- J'ai remarqué que tu n'écrivais plus beaucoup.

- Tu peux même dire que je n'écris plus du tout.

- Pourquoi ça ?

Elle prit une profonde inspiration, parce qu'elle sentait que son discours serait long.

- Parce que je pense que c'est une histoire de cercles vicieux. Au début, tu écris une histoire, tu es contente, tu ne fais que ça. Et puis, finalement, tu la publies sur le site, alors, déjà, il y a tout le temps que tu passes à trouver un titre, à rédiger un joli résumé, pour faire une jolie présentation, pour te vendre, pour que les autres comprennent de quoi il s'agit, pour plaire et te faire lire, et puis tu prends du temps à comprendre comment ça fonctionne, où tu dois mettre ton texte, dans quelle section, dans quelle catégorie…

Elle avait visiblement prononcé ce dernier mot avec une grimace de dégoût, elle déglutit et poursuivit néanmoins.

- Et puis, ce n'est pas fini, tu as toutes ces options, ces possibilités de personnaliser ton compte pour le site. Tu peux mettre une photo de toi, écrire à ton propos, essayer de te vendre encore par ce biais, de te valoriser pour que les autres te trouvent sympathique et aient envie de te lire. Tu n'écris déjà plus vraiment pour ton histoire, pas concrètement, non. Et puis, il y a les commentaires que tu reçois des lecteurs.

- J'en ai reçu grâce à toi.

- Ah oui, j'ai vu que tu avais envisagé un angle parodique. On en reparlera. Oui, c'est bien, tu as enfin eu des commentaires positifs, mais ce que je voulais te dire, non, ce que je dois te dire, avant toutes choses, c'est que tu dois répondre à tes lecteurs. Un auteur n'est rien s'il néglige ses lecteurs, ou en tout cas, il ne doit pas envisager recevoir d'autres commentaires sur son compte s'il dédaigne ses lecteurs. C'est une loi sur fanfiction-point-net. Mais ce que je voulais vraiment dire, c'est que malheureusement, ça aussi, ça te fait perdre énormément de temps, que tu pourrais autrement consacrer à écrire. Répondre au commentaire, puis recevoir une réponse à ta réponse et répondre encore. Au final, tu passes plus de temps à discuter avec d'autres personnes, à entretenir une correspondance, qu'à écrire ton histoire. Et pendant ce temps-là, elle reste statique, ton histoire, elle se fossilise. Le temps passe, et tu n'as bientôt plus moyen d'y revenir, parce qu'il n'y a plus rien entre toi et ton histoire, c'est fini, parce que le lien qu'il y avait entre toi et ton histoire, le temps tire dessus, il le distend, et c'est comme du chewing-gum, le lien s'étire et s'amincit, avant de se rompre. J'ai déjà vu plus d'un auteur dire qu'il ne sentait plus aucun point commun avec son histoire. Tu sais, le temps que l'on passe à discuter, toutes les deux, c'est déjà du temps perdu, du temps qu'on ne passe pas à écrire.

- Oh, tu exagères.

- Oui, mais tu as compris l'idée. C'est très dur quand tu es une adulte et que tu travailles. J'écrivais beaucoup plus lorsque j'étais étudiante. Maintenant, je suis trop fatiguée, j'ai beaucoup trop de choses à faire, et j'écris moins. Et quand j'écris, ce n'est plus anodin, car ça me demande beaucoup de temps libre.

- Mais c'est terrible, ce que tu me raconte. Répondre absolument aux lecteurs, quoiqu'il arrive. Je veux dire, leurs commentaires ne sont après tout qu'une réponse à l'histoire. L'histoire est déjà une communication avec eux, un message que l'on transmet, non ? Leurs commentaires, et l'histoire, c'est déjà une conversation, un dialogue, ce qu'ils écrivent n'est en rien anodin, ce qu'ils diront, cela va influer sur ce que tu leur écriras par la suite et qui sera pratiquement adressé à eux. Enfin, je ne sais pas si je suis très claire.

- Non, si, je te comprends. Ils ne devraient pas réclamer à tout prix une réponse, quand ton chapitre en est déjà une, de réponse, à leur commentaire, qui se trouve être précisément une réponse au chapitre précédent. Mais c'est comme ça. Bref, pour en revenir à fanfiction-point-net, oui, si tu veux des commentaires, tu dois un minimum payer de ta personne, et accepter de donner du temps que tu pourrais consacrer autrement à écrire. Il suffit de voir en littérature, il y aura toujours des gens pour vouloir rencontrer leur auteur favori. Ce que je trouve très souvent absurde.

- Ah oui ? Pourquoi ?

- Oui, parce que je pense que quelqu'un qui me fait rêver avec un livre peut difficilement réussir ce tour de force en se tenant derrière un stand. Les gens ne veulent pas comprendre qu'une œuvre et un être humain n'ont rien à voir l'un avec l'autre. Enfin, c'est mon avis, en tout cas. C'est difficile de parler de tout ça sans paraître monstrueusement pédante ou arrogante, j'espère que tu me pardonneras. Je dois paraître horrible, aigrie et injuste. Mais pour en revenir à ce que je disais, il m'est parfois arrivé de rêver d'une expérience. Faire un compte vierge sans aucune information sur moi, si possible, ne pas mettre de titre à mon histoire, pour ce qui est du résumé, se contenter du minimum syndical, juste mettre un extrait de texte pour que le lecteur puisse avoir un avant-goût de mon style d'écriture et décider s'il accroche ou pas. Et j'écrirais, j'écrirais le plus vite possible, en essayant de ne pas me décourager, pour finir mon histoire, pour l'écrire avec le plus de régularité possible, en y sacrifiant tout le protocole de communication avec le lecteur.

- Je ne sais pas si c'est une très bonne idée. Il faudrait au moins que tu remercies tes lecteurs après avoir fini ton histoire. Pour que les gens sachent. Parce que c'est humain, après tout. Il faudrait que tu accordes au moins un mot gentil à chaque personne qui t'aura soutenu.

Nicole et Élisa communiquaient à présent assidûment depuis quelques semaines, cela avait commencé avec les commentaires de Nicole sur l'histoire d'Élisa, auxquels Élisa avait répondu avec enthousiasme, puis elles avaient continué de discuter par mails, puis un jour, la transition s'était faite au téléphone.

Cela avait été troublant. D'abord, Élisa avait dû démêler l'affaire, non pas avec la justice, mais pire, avec sa mère. Recevoir le coup de téléphone d'une inconnue rencontrée sur l'internet devait figurer en bonne place sur la liste des sept péchés capitaux, sans plus. Et puis, c'était sans compter sur la timidité maladive d'Élisa, qui, sitôt qu'elle avait eu pour la première fois la voix de Nicole au téléphone, avait raccroché aussi sec dans un geste de panique mal maîtrisée. Fort heureusement, il y avait eu un autre essai, d'abord mal à l'aise et balbutiante, Élisa s'était alors mise à bavarder comme une pie avec son amie, en cessant de bafouiller à tout bout de champ. Finalement, Nicole pouvait dire ce qu'elle voulait sur les désagréments de répondre aux commentaires de ses lecteurs, c'était tout de même grâce à cela qu'elles étaient devenues de si bonnes amies, en dépit de leurs âges respectifs.

Nicole, cependant, n'était pas vraiment à l'aise de son côté, car elle voulait discuter de l'orientation que prenait l'histoire d'Élisa. Celle-ci lui avait donné un extrait de son prochain chapitre. C'était très amusant, il s'agissait du matin de noël et Bethsabée recevait des cadeaux sous les cris admiratifs de ses amis de Serpentard. Elle déballait d'abord une cape d'invisibilité, puis une pierre rouge sang en pendentif. Il s'agissait de la pierre philosophale, qu'Albus Dumbledore devait sans doute juger plus à l'abri au bout du cou de Bethsabée Isobel Meredith. Et puis il y avait cette mystérieuse lettre, également, qui faisait froncer les sourcils de la jeune fille, mais l'auteur n'en disait pas plus et on ne savait pas trop alors de quoi il s'agissait, quel merveilleux suspens, mais Nicole n'était pas très contente. Car ce qu'elle appréciait, c'était justement le premier degré de son amie. Qu'elle se contente de tourner en ridicule tout ce qu'elle avait fait jusque-là, ce n'était pas vraiment sa tasse de thé. Nicole avait été attirée par cette histoire dans un désir de réhabilitation de la Mary Sue, et elle voulait qu'Élisa puisse continuer cette histoire de Bethsabée Isobel Meredith avec tout le sérieux qui la caractérisait. Paradoxalement, Bethsabée Isobel Meredith était moins drôle à son goût que lorsqu'elle était sérieuse. À présent, on ne savait plus trop si Élisa croyait vraiment à ce qu'elle faisait, ou aux commentaires que ses nouveaux et nombreux lecteurs lui distribuaient.

Nicole trouvait que la nouvelle version de l'histoire était effectivement cocasse. Élisa l'avait entièrement réécrite pour lui donner une dimension burlesque. Mais elle avait aimé les premiers chapitres, pas seulement parce que leur naïveté était drôle, mais parce que leur fraîcheur lui évoquait ses premiers écrits à elle avec une force surprenante. Bethsabée Isobel Meredith était la madeleine de Proust dans laquelle pouvaient mordre les auteurs afin de se rappeler leurs premiers écrits, leurs premiers personnages.

Élisa, qui commençait à connaître suffisamment Nicole pour déceler que quelque chose la tracassait, lui demanda ce qui n'allait pas. Elle était quelque peu impressionnée, car Nicole n'était pas du genre à se taire sur la moindre de ses idées, même la plus stupide. Elle avait même plutôt tendance à élaborer des opinions sur tout, en essayant de ne pas se laisser influencer par les courants de pensées ordinaires, au point parfois de s'engager dans certains dérapages mal contrôlés.

Finalement, après maints détours, suppliques d'Élisa, et tergiversations, le prof de maths lui déballa son sac.

Élisa l'écouta poliment.

Finalement, elles changèrent de sujet de conversation.

Puis Élisa lui dit bonsoir, un peu absente, et elle raccrocha.

Elle mangea avec ses parents, toujours plongée dans ses pensées.

Elle monta dans sa chambre pour se coucher.

Avant de finalement redescendre pour rejoindre l'ordinateur et se mettre à écrire.

Bethsabée Isobel Meredith exigeait de voir Albus Dumbledore sur le champ. Celui-ci haussa un sourcil élégant lorsqu'elle entra dans son bureau, car il était particulièrement impressionné par son entrée. Bethsabée Isobel Meredith avait très bien compris qu'on pouvait aller n'importe où si on se donnait l'air suffisamment important.

- Alors, que désirez-vous, mademoiselle, demanda le sorcier à la longue barbe blanche, joignant ses mains dans la posture dite du vieux sage bienveillant.

Bethsabée Isobel Meredith lui rendit un visage grave, ce qui ne se prêtait pas à la plaisanterie.

- Il me faut un retourneur de temps.

Il pencha la tête, nullement choqué, mais néanmoins intrigué.

- Comment avez-vous entendu parler de cela ? Et pourquoi devrions-nous, pédagogues instruits et tenus à de graves responsabilités, vous délivrer un objet magique aussi dangereux ? Pourquoi voulez-vous remonter dans le temps ?

Elle fut impressionnée par le sérieux avec lequel il s'était qualifié lui-même de pédagogue instruit et responsable, cela forçait forcément le respect. Elle repensa à la lettre qu'elle avait reçue, il y a une semaine, le matin de noël, et qu'elle avait lue et relue chaque nuit, en ressassant son contenu. Mais elle n'en souffla mot.

- Il y a une semaine, j'ai reçu une cape me permettant de devenir invisible. J'en ai profité pour visiter chaque pièce du château. Et j'ai découvert le miroir du riséd.

Elle lui jeta un regard perçant. Il savait trop bien de quoi elle parlait. Elle reprit comme si de rien n'était.

- J'ai compris qu'il s'agissait d'un miroir pouvant montrer leurs désirs aux autres. Et j'y ai vu un monde où les choses étaient différentes.

Elle respira un bon coup.

- Au dernier match de Quidditch, on a découvert que l'équipe de Serpentard avait été sabotée par tous les élèves de Gryffondor, Serdaigle et Poufsouffle réunis, parce que tout le monde était convaincu que j'étais beaucoup trop forte pour jouer, et que c'était de la triche et qu'on ne méritait pas de gagner. Harry, mon meilleur ami depuis que je suis toute petite, a peur de moi et c'est bien compréhensible, parce que tout le monde autour de lui me craint.

Bethsabée Isobel Meredith explosa.

- Et je sais aussi exactement pourquoi vous me gardez, malgré tout, parce que vous espérez que je pourrais me battre contre Lord Voldemort. Oui, je sais qu'il va revenir, parce que je le sens dans mes veines, et parce que je l'ai su dès que j'ai entendu les rumeurs.

Elle finit par se rasseoir.

- Je vous fais une promesse. Je reviendrais pour me battre contre lui si vous me donnez tout ce que je veux. Je dois juste régler quelque chose dans le passé et ça n'a absolument rien de négociable.

Albus Dumbledore paraissait soudain très très vieux. Il n'était plus, après tout, qu'un très vieil homme. Il marmonna, comme pour lui-même, et se déplaça jusqu'à un coffre-fort caché derrière un tableau représentant l'ancien directeur de Poudlard. Il en sortit un remonte-temps, une espèce de montre à gousset dorée très ouvragée. Il le tendit sans plus de cérémonies. Elle ne lui laissait pas vraiment le choix.

Bethsabée Isobel Meredith, quant à elle, fixait l'appareil entre ses mains. Ce qu'elle désirait le plus au monde.

Le miroir du riséd lui avait renvoyé l'image d'un monde où elle n'existait plus.

- Vous savez, nous nous faisons beaucoup de soucis à votre sujet, dit-il d'une voix radoucie.

Elle releva la tête consternée. Elle imaginait très mal le corps professoral à la pause-café, se lamenter sur son compte en versant des larmes. Elle remercia néanmoins le directeur et sortit du bureau. Sans se douter que le professeur McGonagall ouvrirait la porte dans l'autre sens. La vieille dame lui rentra dedans, le remonte-temps fit un vol plané, et se fracassa dans un bruit de vieille pendule contre le mur. En poussant des cris déchirants, Bethsabée Isobel Meredith se jeta sur l'objet qui n'était plus qu'un amas d'écrous et de boulons, mais au moment où elle posa les mains dessus, les aiguilles toutes tordues du cadran déformé se mirent à tourner à une vitesse folle. Albus Dumbledore, la figure brisée par l'effroi, sortit sa baguette pour éjecter l'appareil devenu fou des mains de la jeune fille, mais il était trop tard, elle s'évanouissait déjà dans les airs, avec une mine stupéfaite.

McGonagall et Dumbledore observèrent encore un long moment les particules dorées, et étrangement, de sable, qui s'évanouissaient dans les airs, là où se tenait auparavant Bethsabée Isobel Meredith. Puis finalement, ils s'entre-regardèrent, en espérant très fort que leur arme de destruction massive contre Lord Voldemort ne se retrouvait pas à la préhistoire, à chasser le dinosaure.

Élisa mit le point final à son chapitre, satisfaite. Du voyage dans le temps. Quelle merveilleuse idée.