Lorsqu'elle s'était fait traiter pour la énième fois de Nicole Pot-de-colle à l'école, elle avait demandé à ses parents pourquoi ils avaient choisi ce prénom, dont il était si facile de se moquer. Son père et sa mère lui avaient expliqué que le prénom venait de Niké en grec, qui voulait dire la victoire. Tout ce que Nicole en avait retenu avec effroi, c'est que son patronyme dérivait de niquée.
Nicole aurait voulu être une de ces femmes fatales de roman policier qui ont une vie passionnante. Seulement, la vie l'avait bien regardée, fait la grimace, et joliment tourné les talons dans la direction opposée. Nicole s'était résignée, elle était devenue professeur de mathématiques, avait pris un chat et un appartement.
Nicole avait les dents en vrac, des yeux complètement foutus qui l'obligeaient à porter des lunettes épaisses, et des cheveux gras. Avec ça, elle était petite et trapue, et s'habillait dans les grandes surfaces, car comme beaucoup d'enseignants dans sa situation, elle parvenait difficilement à boucler ses fins de mois.
L'énergie que Nicole n'avait pas dépensée, elle la canalisa dans sa passion, l'écriture, et plus particulièrement, l'écriture des fanfictions. En vérité, quand elle était petite, elle avait été une formidable lectrice, elle avait dévoré un nombre incalculable de livres en tous genres. Avoir des origines portugaises et des camarades d'école stupides l'avaient bien évidemment aidé à se réfugier dans un autre univers, mais il fallait dire aussi que ses parents étaient tous deux professeurs de lettres. Ses quatre grands-parents eux-mêmes étaient enseignants soit dit en passant, ce qui laissait souvent penser à Nicole qu'elle avait eu bien de la chance de ne pas s'en sortir borgne, avec une bosse et un pied bot, tant les alliances dans sa famille semblaient consanguines.
Mais à présent, Nicole ne lisait plus beaucoup de livres, d'autant plus qu'elle était devenue une adulte, professeur de mathématiques en collège dans un vague geste de rébellion envers ses parents, et préoccupée par des problèmes d'autant plus prenants tels que les factures et ses élèves. Mais elle avait néanmoins conservé une stricte opinion de la grammaire et de l'orthographe, ainsi qu'une passion pour les fanfictions.
Nicole avait commencé à évoluer dans cet univers à ses tout débuts. Elle avait vécu l'apparition des écrivains et des lecteurs lorsque l'internet était né, puis le déclin qui avait suivi la baisse de fréquentation du site fanfiction-point-net. Elle était une vieille de la veille, pour ainsi dire, elle avait tout vu, tout vécu, son nom était connu dans le milieu, recherché, respecté et redouté.
Nicole, cependant, depuis quelques mois, perdait la passion. Elle n'allait plus sur le site que par habitude, et moins souvent par envie. L'âge de son compte sur le site fanfiction-point-net se comptait en années, et elle avait peur de ne plus voir grand-chose qui puisse l'impressionner, ou d'une qualité suffisante pour accrocher son regard. Elle avait l'impression que l'orthographe des auteurs se délitait. Elle ne savait trop s'il fallait blâmer le système éducatif, ou si le problème n'était pas plus compliqué. Elle avait échafaudé une théorie, car elle adorait élaborer ce genre d'hypothèses, parfois. Elle s'était demandé si les premières fanfictions n'avaient pas été bonnes parce que leurs auteurs s'inspiraient alors encore des livres qu'ils avaient lus. À présent, par la force des choses, les auteurs de fanfictions étaient des lecteurs de fanfictions, ils ingéraient donc du contenu de moins en moins bon, et cela influaient certainement leur écriture, ce qui accentuait le problème, tout ça dans un cercle vicieux effroyable.
Cependant, Nicole savait que ses idées pouvaient parfois être farfelues. Elle avait une fois expliqué à une de ses correspondantes sur l'internet qu'elle croyait fermement que les dessins animés influaient considérablement les opinions politiques des électeurs de demain.
Un jour, cependant, Nicole tomba par hasard sur la fanfiction d'Élisa. Le titre et le résumé lui firent hausser un sourcil, mais elle cliqua néanmoins, histoire de savoir de quoi il retournait. Elle lisait très vite, de toutes manières, et les chapitres de cette histoire ne paraissaient pas bien longs, cela n'occasionnerait sans doute pas une très grosse perte de temps. Son chat, Spartacus, lui sauta sur les genoux et commença à y faire son nid. Il aimait bien sa maîtresse car elle faisait une très bonne servante. Elle ne sortait jamais, ce qui la rendait très disponible, et elle répondait toujours à la patte et à l'œil quand il avait faim. Spartacus se blottit contre le sein nourricier en fermant tout doucement ses yeux jaunes et maléfiques.
Tout à coup, un tremblement de terre le secoua. Spartacus ouvrit les yeux en sursaut, terriblement inquiet, et en même temps, furieux d'avoir été tiré de son sommeil. Il lui fallut une autre secousse pour qu'il saute des genoux de sa maîtresse, se réfugier sous la table. Or, stupeur et tremblements, il se rendit compte que le linoléum était tout à fait stable, c'était en réalité les genoux de sa maîtresse qui tressautaient.
Ses épaules aussi étaient très secouées. Spartacus, tracassé, se demanda si elle faisait une attaque. Il ne savait pas très bien ouvrir les boîtes métalliques qui contenaient sa nourriture et il n'avait pas très envie de se repaître des entrailles de sa maîtresse pour survivre.
Il finit par courir en panique se réfugier sous le lit lorsque sa maîtresse se renversa en arrière en poussant des sons déchirants.
En réalité, ce que le chat Spartacus ne comprenait pas, c'est que Nicole riait à gorge déployée. Elle se mit à rire, et à rire encore, sans pouvoir s'arrêter. Elle se calma un peu, lu encore quelques lignes sur son écran, et repartit dans un grand rire de sorcière, en se tapant les cuisses. Elle rigolait tellement qu'elle en tomba à la renverse, sa chaise avec elle. Elle se laissa rouler sur le sol, rampa jusqu'à la table basse, hoqueta, essaya de respirer, repartit dans une gamme de petits rires aigus, puis elle inspira un grand coup. Elle se leva, tout en laissant échapper de temps en temps un gloussement, poussa un long soupir, essuya ses larmes, et renifla en examinant ses lunettes.
Puis, avec un sourire mêlé de curiosité et d'appréhension, elle jeta un coup d'œil aux commentaires de la fanfiction. C'était quelque chose qu'elle faisait toujours en dernier pour ne pas se laisser influencer. Mais elle se doutait déjà de ce qu'elle allait voir, elle fit défiler les critiques et les mauvaises humeurs en hochant la tête. La chasse aux Mary-Sue était encore plus redoutable que la chasse aux sorcières en son temps.
Nicole trouvait pourtant ce phénomène très intéressant, bien qu'elle n'avait encore jamais osé en parler à qui que ce soit. Même si elle était une ponte de la fanfiction, défendre une Mary Sue était comme vouloir défendre un pédophile dans la société d'aujourd'hui. Peut-être que certains essaieraient de comprendre, mais ils n'auraient pas le temps de s'exprimer avant que la foule en colère ne débarque avec les flambeaux et les fourches.
Nicole aimait pourtant bien les Mary Sue car elle pensait qu'ils étaient les derniers vestiges d'honnêteté et d'innocence de chaque écrivain. Au début, quand quelqu'un se mettait à écrire, il le faisait avec franchise, il écrivait pour lui, ce qu'il avait envie d'écrire. Certes, les résultats n'étaient pas toujours très fameux, mais peut-être que l'on avait plus de chance de lire alors quelque chose d'original. Après les premières réactions des lecteurs, les gens n'écrivaient plus que pour les autres, plus exactement, ils écrivaient ce qu'ils croyaient que les autres attendaient d'eux, et cela donnait un long tissu de fanfictions toutes identiques, coltinées à des petites cases. On en venait à des grilles de classement qui rangeaient ensemble toutes les fanfictions traitant de la même intrigue. Nul besoin de préciser que Nicole était silencieusement contre toute forme de catégorisation des fanfictions. L'histoire d'amour entre Hermione Granger et Drago Malefoy devenait un topos, tant il avait été écrit, mais pour ce qu'en savait Nicole, en littérature, le jeu était justement de finir par se jouer des topoï.
Elle s'attela à son clavier car elle avait décidé d'envoyer un e-mail à l'écrivain qui avait commis les aventures de Bethsabée Isobel Meredith. Elle réfléchit un moment puis finalement se mit à pianoter à la vitesse de l'éclair.
De son côté, Élisa mettait la dernière main à son tout nouveau chapitre. Bethsabée Isobel Meredith avait découvert que son père était l'affreux Lord Voldemort, ce pourquoi elle pouvait parler aux serpents, et ce qui faisait également d'elle une sorcière très puissante et très douée.
Élisa avait également décidé d'approfondir les explications de la mère de Bethsabée Isobel Meredith. Si elle avait très bien compris, les pouvoirs redoutables de son personnage agaçaient les lecteurs parce qu'ils étaient complètement improbables et injustifiables.
- Pourquoi, pourquoi, t'as-t-il enfermée dans une dimension parallèle, se lamenta mélodramatique la belle héroïne qui était fort peu héroïne en ce moment.
- En réalité, poursuivit la mère de Bethsabée Isobel Meredith, ton père avait découvert que je n'étais pas une Sang-Pur. Nous nous sommes beaucoup aimés, mais il s'est rendu compte que j'étais un quart de sang Vélane, et un quart de sang Elfe de maison.
Voilà, Bethsabée Isobel Meredith ne pouvait pas être une Mary Sue, puisque ses pouvoirs lui venaient de créatures magiques parmi ses ancêtres. C'était tout à fait logique. Les Vélanes étaient des espèces de sirènes envoûtantes à l'allure phénoménale, et les elfes de maison étaient connus pour avoir des pouvoirs magiques surpuissants, eux aussi. On pouvait également déduire que ce cocktail génétique de sorciers, d'elfes de maison et de beautés surnaturelles étaient sûrement la cause des particularités physiques de Bethsabée Isobel Meredith, comme ses yeux qui n'arrêtaient pas de changer de couleur.
- Il est alors devenu fou de rage, poursuivit la belle jeune femme aux cheveux blancs et or. Et il m'a enfermée, après que tu sois née, un soir de Halloween. Albus Dumbledore a réussi à te sauver juste à temps et à te cacher chez des gens, mais ton père s'est juré de te faire disparaître, car tu étais la dernière trace de son infamie dans ce monde.
Bethsabée Isobel Meredith était choquée, renversée, bouleversée, elle ne savait plus quoi dire, que faire, que penser. Sa mère l'implora :
- Tu dois me faire la promesse de ne pas devenir comme ton père, la promesse solennelle de ne pas aller du côté obscur.
Élisa relut ce passage en fronçant les sourcils. Elle se demandait si elle n'était pas tombée malgré elle dans le ridicule. Les scènes fortes en émotion étaient très difficiles à écrire sans devenir grotesques ou bizarres, et les dialogues étaient horriblement compliqués à rendre naturels. Les deux réunis étaient un sacré défi.
Bah, de toutes façons, plus personne ne lisait son histoire. Cela faisait déjà trois chapitres qu'elle n'avait plus de commentaires, elle en avait déduit que sa fanfiction était boycottée, ou que les gens n'en avaient juste plus rien à faire.
Elle se rendit compte qu'elle avait parlé trop vite lorsqu'elle découvrit un nouveau message qui lui venait du site fanfiction-point-net. Sur ses gardes, elle ouvrit la missive, sans se presser, mais le cœur battant, s'attendant à de nouvelles insultes virulentes. Mais en réalité, au fil de sa lecture, le texte lui réchauffa le cœur.
Il venait d'une fille, inscrite sur le site, qui disait en substance qu'elle avait bien aimé l'histoire d'Élisa.
Un commentaire encourageant qui était drôlement motivant. Alors qu'Élisa avait l'impression de tirer la charrue à la place des bœufs depuis plusieurs semaines, elle se sentait maintenant la force de soulever des montagnes. Qui aurait pu deviner que le simple fait d'avoir un avis positif pouvait autant donner envie d'écrire ? La fillette se sentait plein d'amour pour sa nouvelle lectrice.
Elle visita la page web de cet auteur. Elle fut impressionnée par le nombre de fanfictions qu'elle trouva sur son compte, les créations se comptaient par centaines. Les dates de publication des plus anciennes donnaient le tournis à la petite Élisa, et il semblait y avoir des histoires écrites pour tout un tas de catégories, c'était visiblement un auteur qui avait touché à tout. Cependant, sa dernière fanfiction remontait déjà à plus d'un an.
Un détail dans son commentaire avait en tout cas interpellé Élisa. La lectrice mystère avait dit que les gens appréciaient les fanfictions parodiques. Peut-être qu'Élisa pouvait enfin regagner le cœur des lecteurs en changeant juste la catégorie de sa fanfiction ?
