Bethsabée Isobel Meredith aimait bien Helga Poufsouffle. C'était la plus rigolote des quatre fondateurs de Poudlard. C'était une femme ronde, avec une figure large et rigolarde évoquant les masques de théâtre de l'antiquité grecque, les pieds enfoncés dans de grosses chaussures de marche, à la poitrine débordante du corsage, qu'on ne pouvait s'empêcher de remarquer en premier et de passer ensuite le reste du temps à essayer d'ignorer poliment.
Bien sûr, il y avait certains aspects de sa personne qui étaient discutables. Par exemple, elle n'était pas l'herboriste légendaire dont les livres d'Histoire faisaient tant, et bien, d'histoires, justement. Pour ce que Bethsabée Isobel Meredith en avait observé, scandalisée, Helga Poufsouffle se contentait le plus souvent de donner de l'eau colorée dans une petite fiole lorsqu'on lui demandait de l'aide, transformant tour à tour sa potion magique en remède pour les maux de tête ou la dépression. Et le plus scandaleux, c'est que cela fonctionnait. Helga Poufsouffle avait inventé l'effet placebo.
Cependant, elle avait des idées qui plaisaient bien à Bethsabée Isobel Meredith. Helga Poufsouffle était le genre de personne avec qui l'on se sentait toujours à l'aise parce qu'elle avait l'air d'aborder la vie comme si elle avait compris la blague et les gens comme s'ils étaient tous de sa famille. Quand elles se baladaient toutes les deux longuement en forêt, elle abreuvait souvent à grands pas la jeune fille aux cheveux roses de ses plus belles perles de sagesse, telles que :
- Ce serait quand même un drôle de monde si on était tous pareils.
Ou encore :
- Si tu arrêtais de te gratter, ça finirait par s'en aller tout seul.
C'était un tout autre monde qui tendait les bras à Bethsabée Isobel Meredith, un monde plus pêchu, ouvert et détendu. Elle sentait son esprit devenir assez large pour pouvoir se le sortir par les oreilles et se le nouer sous le menton.
Le séjour à Poudlard n'était pas désagréable, loin de là. Les quatre sorciers et leurs disciples vaquaient à leurs occupations avec animation dans les murs du château en faisant voler des meubles du bout de leurs baguettes magiques. On sentait à la fois l'excitation de l'emménagement et la fraîcheur des nouveaux locaux qui évoquaient un magasin Ikea. Tout semblait encore si jeune et si neuf, encore si peu encombré par les souvenirs et les ombres.
Elle ne voyait pas beaucoup Salazar Serpentard et Godric Gryffondor, les créateurs des maisons homonymes. Bien sûr, c'était en partie parce qu'ils travaillaient à la réparation du remonte-temps de Bethsabée Isobel Meredith. Mais aussi parce qu'ils étaient très occupés par la préparation de l'école.
Il n'y en avait qu'une que Bethsabée Isobel Meredith appréciait très moyennement, c'était la quatrième larronne de ce jeu de cartes, Rowena Serdaigle. La jeune femme prenait d'abord en permanence un air éthéré et rêveur qui tapait sur les nerfs de la petite sorcière aux cheveux roses. D'autant que cela lui donnait généralement l'air balourde et stupide. Ensuite, les enseignements qu'elle avait donné à Bethsabée Isobel Meredith l'avait plutôt mise mal à l'aise.
Elle avait appris bien des choses au Poudlard d'avant, auprès des sorciers les plus puissants de tous les temps. Elle avait appris à se changer en animal, à changer d'apparence physique, et même à devenir invisible sans avoir besoin de cape d'invisibilité. Godric était un bon professeur en matière de métamorphoses, et Helga, même si elle n'était pas réellement une botaniste hors-pair, connaissait tout de même quelques trucs. Une fois où elles s'étaient promenées sous une pluie battante, Bethsabée Isobel Meredith qui avait été trempée comme une soupe, lui avait demandé, toute ébaudie, comme elle pouvait rester au sec. Helga avait répondu simplement :
- Je passe entre les gouttes d'eau.
Et c'était vrai. Elle était à peine humide. Helga Poufsouffle pratiquait une magie bien particulière.
Mais les connaissances que lui avaient apprises Rowena… Même la magie noire était moins horrible que ça. Bethsabée Isobel Meredith, tourneboulée, lui en voulait encore beaucoup. Elle ne se doutait pas jusqu'à aujourd'hui qu'elle ne voulait pas réellement tout savoir.
En tout cas, le père Gryffondor avait été impressionné par l'animagus qu'était devenue Bethsabée Isobel Meredith. En principe, lui avait-il expliqué, chaque sorcier ne pouvait se changer qu'en un seul animal, et on ne pouvait jamais choisir lequel ce serait, il correspondait, comme un totem, à la personnalité du sorcier, qu'il soit caniche ou serpent. Il ne fallait donc pas qu'elle soit déçue si l'animal qui lui était attribué devait être minuscule, comme une petite puce. Mais Bethsabée Isobel Meredith s'était changée en un terrible dragon noir de plusieurs mètres de haut, à la grande stupéfaction de tous. Un élève avait même râlé avec stupeur :
- Est-ce que nous serions capables d'en faire autant, nous aussi ?
- Bien sûr, avait répondu Godric, qui comme tout professeur digne de ce nom, ne reculait jamais devant un mensonge pieux.
Les quatre fondateurs avaient mis ça sur le compte des origines de Bethsabée Isobel Meredith. Ils savaient qu'elle venait du futur car ils avaient assisté à son atterrissage en catastrophe, lorsqu'elle s'était écrasée à la suite du remonte-temps dans la cave par-dessus laquelle on devait, des centaines d'années plus tard, bâtir le bureau du futur directeur de Poudlard.
Ils avaient alors fait un marché avec elle. Ils mettaient tout en œuvre pour réparer l'artefact, et en échange, Bethsabée Isobel Meredith leur disait tout sur le Poudlard du futur.
Ils ne s'intéressaient pas du tout aux événements de l'avenir, c'était beaucoup trop éloigné et ennuyeux, trop abstrait pour eux. Ils s'intéressaient à la future organisation de l'école. Lorsque la jeune fille avait expliqué qu'un couvre-chef ensorcelé triait les élèves à la rentrée, Godric avait pris le sien pour en faire le choixpeau magique. Lorsqu'elle avait énuméré les différentes matières qu'il y aurait au programme, Rowena Serdaigle s'était empressée de prendre des notes pour faire les emplois du temps. L'organisation de leur nouvelle école était leur préoccupation principale, et rien d'autre ne les intéressait. Bethsabée Isobel Meredith avait eu peur de changer le futur en leur révélant toutes ces choses, mais petit à petit, elle s'était alors demandé avec un frisson glacé dans le dos, si le futur d'où elle venait n'était pas devenu ainsi parce que justement, elle était censée expliquer aux fondateurs de l'école ce que devait devenir Poudlard. En tout cas, les quatre sorciers, pragmatiques, ne se préoccupaient pas vraiment de la forme que pouvait prendre l'espace-temps, boucle ou ligne droite, leur idée était qu'il fallait organiser une école en très peu de temps, et après tout, si cela marchait comme ça dans le futur, cela pouvait très bien marcher comme cela maintenant.
Bethsabée Isobel Meredith passa beaucoup de temps avec eux. Elle ne se rendit pas compte qu'il s'agissait de quelques mois voire d'une année, il était difficile de faire le compte, mais un jour, on lui rendit enfin son remonte-temps.
Qui avait, à présent, la forme d'une grosse horloge à pendule. Bleue.
Rowena arbora un énorme pot de peinture avec son habituel regard vitreux et son sourire absent :
- J'aime le bleu.
Bethsabée Isobel Meredith sentit sur son propre visage que l'agacement et la reconnaissance menaient une lutte effroyable. Elle décida se concentrer plutôt sur Godric qui tapotait l'énorme engin avec satisfaction.
- Merci.
- Il suffit juste de tourner les aiguilles une fois pour aller une heure dans le futur, deux fois pour deux heures…
Bethsabée Isobel Meredith plongea son visage entre ses deux mains et soupira profondément.
- Alors, si je comprends bien, il va falloir que je tourne ces aiguilles dix millions de fois ?
Élisa s'arrêta de taper pour tendre l'oreille. Des éclats de voix venaient de la chambre de ses parents. Ce n'était pas la première fois.
La petite fille se leva, alla à la cuisine, prit un verre, revint sur ses pas, et s'agenouilla près de la porte qui donnait sur la chambre de ses parents, le verre collé entre son oreille et l'obstacle qui l'empêchait d'entendre. Après quelques minutes, elle hocha gravement la tête. Oui, il s'agissait bien de la même discussion. Toujours.
Depuis quelques temps, son père s'était mis en tête de la mettre au collège à la prochaine rentrée.
Sa mère, évidemment, était fermement opposée à l'idée, d'où les disputes continuelles depuis plus de deux semaines. Élisa se leva, retourna ranger son verre à la cuisine et reprit sa place devant l'ordinateur. Elle ne savait pas trop quoi penser de tout cela, en fait, il était étonnant de se rendre compte qu'elle s'en fichait totalement. Elle avait changé. C'était comme pour les commentaires sur fanfiction-point-net. Il n'y en avait plus depuis qu'Élisa avait changé pour la énième fois l'orientation de son histoire. Mais elle s'en fichait complètement. Elle écrivait pour Nicole.
Ce qui était sans doute dangereux, parce que ça voulait dire que s'il n'y avait plus de Nicole, il n'y avait plus de motivation pour écrire.
Mais ça aussi, elle s'en fichait éperdument.
Élisa commençait à lire de plus en plus d'articles sur la fanfiction, elle trouvait ça absolument passionnant, étourdissant, en particulier les questions de droits et les auteurs qui exposaient des diatribes virulentes contre ces moyens d'expressions. Elle était surprise par la violence dont pouvaient faire preuve des auteurs qu'elle trouvait par ailleurs très sympathiques. Bien sûr, cela n'enlevait rien à leurs romans, mais cela était curieusement amusant de constater que ces dieux étranges et mystérieux pouvaient être irréfléchis, puérils ou grossiers. Cependant, beaucoup de leurs arguments étaient intéressants, et laissaient la fillette s'abîmer dans de grandes réflexions.
- J'ai remarqué que tu t'étais mise aux histoires d'amour entre garçons, avait remarqué Nicole.
C'était vrai. Rien que dans le chapitre de noël, Élisa avait souligné que Harry passait son réveillon avec son parrain, et un très bon ami à lui, Remus Lupin. Elle n'avait pas osé préciser à quel point les deux amis étaient affectueux l'un envers l'autre, parce qu'elle avait peur d'être lourde, mais l'intention y était.
- Au départ, je ne voulais pas me lancer là-dedans, les histoires d'amour, parce que je trouve que c'est un peu trop courant sur le site et je ne comprends pas très bien pourquoi, en fait. Mais ce couple-là, j'y tenais, parce qu'il me paraissait assez évident dans le livre. Avec le recul, je me rends compte que je ne suis pas d'accord avec tout sur les trois derniers tomes. Je pense qu'il y a des personnages merveilleux comme Luna Lovegood, et Dolores Ombrage, qui fait une antagoniste géniale.
Élisa se délecta un instant d'avoir dit le mot antagoniste. Nicole de son coté, n'eut pas le cœur à lui dire que le mot ne se prononçait pas antajauniste.
- Mais certains éléments sont curieux, comme cette histoire de prophétie qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. J'aurais préféré savoir que Lord Voldemort avait tué à cause d'une sombre histoire d'amour entre la mère de Harry et Severus Rogue, ça m'aurait paru beaucoup plus logique et tragique à la fois, et moins cliché, aussi. Et puis, cette histoire d'amour entre Remus Lupin et Nymphadora Tonks est tout simplement invraisemblable.
Nicole se demanda si elle devait se féliciter du sens critique d'Élisa ou s'inquiéter parce qu'elle avait mauvaise influence sur la gamine. En même temps, c'était amusant de voir à quel point l'écrivain en herbe pouvait être aveugle lorsqu'il s'agissait de ses propres écrits.
Lorsque Bethsabée Isobel Meredith réussit à ouvrir les yeux, toute agrippée qu'elle était à sa nouvelle machine à voyager dans le temps, elle se rendit compte avec soulagement qu'elle n'était pas en enfer. Elle était dans un genre de remise, et de toutes évidences, elle était encore à Poudlard. Elle sortit la cape d'invisibilité de son sac et la jeta sur le remonte-temps pour le dissimuler.
Elle sortit du placard avec un pas mesuré. Son intention de départ, lorsqu'elle avait demandé le remonte-temps à Dumbledore, était d'empêcher sa propre naissance. Mais maintenant, elle savait bien que c'était impossible, l'histoire était immuable, elle pouvait bien faire tout ce qu'elle voulait, elle ne faisait que participer à ce qui devait se passer.
Et si elle n'était pas à la bonne époque ? Il valait mieux ne pas se faire remarquer pour éviter les questions gênantes.
Bethsabée Isobel Meredith mit à profit ses nouveaux pouvoirs pour que ses cheveux puissent passer du rose panaché au blond, ses yeux bigarrés au bleu. Satisfaite, elle entrouvrit la porte avec confiance, et malheureusement, heurta quelqu'un qui passait justement par là. Il s'agissait d'un garçon au teint pâle et aux cheveux noirs. Son geste l'avait fait s'écraser par terre, lui et tous ses livres.
Elle se pencha pour l'aider à les ramasser, mais le garçon, tout rouge et fulminant, hurla :
- Vas-t-en, Sang-De-Bourbe !
Choquée, Bethsabée Isobel Meredith recula à l'abri des regards. Malheureusement, par ce geste, la petite sorcière créa un impair, et même, visiblement, une tragédie, car une belle jeune fille aux yeux verts, qui arrivait dans le couloir, crut que l'insulte lui était adressée et fila à toutes jambes en criant.
- Je ne te parlerais plus jamais, Severus Rogue !
- Attends, Lily, s'étrangla le jeune homme au comble du désespoir, essayant à la fois de ramasser maladroitement ses cahiers et de lui courir après.
Lorsqu'elle se retrouva toute seule, Bethsabée Isobel Meredith se rendit de nouveau visible, et désappointée, lâcha un juron dépité.
Juron qui tomba à point pour que quatre garçons qui s'en venaient par-là la scrutent d'un air curieux. L'un d'eux frappa l'esprit de Bethsabée Isobel Meredith. Elle fut alors convaincue qu'elle n'était pas là au bon moment, bien qu'elle soit au bon endroit. L'homme ressemblait trait pour trait à Harry Potter sans être vraiment lui, et vraisemblablement, il devait être son père.
- Salut, toi. Comment tu t'appelles ?
Bethsabée Isobel Meredith décida de répondre un prénom au hasard :
- Élisa.
