Vêtue d'une longue robe noire en velours, je descends lentement l'escalier glacial du manoir pour me rendre dans le petit salon. Nous ne sommes que trois, ce soir, mais Mère tient à ce que chacun s'habille pour dîner. Le fond de l'air est frais, et la maison mal chauffée. Le velours me garde de la morsure du froid.
Pour tout bijou, je me suis octroyée une stricte chaîne d'argent. Il ne fait nul doute que je dois paraître austère, mais Mère, me trouvant trop souriante à mon retour de Poudlard, m'a sommée de paraître plus digne.
Je m'en tiens donc à son commandement. De plus, alors que je ne l'acceptais jamais naguère, je me suis autorisée à avoir une humeur. Je ne dis pas que je ne parais plus toujours égale, toujours calme, mais intérieurement je me suis octroyée le droit d'être triste, fatiguée, ou amusée.
Les autres ressentis sont trop forts pour que je puisse me les autoriser. La tristesse, pour ne citer qu'elle, me semble déjà être une immense torture, alors que ce que je ressens ne doit être rien d'autre qu'une grogne passagère à ceux qui y sont accoutumés.
Moi qui ne le suis, moi qui dois de surcroît donner le change, moi je souffre. Seul Remus comprenait, c'est lui qui m'a appris à accepter mes émotions telles qu'elles me venaient. En revanche, il ne voit pas pourquoi je m'obstine à les dissimuler encore, et je doute que cela lui vienne un jour.
Pourtant, je me protège, et je le protège lui également. A présent, je l'apprécie sincèrement, mais si Père venait à apprendre que je me suis acoquinée avec un loup-garou, je ne crois pas que cela lui plairait.
Sa partie ministérielle désapprouverait pour ma sécurité. Son côté paternel tempérerait peut-être, mais il est profondément enfoui, et il n'en demeure que des vestiges.
Quatre jours se sont écoulés depuis mon retour de l'école. Quatre jours, qui me semblent être une éternité. Ce soir, c'est la Pleine Lune, et Remus est le seul ami que j'aie. Savoir qu'il souffre en ce moment même, alors que je suis dans un bâtiment millénaire et prête à passer une soirée conventionnelle, n'est pas pour me plaire.
- Cela est déjà mieux, commente ma mère alors que j'entre dans la bibliothèque où ils se tiennent. Une Lady digne de ce nom ne doit pas paraître frivole, ce serait ruiner à jamais sa réputation.
Certes. La réputation. Un point essentiel, pour lequel est primordiale la conservation des apparences.
- Il me semblait pourtant, je contre d'une voix douce, qu'une Lady ne devait pas non plus se vêtir comme pour un enterrement.
- Les vêtements sont une chose, le comportement une autre. Tant que tu es belle, tu seras pardonnée. Quand tu seras vieille, alors tu devras être plus prudente, aussi est-il essentiel que tu prennes dès maintenant l'habitude de savoir te tenir en public.
Oh mais je le sais, Mère, je le sais. Vous trouvez toujours quelque chose à critiquer, peut-être pour vous justifier votre statut maintenant que je suis majeure, mais cela n'empêche que je conserve un immense contrôle de moi-même.
Pourtant, si je pouvais m'exprimer… Si je pouvais pleurer… Peut-être que je me répète, mais savoir Remus actuellement transformé en bête sanguinaire, en ce qui n'a pas choisi mais le rend haïssable, me désole plus que cela ne devrait. Depuis que j'ai eu connaissance de son statut, j'ai toujours ressenti une pointe de pitié lorsque venait la Pleine Lune, même si j'étais si impassible que je ne m'en apercevais pas.
Maintenant que je le connais, le pincement s'est amplifié pour devenir une bouffée mordante de ce que Remus a appelé de l'angoisse, lorsque je lui en avais parlé avant le départ. Il m'a assuré que tout se passerait bien, mais j'ai décelé le mensonge.
Ce que je ressentais alors n'était toutefois qu'un prélude en comparaison de ce qui me prend maintenant. Toutefois, je dois donner le change.
- Soyez assurée que je suis vigilante, je murmure en allant m'appuyer contre la cheminée.
Les flammes sont dans mon dos, et de ma place je peux voir le salon. Père n'est point encore rentré du Ministère, mais le gong de l'horloge, annonçant l'heure de sa venue, est imminent. Mère, quant à elle, est assise de façon très droite dans un fauteuil, à peine appuyée sur le dossier. Elle semble lire un roman pour dame bien, un ouvrage moral, dont l'âge est marqué par la couverture de cuir, mais je peux voir à l'expression de son visage que ses yeux voient les lignes sans les lire.
Il y a longtemps que je ne l'avais regardée. Elle ressemble peu à ma grand-mère, dont j'aurais apparemment hérité de la beauté, mais elle et moi partageons le même regard bleu, celui qu'elle a si sévère et moi si vide.
Ses cheveux sont parsemés de quelques mèches blanches, peu cependant. Mère a trente-neuf ans, je suis née deux ans après le mariage. Je ne sais si elle désirait un garçon, comme le dit apparemment la rumeur, mais je n'ai jamais senti émaner d'elle la moindre indulgence à mon égard depuis que j'ai atteint l'âge de raison.
Je pense qu'elle doit être très déçue par les quatre refus de prétendants que j'ai déjà opposés. Toutefois, elle doit comprendre je pense. Même si elle le montre peu, elle m'aime et refuse que je sois victime d'une union qui ne me conviendrait pas.
- Il suffit ! s'exclame-t-elle brusquement en refermant son livre d'un coup sec. Dis-moi ce qui se passe.
Est-ce son côté maternel ou son côté duègne qui parle ? Je ne le sais, et dans le doute, je vais répondre de façon conventionnelle, comme je sais si bien le faire.
Comme Remus me le reprochait sur le ton de la plaisanterie.
- Tout va pour le mieux, Mère, je réponds doucement. Je vous assure qu'il n'y a aucun motif à inquiétude.
- Bien sûr que si. Tu n'agis pas comme tu le fais d'habitude, et cela fait plusieurs jours que je le constate. Tu souris davantage, regarde par la fenêtre depuis que la nuit est tombée, et je t'ai connue avec un meilleur contrôle de toi-même. Il ne peut que se passer quelque chose de différent. Aurais-tu un ami ? Songe à ta vertu.
Attention à ce que ma mère vient de dire, ne voyez pas le qualificatif d'ami comme moi je l'utilise pour qualifier ma relation avec Remus. Ce que ma mère veut savoir, c'est si je fréquente quelqu'un, si je fais mon chemin derrière son dos, donc si je risque de perdre de mon honneur en dérogeant à mon rang.
- J'ai conscience d'être tenue à certaines obligations, je réponds calmement en commençant à circuler dans la pièce. Je n'ai aucune relation.
Hormis Remus et les Maraudeurs. Mais ce ne sont que de frêles amitiés, sauf pour le premier. J'ai refusé Sirius parce que je sais très bien que lui et moi aurions été malheureux par cette éventuelle union, sans tenir compte du fait que Sirius, dans un vent de sagesse, aurait refusé au nom de sa liberté.
- Alors pourquoi refuses-tu les propositions qui te sont faites ? Le jeune Lestrange est un excellent parti, sa famille est grande. Angelo Dippet est un lointain neveu du précédent directeur de Poudlard, c'est non négligeable. Le dernier en date, Amos Diggory, aurait pu convenir, mais tu as mis tant de temps à répondre qu'il s'en est fiancé entre temps. Et Sirius Black, alors…
Et bien ? Sirius ?
- Ton père a appris que tu t'es liée d'amitié avec sa bande. Je ne vois aucun mal à cela, tant que tu ne t'impliques pas dans leurs actions déplacées. Cependant, puisque le jeune Black est ton ami, il aurait parfaitement pu convenir…
Sauf que son caractère et le mien ne sont pas accordés. Enfin, voyez l'inconvénient à être la fille d'un homme puissant. Je ne puis faire un pas, même à Poudlard, sans qu'il ne le sache. Il est heureux que mon amitié avec les Maraudeurs ne déplaise aucunement, j'aurais eu des difficultés à y renoncer, autant qu'à désobéir à un ordre parental.
- J'ose espérer, dit soudainement mon père en émergeant de la cheminée, que tu ne refuses pas tous les bons partis que ta mère te propose parce que tu as un faible pour ce lycanthrope…
- De qui voulez-vous parler ?
J'avoue, je ne démens pas vraiment le fait d'être la nouille qu'ils pensent que je suis. J'aimerai seulement qu'ils comprennent qu'une personne ne se définit pas forcément selon sa nature. Le seul loup-garou que Père a jamais rencontré, je crois, est Fenrir Gryback, et il ne fait rien pour améliorer la réputation de sa caste.
- Tu le sais très bien, reprend mon père après avoir posé un baiser rapide sur mon front. Un de tes professeurs m'a informé du fait que tu fréquentes une bande de garçons de ton âge. L'un d'eux est un loup-garou, et il m'a été dit que tu es particulièrement proche de celui-ci.
- Oh. Vous voulez parler de Remus Lupin.
Je continue à jouer la carte de la stupidité. Mon père peut médire autant qu'il le veut, il demeure que sans Remus je ne serais encore qu'une coquille vide. Même si je ne pense autant pouvoir me libérer de la fatalité, je vois du moins mon existence avec davantage de couleur. Avec lui, j'apprends à rire, à voir combien le monde qui nous entoure peut être drôle.
J'apprends à voir le bon côté, à quitter la raison pour enfin ressentir. Même si à l'origine, je n'ai voulu ni cet effet ni cette relation, elle m'a pour l'heure été plus bénéfique que néfaste.
- Il est parfaitement fréquentable, je reprends en retournant m'adosser à la cheminée.
- Les loups garous sont très doués pour cacher leur jeu. Il suffit que tu t'approches trop, et ils te perdent à jamais. Tu es la meilleure victime qu'il puisse trouver.
- Vous leur prêtez des pouvoirs qu'ils n'ont pas.
Je sens qu'il est surpris. Cela est évident, Père a si souvent pensé que j'étais une oie sans cervelle, malgré ma suffisamment bonne mémoire pour retenir les leçons apprises, qu'il n'en a pas envisagé que je pouvais avoir un jugement.
J'ai fait de gros progrès à ce sujet. Je ne dis pas encore avoir un avis politique, ou pouvoir voir les défauts de quelqu'un, mais je commence un minimum à pouvoir exprimer un avis.
- Tu ne sais pas de quoi tu parles, soupire mon père en pensant ainsi clôturer la discussion.
- Sauf votre respect, je réplique avec une incroyable bouffée de courage, je ne pense pas que vous sachiez davantage. Tous les lycanthropes ne se ressemblent pas, il est vrai, mais je peux vous promettre que Remus Lupin est parfaitement respectable.
Silence. Il y avait longtemps que je n'avais osé parler aussi directement, si seulement je l'avais déjà fait. La conviction, bien ancrée dans l'esprit de mes parents, de ma stupidité me convenait sans nul doute, puisque m'éloignait ainsi de certaines responsabilités qu'ils auraient voulu me donner. Je n'avais jamais cherché à leur montrer que sans être surdouée, je peux être intelligente.
- Tu te laisses tomber dans son piège, murmure mon père en s'approchant de moi.
- Il n'y a pas de piège, seul vous en voyez un. Remus n'a jamais cherché à me faire quoi que ce soit, et si nous discutons souvent, c'est en toute amitié.
Je ne me fais pas d'illusion cependant. Père ne comprendra pas que je pense de la sorte. Il soupire, signe que j'ai à moitié gagné la partie, mais je ferai l'objet d'une surveillance plus que marquée jusqu'à la fin de l'année, et Remus également.
- Si tu le penses, reprend-t-il, alors tu peux continuer à le fréquenter. Sois prudente cependant. Mon expérience m'a dit que les lycanthropes sont dangereux. Tu dois t'en souvenir.
Son autorisation est plus que je ne demandais, je ne vais pas jouer avec le feu.
- J'ose cependant espérer, reprend ma mère, que tu ne vas pas trop t'attacher à lui. Les Lupin ne sont pas parmi nos grandes dynasties, et un loup-garou n'a aucune promesse d'avenir.
Ils pensent que je risque de tomber amoureuse de Remus. Il n'y a pas de risque à mon sens. D'une, quand bien même ce serait le cas, je ressens si peu de choses que je ne reconnaîtrais pas le sentiment.
Ensuite, j'ai conscience des exigences de mon rang, même si cela me désole. Remus ne comprend pas que je doive me marier. Il est plus libre que ce que je ne suis.
Mère a raison, il n'a aucune promesse d'avenir…
La pièce plonge dans un silence tranquille, seulement interrompu par le tic-tac de l'horloge et le crépitement du feu. Pour la centième fois depuis la tombée de la nuit, mon regard se dirige vers la fenêtre, dans l'intention de se fixer sur la Lune. Dans l'intention uniquement, car ce que je perçois, c'est un remous inhabituel, discret, mais dont le silence me paraît dangereux.
Personne n'est censé être sur la propriété à cette heure, et les elfes ne font pas cette lumière…
Inhabituel…
Inquiétude…
Merlin Circé Morgane.
Je comprends trop tard, et mon premier instinct est de me jeter sur mon père pour le plaquer au sol. Nous évitons le jet de lumière verte, mais une explosion retentit néanmoins dans le salon. La dernière chose que je perçois est le feu. Pas seulement la brûlure qui prend mon corps, l'élément d'Aristote également. Celui qui prend la demeure, détruit le salon où nous sommes encore, et celui vers lequel je suis entraînée.
Je ne sens pas la douleur, le mal m'a trop prise pour que je puisse encore ressentir clairement. Mes yeux se ferment, alors qu'un filet de sang noir sort de ma bouche.
