elle, il y avait Drago Malefoy, mais il lui tapait sur les nerfs, il n'arrêtait pas de la suivre partout avec des yeux enamourés.
À la fin du cours, elle resta donc avec le professeur tandis que les élèves s'en allaient sans demander leur reste. Visiblement, à l'exception de Bethsabée Isobel Meredith, il terrorisait tout le monde. Il prit un moment avant de lui expliquer ce qu'il lui voulait, passant et repassant dans des volutes de cape noire derrière son bureau tout en caressant des alambiques et des fioles fumantes remplies de liquide jaune peu appétissant. Puis il finit par lui dire ce qu'il lui voulait.
Lorsqu'elle sortit peu après, Drago et ses acolytes l'attendaient. Bethsabée Isobel Meredith était encore toute ébaudie par l'entretien qu'elle venait d'avoir.
- Alors, qu'est-ce qu'il te voulait ?
Elle se tourna vers le petit sorcier aux cheveux blonds gominés qui sautillait comme un petit animal enthousiaste. Elle n'en revenait pas elle-même de la proposition qu'on venait de lui faire. Bethsabée Isobel Meredith, professeur de Défense contre les Forces du Mal.
Étant donné que le poste était libre, et que ses facultés d'apprentissage étaient exceptionnelles, Severus Rogue lui avait expliqué qu'elle pourrait devenir professeur à Poudlard d'ici quelques semaines. Il s'était proposé de lui donner quelques cours particuliers pour accélérer sa formation, qu'elle puisse occuper au plus vite les fonctions qui lui tendaient les bras. Elle allait apprendre avec un sorcier de haut niveau, qui avait une réputation des plus troubles en matière de magie noire, et elle se rendait compte, à sa grande surprise, qu'elle était très enthousiaste. Maintenant qu'elle savait de quoi il retournait, elle se sentait ravie de passer ses soirées en compagnie du professeur aux airs de vampire pour lui soutirer tous ses secrets.
Mais le plus étrange, c'était ce qu'il avait ajouté avant qu'elle s'en aille. Il lui avait dit qu'il avait de la sympathie pour elle.
- Vous et moi, voyez-vous, nous sommes des sorciers de la même sorte. Nous nous tenons perpétuellement sur la corde raide, entre le bien et le mal, cela tient à nos origines.
Voilà ce qu'il avait dit. Estomaquée, elle avait voulu en savoir plus, mais il l'avait congédié, et elle avait été trop surprise et trop confuse pour protester. Elle avait maintenant envie d'être seule pour pouvoir réfléchir à tout cela à tête reposée, mais Drago Malefoy continuait de la titiller comme un petit caniche mal dressé. Bethsabée Isobel Meredith se retourna vivement et plaqua le petit blond contre le mur, la main droite enserrée autour de son cou. Gregory Goyle et Vincent Crabbe voulurent faire un geste, mais ils se ravisèrent d'eux-mêmes. Bien qu'ils soient tous deux les élèves les plus bêtes de Poudlard et qu'ils avaient besoin d'être ensemble pour former conjointement un cerveau tout à fait équipé, ils étaient assez malins pour comprendre qu'il ne valait à cet instant mieux pas intervenir, dans leur propre intérêt.
Pour sa part, Bethsabée Isobel Meredith contemplait ce qu'elle était en train de faire, à la fois remuée, absente et fascinée. Elle comprenait maintenant pourquoi la tante Pétunia prenait tant de plaisir à ces démonstrations de violence. Il était très satisfaisant de tenir le cou du garçon entre ses doigts, de le sentir frémir et gémir, en son pouvoir.
Des années de mauvais traitements et d'impuissance commençaient à produire une réaction chimique plutôt bizarre avec la toute nouvelle liberté dont jouissait Bethsabée Isobel Meredith. Sous le coup de la colère, elle avait projeté la source de son irritation contre le mur de pierre, et à présent, elle avait une envie curieuse de cogner encore et encore jusqu'à produire une pulpe sanguinolente.
Drago, coincé entre le marteau et l'enclume, immobilisé dans l'étau de fer qu'était la petite main de la sorcière aux cheveux roses, pleurnichait et suppliait d'avoir la vie sauve. Il finit par être relâché.
Mais Bethsabée Isobel Meredith avait une lueur curieuse dans le regard. Elle leva un doigt au bout duquel pétillait des étincelles d'or.
- Dorénavant, tous les trois, vous serez mes serviteurs. Je vais vous lancer un sortilège qui vous marquera à vie et dont vous ne pourrez parler à personne. Il vous obligera à faire tout ce que je vous demanderai.
Les garçons glapirent mais il était trop tard. Une douleur comme un fer porté au rouge surgit soudain. Gregory Goyle et Vincent Crabbe la sentirent dans leurs cous. Drago Malefoy se frotta les fesses en grimaçant. L'un des deux costauds porta la main à sa blessure et l'autre pu constater que là où la chair avait brûlé, il leur restait maintenant une étoile rose à cinq branches, comme un tatouage bien net.
Bethsabée Isobel Meredith sourit en les regardant tous les trois. Après tout, elle était toute puissante, elle pouvait bien faire ce qui lui plaisait.
Qui se souciait des frontières entre le bien et le mal ?
Élisa contemplait l'écran de son ordinateur d'un air un peu dépité. L'écran en question était lisse, limpide, libre de tout caractère, autrement dit, il n'y avait rien à lire, rien à voir, qu'une page blanche, virtuelle, mais néanmoins blanche comme un œuf dur.
Enfin, elle ne savait pas trop comment interpréter l'absence de nouveaux commentaires. Peut-être que ses premiers lecteurs s'étaient lassés, les moqueurs étaient allé voir ailleurs si une Mary Sue y était. L'écrivain avait donc décidé, avec une certaine réticence, de continuer dans la voie obscure, puisque cela semblait un peu mieux plaire que les aventures originelles de Bethsabée Isobel Meredith.
Elle ne parvenait pas à commencer, ce pourquoi elle n'avait rien tapé. Elle avait peur du résultat. Elle avait essayé de relire tous les chapitres précédents, mais cela avait au contraire accentué son malaise, elle les avait trouvé effroyablement imparfaits, elle avait envie de tous les retravailler, pour pouvoir les développer, y insérer ce qu'elle croyait y avoir oublié. Il lui avait fallu se rendre à l'évidence, cela ne l'aurait avancé à rien. Il fallait terminer un texte, avant de le réécrire, et elle en était qu'à la moitié de son chef d'œuvre.
Élisa soupira. Et dire que le mot chef d'œuvre se teintait à présent d'ironie dans sa tête. Si on le lui avait dit auparavant, elle aurait bien rigolé. Ou peut-être même pleuré.
En tout cas, chercher la petite bête dans les mots précédents pour trouver de quoi écrire la fois suivante ne donnait rien, elle avait finalement compris qu'elle devait se lancer, avec confiance, même si cela lui demandait un effort surhumain de s'atteler de nouveau à la tâche. C'était comme si elle avait trouvé tous les prétextes possibles pour ne pas commencer. Elle avait rangé sa chambre, grignoté des biscuits au chocolat et à la nougatine dans la cuisine, en prenant bien son temps pour les tremper dans son verre de lait avant de les laisser fondre sur son palais, puis elle était remonté pour bouquiner, elle était en train de découvrir les romans de Neil Gaiman, qu'elle trouvait vraiment super, et enfin, elle était retournée devant son ordinateur, mais elle avait longuement traîné sur l'internet avant d'ouvrir le logiciel de traitement de texte. Elle avait regardé des images, principalement des dessins de Harry Potter réalisés par des fanatiques, lu quelques articles sur les derniers interviews de l'auteur, J. K. Rowling, puis avec la force mentale du dalaï-lama lama, elle avait finalement réussi à ouvrir Microsoft Word.
Elle se demandait si tous les auteurs subissaient un entraînement spécial dans les montagnes pour acquérir la discipline suffisante permettant de transformer les idées qu'on a dans la tête en jolies phrases sur le papier. On ne se rendait pas compte du travail ardu que cela pouvait être.
Elle ne savait même pas par quoi commencer. Tout ça s'embrouillait un peu dans sa tête. Est-ce qu'elle devait redémarrer par quelque chose de terriblement choquant, une scène noire, quelque chose qui rappellerait la mort et la solitude ?
Bethsabée Isobel Meredith serait dans les toilettes des filles, enfermée toute seule, ses longues jambes blanches en vrac sous elle, ses cheveux roses couvrant son long visage comme du lierre grimpant couvrant un saule pleureur, elle serait en train, du bout de sa baguette, de se scarifier, de tracer lentement, avec le bout pointu de l'instrument magique, des stigmates sanguinolentes. Le sang de Bethsabée Isobel Meredith se mettrait à ruisseler doucement des blessures sur ses poignets et sur ses cuisses, et elle aurait bien raison d'être dépressive et torturée, songeait tristement Élisa. Le garçon avec qui elle avait grandi, Harry Potter, lui avait tourné le dos depuis qu'elle avait rejoint Serpentard. Le seul être qui l'avait jamais vraiment aimé lorsqu'elle s'habillait de sacs poubelles, la regardait maintenant d'un sale œil parce qu'elle appartenait dorénavant à un camp différent. Il considérait qu'elle avait mal tourné. Mary Sue avait beau être devenue une sorcière encore plus puissante grâce à la magie noire, elle se sentait terriblement seule, hélas.
Élisa eut des sueurs froides lorsqu'elle se rendit compte qu'elle avait écrit Mary Sue au lieu de Bethsabée Isobel Meredith. C'était un lapsus qui pouvait lui coûter cher, surtout en ce moment. Elle relut en panique ce qu'elle avait produit, au cas où elle aurait fait la même erreur deux fois, mais elle soupira finalement, désappointée par ce qu'elle lisait. Cela la renvoyait huit chapitres en arrière, quand elle se demandait encore comment elle allait débuter son histoire. Encore une fois, elle avait l'impression de ne pas prendre le sujet par le bon bout. Peut-être que c'était beaucoup trop déprimant, qu'il fallait aborder les choses sous un angle plus positif.
Par exemple, Élisa devait bien s'avouer que même si elle n'avait pas apprécié au premier abord le tour qu'avait pris son histoire, elle éprouvait une certaine exaltation cachée, honteuse, à faire des horreurs par le biais de la méchante Bethsabée Isobel Meredith. Elle pouvait s'exprimer, son sadisme et ses fantasmes, même si elle devait bien difficilement se l'avouer.
En tout cas, elle entrait presque dans la peau du personnage lorsqu'elle écrivait l'insolente Bethsabée Isobel Meredith, pimpante dans sa robe de sorcier, une robe d'un noir d'encre, à la fois moulante et vaporeuse, juste aux endroits où il fallait. Elle aimait à s'imaginer Bethsabée Isobel Meredith, sa crinière fauve étoilée et ses paupières de velours pailletées, en train de promener un regard de propriétaire dans les cachots de Serpentard, les garçons à ses basques, bien entendu. Les filles ne pouvaient sûrement pas s'empêcher de l'envier, avec sa robe qui semblait découpée dans la nuit, son petit nez mutin et sa bouche en bouton de rose.
Il fallait se rappeler qu'Élisa avait aussi développé des sujets qui ne se trouvaient pas dans le livre à l'origine. Il fallait imaginer Bethsabée Isobel Meredith, en tête à tête avec le professeur aux airs de séduisant vampire, qui concoctait des potions magiques en maniant délicatement des végétaux très rares et exotiques.
Élisa était sûre que ces cours devaient être ponctués de grandes conversations, interrompues par les rires de sorcière et de son professeur. Il lui confierait tous ses secrets, ses rêves. Mais Bethsabée Isobel Meredith garderait néanmoins ses distances, car elle était fière et se suffisait à elle-même, bien qu'elle soit un peu attristée par sa solitude.
Élisa songeait qu'il y avait une autre piste qu'elle avait laissée en suspens. Bethsabée Isobel Meredith, justement, s'interrogeait sur ses origine, elle avait même l'intention, dans les chapitres précédents, de rendre visite à Rubeus Hagrid, le géant gardien des clefs de Poudlard, pour le cuisiner à ce propos.
Mais auparavant, il y avait une autre partie de l'histoire à écrire.
