Savez-vous quel jour nous sommes ? Le savez-vous ? Non ? Je vais vous le dire, car à mon sens cette date restera parmi les plus irritables de l'année.
Nous sommes le douze février, plus exactement dans la semaine de la Saint-Valentin. Une célébration mièvre et inutile, un étalage superflu d'un amour jamais démontré autrement, un moyen de se faire pardonner en un baiser et une boîte de chocolats tous les faux pas réalisés dans l'année.
En somme, les amoureux ne s'aiment qu'en ce jour. Le reste de l'année, il n'y a aucune pitié. Ceci est mon premier jugement du jour, et j'en suis assez fière. Pour être exacte, j'ai une double raison de me gausser.
La première est que je fais quelques progrès en matière de jugement. Bientôt, je pense que j'aurais un amour-propre.
La seconde, c'est que ce jugement est spontané, venu d'un fait qui m'a surprise, et auquel j'aurais dû m'attendre. D'une mauvaise nouvelle, pour être exacte.
D'une lettre, si vous voulez réellement tout savoir. D'un courrier de ma mère. Je ne suis pas sûre qu'elle croie à ces inepties de fête autour de cupidon ou d'autre chose, mais toujours est-il qu'elle a choisi précisément la Saint-Valentin pour m'annoncer le commencement de la dernière étape de mon « éducation ».
Je suis, depuis ce matin sept heures très exactement, date de parution de la Gazette du Sorcier, sur le marché du mariage.
J'ai reçu le journal, également. Je ne suis pas en première page, la Gazette a encore un minimum de savoir-vivre, mais je ne sais quel journaliste a encore plusieurs colonnes à cette annonce manifestement primordiale : je suis une jeune fille à marier.
Mère m'a bien précisé dans sa lettre que le mariage ne demande aucun amour. Il suffit, selon elle, que j'estime suffisamment mon fiancé pour pouvoir vivre avec lui en harmonie durant plusieurs décennies.
Du fait qu'il aura tous les droits, a fortiori celui de me tromper, Mère ne dit rien. C'est à son sens secondaire, alors que je suis persuadée qu'elle en aurait fait une maladie si Père l'avait traitée comme un objet.
Enfin. Dans le journal se trouve d'abord ma photo. Elle est assez flatteuse, je suppose qu'elle a été choisie selon ce critère d'ailleurs. J'ai un sourire conventionnel, presque commercial, mais attirant.
Ensuite, viennent les précisions sur le fait que j'ai dix-huit ans, suis à Gryffondor, de sang pur, et aie d'assez bons résultats. Je suis à les en croire une demoiselle accomplie, parlant correctement trois langues en comptant l'anglais (ce qui est faux, je baragouine un peu l'italien mais c'est tout), capable de me tenir en société, sachant faire un plan de table et décorer une maison.
Ce n'est pas une annonce matrimoniale, avoir ses colonnes dans la Gazette a plus de chic que deux lignes dans Sorcière Hebdo. Le principe demeure toutefois le même. Je dois me marier, et avec un célibataire de la bonne société en manque d'une épouse de compagnie.
Deuxième jugement de la journée. Révoltant. Je ne suis pas un morceau de viande. J'avais déjà songé au jour où cet article paraîtrait, Mère m'en avait parlé cet été, mais je ne considérais alors l'achèvement de ce plan que comme lointain.
Le lointain est devenu présent, et je me sens comme un mannequin mis dans une vitrine. J'ose espérer valoir davantage tout de même.
Enfin…que puis-je contre ? Si j'avais été plus forte, peut-être aurais-je été en mesure de résister. Mais à l'heure actuelle…je n'ai qu'à céder. Je cèderai. C'est inéluctable. D'ici deux ans, au plus, je remonterai une allée de sorciers vêtus autrement qu'en Gaichiffon, habillée moi-même d'une robe affreusement chère, pour aller consacrer ma vie à un homme qui aura besoin de mes compétences dans une maisonnée et de mon nom.
Au mieux, de ma fécondité. Mais pas d'autre chose.
Je. Ne. Veux. Pas. Descendre. Dommage pourtant, j'y suis obligée. La sage petite fille du Ministre va une nouvelle fois se soumettre, accepter les regards lubriques de mes comparses, et prouver à la face du monde qu'elle ne vaut pas mieux que ceux qui ne réfléchissent pas.
J'endosse mon masque d'indifférence, et sors du dortoir vide. En cette heure tardive, je ne m'attendais pas à croiser d'autres personnes que quelques élèves au visage encore bouffi de sommeil, des premières ou deuxièmes années généralement.
Arsenik, parfois, aussi. Il vient souvent me saluer le matin, quand son service aux cuisines l'y autorise. Il me ramène toujours, en ces instants, une tasse de chocolat et un toast au beurre demi-sel.
C'est vraiment un bon elfe. Je ne sais plus ce qui m'est passé par la tête quand je lui ai donné son nom, mais il vaut cent fois mieux que cela.
Tant pis, ce n'est pas aujourd'hui que je le changerai. J'étais occupée, avant ma digression, à vous dire que je ne pensais pas croiser qui que ce soit en descendant du dortoir. Pourtant, Lupin est là, affalé à ma place favorite auprès de la cheminée.
Je ne lui avais pas répondu, la dernière fois. Je m'étais juste éclipsée, et lui avait séché le cours de Botanique. Il est allé pour Merlin sait où, à la place, sûrement faire une chose aussi puérile que suspendre du papier toilette devant la salle commune des Serpentards.
Donc, Lupin m'attend. Je ne pense pas qu'il m'ait encore vue, tout occupé qu'il est dans sa lecture de la Gazette. Depuis plus d'un mois que nous avons quelques discussions, je suppose commencer à le connaître, maintenant, et je n'ai nul besoin d'une boule de cristal pour savoir que c'est précisément l'article de la troisième page qui l'a amené à m'attendre.
Attendant qu'il m'aperçoive, je ne descends pas plus bas. Avantage de la situation, également, je le vois très bien d'ici, et ses cheveux sont baignés dans un rayon de soleil. Leur reflet m'attire aussitôt, et si je n'étais pas si habituée à contrôler la moindre de mes actions, je crois bien que je lâcherai un de ces soupirs mièvres qui me transformeraient aussitôt en la nouille que je suis supposée être.
Ne pensez pas n'importe quoi, je ne suis pas du nombre de celles qui se damneraient pour avoir un rendez-vous de Remus Lupin. Je ne le puis, ni ne le veux. Ma faiblesse est trop grande pour que j'échappe à mon destin, et le fait que Lupin soit quelqu'un que j'apprécie ne fait pas de moi sa soupirante.
- Tu admires encore mes cheveux ? dit soudain Lupin sans pour autant se désintéresser de la Gazette.
Et bien…oui. Je maintiens même que j'adorerais les toucher, mais cela reste mon secret. Un parmi d'autres, me dites-vous, c'est en effet le cas. Vous savez que mon esprit reste un sanctuaire, nul n'a le droit de savoir quelles péripéties peuvent bien s'y dérouler.
C'est mon jardin secret.
- A moins, reprend Lupin en daignant me regarder cette fois-ci, que tu ne goûtes tes derniers instants de liberté ?
Il y a de cela également… Même si je ne suis pas certaine qu'être seule en sa présence soit forcément une liberté. Savoir qu'il a pour seul but de pénétrer dans ma tête, pour m'étudier comme on dissèque un corps, n'est pas un gage de sécurité. Je dois encore plus me surveiller.
- As-tu reconsidéré par proposition ? reprend-t-il sur un ton beaucoup plus sérieux. Je pense honnêtement que tu as besoin de soutien, surtout actuellement.
Je. Ne. Veux. Pas. De. Pitié. Lupin ne l'a peut-être pas encore compris, mais ma situation n'est pas si mauvaise que cela. Quoi que je fasse, pour l'instant, mes arrières sont assurés. Je pense beaucoup, mais agis à mon rythme. Je ne pourrais pas me soustraire à la voie que d'autres ont tracées pour moi, je n'aurais pas le mode de vie qui m'aurait le mieux convenu si j'avais été libre, mais je ne serais pas malheureuse pour autant.
Je n'attends pas grand-chose de mon avenir, alors pour qu'il me convienne, je dois être rationnelle. Ce que Lupin n'a, je crois, pas compris.
Pas plus, je pense, qu'il ne lui soit venu à l'esprit que si je voulais un ami, je ne choisirais pas un Maraudeur. Eux et moi sommes trop dissemblables, même s'ils ont mon estime.
Ne me demandez pas plus. Telle que je suis, telle que j'ai été élevée, je ne puis encore avoir de ressentis plus forts que des sensations ou que des sentiments rationnels. Les grands débordements du cœur, ou simplement l'amitié, sont dans mon vocabulaire mais pas dans mon expérience.
A dire vrai, je ne pense même pas avoir déjà ressenti la peur…ou l'inquiétude.
- Alors tu vas te laisser faire ? reprend Lupin devant mon mutisme. Tu vas laisser ton rang et les autres dicter tes actions à ta place ?
…
…Pour être franche…
- Pourquoi toi ? je demande finalement.
- Plaît-il ?
- Pourquoi est-ce toi qui cherche à tout prix à m'aider ? Vous fonctionnez en groupe, habituellement, alors pourquoi es-tu le seul à te concentrer sur moi ?
C'est une question légitime. Si j'avais dû miser sur l'intérêt d'un quelconque Maraudeur sur moi, j'aurais parié sur Sirius, pas sur Lupin. Lui et moi sommes par trop éloignés, nous n'avons pas les mêmes réalités.
- Sincèrement ? Je me le demande aussi. Mais que je sois ici ne veut pas dire que mes amis ne font pas attention à toi. Au contraire. Ce sont eux qui m'ont décidé.
Hmh. Donc, en suivant son raisonnement, Lupin ne serait ici que contraint et forcé. Lui y croit peut-être, mais moi non. C'est paradoxal, mais je ne pense pas qu'il mettrait autant de cœur dans une mission qui lui a été imposée.
Or, je peux vous dire rien qu'à son comportement qu'il est déterminé. Très déterminé. Trop pour mon propre bien et pour le sien.
- Ecoute, reprend Lupin en s'approchant jusqu'au pied de l'escalier, je ne te demande pas de me donner ta confiance, je sais très bien que tu ne fonctionnes pas de cette manière. Mais ne repousse pas entièrement la chance qui t'est offerte. Tu mérites beaucoup mieux que ce que tu as maintenant, l'article du jour en est la preuve. Alors si tu le veux bien…je vais te servir de garde du corps, pour l'instant, d'accord ?
De garde du corps ? De garde du corps ? Il pense que j'ai besoin d'un garde du corps ? Personne ne me ferait jamais de mal, tous ont trop peur du courroux de mon père si jamais je me plaignais de quoi que ce soit.
Enfin, maintenant, la donne a changé… Je suis officiellement courtisable, donc plus intéressante à fréquenter, voire une belle promesse d'avancement social. Je ne peux décemment tous les rejeter, ce serait mal vu, mais qui sait…la protection d'un homme désintéressé…
Oui, il y a du bon à ce que ce soit Lupin finalement. Sirius serait aussitôt soupçonné d'en vouloir à ma dot et mon héritage – alors qu'il n'en a nul besoin – Lily serait jalouse de l'intérêt de James, et Peter… oh, Peter pourrait faire un candidat, mais à choisir, je préfère Lupin.
Il est bien plus agréable à regarder…
