Chapitre 15 : Mise au point.
Ryô parvint à réprimer sa surprise et saisit les épaules de la jeune femme pour la repousser. Elle s'écarta de lui bien malgré elle et l'interrogea du regard.
« Alex, mais enfin ça ne va pas ! Murmura-t-il un peu affolé.
Quel est le problème ? Demanda Alex un peu inquiète.
Le problème ? Il n'y a pas qu'un seul problème ! Mais imagine qu'on nous ai vu ?
Qui ça on ?
Chut quelqu'un vient ! Ordonna Ryô. On en parlera plus tard, mais en attendant pas un mot de tout ça à qui que ce soit ! »
Il se précipita sur la cafetière et coupa le courant. Il eut juste le temps de prendre la poignée avant que Sylia n'entre dans la cuisine. Elle les observa tous les deux, Ryô avec sa cafetière, sa sœur qui disposait les tasses sur un plateau et demanda en les scannant d'un regard suspicieux :
« Bin Alex tu ne devais pas aller aux toilettes ?
J'y suis allée, et puis je suis revenue voir si Ryô avait besoin d'un coup de main.
Elle est arrivée trop tard, j'avais fini alors je lui ai donné la mission de poser les tasses sur le plateau.
Pendant qu'il expliquait tout ça il n'avait cessé de taper sur sa propre cuisse, avec un rythme prédéfini, lançant un message à sa meilleure amie. Celle-ci décoda le mot « problème » fit comprendre à Ryô par un geste discret qu'elle avait compris.
Ah bon. Continua-t-elle. Alors Ryô tu attends quoi pour verser le café ? on a assez attendu nous là bas.
Ah, oui oui. »
Il s'exécuta. Alex fixait les tasses d'un air à la fois absent et un peu agacé. Machinalement elle prit le plateau une fois les tasses pleines mais Ryô l'interrompit :
« Laisse je vais le faire, si Kaori voit qu'on m'aide elle ne va plus me lâcher.
Ok, je retourne là bas alors et j'attendrais que tu nous serves. Tu viens Sylia ?
J'arrive je veux surveiller qu'il ne mette rien dans nos tasses. Plaisanta-t-elle. »
Ryô n'avait encore rien dit mais son amie avait le sentiment de savoir où était le problème. Le ton avait changé entre lui et sa sœur : plus familier mais sans aucun doute plus glacial. Le nettoyeur sortit le sucre tandis qu'Alex s'éloignait, le plaça sur le plateau. Il échangea un regard insondable avec son amie puis ses lèvres formèrent la phrase « elle m'a embrassé ». Il laissa le temps à son amie d'afficher une expression de stupeur puis mima « je l'ai repoussée tout de suite… je lui ai dit qu'on en parlerait plus tard ». Sylia encaissa le coup, puis décida de retourner avec les autres. Il lui laissa un peu d'avance, inspira profondément puis prit le plateau et se dirigea vers le salon. Sylia rassurait Kaori en lui disant qu'elle avait vérifié que Ryô ne tente rien pour se venger. Il fit remarquer qu'elle n'était pas dans la pièce lorsqu'il avait sortit les tasses et que par conséquents elle ignorait si oui ou non il avait fait quelque chose. Pour appuyer sa déclaration il distribua lui-même les tasses en hésitant chaque fois comme s'il voulait être sûr de prendre la bonne pour chacun. Il garda son amie et sa partenaire en dernier en leur tendant avec un sourire mauvais :
« Tenez les filles régalez vous !
Je ne suis pas sûre de vouloir y goûter. Remarqua Kaori.
Mais enfin, il n'aurait quand même pas saboté du café. Se moqua Quentin.
Tu ne sais pas de quoi il est capable… Continua Kaori.
Enfin quoi tu n'as pas confiance en moi, partenaire ? Ironisa Ryô
Pas vraiment en ce qui concerne le café…
Alors tant pis pour toi.
Il s'assit sur sa chaise et commença à boire son café de bon cœur. Sylia n'avait pas encore touché au sien, mais décida qu'elle pouvait prendre le risque. Kaori et Ryô se défiaient du regard. Celui-ci leva sa tasse comme pour trinquer. Elle l'imita et bu une longue gorgée sans le lâcher des yeux.
Sylia j'espère que tu apprécie ton café. Demanda finalement Ryô
Oui merci !
Je demande juste parce que vu que j'ai léché ta tasse…
La jeune femme avala de travers et le mitrailla du regard
Tu n'aurais pas osé ?
On ne le saura jamais vraiment, n'est-ce pas ? Ironisa-t-il
Ryô tu n'as pas fait ça ? S'inquiéta Kaori qui regardait maintenant sa tasse d'un air dégoûté.
Sois tranquille je n'ai rien fait à la tienne. Par contre pour celle de Sylia peut-être bien que oui peut-être bien que non… »
Il laissa planer le doute quelques minutes en appréciant son café puis éclata de rire en déclarant qu'elles étaient d'une crédulité à toute épreuve.
La fin de soirée se déroula sans aucun autre accro. Alex avait fait de son mieux pour paraître enjouée mais elle était agacée. Elle savait qu'elle venait d'essuyer un cuisant échec, chose qui ne lui était jamais arrivée. Au moment de partir, en mettant sa veste elle remarqua qu'il y avait un papier dans sa poche. Elle le sortit et le déplia : c'était un mot de Ryô qui lui donnait rendez-vous à 7h dans le parc de Shinjuku.
Lorsqu'Alex arriva au point de rendez-vous, Ryô l'attendait déjà assis en fumant une cigarette. Elle ignorait qu'il fumait souvent lorsqu'il était préoccupé. En la voyant il éteignit sa cigarette et l'invita à s'asseoir sur le banc. Elle s'installa à une distance raisonnable de lui et attendit que la sentence tombe.
« Ce que tu as fait hier soir était une mauvaise idée… commença Ryô.
Tu ne disais pas non quand j'avais la main sur la cuisse.
Je ne t'ai pas repoussée parce que j'avais peur que Kaori m'accuse de te draguer.
Qu'est-ce que ça aurait fait ?
Elle pense toujours que je vais avoir des gestes déplacés envers les femmes sous prétexte que je suis dragueur. Je ne voulais pas provoquer de scandales c'est tout.
Mais pourtant à un moment tu as…
Parce que tu m'as touché à un endroit sensible. Ne le prends pas mal, mais tu as été trop hâtive.
Je le reconnais. Je n'aurais pas du te sauter dessus comme ça. Mais je voulais vraiment attirer ton attention parce que tu me plais.
Il ne faut pas foncer comme ça en amour.
Je t'ai entendu parler de mokkori à une femme dans la rue.
Oui mais les hommes au pire on les traite de pervers. Comme de toute façon les femmes pensent que les hommes sont tous un peu pervers sur les bords, ça n'est pas bien grave. Pour une femme c'est différent, on pourrait penser que tu es une fille facile…
Mais c'est faut ! Je t'assure que d'habitude je ne suis pas comme ça. Mais tu ne faisais pas du tout attention à moi, alors j'ai brûlé des étapes. Si tu me laisses une chance je te montrerais comment je drague en réalité.
Non ! Alex tu es une très belle jeune femme, plus que ça même, mais il ne peut rien se passer entre nous.
Et pourquoi pas ?
Comme je te l'ai laissé sous-entendre hier il y plusieurs raisons. La première étant que ça me gène vis-à-vis de ta sœur. Vous vous ressemblez beaucoup et j'avoue que c'est troublant de voir son sourire et ses mimiques sur une autre femme, qui contrairement à elle, me fait du charme.
Tu dis ça comme si tu regrettais que Sylia ne t'en fasse pas.
Non, Sylia et moi sommes amis et même si on s'est connu parce que je l'ai dragué, je n'ai jamais attendu ça de sa part.
Et les autres raisons ?
Beaucoup découlent de ce que je viens de dire. Mais peut-être la seule qui puisse vraiment avoir de la valeur à tes yeux, c'est que je suis amoureux.
Tu nous as juré être célibataire ! S'indigna Alex.
Mais je le suis. Je n'ai pas dit que j'étais en couple mais que j'étais amoureux.
Pourquoi ne pas l'avoir dit ?
Parce qu'on ne m'a rien demandé.
Alex réfléchit quelques instants, Sylia avait eut raison encore une fois et elle aurait dû l'écouter.
Sylia le savait n'est-ce pas ?
Il se peut qu'elle en ait une vague idée. Je n'ai rien dit, mais elle me connait bien.
Elle a essayé de me prévenir et je n'ai pas voulu l'entendre… je trouvais idiot de ne pas tenter ma chance.
Tu ne dois pas aimer qu'on te dise ça, mais ta sœur est de bons conseils, on est rarement perdants en écoutant ce qu'elle dit.
Pourquoi j'ai l'impression que tu t'adresses à moi comme si j'étais une petite fille ? D'accord je suis plus jeune que toi, mais c'est aussi le cas de Kaori, avec qui je n'ai qu'un an d'écart, et à elle tu lui parles normalement.
Pardonne-moi. A l'époque où j'ai connu Sylia tu étais une adolescente et lorsqu'elle me parlait de toi j'avais cette image là. Je pense que quelque part dans ma tête tu es toujours une ado.
Ma sœur te parlait de moi ?
Pas que de toi, de Tam aussi.
Mais qu'est-ce qu'elle te disait ?
Rien de particulier… dit-il en réalisant qu'il se lançait sur un terrain glissant. Elle me parlait de son rôle de sœur ainée et des difficultés que cela entrainait de temps en temps.
Je suppose que c'était normal qu'elle se confie à quelqu'un, on en a tous besoin. »
Un petit silence s'installa. Ryô regardait le soleil se lever pendant qu'Alex semblait réfléchir à ce qu'il convenait de faire ensuite. Elle soupira.
« Ryô je vais te demander de ne rien dire à ma sœur sur ce qu'il s'est passé. Je ne veux pas qu'elle se fâche, elle ne voulait pas vraiment que je tente ma chance avec toi…
Je ne lui dirais rien. Mentit Ryô.
J'espère que nous aussi on pourra être amis en essayant d'oublier ce début un peu maladroit.
Ne t'inquiètes pas c'est oublié.
Avant de te laisser, je voudrais te poser une question. Qu'est-ce qui t'empêche de vivre une relation avec la femme que tu aimes ?
Elle ne connaît pas mes sentiments, et il vaut mieux qu'elle les ignore toujours.
Mais pourquoi ?
Disons simplement que je ne suis pas l'homme qu'il lui faut, je suis un peu trop dangereux pour son bien. »
Ce genre de discours n'était pas inconnu à Alex. La lumière se fit alors qu'elle s'éloignait de Ryô quelques minutes plus tard. Elle avait déjà entendu ces mots là dans la bouche de Sylia, ce fameux soir où elle venait de quitter un homme, et où elle était rentré à la maison en larmes… la coïncidence était tout de même bien étrange, et elle se promit de creuser cette piste.
Ryô était toujours assis sur son banc et continuait à regarder le ciel. Au bout d'un moment il demanda
« Tu as entendu ?
Sylia sortit du buisson dans lequel elle était cachée puis vint s'asseoir à côté de lui.
Je n'ai pas raté un mot. Tu as bien fait de me dire de venir et de me mettre au courant de ce qu'elle avait fait hier. Merci d'avoir été compréhensif avec elle.
Tu n'as pas à me remercier, je me comporte toujours bien avec les femmes.
J'espère que cet échec lui mettra un peu de plomb dans la tête.
Ne sois pas si dure, elle a dit pourquoi elle était allée si vite.
Non je veux dire peut-être qu'elle comprendra qu'elle ne peut pas mettre tous les hommes à ses pieds.
Tu sais bien que quelqu'un de normal n'aurais pas hésité. Moi-même si elle n'était pas ta sœur je ne m'en serais pas privé. Mais tu n'as rien à craindre.
Ne t'inquiètes pas je le sais bien.
Mais après qu'elle m'ait embrassé je peux te l'assurer. Hier quand elle s'est jetée à mon cou j'ai eu l'impression de t'embrasser toi.
Vraiment ?
Oui c'était tout à fait la même impression. Je ne savais pas que les techniques se transmettaient dans les gênes.
Il faut croire que oui…
Bon chère amie je vais te laisser. Kaori doit être levée, je vais encore me faire passer un savon.
Tu as raison vas vite retrouver la patronne. Plaisanta Sylia. »
Ils échangèrent un sourire amusé puis se séparèrent.
Lorsque Ryô passa la porte, il fut surpris d'être accueillit par une bonne odeur de café au lieu d'une massue. Kaori l'appela pour lui dire qu'elle était dans la cuisine et prenait son petit déjeuner. Le nettoyeur se traina jusque là bas en affichant un air incrédule…il était persuadé de n'avoir fait aucun bruit… Il entra et découvrit sa partenaire assise à leur table (qui miraculeusement avait repris sa place habituelle) qui buvait un café d'un air absent. Il s'assit en face d'elle, tandis qu'elle poussait vers lui la carafe de café et une tasse, toujours avec ce même air absent. Il s'apprêtait à faire une remarque désobligeante, mais elle fut plus rapide que lui :
« Je ne sais pas si je dois te demander d'où tu viens, je n'ai pas forcément envie d'entendre des mensonges si tôt le matin… »
Elle fixait sa tasse de café. Ryô par contre la dévisageait, incrédule. Il se versa une tasse de café en silence et commença à boire…
« Hier on a passé une bonne soirée avec du monde, c'est inhabituel mais agréable. Continua Kaori. Depuis que tu as retrouvé ton amie, je ne sais pas qu'elle mouche t'a piquée…. Mais tu es différent…en très bien en fait… tu es même gentil avec moi. »
Elle ne le regardait toujours pas, lui continuait à la fixer. Il luttait contre l'irrépressible envie de lui balancer une vacherie comme à chaque fois qu'elle abordait une conversation sérieuse. Il savait bien que c'était dangereux de la laisser parler et généralement il coupait court à ses histoires mais là encore elle ne lui laissait aucune brèche pour parler.
« Tu sais je suis contente d'avoir rencontré ces gens…on ne s'ennui pas avec eux…mais en même temps je me sens un peu triste quand Sylia est là. Ça me rend triste de voir que tu as l'air plus proche d'elle que de moi… »
Les joues de Kaori prirent une teinte rosée, la main de Ryô trembla autour de sa tasse.
« Ryô je sais que tu n'aimes pas discuter sérieusement, mais s'il te plait pour une fois répond moi franchement sans être désagréable… »
A présent sa voix tremblait elle semblait sur le point de poser une question très douloureuse et Ryô resta pétrifié sans savoir ce qu'il devait faire.
« J…Je pense que toi et moi on est amis, alors pourquoi j'ai l'impression que tu préfères la compagnie de Sylia à la mienne ? »
Il ne pouvait pas répondre sincèrement, il aurait mieux fait de couper court à la conversation dès le début ! Maintenant il était trop tard et en se détestant profondément, répondit la chose la plus naturelle pour lui
« C'est toujours plus agréable de passer du temps avec une miss mokkori, même si c'est en tout bien tout honneur, qu'avec un travelo comme toi ! »
Une énorme massue, probablement la mille tonnes, s'abattit sur sa tête en l'incrustant dans le parquet, alors que Kaori lui hurlait qu'il n'était vraiment qu'un enfoiré. Elle quitta la pièce en le traitant de crétin et de mufle et claqua la porte de sa chambre. Ryô se releva après quelques instants en se demandant si finalement c'était une bonne chose qu'il ait retrouvé son amie.
Les deux partenaires s'évitèrent une bonne partie de la journée. Kaori s'était bien défoulée sur sa poupée Ryô, tandis qu'il avait essayé de se détendre en lisant ces magasines adorés. Ne voulant pas affronter un diner dans une telle ambiance, Ryô sortit sans rien dire et alla passer la soirée dans les bars. Kaori, même en sachant ce qu'il était allé faire, le laissa partir sans rien dire, elle non plus n'avait pas envie de le supporter. Elle l'entendit rentrer vers quatre heures du matin, trébuchant et chancelant, en un mot ivre mort.
Le lendemain lorsqu'elle passa devant sa chambre, elle remarqua qu'il n'avait même pas pensé à fermer la porte… il dormait encore habillé, complètement étalé sur son lit. Kaori fit un pas dans la chambre pour fermer la porte et sentit l'odeur infâme qui régnait dans la pièce : un mélange d'alcool, de cigarette et quelque part au milieu de ça, un léger parfum de femme. Kaori ferma les yeux en essayant de garder son calme. Ça la rendait toujours folle lorsqu'elle se rendait compte que Ryô avait passé la nuit avec une femme. Dans un élan de colère elle se rua dans la cuisine, remplit les seaux qui lui servait lorsqu'elle passait la serpillère d'eau glacé, remonta dans la chambre de son partenaire en camouflant de son mieux son aura meurtrière et lui lança le premier seau en guise de réveil. Celui-ci hurla en se redressant et ils commencèrent à s'engueuler comme à leur habitude. Le ton monta et il reçut le second seau en pleine figue. Kaori lui ordonna d'aller se doucher s'il ne voulait pas qu'elle le jette dehors, et sortit en claquant la porte. Ryô lui hurla une vacherie elle rerentra pour lui lancer une massue et ressortit aussitôt en criant toujours aussi fort. Lorsqu'il parvint à se remettre debout, il souriait en pensant à la douceur naturelle de sa chère partenaire.
