Élisa pianota avec agacement. Après bien des chapitres, elle en arrivait au retour de Bethsabée Isobel Meredith à Poudlard, mais ce qui l'embêtait, c'était que son héroïne revenait encore dans le bureau du directeur, Albus Dumbledore, et c'était agaçant, car on avait l'impression que soixante-dix pour cent de l'action dans cette histoire s'y déroulait. Comme si Élisa écrivait une fanfiction sur la vie passionnante du personnel administratif de l'école. Elle voyait déjà ça d'ici, les folles conversations que cela pouvait donner.

- Oh là là, qu'est-ce qu'on rigole bien dans les bureaux des secrétaires, Mrs Plan-plan.

- Oh, vous, alors, Mr Robot-Joie, encore une tasse de thé ?

Non, il n'en était pas question. Elle allait sauter cette étape. On avait qu'à dire que oui, Bethsabée Isobel Meredith était rentrée, après bien des aventures, elle avait expliqué à Albus Dumbledore qu'elle était partie depuis longtemps, car elle avait voyagé à de nombreuses époques de l'Histoire et dans plusieurs univers parallèles, bien qu'en réalité, pour le Poudlard d'aujourd'hui, elle n'était partie qu'une minute et demie, car ce qu'il y avait de bien avec le temps, c'est qu'il permettait parfois de prendre des raccourcis, et puis elle était sortie se balader dans l'école, histoire de retrouver ses marques.

En réalité, Bethsabée Isobel Meredith n'avait pas traversé tant d'époques que cela, mais s'il y avait un truc que Salazar Serpentard lui avait appris, c'était qu'il fallait toujours se faire mousser aux yeux de son prochain. On ne savait jamais, cela pouvait être utile. Sans respect, sans réputation, on était rien, disait-il toujours.

Du coup, elle avait raconté n'importe quoi. Elle avait dit qu'elle avait été dans un monde où les garçons étaient des filles et les filles étaient des garçons. Elle avait fait la connaissance d'Henriette Potter, qui était une petite boulotte très complexée par sa cicatrice, qui n'arrêtait pas d'essayer de la cacher avec de nouvelles expériences capillaires. Ses amies étaient Ronaldina, une rouquine un peu fofolle, farfelue comme les héroïnes de séries télé dans les années cinquante, et Hermion, un mec ringard, toujours plongé dans ses bouquins. L'école était gouvernée par Alba Dumbledore, une femme majestueuse sans une ride mais aux cheveux blancs comme neige. Il y avait un autre monde, avait-elle raconté à une Minerva McGonagall perplexe, où le bien et le mal était inversé. Elle avait rencontré au Poudlard Parallèle le petit Tom Jedusor, défiguré à la naissance par un méchant sorcier. Il avait le crâne chauve, et tout le monde était terrifié par ce sorcier maléfique, un homme avec une effroyable cicatrice en forme d'éclair lui barrant le visage, heureusement, Tom avait sa meilleure amie Bellatrix pour le soutenir, une fille enjouée au caractère bien affirmé. Il y avait aussi ce monde très barbant, où personne n'avait de pouvoirs magiques, avait-elle continué. Elle s'était retrouvée dans une école de moldus, des gens qui ne connaissaient rien à la sorcellerie, Harry, Hermione, et Ronald Weasley étaient là, et ils étaient eux aussi des moldus, et même le directeur de l'établissement, qu'elle avait rencontré, était un moldu, c'était Albert Dumberer, un homme à la barbe blanche bien taillée avec un complet-veston.

Bethsabée Isobel Meredith, qui était une très mauvaise menteuse, ignorait que c'était en disant le moins qu'on faisait croire le plus. Cependant, comme ses histoires étaient drôles, personne n'avait le cœur à lui dire.

En revanche, ce qui était sidérant, c'est qu'elle portait effectivement des vêtements moldus. Peut-être qu'il y avait finalement une part de vérité dans les histoires de Bethsabée Isobel Meredith, qui pouvait savoir. Lorsqu'on s'était interrogée au sujet de ses chaussures, elle avait fait une pirouette et levé sa jambe telle une pin-up.

- Comment donc ? Oh, ça. Ce n'est qu'une paire de converses, vous ne devez pas connaître, c'est très à la mode chez les moldus.

Elle portait également un slim, c'est-à-dire un de ces pantalons ultra-serrés, et un sweat-shirt à capuche. Les professeurs étaient contrariés, car les élèves commençaient à murmurer avec envie sur le passage de la jeune fille aux cheveux roses.

Lorsque Bethsabée Isobel Meredith était retournée dans sa chambre pour la première fois, elle était allée chercher le papier chiffonné qui était glissé sous son oreiller. C'était la lettre qu'elle avait reçu ce matin de noël, il lui semblait que cela faisait si longtemps, maintenant. Elle la relut une dernière fois.

« Salut Bethsabée Isobel Meredith,

En fait, c'est moi qui te parle, ou plutôt, je devrais dire que c'est toi. Je sais, cela peut paraître un peu bizarre, mais je vais t'expliquer.

D'abord, pour te prouver qui je suis, je vais te dire ce que personne d'autre à part toi ne sait, à savoir que toutes les nuits, tu rêves que tante Pétunia revient te chercher à Poudlard pour t'enfermer à la cave. Elle a des serpents dans les cheveux, des griffes crochues, et quand tu te retrouves dans le noir, tu pleures et tu cries, et les murs s'écroulent autour de toi.

C'est bon, tu me crois ? Je sais que c'est le cas, parce que si tu es moi, tu es forcément géniale, parce que toutes les Bethsabée Isobel Meredith sont géniales.

Bon, maintenant que je sais que tu peux me faire confiance, ou que tu sais que je peux me faire confiance, peu importe, je dois te dire qu'il y a quelque chose que tu dois absolument faire, réclamer le remonte-temps à Albus Dumbledore, c'est très important. Cela te permettra de remonter le temps, au cas où tu ne l'aurais pas encore deviné.

Je referme cette enveloppe avec un sort et l'ordre de ne la livrer que le jour où une élève nommée Bethsabée Isobel Meredith passera son premier noël à Poudlard. La lettre sera peut-être un peu défraîchie d'ici là, mais je sais qu'elle restera lisible. Puisque je l'ai lue.

Gros bisous et bon courage à toi, ou à moi, peu importe, je sais que tu en auras besoin parce que j'en ai eu besoin, moi aussi.

Signé : Bethsabée Isobel Meredith (du futur). »

Quand est-ce qu'elle avait écrit ça, déjà ? À l'époque des Maraudeurs ? Elle se retourna vers la cheminée et jeta la lettre au feu.

De son côté, Nicole faisait le tour du café Starbucks. Elle se demandait pourquoi ses amis se donnaient toujours rendez-vous là, systématiquement. C'était cher, bruyant, et on était mal installé. En maugréant, elle se dirigea vers le groupe animé à l'étage. En faisant la bise à ceux qu'elle connaissait le mieux, elle enregistra qui était là et qui était absent.

Il y avait cette petite star de la fanfiction, accompagnée de ses deux meilleures copines. En réalité, elle était devenue plutôt has been, depuis qu'elle passait deux ans à réécrire la première phrase de son dernier chapitre, et que la mode fulgurante des histoires mettant en scène deux hommes amoureux l'un de l'autre était passée. Elle refusait de l'admettre, et croyait toujours que tout le monde était fou d'elle. Il fallait reconnaître qu'il y avait effectivement toujours des irréductibles pour croire que ses torrides histoires d'amour auraient une fin. Mais son influence dans le monde de la fanfiction reposait quand même essentiellement sur sa gloire passée, et sur le fait qu'elle était mignonne.

Il y avait aussi ce mastodonte, qui était connue pour son blog, et aussi pour ses voyages au Japon, qu'elle poursuivait même depuis la catastrophe nucléaire. Cette contrée exotique faisait toujours autant rêver les jeunes auteurs de fanfictions, et ceux qui y allaient gagnaient leur respect. Nicole s'en méfiait. Elle serait dure à convaincre, comme la grosse poule dans Chicken Run.

Elle fit la bise à la fille ronde aux habits colorés qui tenait en équilibre sur le bord d'un siège partagé avec son petit ami. Cette fille était nulle en écriture, ses fanfictions étaient bien maigres, mais elle faisait des études d'art et cela lui donnait une certaine aura dans ce microcosme social. Les écrivains de fanfictions étaient à l'affût des illustratrices avec des regards affamés. Comme avait dit un jour une fille à Nicole, ulcérée, tout le monde pouvait écrire, mais ce n'était pas tout le monde qui pouvait dessiner. Cela étant dit, Nicole devait reconnaître pour elle-même que si elle écrivait comme personne, elle ne savait même pas dessiner comme tout le monde. Ceux qui sortaient de cette école d'art étaient, parait-il, engagé par Walt Disney et d'autres grands studios, à Londres.

En tout cas, le petit ami de l'étudiante en arts avait l'air perdu, avec son look un peu beauf et stéréotypé d'étudiant en informatique très chic. Les indigènes autour de lui portaient plus généralement le noir ou l'arc-en-ciel.

C'était le seul garçon en dehors de l'autre, que Nicole connaissait et appréciait moyennement. Il avait écrit en tout et pour tout qu'une fanfiction, qu'il avait sans doute produit uniquement pour appartenir à leur petit groupe, puis maintenant, il s'incrustait en jouant sur le fait qu'il était homosexuel et que la plupart des filles adoraient ça. Nicole le trouvait plutôt antipathique et peu franc, se déclarer gay n'était pas suffisant pour avoir sa sympathie, merci beaucoup.

Une fois que les premières formalités furent évacuées, Nicole aborda le problème qui la préoccupait vraiment. À savoir le peu de commentaires qu'Élisa recevait sur sa fanfiction.

- Ah, oui, ta nouvelle petite protégée, se rappela l'une d'un ton hésitant.

- Je suis allé voir après le mail que tu m'avais envoyé, mais je n'ai pas trouvé cela terriblement intéressant, dit une autre.

- Je ne sais pas si tu l'as remarqué mais son personnage est une Mary Sue, dit-on d'un ton dégagé.

- Et son intrigue n'est pas très originale avec tout cela.

- Oui, tout à fait.

- Je suis d'accord.

Les auteurs y allèrent chacun de leurs petits commentaires condescendants, puis quand il fut décidé qu'il y avait consensus et que Mary Sue Malgré Moi n'intéressait personne, ils reprirent leurs boissons pour les siroter en cherchant un nouveau sujet de conversation beaucoup plus intéressant. Au hasard, la reliure.

Nicole, rouge comme une pivoine, prit une inspiration.

Elle se leva, raide comme la justice, flamboyante comme une tempête, et pointa un doigt avec des airs de déesse vengeresse vers celle qu'elle surnommait jusqu'à maintenant dans sa tête L'Armoire à glace. Un client ouvrit la porte juste à ce moment-là et accentua malgré lui l'effet spectaculaire en faisant claquer les cheveux de l'oratrice dans un courant d'air.

- Cela te va bien de dire ça, je crois me rappeler d'une jeune fille qui m'avait soumise sa première histoire, une fanfiction qui racontait l'histoire d'une Mary Sue amoureuse de Severus Rogue !

Elle remua, l'air gêné.

- Oui, mais cela remonte à loin, il y a prescription, maintenant, ce n'est pas pour autant que je vais faire de la publicité sur mon blog pour ton amie. J'ai droit à un certain standing, maintenant.

Le visage de Nicole prit une expression terrible de cruauté implacable.

- Et je crois me rappeler que cette Mary Sue avait…

Armoire à glace plaqua sa main sur sa bouche, horrifiée.

- Non, ne le dis pas ! cria-t-elle d'une voix perçante entre ses doigts.

- …Un petit animal kawaï qui disait « Myû » !

L'ex-petite star de la fanfiction yaoi ne se rendait pas compte qu'elle sirotait dans le vide, tant elle était fascinée par le spectacle.

Armoire à glace s'affaissa sur son siège, vaincue. Le coup porté avait été fatal, vigoureux comme une douche froide.

- J'imagine qu'on a toutes été jeunes, soupira-t-elle.

- Oh, tu peux parler pour toi, riposta une inconsciente condescendante.

Nicole se tourna vers elle, l'air d'une furie, et l'intervenante baissa la tête.

- Je vous connais toutes, depuis le début, alors que vous n'étiez encore que des petits bébés patauds, c'est grâce à moi que vous êtes devenues ce que vous êtes aujourd'hui, il est maintenant temps de renvoyer l'ascenseur, déclama le vétéran de la fanfiction, avec le sourire de la victoire. Et aussi parce que je connais tous vos petits secrets, ajoute-t-elle avec satisfaction.

La petite boulotte griffonna sur la nappe en tirant la langue. Elle montra fièrement son œuvre, un portrait d'une jeune fille aux cheveux roses étoilés et aux yeux fuchsia.

- Je suppose que l'on peut faire un geste, commenta quelqu'un d'un ton léger et tout le monde approuva.

De son côté, Bethsabée Isobel Meredith menait elle aussi sa révolution, sa guérilla contre les principes établis.

Dumbledore essaya de reprendre la parole, mais la jeune fille le poussait du coude à la table des professeurs et prenait toute la place. Elle s'était lancée, très enthousiaste, dans un discours sur les maisons et la nécessité de rester unis. En fait, cela allait même beaucoup plus loin que cela, parce que Bethsabée Isobel Meredith s'était lancée dans l'idée qu'elle devait faire participer le public. Celui-ci, qui s'amusait jusque-là, fut tout à coup horrifié.

- Vous, les Poufsouffles ! Allez à la maison des Serdaigles !

Il y eut un moment de flottement terriblement gênant, puis deux premières années de Poufsouffle que Bethsabée Isobel Meredith n'arrêtait pas de fixer des yeux avec un air dément se levèrent en toussotant et allèrent du côté de la table aux Serdaigles qui jetèrent des regards mauvais autour d'eux d'un air hautain.

- Vous, les Gryffondor, rejoignez vos frères Serpentards !

Les élèves s'entre-regardèrent, les yeux ronds. Mais là, chose surprenante, Harry se leva. Ron et Hermione l'obligèrent à se rasseoir, mais il se releva et se dirigea d'un pas ferme vers la table des Serpentards. Ses deux amis le suivirent de mauvaise grâce, et alors, deux autres élèves les suivirent. Une élève de Serdaigle, une petite blonde aux yeux globuleux, prit l'initiative d'aller s'asseoir chez les Gryffondor en faisant des petits signes de la main à tout le monde. Et puis alors ce fut le bazar. L'anarchie.

Tous les élèves décidèrent d'un commun accord de se mélanger au même moment en criant et en battant les bras, certains allaient même jusqu'à échanger les maillots, sans doute prétexte éhonté à dévoiler abdos et biceps dans certains cas, hélas.

McGonagall, elle, secouait la manche de Bethsabée Isobel Meredith, affolée.

- Mais vous bouleversez toute l'organisation de l'école avec votre jeu des chaises musicales !

L'intéressée se tourna vers elle, l'œil brillant. La vieille dame recula. L'élève avait l'air d'avoir une araignée au plafond.

- Vous ne comprenez pas ? Je suis allée dans le passé, j'ai vu de loin l'organisation de cette école ! En réalité, nous ne sommes séparés en quatre maisons que parce que j'ai dit aux Fondateurs que nous devions faire comme cela, mais en réalité, cela signifie que nous n'avons plus aucune raison valable de le faire !

- L'émulation intellectuelle, peut-être ?

La jeune fille fit un geste de la main irrité qui signifiait dans un langage universel qu'on s'en fichait. Elle ouvrit grands les bras à la Grande salle.

- Regardez comme ils sont tous heureux d'être enfin libres !

Un Poufsouffle décocha un coup de poing à un Gryffondor dans l'indifférence générale. Un autre Poufsouffle et un Serpentard s'embrassèrent passionnément et tombaient sur la table au milieu de la cohue. Le corps professoral, paralysé, contemplait le désastre d'un air éberlué.

- Qu'est-ce qui leur prend ? Enfin, ce n'est pas possible, ce genre de comportement, ils sont britanniques !

Bethsabée Isobel Meredith hocha la tête vigoureusement.

- Oui, j'ai vaguement relevé la boisson avec un de mes sortilèges de derrière les fagots, vous m'en direz des nouvelles, je voulais qu'ils soient plus réceptifs à mon discours. Je vous rassure tout de suite, j'ai essayé sur moi, aucun danger, c'est au poil, enfin, moi, les stimulants, ça ne me fait jamais rien, de toutes façons, mais bon, comme vous pouvez le voir, tout est entièrement sous contrôle. Puis, prenant Albus Dumbledore par les épaules, elle ajouta tout en montrant un tableau imaginaire au loin de la main droite : vous et moi, Albus, nous allons faire de grandes choses. De terribles mais néanmoins grandes choses.

Quelqu'un ignorant les aventures récentes de Bethsabée Isobel Meredith, et ses épiphanies au contact de Helga Poufsouffle, qui n'était qu'amour de son prochain, aurait déclaré que la jeune fille était en train de planer tout droit vers la Jamaïque, sous l'influence de la ganja, probablement.

Albus Dumbledore n'apprécia pas du tout. Et pour la première fois depuis longtemps, il se mit en colère. La figure d'un rouge fumant, il se mit à hurler et tapa du pied. Cela provoqua une onde de choc magique qui dégrisa tous les élèves à son contact. Interrompus en plein actes de débauche et de violence, ils se mirent bientôt à réajuster leurs tenues et à remettre leurs chemises dans leurs pantalons d'un air gêné.

Mais le directeur de Poudlard, lui, n'était pas calmé :

- Un million de points en moins pour Serpentard !

- Vous savez, j'ai décidé que je n'appartenais plus à aucune maison, parce que je suis contre, alors c'est plutôt injuste pour eux, fit remarquer Bethsabée Isobel Meredith d'un air blessé.

- Très bien ! Un million de points en moins pour toutes les maisons, comme ça, personne ne gagnera ! Et un milliard de points en moins pour Bethsabée Isobel Meredith où qu'elle aille, voilà !

La jeune fille resta plantée là, hébétée. Ses collègues professeurs se reculèrent un peu pour s'éloigner d'elle. Albus Dumbledore se leva de son siège et colla son énorme nez crochu contre celui, petit et mutin, de Bethsabée Isobel Meredith :

- Et comme punition, vous accompagnerez Hagrid dans la forêt interdite, cette nuit. Ou alors, vous serez renvoyée.

McGonagall s'éventa de la main. Elle n'avait pas vu Albus comme ça depuis la dernière fois que le Ministère de la Magie avait suggéré de mettre des Détraqueurs à Poudlard.