De novembre, date de notre précédente rencontre, nous sommes passés à janvier. Il fait un froid polaire au dehors, ce qui ne décourage pas les amateurs de batailles de boules de neige. Parmi ceux que je vois, depuis la terrasse où je me suis installée, se trouvent les Maraudeurs. James, Sirius, et Peter seulement. Lupin a été malade récemment, l'infirmière lui a recommandé de ne pas trop s'exposer au froid.

D'où sa présence à quelques mètres de moi sur la même terrasse, emmitouflé dans deux pulls, une cape, et une écharpe. Gants, peut-être. Bonnet, non, ce qui me donne le loisir, de temps à autre, d'apercevoir un de ces somptueux reflets dorés dans ses cheveux.

Je n'ai pas parlé aux Maraudeurs depuis la conversation que je vous ai relatée. Enfin si, j'ai croisé James et Sirius, accompagnant Monsieur et Madame Potter à la réception donnée en l'honneur de tous les gens bien en société pour la nouvelle année.

Nous avons échangé quelques mots de circonstance, avant que je n'aille adresser un sourire de société à Madame Black. Assister à une scène entre la mère et le fils aurait été des plus malvenus.

C'était il y a trois semaines, et depuis, plus rien. Je ne m'en plains pas, j'ai pris goût à la solitude. Fille unique, j'ai été peu entourée durant mon enfance, et maintenant que je suis à l'école, la fonction de mon père repousse tous ceux qui pourraient être mes amis.

Le Ministre de la Magie est très puissant, et Père encore plus. Force de l'argent, force de charisme, force d'intimidation, il est arrivé à sa place grâce à son caractère, et en alliant celui-ci aux fonctions ministérielles, vous obtiendrez…lui.

Je préférerais en rester là pour ce qui est des commentaires. Sachez donc que depuis mon enfance, j'ai été accoutumée à être seule, et si ma mère s'enorgueillit d'avoir une fille belle – je n'ai pas eu trop le choix, sois jolie ou crève – cela ne me sert aujourd'hui qu'à décorer comme un pot de fleurs.

Ce que j'ai dans ma tête, personne ne s'en soucie. Cela est préférable, car vu la place qui m'attend à l'heure actuelle, il est plus judicieux pour moi de me taire.

Je tente un regard à la dérobée vers Lupin. Il est accoudé à la muraille, et paraît apparemment absorbé à faire un pari avec lui-même sur qui, du camp Gryffondor ou du camp Serdaigle, gagnera la bataille de boules de neige.

Il tourne brusquement la tête, et son regard tombe dans le mien. Si moi j'ai les yeux bleus et vides, les siens ont la même couleur, nuancée d'une touche de gris, et contenant infiniment plus d'expression que je n'oserais mettre dans les miens. Quoiqu'il pense, quoique les apparences disent, je préférerais de loin avoir sa place plutôt que la mienne.

Tant de vie dans un simple regard…tant de vie, sans pourtant que quiconque qui n'est pas initié ne sache ce qui se passe dans sa tête. Pourquoi ne suis-je capable d'en faire de même ? Pourquoi ne le puis-je ?

- Tu sais, n'est-ce pas ? demande-t-il soudainement à mon intention.

« à mon intention ». Précision superflue. Nous sommes seuls sur cette terrasse. Si la présence de Remus Lupin est plaisante, la mienne, en revanche, est moins attractive.

- Savoir quoi ? je rétorque avec indifférence.

Je ne sais rien, mais je sais tout. La fille du Ministre Edgar Loxe a la tête bourdonnante de secrets. J'entends les gens parler, et un sourire me laisse passer là où le commun des sorciers demande une accréditation.

Une conversation espionnée au détour d'un couloir de la maison familiale, un papier abandonné dans le bureau de Père, un nom, cela ne pouvait qu'attiser ma curiosité.

- Que je suis un loup-garou.

Il ne mâche pas ses mots. Un point en sa faveur. Je n'aime pas l'hypocrisie.

- Et après ?

C'est vrai, ça, et après ? Je connais bien plus de secrets que n'importe lequel des élèves, mais cela je ne le dois qu'au fait que mon propre père me croits trop stupide pour réfléchir. J'ai de bons résultats, oui, mais combien de fois m'a-t-il répété que tout, à mon niveau, n'est qu'apprentissage bête et méchant ?

Trop pour que je ne l'oublie. Il a en un sens raison, il suffit d'apprendre par cœur pour réussir. Cependant, là où il se trompe, c'est que je suis intelligente. Son raisonnement est faux dans le point où, alors qu'il n'hésite pas à débattre avec ma mère de sujets épineux, il considère les filles de mon milieu comme des oies sans cervelles.

Il a faux sur toute la ligne. J'ai autant de capacités intellectuelles qu'un garçon, de même que les trois sœurs Black, ou que Molly Weasley-Prewett.

- Etre loup-garou n'est pas une finalité, je reprends, juste un hasard. Tant que tu n'essayes pas de mordre qui que ce soit en Pleine Lune, je m'en moque.

…maintenant, je m'en moque. Quand j'ai découvert cette vérité, j'avais treize ans. Père parlait déjà de durcir la réglementation à l'égard des lycanthropes. Je passais dans le couloir, en allant vers la bibliothèque, et j'ai entendu une conversation venant du bureau. Père n'a jamais jugé utile de jeter un sortilège contre la finesse des murs, il a toute confiance en Maman, et me prend pour une oie sans yeux ni oreilles.

Alors j'ai entendu. Père parlait d'interdire aux loups-garous de recevoir la moindre éducation magique. Il soulignait son propos en parlant d'un élève de Poudlard subissant ce sort, et mettant ainsi en danger tous ses congénères.

En cet instant, d'ailleurs, il s'est souvenu qu'il pouvait avoir de l'affection à mon égard. Oh il en a, de fait, je le sais, mais en cette circonstance il avait fait l'effort de laisser croire à son interlocuteur que je pouvais avoir un grand avenir, lequel risquait d'être gâché par un « accident » calculé par cette créature ennemie de toute forme d'autorité.

A treize ans, on n'est pas très loquace. Cette conversation avait eu lieu en juillet. Peu de temps après, je suis tombée sur un parchemin traînant dans la bibliothèque, nommant expressément Lupin comme loup-garou. C'était une copie de l'attestation de recensement, précisant – fait accablant – qu'aux dernières nouvelles il tentait de vivre parmi les sorciers et était scolarisé à Poudlard.

J'étais jeune et influençable. Forte de mes lectures, je croyais aux légendes décrivant les loups-garous comme des monstres assoiffés de sang et hermétiques aux moindres tentatives d'asservissement. J'ai longtemps réfléchi pour savoir ce qu'il était convenable de faire.

Et j'ai jugé préférable de me taire. Après, j'ai compris avoir fait le meilleur choix, et il m'est apparu que si ce papier traînait, c'était par soin d'un de mes parents. Père devait penser que ma cervelle d'oie et moi allions sans le savoir œuvrer pour lui, et dénoncer l'imposture de cet élève.

Mère, si c'était de son fait, voulait je pense me mettre en garde contre ces créatures qu'il est inconvenant de fréquenter.

Le temps passant, j'ai fini par penser…par remarquer, plutôt, que les clichés étaient faux. Lupin est peut-être un peu indocile – Maraudeur oblige – mais je pourrais trouver une centaine d'autres qualificatifs avant d'en arriver à celui de monstre.

- Tu ne te fies pas à ce qui est dit dans les livres ? reprend Lupin.

Désolant. Je ne le montre pas, mais c'est désolant. Désolant, et irritant, d'être jugé sans être connu.

- Tu me prends pour ce que je ne suis pas, je lui rétorque. Un nom n'est pas déterminant, ton ami le démontre bien assez chaque jour.

- Tu ne sais pas de quoi tu parles.

- En es-tu sûr ?

Silence. Seuls au loin sont perceptibles les cris de la bataille, et plus loin encore le murmure de la légère brise hivernale.

- Tu es Emma Loxe, réplique Lupin avec animosité. Un parfait produit du beau monde, au vocabulaire soigné et avec une cape doublée de fourrure. Tu ne dis rien, ne pense rien, personne ne t'aime ni te hait. Tu n'as jamais ri ou pleuré. Que veux-tu que j'en pense ?

Merci pour cette description ?

- Ce que tes amis ont vu en toi, je murmure simplement alors que nos visages ne sont qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Que je suis humaine.

Je vais volte-face, et rentre dans le château dans un mouvement de cape – doublée de fourrure c'est vrai. Lupin reste sur place comme une statue. Peu importe ce qu'il comprendra, je n'attends rien de lui.

En revanche, je crois qu'il est plus que temps… Plus que temps que je me redresse et me réveille.