Chapitre 16 : Master.
En fin de matinée, le téléphone sonna, offrant aux deux partenaires un intermède à leur chamailleries. La « bonne humeur » était revenue entre eux et à présent ils se chamaillaient assez gentiment en enchainant les joutes verbales. Kaori avait oubliée le parfum de femme qui l'avait mise si en colère le matin et se leva pour décrocher en étant relativement calme. Ryô la regarda prendre le combiné avec un grand sourire. Se chamailler avec elle était son grand jeu, peut-être parce que c'était le seul moyen qu'ils avaient de communiquer en étant « sympathique » l'un envers l'autre.
Il apparût que c'était Alex à l'autre bout du fil et qu'elle téléphonait pour inviter les deux nettoyeurs à sortir avec toute la petite famille ce soir là dans un restaurant à la mode. Alex demanda aussi à Kaori de venir faire les boutiques avec elle afin qu'elles trouvent de belles tenues pour enflammer le cœur des hommes dans le restaurant. Kaori hésita. Elle avait dit elle-même la veille qu'elle appréciait la compagnie de ces gens, mais elle ne pouvait s'empêcher de penser au malaise qu'elle ressentait en voyant Sylia et Ryô ensemble. Sans oublier qu'elle et son partenaire ne roulaient pas sur l'or en ce moment. Elle fit part de la ses hésitations à Alex à propos de leur budget restreint. Celle-ci répondit quelque chose qui fit réfléchir Kaori, puis finalement celle-ci accepta. Elle se tourna tout à coup vers Ryô et lui tendit le combiné d'un air rageur en déclarant que Sylia souhaitait lui parler. Il ne laissa rien transparaître pendant sa discussion, répondant par des oui ou des hmhm. Il raccrocha en laissant planer le mystère et les chamailleries reprirent avec sa partenaire.
« Dis moi, tu aurais pu me demander mon avis, avant d'accepter cette sortie pour nous deux ! Rouspéta Ryô.
Je pensais que ça te ferait plaisir d'aller quelque part avec ton amie.
Mouais…. Mais ce n'était pas toi qui me disais qu'entre colocataires ça se faisait de demander son avis à l'autre ?
On est colocataires quand ça t'arrange !
Au fait, tu me rabâches qu'on n'a pas d'argent, je peux savoir comment tu comptes aller faire les magasins et payer le resto ce soir ?
Pour une fois, on n'est pas complètement à la rue non plus, et puis Alex m'a dit que pour le restaurant ça pouvait s'arranger et puis Sylia qui était derrière a proposé de nous inviter, parce que ça lui faisait plaisir…
Et tu as accepté ça ?
Alex a dit qu'il y avait un moyen de gagner un repas gratuit dans ce restaurant, elle ne m'a pas dit comment par contre.
Au risque de me répéter, tu as accepté ça ?
De quoi tu te plains on va aller dans un bon restaurant !
Tu es bizarre…
Non c'est juste que pour une fois qu'on nous invite quelque part sans qu'on risque notre peau je trouve ça agréable ! »
Elle sortit de la pièce et laissa Ryô à sa réflexion.
Plus tard, il la laissa partir devant, puis sortit à son tour et se dirigea vers l'hôtel où était descendue Sylia. Il retrouva son amie dans le hall, comme convenu plus tôt au téléphone. Ils prirent place dans le salon et discutèrent de la soirée à venir. Ni l'un ni l'autre ne savaient où ils devaient se rendre, Alex et Tam avaient choisi le restaurant et elles n'avaient rien voulu dire. Ils discutèrent un petit moment, puis montèrent à l'étage. Sylia s'approcha de la porte d'un pas légèrement tremblant. Elle inspira profondément puis tourna la poignée. La pièce était plus longue que large. Le lit se trouvait au centre du mur droit et était entouré de petites tables de nuits. A l'autre bout de la pièce, sous la fenêtre, se trouvait un bureau, tandis que la salle de bain et une armoire se trouvaient sur la gauche.
Assis sur le lit se trouvait un homme un peu âgé qui lisait un livre. Il releva la tête en les voyant entrer et les accueillis avec un grand sourire. Il se leva et alla à leur rencontre. Sylia embrassa le vieil homme sur la joue, et se tourna vers Ryô tandis que son cœur battait à lui rompre la poitrine.
« Ryô je te présente mon père Michael Heinz, Papa voici mon meilleur ami Ryô Saeba. Déclara finalement Sylia d'une voix tremblante.
Enchanté… commença Ryô… Oui enchanté de vous revoir monsieur !
Moi aussi ça me fait très plaisir de te revoir mon garçon! Déclara le peintre en serrant chaleureusement la main de Ryô.
Comment ça de vous revoir ? S'exclama Sylia. Ne me dites pas que…
Oui nous nous sommes déjà rencontrés il y a très longtemps. Expliqua son père. A l'époque ce jeune homme m'avait été présenté sous le nom de baby face. Ajouta-t-il en souriant.
Baby face? Demanda Sylia incrédule.
Si vous pouviez éviter de m'appeler encore comme ça ! Bougonna Ryô. Je préfère qu'on m'appelle City Hunter à présent, ou alors Ryô. En tout cas je ne pensais pas vous revoir un jour !
Oh moi non plus je ne m'y attendais pas ! Quelle surprise que ma fille ainée soit tombée amoureuse de toi !
Vous allez vous décider à m'expliquer ? S'indigna Sylia.
Pardon ma chérie, c'est vrai que tu as le droit de te poser des questions. Asseillons-nous, autant être à l'aise pour raconter de longues histoires.
Il reprit sa place sur le lit, sa fille prit place à côté de lui, tandis que Ryô s'installa sur la chaise du bureau en venant se mettre devant eux.
Alors ? S'impatienta Sylia.
Je pense qu'on va laisser ton père raconter, je me souviens qu'il avait une belle façon de conter des histoires. Et puis peut-être qu'il éclairera ma lanterne sur certains points.
J'ai rencontré Baby face… euh pardon…Ryô, commença Michael, il y a presque vingt ans lorsque je me cachais aux Etats-Unis. A l'époque je vivais caché et reclus de la société. Je savais que le syndicat me cherchait activement et je gagnais ma vie tant bien que mal en me construisant des connaissances dans le monde souterrain. Comme je te l'ai souvent dit ma chérie, à part la peinture je n'avais qu'une autre passion, inconnue de tous à part ta mère : enseigner. Et comme à cette époque peindre m'était totalement impossible si je voulais survivre, j'avais trouvé le moyen d'enseigner clandestinement. Les amis qui m'aidaient à me cacher, des gens qui avaient passé une partie de leur vie dans les guerres et cherchaient à construire une vie meilleure pour leurs enfants, me confiaient l'éducation scolaire de leur progéniture. Je suis donc devenu le professeur attitré de ces enfants qui avaient vécus des choses difficiles et qui ne souhaitaient qu'une chose, pouvoir vivre enfin dans un monde de lumière. C'est comme ça qu'un jour, j'ai reçut la visite d'un vieil ami japonais.
Laissez moi deviner, c'était le professeur n'est-ce pas ? Demanda Ryô.
Oui, c'était bien lui. Je ne l'avais pas revu depuis longtemps. On s'était connu pendant la guerre et c'est grâce à lui que j'ai connu monsieur Durieux. En fait c'est parce que je leur rendais visite au Japon après la guerre, que j'ai connu ta mère. Expliqua-t-il à sa fille. Bref mon vieil ami m'a rendu visite et m'a demandé un service. Il revenait d'Amérique du sud, où une guerre civile venait de se terminer et voulait que je m'occupe d'un jeune homme qu'il avait ramené avec lui.
Et ce jeune homme c'était Ryô ?
Et oui c'était moi. J'ignorais que c'était le professeur qui avait pris contact avec vous. J'avais toujours été persuadé que c'était mon premier partenaire en temps que nettoyeur.
Mais qu'est-ce que tu faisais en pleine guerre civile en Amérique du sud ? Interrogea Sylia.
Je t'avais dit que j'avais vécu en Amérique du sud. Je n'ai jamais dit que c'était pendant une période tranquille…
Quoi qu'il en soit, Reprit Heinz qui sentait que Ryô ne voulait pas avouer à sa fille dans quelles circonstances il s'était retrouvé là bas, On m'a confié l'éducation scolaire du petit Ryô et j'ai eut l'honneur de l'avoir pour élève pendant un an et demi. Et ce même si tu étais un peu turbulent.
Jusqu'au jour où vous avez disparût sans crier gare. Remarqua Ryô sans prêter attention à la remarque sur son comportement.
Ça m'a fait de la peine de devoir tous vous quitter si brutalement, mais j'avais appris que le syndicat avait retrouvé ma trace et j'ai dû fuir une nuit en laissant tout derrière moi encore une fois.
On s'en était douté… Nous aussi ça nous a fait quelque chose quand vous êtes partis Master.
Master ? Demanda Sylia.
C'est comme ça que je me faisais appeler à l'époque. Expliqua Heinz.
Et sinon pourquoi Baby face ? Reprit la jeune femme en lançant un regard moqueur à Ryô.
On ne peut pas tous avoir des surnoms aussi mignons que « chaton », n'est-ce pas Cat's ? Ironisa celui-ci.
Ça ne répond pas à ma question !
Baby face est un terme de catch qui désigne celui qui joue le rôle du gentil expliqua Michael. C'est ce qu'on m'avait dit lorsque j'avais posé la question. Le professeur l'appelait comme ça pour deux raisons : son jeune âge et surtout parce que Ryô était d'un naturel gentil et tendre.
Pour ça il n'a pas changé. Confirma Sylia en lançant à l'intéressé un regard amusé.
Je n'ai pas l'impression qu'il ait beaucoup changé en général. Continua son père. Tu es moins jeune mais tu es resté le même. Par contre à ce que m'a raconté Sylia, tu es devenu beaucoup plus pervers avec l'âge… C'est d'ailleurs une des raisons qui font que je n'ai jamais pensé à toi lorsqu'elle s'est mise en devoir de me parler de toi.
Mon goût pour les femmes n'était pas encore bien développé lorsque vous m'avez connu. Je remarque par contre que tu n'as rien caché à ton père alors qu'à tes sœurs tu n'a rien voulu dire. Plaisanta Ryô à l'adresse de son amie.
En un sens je suis beaucoup plus proche de mon père que de mes sœurs. Expliqua celle-ci. Mais alors tu n'as pas toujours été porté sur le mokkori ?
Comme il te l'a dit c'était de façon moins développé. Enchaina Heinz. Je me souviens qu'à l'époque en plus tu ne risquais pas de jouer les coureurs, tu étais fou amoureux de cette jeune fille…
J'espérais que vous auriez oublié ce détail. Répondit Ryô en souriant.
Ohhh, et qui était cette jeune fille ? Interrogea Sylia, curieuse.
Elle s'appelait Mary, si je me souviens bien. Commença Heinz. C'était une jolie blondinette d'environ 15 ou 16 ans qui venait se pendre au cou de Ryô après chaque fin de cours. Elle l'attendait patiemment et l'accueillait avec un grand sourire dès qu'elle le voyait arriver. Elle était très jeune mais elle faisait déjà tourner la tête de tous les garçons autour d'elle. Mais elle n'avait d'yeux que pour toi Baby face.
C'est resté le cas pendant longtemps. Elle a été ma deuxième partenaire aux Etats-Unis. Expliqua Ryô. Ensuite nos chemins ce sont séparés mais elle a quand même continué à faire tourner des têtes.
Ta partenaire ? Mais qu'est-elle devenue ensuite ? Demanda Heinz.
Une nettoyeuse comme moi. Elle s'est fait appeler Bloody Mary pendant tout le temps où elle est restée dans le milieu. Il y a quelques années elle a prit le nom de Rosemary Moon.
Le mannequin de dos ? Demanda Sylia.
Oui elle-même.
Mon dieu c'était elle ? S'exclama Heinz. J'ai entendu qu'elle était morte en venant au japon il y a presque deux ans !
En fait elle n'est pas morte, elle file le parfait amour avec son mari Eric quelque part aux États-Unis. On a simulé sa mort pour qu'elle puisse vivre tranquille.
Quand tu dis « on », tu veux dire que tu y as participé ? Interrogea la jeune femme.
Oui. C'était mon idée d'ailleurs.
Je suis content qu'elle aille bien. J'aimais bien cette petite. Continua Heinz. Quoi qu'il en soit je suis vraiment heureux de savoir que tu vas bien aussi, mon petit Ryô. Je me suis souvent demandé ce que tu étais devenu.
Moi aussi je suis heureux que vous puissiez enfin vivre libre et au grand jour.
Quand je pense que j'étais nerveuse à l'idée de vous présenter tous les deux, alors qu'en réalité vous vous connaissez depuis si longtemps ! Remarqua Sylia.
Le hasard a vraiment bien fait les choses encore une fois. Concéda Ryô. »
La discussion continua, et Sylia en profita pour poser des questions à son père sur l'époque où il avait connu Ryô. Celui-ci raconta plusieurs anecdotes sur le nettoyeur, notamment comment il préférait conter fleurette à Mary au lieu de venir en classe. Il raconta ensuite comment il avait finit par s'attacher à Ryô, touché par son grand cœur et sa joie de vivre. Ryô expliqua qu'il s'était un peu attaché à Heinz pour les même raisons, et qu'il appréciait particulièrement le calme de sa compagnie.
Doucement, la discussion dériva sur la relation entre Ryô et Sylia, d'abord leur relation d'amour, puis leur relation d'amitié. Heinz regretta silencieusement que ces deux là ne puissent faire leur vie ensemble car ils étaient vraiment bien assortis. Cependant en ayant vécu tant d'années caché et reclus il n'aurait pas supporté que sa fille ainée choisisse de se plonger dans ce monde là.
Ils continuèrent à discuter tous les trois de choses et d'autres, jusqu'au moment où ils réalisèrent qu'il était temps de se préparer pour la soirée. Le patriarche leur appris qu'il s'était proposé de garder son petit fils et que par conséquent ils pourraient faire les quatre cents coups sans se soucier de rien. En entendant l'expression « quatre cents coups », les deux amis eurent la même pensée grivoise et lorsque leurs regards se croisèrent ils durent faire de très très gros efforts pour ne pas rire. Lorsque Sylia se détourna pour garder son sérieux, Ryô pensa tout à coup à Kaori…Il songea un peu tristement que c'était ce genre de chose qu'il n'avait jamais laissé s'installer avec elle…Là soudain, bizarrement il le regrettait. Une main sur son épaule le sortit de ses pensées en le faisant sursauter.
« Alors mon garçon à quoi tu penses ? Demanda Heinz.
A quoi, ou peut-être à qui ? Ajouta Sylia sur un ton taquin.
A rien ni à personne en particulier. » Répondit Ryô en constatant un peu agacé que cette femme lisait en lui comme dans un livre ouvert.
Ils se séparèrent quelques minutes plus tard, après que Ryô et Michael Heinz se furent promis de ne pas attendre encore vingt ans avant de se revoir. Le nettoyeur rentra chez lui pour s'habiller pour la soirée tandis que Sylia regagnait sa chambre.
