Chapitre 4 : Un intéressant marché.
Sylia encaissa le coup. Cela faisait énormément de révélations en une soirée. Elle avait encore du mal à se faire à l'idée de ce métier clandestin, mais bizarrement ce n'était pas ce qui la chiffonnait le plus. C'était un peu comme si elle avait toujours su que ce genre de personne existait et que Ryô venait juste de mettre un nom sur la profession. Quelle drôle de situation : elle savait parfaitement que l'homme en face d'elle avait du sang sur les mains et à l'en croire il en avait depuis longtemps, mais ça ne la gênait presque pas. Elle était connue pour ses jugements très précis sur les gens, et elle sentait que Ryô ne lui mentait pas, lorsqu'il lui disait qu'il ne tuait pas par plaisir. Et en cela il n'était pas un tueur froid et destructeur.
Cependant il venait de lui dire assez clairement qu'il avait commencé à s'attacher à elle, et ce genre de paroles sonnaient très bien à son oreille compte tenu de ses propres sentiments envers lui… Pas des sentiments d'amour bien sûr, pas après une semaine, mais un attachement. Aussi intéressante que fût cette information elle ne savait pas trop comment l'exploiter. Elle remarqua qu'il s'était appuyé contre l'une des étagères derrière lui, et l'observait en attendant patiemment qu'elle digère les informations et se décide à réagir. Soudain alors qu'elle réfléchissait, elle réalisa que quelque chose ne collait pas.
« Si je te suis bien, tu avais prévu de ne plus me revoir, alors pourquoi tu m'as suivi ce soir ?
On m'a toujours dit que ma passion pour les belles femmes me perdrait. Ce soir est une bonne illustration.
Je ne comprends pas bien.
J'ignorais que c'était toi que je suivais, je n'avais vu qu'une silhouette… et un joli popotin.
Mais alors qu'est-ce qui t'a prit de suivre une femme comme ça en pleine nuit ?
Je voulais voir si y'avait pas moyen de tirer un coup…
Tu te moques de moi.
Pas du tout ! Je te l'ai dit ma passion pour les belles femmes m'attire souvent des ennuis. C'est plus fort que moi dès que je vois une jolie miss mokkori je fonce sans trop réfléchir.
Sylia l'observa, attendant qu'il craque, mais il avait l'air tout à fait sérieux. Sa lèvre inférieure trembla et tout à coup elle éclata de rire.
Tu es train de me dire que ton plan pour qu'on ne se revoie plus t'a explosé à la figure parce que tu voulais tirer un coup avec une supposé inconnue sous prétexte qu'elle avait un jolie popotin ?
C'est ça…
Sylia se mit à rire de plus belle.
Mais personne n'est obsédé à ce point là ! se moqua-t-elle
Beh il faut croire que si.
Cette fois c'en était vraiment trop pour Sylia qui commença à se tordre en deux à force de rire. Elle réussit à vite retrouver un semblant de sérieux et demanda
Tu comptais vraiment arriver à coucher avec une femme comme ça ?
Je ne perdais rien à essayer…Enfin si j'avais eu à faire à une inconnue, étant donné que c'était toi, je me rends compte que j'aurais mieux fait de m'abstenir. »
La jeune femme sourit. Il avait beau dire, elle avait prit plaisir à le revoir. Presque comme s'il avait lu dans ses pensées, il retrouva un air sérieux et un peu sombre et déclara :
« Tu vas pouvoir rentrer chez toi maintenant. Je vais tout de même te raccompagner, les rues ne sont pas sûres la nuit, elles le sont encore moins quand on porte les vêtements d'une voleuse.
Le regard de Sylia s'assombrit à son tour. Elle savait à présent que rentrer chez elle signifiait que cette fois il disparaîtrait pour de bon.
On ne se reverra plus, n'est-ce pas ?
Non.
C'est dommage on s'entendait bien…
C'est vrai.
Et notre mokkori night a été mémorable.
Je ne te le fais pas dire ! Approuva Ryô avec un sourire.
Quel gâchis quand même de perdre tout ce potentiel mokkori…
Oui je devrais me contenter de mes coups d'un soir. Conclut-il en notant cependant qu'elle utilisait le mot mokkori aussi facilement que lui.
Tout à coup Sylia trouva enfin ce quelle cherchait. Il venait de lui ouvrir involontairement une brèche dans laquelle elle devait absolument s'engouffrer.
J'ai quand même une petite question : tu ne veux pas de petite amie mais tu parles de coucher avec des femmes. Tu n'as pas peur de mettre ces femmes en danger ?
Elles ne le sont pas si je reste une soirée avec elles. Il faut un peu plus que ça pour que la pègre remarque quelqu'un.
Donc si je comprends bien, tu peux avoir des maîtresses, mais tu ne peux pas t'afficher avec elles.
Oui bien sûr mais il n'y a pas que ça. Je ne veux pas avoir à m'occuper d'une vie de couple. J'aime bien ma tranquillité et de toute façon je n'ai pas le temps de songer à toutes ces niaiseries. Je n'ai de temps à consacrer qu'au mokkori. On va peut-être y aller non ? Ajouta-t-il sentant que la discussion dérivait dans le mauvais sens.
Ryô tu sais c'est fou le nombre de points communs que nous avons. Tu ne peux pas avoir sérieusement quelqu'un dans ta vie, et c'est aussi mon cas, et nous avons tous les deux un goût prononcé pour le mokkori. Minauda-t-elle en se rapprocha nt de lui.
Oh là je t'arrête tout de suite ! J'ai bien compris où tu voulais en venir. Je ne ferais pas de toi ma maîtresse ! Pas question ! Trop dangereux ! S'exclama-t-il en se déplaçant dans la pièce pour s'éloigner d'elle.
Pas si on se voit de temps en temps… Elle se rapprocha à nouveau.
Quelqu'un finira bien par faire le rapprochement ! Tu n'as pas l'air de te rendre compte que j'ai à faire à des tueurs tous les jours ! Je ne pourrais jamais te protéger.
Il ne s'agit pas de devenir un couple. Je te parle d'une amitié améliorée. On se verrait de temps en temps pour des nuits enfiévrés et ensuite chacun repartirait à sa vie. Entre deux rendez-vous pas de contacts, pas de communications. Chacun de nous y trouverait son compte.
Tu es en train de me proposer du mokkori à la carte ? des pures mokkori nights sans engagements aucun ?
Exactement !
Ok, où est le piège ? Les femmes ne proposent pas ce genre de chose, elles veulent toujours plus. Il était revenu à son point de départ et marqua une pause le temps qu'elle réponde.
Pas moi. Je te l'ai dit, j'ai bien assez à faire sans avoir en plus à me préoccuper d'un petit ami. Et puis je ne veux pas que mes sœurs apprennent ton existence. Par contre je n'ai rien contre « les pures mokkori nights ». »
Elle s'était encore rapprochée pour vriller ses yeux sombres dans les siens. Ryô n'en croyait pas ses oreilles et ne pouvait pas détacher son regard du sien. A le regarder comme ça elle allait réussir à faire vaciller ses bonnes résolutions…
« Ça pourrait être intéressant comme marché. Concéda-t-il. Mais il ne faudrait pas que nos cœurs s'en mêlent, ça serait une catastrophe.
Je n'ai pas plus de temps pour l'amour que ce que j'en ai pour la vie de couple.
On n'aurait pas d'accord d'exclusivité. On sortirait avec qui on voudrait.
On ne sera pas un couple, donc oui chacun fera ce qu'il veut.
Je vais te ramener chez toi ! Déclara-t-il brutalement. On reparlera de tout ça demain chez moi, ça me donnera le temps d'y réfléchir.
Très bien. »
Elle savait au regard qu'il posait sur elle que c'était déjà tout réfléchi et se fit violence pour ne pas afficher un sourire triomphant. Il prit les clefs dans sa poche puis retira son blouson et aida Sylia à l'enfiler. Il lui expliqua qu'il était préférable qu'elle ne se promène pas en ville dans sa combinaison violette de chat. Pendant qu'elle remontait la fermeture éclair il mit la clé d'un air absent dans la serrure et tenta de la tourner. Il s'aperçut pourtant que la serrure résistait et il commença à forcer pour tourner la clé. Sylia s'en aperçut à son tour et vint lui prêter main forte. Ils tirèrent ensemble du même côté puis soudain la clé se brisa dans la serrure. Ryô ouvrit la main, et mus par un réflexe commun ils contemplèrent le morceau de clé d'un regard absent avant de lever la tête l'un vers l'autre.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? S'inquiéta Sylia.
Je ne sais pas. Je ne comprends pas pourquoi cette saleté s'est cassée. Ce qui est sûr c'est que nous sommes coincés.
Tu n'as une idée pour nous sortir d'ici ?
Je ne peux pas briser la serrure avec mon arme, réfléchit-il à haute voix, ça attirerait du monde. On va essayer d'aller dans le bar et de passer par les fenêtres des toilettes. Je ne veux pas partir en ouvrant la porte principale. Si on laisse le bar ouvert il sera pillé et je n'ai pas les moyens de rembourser tout ça.
Attends mais le bar est fermé ? en pleine nuit ?
Le patron fait faire des travaux. Des pochards lui ont détruit une partie de la pièce en se bagarrant il y a quelques jours. Viens on va passer par là. »
Sylia suivi des yeux la direction que lui indiquait Ryô jusqu'à la porte diamétralement opposée à eux. Il chercha une autre clé dans ses poches et cette fois tenta d'ouvrir la porte avec beaucoup de précautions. Il laissa la jeune femme passer, puis la suivit dans l'autre pièce. Laissant la porte ouverte pour éclairer son chemin, il se glissa derrière le bar sur la gauche, tâtonna un peu puis parvint à trouver le tiroir qui renfermait les bougies que l'on utilisait en cas de coupure de courant. Il en alluma une (préférant ne pas allumer les lumières qui risqueraient d'attirer l'attention sur eux) et demanda à Sylia d'éteindre la lumière de la petite pièce. Elle s'exécuta et il la rejoignit pour fermer à clé.
Ils se dirigèrent ensuite lentement vers les toilettes à l'autre bout de la pièce. Ils ne craignaient pas de faire bruit en marchant, cependant Sylia avait fait remarquer à Ryô que sa veste pesait lourd sur ses épaules et qu'elle avait du mal à se déplacer normalement.
Décidément ils n'avaient pas de chance ce soir là. A peine arrivés dans les toilettes ils remarquèrent avec stupeur que les fenêtres étaient fermées par des barreaux. Ils se rendirent aux toilettes femmes, mais en vain. Ils repartirent donc dans la pièce principale complètement abattus. Sylia commença à faire les cents pas en énumérant les possibilités qui s'offraient à eux. Ryô balaya toutes les options un peu folles de la jeune femme tandis qu'il prenait deux verres, une bouteille et des glaçons derrière le bar avant d'aller s'asseoir tranquillement sur l'une des banquettes recouvertes de cuir près de la porte d'où ils étaient sortis quelques minutes plus tôt.
« Dis donc ça te ferait mal de m'aider à trouver une solution ? Lança Sylia en se plantant devant lui.
Je vais te donner la solution au problème : on va s'asseoir, boire un petit coup et attendre tranquillement que le matin vienne, quand le patron arrivera pour surveiller les gars qui font des travaux.
Attendre le matin ? Et comment on va faire pour sortir incognito ? Je vie en face du commissariat qui est sur l'affaire Cat's Eye. Comment je vais faire pour rentrer chez moi sans me faire repérer ?
Je t'aiderai ne t'inquiète pas.
Et pour ce soir ? Tam, en espérant qu'elle soit rentrée à la maison sans problème, et Alex doivent déjà être mortes d'inquiétude ! Je ne veux pas qu'elles fassent des folies pour me retrouver !
Il y a un téléphone ici, Si tu as un peu de chance il fonctionnera et tu pourras appeler tes sœurs. Va voir derrière le bar. Répondit Ryô sur un ton calme. »
Sylia s'empara de la bougie et partit à la recherche du téléphone. Par chance, il fonctionnait et elle se dépêcha d'appeler chez elle. Tam décrocha d'une voix tremblante et Sylia commença à lui expliquer la situation, en évitant tous les détails concernant Ryô. Une fois qu'elle eût rassuré sa sœur et qu'elle lui eût assuré qu'elle se glisserait dehors sans problème le lendemain car elle avait un plan, elle raccrocha, récupéra la bougie et alla s'asseoir à côté de Ryô. Celui-ci lui tendit un verre de sake qu'elle prit de bon cœur et vida cul sec. Elle le posa ensuite sur la table devant eux, renversa la tête sur la banquette avant de se tourner pour regarder Ryô qui se trouvait dans la même position qu'elle.
« Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
On attend 7h que le patron arrive.
Il n'est que 1h du matin. Déclara Sylia en regardant sa montre. Ça nous laisse six heures pour dormir.
Dormir quelle perte de temps ! En six heures il y a tellement de choses qu'un homme et une femme pourraient faire pour tuer le temps…Ricana-t-il en approchant la main de la cuisse de la jeune femme.
Ça fait de moi une obsédée au même titre que toi si je te dis que je suis d'accord ? Demanda Sylia avec un léger sourire. Elle le laissa poser la main sur sa cuisse tandis qu'elle posait sur lui un regard un tantinet avide.
Ça fait de toi une femme tout à fait à mon goût. »
Sylia retira la veste de Ryô et quelques instants plus tard, ils basculaient tout deux sur la banquette en s'embrassant fougueusement, tandis qu'elle enroulait ses jambes autour de son torse.
Le patron arriva à 7h comme Ryô l'avait prédit. Il lui emprunta sa voiture afin de ramener Sylia chez elle, et éviter qu'elle ne se balade dans la rue avec la moitié de sa combinaison visible par tout le monde. Elle lui indiqua par où passer pour accéder à l'entrée de derrière et Ryô se gara le plus près possible afin qu'elle puisse rentrer rapidement sans se faire repérer par personne. Sylia prit soin de lever la veste de Ryô assez lentement afin qu'il ait le temps de lui donner une réponse à sa proposition. Il l'aida à retirer la veste et se pencha pour l'embrasser dans le cou. Il s'approcha de son oreille et murmura « marché conclu miss mokkori ! Rendez- vous demain dans le quartier chaud de shinjuku devant l'hôtel tsukasa à 15h on discutera des détails »
Pour toute réponse elle déposa sur ses lèvres un baiser aussi léger qu'une plume, puis sortit de la voiture, lui adressa un clin d'œil et s'engouffra à l'intérieur de chez elle.
