Chapitre 9 : La fin d'une ère.
La fin du weekend arriva bien trop vite à leur goût. Ils restèrent ensemble le plus possible, mais arriva un moment où il fallut commencer à se préparer. Ryô avait proposé de la raccompagner. C'est lorsqu'elle monta en voiture que Sylia sentit que ça n'allait pas. Elle remarqua que tout à coup Ryô avait l'air bien triste. Il tourna les yeux vers elle pour lui sourire, et tandis qu'elle lui rendait un sourire, elle comprit qu'elle n'était pas dupe. Elle le connaissait à présent trop bien pour ne pas le voir venir : il avait quelque chose sur le cœur et lorsqu'il le dirait enfin ça ne risquait pas d'être plaisant. Elle lui toucha plusieurs fois la cuisse, pour l'inciter à parler, et chaque fois il répondait par un sourire et lui prenait la main pour la porter à ses lèvres. Il se gara dans la rue qui menait à l'arrière de chez elle. Elle le regarda et attendit que la sentence tombe. Il fixait le volant d'un air calme, comme s'il tentait de rassembler ses pensées. Il soupira péniblement puis se tourna vers elle juste le temps de saisir son regard. Il inspira en comprenant qu'elle savait où il allait. Il ferma les paupières quelques instants inspira profondément puis se lança enfin :
« J'ai passé un excellent weekend.
Oui moi aussi même si le mot excellent est peut-être un peu faible…
C'était un weekend magnifique, j'avais l'impression de vivre sur un nuage, d'être ailleurs…
C'est ça, un weekend loin de toutes réalités.
J'ai passé deux jours, à penser égoïstement que je ne voulais pas que ça se termine, que je t'aurais volontiers gardé avec moi…
Sylia accusa le coup en lui prenant la main. Elle avait beau connaître ses sentiments à son égard c'était le genre de paroles qu'elle appréciait à leur juste valeur.
On a en commun jusqu'à nos pensées égoïstes. Risqua-t-elle pour diminuer un peu son malaise.
Le problème c'est que ni toi ni moi ne pouvons nous permettre d'être égoïste. Tu as ta famille et…
Ryô pourquoi maintenant ? Coupa-t-elle d'une voix plus tremblante qu'elle ne l'aurait voulu.
Parce que si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferais jamais ! Je suis bien avec toi, j'ai l'impression d'être quelqu'un de normal, mais je ne le serai jamais, alors je dois t'éloigner de moi une bonne foi pour toute avant de t'entrainer malgré moi dans mon monde !
Rien de bien différent à ce qu'on sait tous les deux depuis le début, mais pourquoi maintenant ?
Parce qu'on arrive plus à se passer l'un de l'autre ! Déclara-t-il en serrant un peu plus sa main autour de celle de la jeune femme. Plus ça va, et plus j'ai envie de te voir et moins je supporte qu'on soit éloigné. Il faut qu'on arrête avant qu'il ne soit trop tard.
Un silence douloureux s'installa entre eux, pendant lequel Sylia sentit sa gorge se nouer. Après quelques instants à lutter contre le flot d'émotions qui l'envahissait elle réussit à articuler :
Je sais que tu as raison, et quelque part je suis d'accord, mais je n'ai pas envie de perdre le seul ami que j'ai eu depuis longtemps aussi brutalement… Dire au revoir à un amant je peux le supporter, mais dire adieu à un ami comme toi je ne sais pas si j'en ai la force…
Alors ne le dis pas ! Après tout on n'est pas forcé de transformer ça en adieu.
Elle tourna vers lui un regard plein d'espoir
Je ne comprends plus !
Voilà ce que je te propose, disons nous au revoir en tant qu'amants, et dans quelques temps, lorsque tout ce tourbillon d'émotion se sera apaisé, nous nous reverrons en tant qu'amis.
Ça me paraît être un bon compromis… »
Elle fit une pause le temps que l'information s'impose à elle. Il fallait qu'elle fasse vite quelque chose, le nœud dans sa gorge se resserrait et elle savait que les larmes ne tarderaient pas à suivre. Elle libéra sa main et murmura d'une voix tremblante :
« Tu me manqueras City Hunter…
Tu me manqueras aussi Cat's ! »
Sylia tourna vers lui un regard larmoyant. L'instant d'après ils échangeaient un baiser enfiévré.
Un quart d'heure plus tard, Alex sortit à la fenêtre de sa chambre. Tam, qui bizarrement s'était montrée adorable tout le weekend, était en train de lui prendre la tête à s'agiter pour rien. Elle aurait aimé pouvoir lui dire que Sylia devait être en train de finir son weekend en amoureux, et qu'elle ne tarderait pas à rentrer, mais elle se serait attiré les foudres de ses deux sœurs. Il était neuf heures du soir et Sylia tardait à revenir. On ne pouvait pas en vouloir à Tam de commencer à s'inquiéter, mais Alex aurait apprécié qu'elle ne passe pas ses nerfs sur elle. Et Sylia qui ne revenait pas ! Ce coup-ci elle exagérait ! C'était bien beaux les relations secrètes, mais encore fallait-il être capable d'entretenir le secret sans se faire griller comme une ado !
Tout en ruminant de sombres pensées, la jeune fille baissa la tête vers la rue et remarqua qu'une petite voiture, une mini, était garée à quelques mètres de la maison. En regardant mieux, Alex se rendit compte qu'il y avait des gens dans la voiture et qu'ils… qu'ils étaient en train de s'embrasser passionnément ! Craignant d'être repérée malgré la pénombre, la jeune fille se recroquevilla pour continuer à profiter un peu coupablement du spectacle. Un petit instant elle songea qu'elle ferait mieux de s'occuper de ses affaires, mais la curiosité l'emporta. De la où elle était elle ne distinguait que la silhouette du couple, et elle se convainquit qu'elle ne faisait pas vraiment de voyeurisme. Et puis ce n'était pas tous les jours que l'ont voyait un baiser aussi sensuel. C'était bien différent d'un baiser de cinéma, ces deux là devaient s'aimer ou se désirer profondément, voire même les deux ! Tout à coup, et un peu trop tôt au goût d'Alex, leur baiser perdit en intensité. Lentement les amoureux se séparèrent et sans crier gare, la femme sortit du côté passager et ferma la portière sans se retourner. Cette femme fit quelques pas dans la rue, et Alex se demanda pourquoi cette silhouette lui était familière. Le conducteur démarra, recula et disparût dans la nuit.
En entendant le moteur, la femme avait ralentit. A présent qu'elle était sûre que la voiture n'était plus là, ses épaules tremblèrent un instant puis Alex la vit enfouir son visage dans ses mains. En comprenant que la jeune femme pleurait, Alex se sentit tout à coup mal à l'aise d'avoir assisté à ce qu'elle pensait être des adieux.
La jeune femme avança légèrement et fût éclairée par la lumière de la lune. Alex se plaqua les mains sur la bouche en reconnaissant sa sœur. Elle encaissa le coup difficilement : c'était la première fois de sa vie qu'elle voyait Sylia pleurer. En plus même de loin cela ne ressemblait pas à de petites larmes, mais plutôt à un énorme chagrin. Son esprit tourna à toute allure pour trouver une solution. Elle ne pouvait pas laisser sa sœur comme ça, mais en même temps elle savait qu'elle avait besoin d'être seule, et affronter Tam maintenant ne serait pas possible. Sans avoir de réel plan elle s'élança dans le couloir à pas feutrés en priant pour que Tam soit toujours au téléphone avec Quentin. Elle descendit les marches sans la rencontrer, et se précipita dans la rue.
Lorsqu'elle entendit la porte Sylia sursauta. Le temps qu'Alex descende elle s'était rapprochée doucement. Elle leva un visage marbré de larmes vers sa sœur. La découvrant elle tenta de se cacher, mais elle était encore éclairée par la lune comme par un projecteur. La jeune fille eut un pincement au cœur en la découvrant. Elle ne laissa pas le temps à sa sœur de balbutier quoi que ce soit et l'attira à l'intérieur. Elle lui murmura des paroles qu'elle essayait de rendre réconfortantes, pendant que Sylia tentait de sécher ses larmes. Alex la prit par la taille et tenta de lui faire monter les escaliers.
« Je vais t'emmener dans ta chambre et je te laisserai tranquille. Ça va aller… on est bientôt arrivée ! » Assura Alex en continuant à aider sa sœur dont les larmes ne semblaient pas se tarir malgré ses efforts.
Elles venaient de mettre le pied sur le palier lorsqu'elles tombèrent nez à nez avec Tam.
« Sylia, qu'est-ce que… Commença-t-elle
C'est pas le moment de la bombarder de questions ! L'interrompit Alex avec colère.
Viens Sylia on va t'emmener dans ta chambre. » Repris Tam.
Les deux jeunes sœurs accompagnèrent leur ainée jusque dans sa chambre tout en essayant de la réconforter. Tam tremblait peut-être autant que sa sœur. Jamais elle ne l'avait vu pleurer ainsi. Sylia avait les épaules trempées de ses larmes, mais c'était la première fois qu'elle se retrouvait dans la position de celle qui devait sécher les pleurs.
Arrivée dans la chambre, Alex aida Sylia à s'asseoir sous le regard triste de Tam. Cette dernière savait que sa sœur avait besoin d'être seule, mais elle ne pouvait pas se résigner à la laisser pleurer tout en ignorant pourquoi. Lorsqu'Alex se redressa, Tam se précipita près de sa sœur ainée, prit place à côté et la serra fort dans ses bras. Sylia appuya sa tête contre l'épaule de sa sœur, tandis qu'elle état secouée d'un sanglot silencieux. Alex se précipita à son tour derrière sa grande sœur et l'entoura également de ses bras.
Il fallut à Sylia une bonne demi-heure pour se remettre et être en état de discuter. Ses sœurs préférèrent la laisser tranquille et sortirent de la chambre. Elles ne posèrent aucune questions de la semaine tant Sylia avait l'air abattu. Devant les clients elle était tout miel tout sucre, mais dès qu'elle se retrouvait seule avec ses pensées son regard s'assombrissait et Tam craignait qu'elle fonde en larme à tout moment. Ce soir là Alex lui avait ensuite raconté en privé ce qu'elle savait. Elle regrettait d'avoir vendu la mèche, mais elle estimait que voir Sylia revenir en larmes étaient une raison assez importante pour mettre Tam au courant. Alex avait bien sûr évité la partie «elle ne voulait surtout pas que tu le saches » et expliqua qu'elle les avait entendu quelques mois plus tôt et que depuis Sylia lui avait fait jurer de garder le silence. Tam parût quelque peu blessée que sa sœur ne se soit pas confiée à elle, mais elle attendrait le bon moment avant d'oser se risquer à lui faire ce reproche.
Finalement Sylia ne versa plus une larme de la semaine, du moins plus devant ses sœurs. Le samedi suivant, après avoir passée la semaine dans un silence quasi constant et un maximum de solitude elle alla voir ses sœurs pour mettre les choses au clair. Elle avait longtemps hésité à leur expliquer tout de A à Z, mais elle estima préférable de laisser une partie de l'iceberg immergée. Elle reprit donc l'histoire qu'elle avait commencé à Alex quelques mois plus tôt, en insistant sur la rupture pour justifier sa crise de larmes. Elle leur raconta qu'ils avaient préférés se séparer car il était soldat et qu'il faisait un métier trop dangereux pour pouvoir s'investir dans une relation à long termes. En entendant cette histoire, ses sœurs eurent les larmes aux yeux. Tam résuma la pensée générale en disant que ça n'était pas juste, que décidément dans la famille, être amoureuse représentait un grand danger !
La discussion entre sœurs dura longtemps. Sylia s'excusa plusieurs fois d'avoir été si morose, ce qui lui valut de se faire gronder par ses sœurs qui lui affirmèrent qu'avec ce qu'elle venait de vivre il était tout à fait légitime qu'elle soit triste.
Dès le lendemain, Sylia se mit en tête d'aller de l'avant. De toute façon elle avait toujours su qu'elle ne pourrait pas vivre éternellement avec lui alors autant passer à autre chose. Elle se créa un emploie du temps chargé qui l'empêchait de penser à Ryô, et tant que ça marchait il fallait en profiter. Dans l'ensemble elle gérait son absence plutôt bien, même si les premiers temps avaient été difficiles. Parfois elle le cherchait encore dans la rue, mais c'était surtout le soir qu'elle pensait à lui. Au fil du temps elle comprit que le plus dur était de ne pas se rendre chez lui lorsque l'envie lui prenait d'avoir un peu de compagnie. Elle avait fini par apprendre tous les chemins qui reliaient leurs deux maisons et à présent elle s'efforçait de ne plus les emprunter, même pour aller ailleurs. Petit à petit sans qu'elle s'en rende compte, le temps passa et elle commença à penser de moins en moins à lui ce qui lui permettait de se concentrer sur Cat's Eyes et la recherche active de leur père.
Ryô quant à lui, eut également des débuts difficiles. Au cours des premières semaines, il passa la plupart de ses nuits à écumer les bars et se réveillait souvent dans la rue après s'y être endormit ivre mort. Makimura s'inquiéta et après plusieurs heures de persuasion, Ryô finit par lui avouer qu'il avait la maladie d'amour. Au début Makimura pensa que Ryô se moquait de lui et tentait de lui cacher la vraie raison qui le mettait dans cet état. Certainement à cause de l'alcool qui coulait encore dans ses veines, Ryô lui parla de tout depuis le début, la rencontre et comment il était tombé amoureux d'elle. Il parla même de Cat's Eye et de la cause qu'elles poursuivaient. Ryô se confia pendant des heures à Makimura jusqu'au moment où il se rendit compte que son ami le regardait avec un regard plein de compassion. Ryô finit par conclure que son état était passager, qu'il ne fallait pas s'inquiéter, qu'il lui fallait juste un peu de temps pour s'habituer à son absence et qu'en un rien de temps il serait redevenu lui-même.
Pour lui aussi le temps passa et il se força également à ne plus penser à elle. Il continua à passer du temps avec Makimura et Saeko et la vie reprit son cours. Saeko était cependant de plus en plus étrange. Ryô lui faisait constamment des avances, et Saeko n'avait pas l'air de savoir ce qu'elle voulait. Parfois il était persuadé qu'elle était prête à tomber dans ses bras au moindre mot, et l'instant d'après elle jouait les indifférentes. Le problème était qu'elle jouait le même jeu à Makimura. Ce dernier se mourait d'amour pour elle mais il ne le lui disait pas. Elle avait une bonne idée de ses sentiments, mais Hideyuki ne faisait jamais rien pour lui prouver qu'il souhaitait dépasser l'amitié avec elle. Ryô tentait parfois de le pousser à agir, mais le pauvre garçon était d'une timidité affligeante. Et puis il y avait le problème de sa sœur. Il refusait de se mettre en couple avec quelqu'un tant qu'elle ne serait pas en âge de s'assumer toute seule. Chaque fois que le sujet de Kaori revenait sur le tapis, Ryô ne pouvait s'empêcher de penser à Sylia et à la façon dont elle se sacrifiait pour ses sœurs.
De temps en temps, Ryô se demandait toujours si la jeune fille qu'il avait rencontré était vraiment Kaori. Depuis, il ne l'avait plus revu et n'avait jamais osé poser la question à Makimura.
Le temps continua à passer, tandis que Ryô et Sylia vaquaient à leurs occupations en essayant de s'oublier mutuellement. Cependant, assez fréquemment, l'un comme l'autre avait un petit coup de nostalgie et se demandait ce que l'autre pouvait bien être en train de faire. Bien sûr Ryô qui lisait le journal tous les jours savait que les Cat's enchainaient les missions en ridiculisant de plus en plus la police. Il avait appris aussi par le biais de Saeko, que le flicaillon qu'ils avaient rencontré au café Cat's Eye ne faisait pas plus de prouesses et forcément cela enchantait Ryô.
Un jour que Ryô lisait le journal en attendant Saeko sur le banc du parc de Shinjuku, il réalisa qu'il n'avait plus vu sa miss mokkori depuis plus d'un an déjà. Une semaine plus tard, il se rendait à un endroit que lui avait indiqué Makimura comme leur point de rendez-vous, lorsqu'il l'aperçut : Elle marchait avec ses sœurs en plein milieu du boulevard, et se dirigeait droit sur lui. De surprise, Ryô arrêta net sa progression et resta planté en plein milieu à la fixer, pendant quelques instants. Il hésita à changer de trottoir pendant que son cœur s'emballait légèrement. Aucune d'entre elles ne l'avaient encore remarqué, elles étaient en grande conversation, mais elles s'approchaient considérablement. Ryô s'arma de courage et continua à avancer vers l'extérieur du trottoir, pour passer à la droite de Sylia. Il espéra qu'elle ne le verrait pas, mais en vain : Sylia leva machinalement les yeux au moment où ils se croisaient. Elle eut à peine le temps de paraître surprise et d'échanger un regard fugace avec lui, qu'il la dépassait déjà. Au dernier moment il tendit la main vers elle et lui caressa le bras d'un mouvement presque imperceptible. Mais elle l'avait senti et le suivit du regard alors qu'il s'éloignait. Sachant qu'elle le regardait toujours il posa sa main sur le côté de son visage en mimant un téléphone puis se retourna brièvement pour lui faire un clin d'œil. Elle lui répondit par un clin d'œil à peine visible puis se retourna pour reprendre sa conversation avec ses sœurs.
Sylia dû attendre le soir pour enfin se retrouver seule et pouvoir penser à sa rencontre avec lui. Elle doutait qu'il soit passé par là intentionnellement, mais avec lui on ne savait jamais. Il lui avait donné l'autorisation de l'appeler, mais elle ne savait pas trop si elle devait le faire. Bien sûr elle n'avait plus de sentiments aussi forts pour lui, mais qui savait ce que pourrait provoquer le moindre contact ? La question tourna et retourna dans sa tête la moitié de la nuit. Finalement au réveil elle décida que ça valait la peine de le revoir une fois. Elle profita de ce qu'elle allait faire des courses pour lui passer un coup de fil depuis une cabine. Elle attendit plusieurs secondes et allait même raccrocher le combiné lorsqu'enfin il décrocha.
« Allô ? Rien qu'à sa voix elle sut qu'elle l'avait tiré du sommeil.
Ryô c'est …
Ah bonjour chaton ! Coupa-t-il chaleureusement.
Je t'ai réveillé ?
Pas vraiment…
Menteur tu as la voix endormie. Désolée d'appeler si tôt c'est juste que…
Que tu profitais ne n'avoir personne à côté de toi.
Oui voilà…Tu vas bien depuis le temps?
Je me porte comme un charme et toi ?
Pareil.
Ecoute…désolé de faire court, mais mon partenaire va pas tarder à débarquer, on a un boulot… Tu veux qu'on se retrouve vendredi soir…pour discuter tranquillement ?
Oui, avec plaisir. 19h ça te va ?
Parfait alors disons 19h devant la gare de Shinjuku ?
C'est noté. Alors à vendredi !
A vendredi chaton ! »
A la façon dont son cœur tambourinait dans sa poitrine, il était évident qu'elle n'avait pas eut la meilleure idée du monde en lui téléphonant. Elle fût déçue de constater que la situation n'avait pas du tout évolué : au moindre geste elle pourrait retomber dans ses bras.
Vendredi arriva trop vite pour qu'elle puisse s'armer de toute sa volonté et de tout son courage. En se rendant à la gare, elle se rassura en pensant qu'en théorie il ne tenterait rien pour la séduire. Sauf qu'il n'avait besoin de rien faire pour la séduire… Mettant cette faiblesse sur le compte de la fatigue, elle décida de céder à une tentation à laquelle elle résistait depuis quelques temps déjà. Elle profita donc de son avance pour aller s'acheter une barre chocolatée au kiosque de la gare. Ça faisait si longtemps qu'elle n'en avait plus mangé, qu'elle en avait presque oublié le goût. Retournant au point de rendez-vous elle mordit dedans en émettant un faible gémissement de bonheur.
« Alors mademoiselle Chamade, vous n'avez besoin que d'une sucrerie pour être en extase ? Demanda quelqu'un à son oreille.
Sylia sursauta et reconnu la voix de Ryô.
Chi tu chavais à quel point chest bon…machouilla la jeune femme… tu comprendrais pourquoi je suis en extase. Finit-elle après avoir avalé.
Ils commencèrent à marcher.
Je ne t'ai jamais vu manger ce genre de cochonnerie. Remarqua Ryô amusé.
C'est parce que je n'en avais plus mangé depuis des années. Je suis trop occupée à surveiller ma ligne.
Pourquoi cette entorse ?
Elle songea que répondre « parce que c'était soit me jeter sur cette chose, soit me jeter sur toi » risquerait de jeter un froid, elle préféra opter pour :
Une envie soudaine…
C'est un truc de femmes enceintes ça, les envies.
Che ne chuis pas encheinte. Précisa Sylia qui venait de mordre à nouveau dans sa barre chocolatée.
Pourtant elle à l'air importante cette envie… Taquina de plus belle Ryô.
Prive-toi de mokkori pendant trois ans et quand tu t'y remettras tu me diras si tu n'en avais pas une forte envie.
Tu compares ce qui n'est pas comparable ma grande. Le mokkori c'est le mokkori, le chocolat du chocolat.
Et pourtant ça créé la même sensation de manque lorsqu'on en est privé.
J'en suis pas convaincu, mais si tu veux… »
Ils continuèrent à marcher en plaisantant sur le chocolat et ses effets. Leurs pas les menèrent directement chez Ryô qui proposa, non sans se retenir de rire, de lui offrir un café. Elle accepta de bon cœur et le suivit dans les escaliers. Lorsqu'il ouvrit la porte, Sylia poussa une exclamation de stupeur !
« Ton appartement !
Quoi qu'est-ce qu'il a ?
Tu as des meubles, et on va dire que par rapport à avant c'est rangé !
Ouais c'est Maki qui m'a obligé. Il a dit que c'était vraiment trop le bordel et que si je continuais des rats allaient venir s'installer.
On ne peut pas dire qu'il avait tort…
Non mais dis, mon appart ne t'avais jamais gêné il me semble ?
On ne peut pas dire que ma préoccupation ait été la déco à l'époque.
Oui c'est sûr qu'avec un bel homme comme moi dans la pièce le reste n'a plus d'importance.
La jeune femme fût forcée de reconnaître qu'il n'avait pas tort. Cependant elle préféra faire comme si elle n'avait rien entendu et continua
Ton partenaire a une bonne influence sur toi.
Ce grand couillon s'est mit en devoir de veiller sur moi… comme sur le reste du monde d'ailleurs.
Si plus de gens étaient comme lui, il y aurait moins de misère.
On n'aurait pas besoin de gens comme lui si les gens n'étaient aussi pourrit à l'intérieur.
C'est vrai… »
Ils étaient arrivés jusqu'à la cuisine et l'eau était déjà sur le feu en train de bouillir. Ryô sortit d'un tiroir deux sachets de café soluble et la conversation s'orienta dans une toute autre direction.
Ils discutèrent longtemps devant leur café, puis devant un autre, rattrapant le temps perdus comme de vieux amis. Il aurait été bête de nier qu'il persistait une certaine tension entre eux. Eux-mêmes parfois semblaient hésiter entre amour et amitié, aussi bien dans leurs paroles que dans leurs gestes, néanmoins la discussion resta sans équivoque et ils partagèrent plusieurs anecdotes en toute amitié. La jeune femme lui raconta notamment qu'elle avait faillit partir aux Etats-Unis avec un jeune peintre de qui elle s'était quelque peu amourachée. Ils s'étaient rencontrés par le biais d'une opération des Cat's. Elles le soupçonnaient à juste titre d'être un peintre faussaire qui remplaçait des originaux par des copies peintes par ses soins. Celui-ci avait tout de suite montré qu'il n'était pas indifférent à son charme, puisqu'il la voulait pour modèle. Sylia avait d'abord refusé, mais Alex avait réussit à la convaincre car ceci ferait progresser leur affaire. La jeune femme avait donc commencée à poser pour lui et de fil en aiguille, après qu'elle ait découvert qu'il était forcé de faire ces copies, elle s'était éprise de lui, pendant que lui-même succombait à son charme. Ce jeune homme souhaitait étudier l'art aux Etats-Unis et au moment de partir il avait demandé à Sylia de l'accompagner.
Elle avait vraiment faillit le suivre. Ce n'était qu'au dernier moment, en arrivant à l'aéroport, qu'elle s'était ravisée. Elle expliqua qu'elle n'avait pas eu le cœur de quitter ses sœurs et de les laisser livrées à elles même avec l'affaire Cat's Eye sur les bras.
« Tu ne regrettes pas de ne pas être partie ? Demanda Ryô
Non, et je suis sincère. Tout d'abord je ne le connaissais pour ainsi dire pas du tout. Et puis, je n'ai cessé de me demander si nous n'étions pas simplement attirés l'un par l'autre à cause du complexe du peintre et de son modèle et vise versa.
Comment ça ?
Les peintres ont toujours été attirés par leurs modèles, et les modèles souvent attirés par ceux qui capturaient leur beauté. Les uns comme les autres s'idéalisent mutuellement et mettent l'autre sur un piédestal : le modèle est cette créature parfaite que le peintre souhaite capturer et qu'il désire passionnément le peintre est pour le modèle ce génie seul capable de faire ressortir sa beauté et le modèle le désire tout autant.
Si je comprends bien tu avais peur que le retour à la réalité soit brutal.
Oh oui ! imagine un peu le désastre de la réalité après l'amour ! Et puis on ne construit pas sa vie avec un modèle. Une fois le désir étanché que reste-t-il ?
Rien je suppose. En plus imagine qu'il ait été mauvais en mokkori tu aurais complètement perdu ton temps ! » Conclut Ryô en plaisantant.
Sylia partit au bout de deux heures. Ils s'étaient quittés sans se donner de nouveau rendez-vous, de la même façon qu'à l'époque de leurs fameux « rdv mkr », à la différence près que cette fois aucun des deux n'avait l'intention de donner ce genre de rendez-vous. Non pas qu'ils n'en aient pas envie, mais il était inutile de retomber dans les vieux dilemmes. Ce soir là, chacun d'eux rêva de l'autre, preuve s'il en fallait qu'un an n'avait pas suffit à effacer leurs sentiments respectifs. Ils ne redevinrent pas amants, cependant ils recommencèrent à se voir assez fréquemment pendant deux semaines, retombant peu à peu dans le piège qu'ils essayaient d'éviter.
