Merci à tous, vraiment, vraiment, pour vos encouragements. J'ai rarement reçu autant de commentaires et de réactions à l'une des mes parties, c'est de la motivation à l'état pur! Merci, merci! J'espère que la suite continuera à vous plaire autant. Bonne lecture!

"***"

_ Et donc on pourrait se faire un paquet de pognon avec le trou de Dean ? fit Gabriel en se coupant une généreuse part de cheesecake.

_ Pas on, Dean, précisa Castiel. Il semblerait effectivement que son trou puisse se révéler très lucratif.

Dean soupira bruyamment mais plus personne ne faisait attention à lui. Alors il récupéra le couteau des mains de Gabriel et se servit une tranche plus grosse encore que celle de l'amant de son frère. Et tant pis si demain il ne passait plus par la fissure menant à la grande salle !

C'est qu'il en avait besoin. Déjà, c'était bien mérité ! Il était descendu dans la grotte, n'avait presque pas paniqué et avec Cas, ils avaient découvert un spectacle bien au-delà de ses espérances. Ensuite, il fallait bien fêter cette découvert exceptionnelle et quoi de mieux pour ça qu'un gâteau ? Bon, peut-être une tarte mais c'était Gabriel qui avait préparé le repas et il avait fait un cheesecake donc Dean s'en contenterait. Et finalement, parce que la discussion tournait une fois de plus autour de son trou et que Dean désirait plus que tout noyer dans le sucre son agacement. Entre Gabriel qui le faisait exprès, Castiel qui ne comprenait rien et Sam qui avait un sourire jusqu'aux oreilles, il n'était vraiment pas aidé.

Ils avaient raconté en détail leur découverte à Sam et Gabriel et mises à part les blagues sur la profondeur ou la largeur du trou, les deux autres s'étaient enthousiasmés aux descriptifs de la caverne et des merveilles géologiques qu'elle contenait. Ils parlaient même de descendre à leur tour pour voir de leurs yeux la forêt de stalactites. Mais Dean doutait vraiment que son frère, grand et large, puisse y parvenir.

_ Mais si vraiment Dean veut que son trou soit rentable, reprit Castiel, il va falloir l'ouvrir au grand public et cela demande quelques aménagements.

Gabriel, cuillère en bouche, manqua de s'étouffer et recracha une partie de son gâteau sur la table en toussant violemment. Dean ne put cacher un sourire satisfait. Bien fait ! C'était petit, mesquin mais plaisant.

Gabriel parvint à calmer sa toux en vidant d'un trait son verre de vin. Sam le regardait d'un air navré et Castiel, qui s'était momentanément interrompu, put reprendre ses explications.

_ Pour le moment la grotte est difficile d'accès, il faudrait faire des travaux avant de penser à l'ouvrir. Comme par exemple aménager un escalier, agrandir le passage ou trouver une nouvelle entrée. Sans compter qu'on n'en a pas encore fait le tour et qu'il me faut avant tout cartographier tout cela. Ca peut prendre des mois, voire des années avant que le trou de Dean puisse accueillir ses premiers visiteurs.

_ Sans compter les travaux autour, fit remarquer Gabriel, étonnamment sérieux. Une route, un parking, des toilettes…

Dean hocha la tête. Pour une fois, que l'amant de son frère ne racontait pas n'importe quoi.

_ … la boutique de souvenirs pour que tout le monde puisse acheter son t-shirt « Je suis rentré dans le trou de Dean »…

Dean se pinça l'arête du nez. Il savait que ça n'allait pas durer. C'était trop beau pour être vrai.

_ … la baraque de donuts…

_ Pourquoi de donuts ? intervint Sam.

_ Sam ! s'écria Gabriel ! Le donut ! La pâtisserie avec un trou ! On pourrait même écrire Dean en chocolat sur chacun des donuts et comme ça tout le monde aurait son trou de Dean personnel !

Le front de Dean cogna la table avec un bruit sourd mais Sam, lui, éclata de rire.

_ Qu'est-ce que tu peux être con ! fit-il à Gabriel en lui donnant une petite tape sur l'épaule, mais son ton était plus plein de tendresse que plein de reproches.

Dean se demanda une fois de plus ce que Sam, son génie de frère, fichait avec un idiot pareil. A part leur profession, ils n'avaient rien en commun. Il voulut le faire remarquer mais lorsqu'il releva la tête, il surprit le regard complice que ces deux là échangeaient et il renonça. Sam était trop amoureux pour être rationnel.

Le front de Dean heurta de nouveau la table.

_ Tu vois dans quel état tes idioties mettent mon frère ! le sermonna Sam. Débarrasse donc la table pour te faire pardonner.

Gabriel grommela mais s'exécuta. Alors qu'il récupérait les assiettes, Castiel se leva à son tour.

_ Tu m'aides ? s'enthousiasma Gabriel, les yeux brillants.

Castiel le fixa de son étrange regard de longues secondes, complètement silencieux.

_ Non, répondit-il finalement. J'allais juste préparer le matériel pour l'expédition de demain.

_ Mais je suis ton frère !

Castiel haussa les épaules.

_ Sam a dit que tu devais te faire pardonner auprès de Dean et que débarrasser serait un premier pas dans cette direction. Si je t'aide, cet acte perd toute sa valeur.

Sans attendre une quelconque réplique de Gabriel, Castiel retourna dans sa chambre à la recherche de ce dont ils auraient besoin si jamais ils trouvaient une rivière souterraine.

Gabriel soupira mais récupéra le plus de choses possible sur la table avant d'à son tour prendre la direction de la cabane.

Dean resta seul dehors avec les moustiques et le regard de Sam qui ne cessait de le dévisager. Il connaissait cette attitude. Sam voulait « discuter ». Dean retint difficilement un frisson à cette perspective.

_ Ton copain est un idiot, fit-il en espérant détourner la conversation, quelque soit la tournure qu'avait prévu de lui donner Sam.

_ Il peut aussi être brillant, lui assura Sam. Drôle et brillant.

Dean leva un sourcil.

_ Je crois que ta langue a fourché. Je pense que les mots que tu cherchais sont pénible et stupide.

_ Ah ah, très drôle Dean.

_ Moi je dis ça…

Sam l'ignora et à la place, ses yeux émirent une lueur qui ne disait rien de bon à Dean. Il avait aussi le bec pincé comme s'il cherchait à retenir un sourire.

_ Et alors, Cas ? lâcha-t-il en frétillant presque sur son siège.

Dean se crispa.

_ Quoi Cas ?

Sam prit un air détaché qui n'était pas crédible du tout. Quel piètre acteur !

_ Vous avez l'air de bien vous entendre…

Dean croisa les bras sur sa poitrine. Où est-ce que Sam voulait en venir ?

_ Il est cool, maugréa-t-il en détournant la tête. Et puis il est silencieux, lui !

Il espérait que sa pique contre Gabriel serait suffisante pour faire lâcher l'affaire à son frère. Mais ce dernier était pire qu'une tique.

_ Je ne t'ai jamais vu devenir aussi proche de quelqu'un en aussi peu de temps.

Dean leva les yeux au ciel. Des centaines d'étoiles luisaient au dessus de sa tête.

_ On n'est pas proches. On se connait à peine, se défendit-il.

_ Mais tu voudrais mieux le connaître ? insista Sam, aussi fin qu'une bétonneuse.

_ Quoi ?

_ Tu l'aimes bien non ?

Dean grimaça. Sam suggérait-il ce qu'il paraissait suggérer ?

_ Il est cool, c'est tout, répéta-t-il avec une moue boudeuse.

_ Dean…

Sam avait pris son ton condescendant de « je suis ton frère, tu peux tout me dire » et ça agaça Dean plus qu'autre chose. Il se leva brusquement. Il commençait à peine à s'avouer son attirance pour certains hommes, il n'était certainement pas prêt à étaler ces détails devant les autres, frère ou pas frère.

_ Je ne comprends pas de quoi tu veux parler, fit-il en reculant son siège avec tellement de force que la chaise de camping tomba au sol dans un bruit métallique.

Dean ne la ramassa même pas.

_ Je vais me coucher, grogna-t-il. A demain.

Et il disparut presque au pas de course dans la cabane.

Sam s'appuya la tête sur le poing et soupira. Il aurait dû savoir que Dean n'allait pas se confier à lui aussi facilement. Il avait toujours été une vraie tête de mule lorsqu'il s'agissait de ses sentiments, niant tout en bloc et se dissimulant derrière un masque dur. Il n'y avait pas de raison que les choses aient changé. Même si Sam l'avait espéré maintenant que Dean n'était plus sous l'influence malsaine de leur père. Difficile d'effacer du jour au lendemain plus de trente ans de lavage de cerveau.

Il se leva à son tour et rejoignit Gabriel qui faisait la vaisselle dans l'évier de fortune de Dean.

_ Tu as l'air morose, fit Gabriel en voyant Sam s'approcher de lui.

Ce dernier passa les bras autour de sa taille et posa son front sur le haut de son crâne. Il respira profondément son odeur.

_ J'ai tenté d'interroger Dean à propos de Castiel, avoua-t-il, ses lèvres frôlant les mèches claires de son amant.

_ Vu ta tête, je suppose que ça ne s'est pas bien passé.

_ Il a fui, résuma Sam sans pouvoir retenir un soupir.

Gabriel gloussa. Sam lui pinça les poignées d'amour.

_ Ca n'a rien de drôle ! lui pointa-t-il.

Gabriel posa la dernière assiette sur la planche en bois qui servait d'étagère. Puis il leva sa main mouillée pour caresser la joue de Sam. Celui-ci ne protesta même pas.

_ Tu croyais vraiment qu'il allait tout t'avouer ?

_ J'espérais qu'être venu ici l'avait décoincé un peu.

_ Sammy, ton frère a passé plusieurs décennies dans le placard. Laisse-lui un peu le temps.

Sam grogna mais se pencha pour mordre le lobe d'oreille de Gabriel. Une petite vengeance pour les mains mouillées sur le visage.

« *** »

Dean se tourna et se retourna dans son lit. Il n'y était que depuis cinq minutes mais il savait parfaitement qu'il n'allait pas dormir de si tôt.

Déjà parce qu'il n'avait pas sommeil. Il avait juste donné cette excuse pour fuir Sam. Ensuite parce qu'il était inquiet. Qu'est-ce que c'était que cet interrogatoire que son frère lui avait fait ? Comment était-il au courant pour Cas ? Dean était pourtant certain d'avoir été parfaitement discret !

Du temps de Benny, jamais personne ne s'était douté de quoique ce soit. A part Benny. Mais son père n'y avait vu que du feu. Même chose pour ses collègues. Alors pourquoi les choses seraient-elles différentes désormais avec Castiel ?

D'accord, Sam était son frère et il était bien plus intelligent que leur père. Mais il n'avait jamais rien su des penchants non assumés de Dean. Lui-même n'en avait rien su avant Benny. Enfin, peut-être l'avait-il su mais il avait toujours réussi à le nier avant Benny.

Il grogna et remonta sa couverture au dessus de sa tête.

Et si Sam avait remarqué quelque chose, est-ce que Castiel aussi ? Le géologue n'en avait rien laissé paraître mais il n'était pas l'homme le plus expressif de la planète. Ni le plus fin en fait. Dean était peut-être tranquille… Sauf si Sam en parlait à Gabriel. En fait, Sam allait certainement en parler à Gabriel. Et connaissant Gabriel, il allait en parler à Castiel. Et à Hamish. Et à l'épicier. Et au facteur. Et au moindre type lambda qu'il croiserait dans la rue. Dans moins de trois jours, la reine d'Angleterre elle-même serait probablement au courant. Et dans de telles circonstances, il était même possible que ça arrive jusqu'aux oreilles de son père. Et là, il était vraiment mal barré. Parce que s'il apprenait où il était, rien n'empêcherait John Winchester de débarquer pour lui coller la volée du siècle. Pas physiquement. John ne l'avait jamais frappé. Mais mentalement. Son père n'avait pas son pareil pour rabaisser Dean plus bas que terre d'une simple phrase et d'un regard déçu. Alors le retrouver après avoir fui comme un voleur avec en plus un petit faible pour un autre gars, il ne s'imaginait que trop bien la tête de son paternel. Et là Dean n'aurait plus d'autre choix que de ramper tout au fond de sa grotte pour y vivre comme Gollum, seul et dément.

Il se frotta les yeux. Non, ça n'allait pas arriver. Aucune chance que son père le retrouve là où il était. Cependant, il ne put retenir un frisson.

_ Ah.

La voix de Castiel à travers la fine paroi de bois le tira de ses pensées. Il n'y avait vraiment que le géologue pour s'exclamer avec autant de platitude.

Dean rejeta sa couverture et se redressa. Il n'avait pas entendu Sam et Gabriel rentrer. Pour le moment, il était donc seul avec Castiel. Il se leva et passa la tête par l'entrebâillement de la porte. Les yeux de Castiel s'agrandir légèrement comme s'il était surpris de voir Dean ici mais ce fut le seul changement dans son expression faciale toujours aussi neutre.

Il était agenouillé à la limite de sa petite chambre et un paquet de trucs inidentifiables pour Dean se trouvait devant lui.

_ Pardon, fit Castiel de sa voix si grave. Je t'ai réveillé.

Dean secoua la tête.

_ Je ne dormais pas. Qu'est-ce que tu fais ?

_ J'ai réuni tout le matériel pour demain. J'ai cru que j'avais oublié ma pompe pour le canot pneumatique mais je viens de la retrouver.

_ Cool, fit Dean en s'asseyant en tailleur face à lui. Tu crois vraiment qu'on va trouver une rivière ?

Castiel opina.

_ D'après le bruit, il y a de l'eau là-dessous. Après, est-ce navigable ou pas, nous verrons bien.

Dean avala sa salive. Il voulait dire quelque chose, poursuivre la conversation, mais il ne savait pas trop quoi.

_ Est-ce que tu… fit-il.

_ Penses-tu… commença Castiel au même moment.

Tous deux se turent brusquement et détournèrent les yeux. Dean savait qu'il rosissait. Il espérait juste que Cas ne le remarquerait pas.

_ Vas-y, continue, lança-t-il.

_ Non, non, toi, l'encouragea Castiel d'une voix plus rauque qu'habituellement.

_ Non, je voulais juste te demander de me montrer en détail ce que tu avais sorti. Pour améliorer mes connaissances, tout ça, répondit-il en bafouillant légèrement.

Ah bordel, il n'était pas une collégienne merde !

_ Oh… fit Castiel. Oui, oui, je vais te montrer. Je…

Il hésita.

_ Je suis content de voir que la spéléologie t'intéresse.

_ Ouais, ça m'intéresse. A fond !

Il se sentait idiot à fixer ainsi ses genoux. Mais il n'osait pas relever les yeux. Et puis il était sûr que sa réponse sonnait faux. Il était vraiment ridicule.

_ Je veux dire, reprit-il pour rattraper le coup, après tout c'est mon trou, ce serait nul de ma part de ne pas m'y intéresser. Enfin je veux dire ma grotte… ma caverne…

Il se mordit les lèvres pour se forcer à se taire. C'était de pire en pire. Du coin de l'œil, il vit Castiel opiner.

_ Oui, je comprends, fit ce dernier.

Un silence pesant tomba entre eux.

_ Et euh… reprit Dean en se tordant les doigts, tu voulais me demander quoi ?

_ Oh ! fit Castiel en relevant la tête.

Il avait repris son expression habituelle, tellement neutre et indéchiffrable.

_ Je voulais te demander combien de temps tu pensais tenir sous terre. Si demain nous nous enfonçons plus loin encore dans ton trou, je veux être certain que ça ne sera pas trop astreignant pour toi et que tu ne risques pas de paniquer si ça s'éternise un peu.

Dean repensa à sa journée. A part le coup de flippe dans la fissure, il n'y avait pas eu de problème. Sans compter qu'au retour, il était repassé par le même endroit sans souci. Non, vraiment, la découverte de la grande salle avait boosté sa confiance et il se sentait prêt à passer des heures sous terre si c'était pour découvrir d'autres merveilles. Et tant pis s'il devait faire dans un bidon ! A quelques mètres de Cas… ok, il n'était peut-être pas prêt pour ça.

Il releva les yeux et croisa le regard bleu du scientifique qui avait penché la tête de côté en attendant sa réponse.

_ Ne t'en fais pas, je te suivrais jusqu'au bout de la terre, lâcha-t-il avant que son cerveau n'ait pu analyser sa réponse.

Castiel parut hésiter et Dean voulut se frapper la tête contre le mur le plus proche dans l'espoir de s'assommer et de tout oublier de ces dernières secondes.

_ Je voulais dire, reprit-il en se raclant la gorge et en fixant une des lames en bois du plancher, que je suis prêt à passer le temps nécessaire sous terre avec toi. Le temps nécessaire pour explorer hein…

Castiel fronça les sourcils.

_ Ok, répondit-il laconiquement.

Dean sentait un soupir gonfler sa poitrine mais il le retint.

_ Et euh… fit-il pour détourner la conversation, ce matériel que tu devais me montrer ?

_ Ah oui. Viens là.

Dean s'appuya sur ses deux mains pour se glisser jusqu'aux côtés de Castiel. Leurs épaules se frôlèrent mais Dean feignit de ne pas le remarquer. Les mains rugueuses du spéléologue attrapèrent un petit objet métallique dont Dean ne pouvait même pas deviner l'utilisation.

_ Ca c'est ce qu'on appelle un croll. On l'utilise…

Au fur et à mesure des explications de Castiel, Dean sentait qu'il penchait de plus en plus vers lui. Il semblait incapable de s'en empêcher. Et Castiel ne lui fit aucune remarque. Peut-être ne s'était-il aperçu de rien. Peut-être cela ne le dérangeait-il pas. Peut-être même qu'il appréciait. Dean ne savait que penser. Il avait déjà remarqué que le géologue avait des problèmes avec la gestion de l'espace personnel.

Ce dernier reposa son croll et saisit une cordelette à côté.

_ Et ça c'est une pédale…

_ Qui est une pédale ?

La voix de Gabriel dans son dos fit sursauter Dean qui s'éloigna brusquement de Castiel. Il ne savait pas si l'amant de son frère, qui se tenait nonchalamment dans l'encadrement de la porte, l'avait vu se rapprocher du géologue ou pas.

_ Qu'est-ce qui se passe ?

Sam apparut à son tour dans l'embrasure, une de ses mains se posant sur la taille de Gabriel. Ce dernier se retourna vers lui, tout sourire.

_ Cas vient de traiter Dean de pédale, répondit-il, l'œil brillant.

Sam leva les sourcils. Quant à Castiel, il poussa un soupir agacé.

_ Certainement pas, se défendit-il, la mâchoire crispée.

Il leva sa cordelette.

_ C'est cet objet qu'on appelle une pédale, insista-t-il

_ Oui, oui, fit Gabriel sans même le regarder mais en adressant un clin d'œil appuyé à Dean.

Celui-ci se releva d'un bond.

_ J'allais me coucher.

_ Ce n'est pas ce qu'on a déjà entendu il y a un quart d'heure ? fit Gabriel en chantonnant.

Sam le pinça pour le faire taire.

_ Bonne nuit Dean, répondit simplement son frère, sans le taquiner davantage.

Dean lui en fut reconnaissant.

_ Bonne nuit Dean, ajouta la voix rauque de Castiel.

En refermant la porte, il leva la main pour leur adresser un dernier petit signe et claqua le battant de bois contre lequel il s'effondra presque. Gabriel était au courant. Ce qui voulait dire que bientôt, la Terre entière serait au courant. Il se jeta sur son lit. Il n'avait plus qu'à espérer que la rumeur n'atteindrait jamais Lawrence, au Kansas.

« *** »

Dean Winchester avait une opinion très précise de quel avait été le plus beau jour de sa vie. Il en gardait un souvenir clair malgré les décennies qui s'étaient depuis écoulées. Il se rappelait être entré dans la voiture de son père, la grande Impala noire toujours rutilante. Et pour la première fois de sa vie, John Winchester l'avait laissé monter devant, à côté de lui. Il était si petit à l'époque que ses pieds ne touchaient pas encore le sol. Ca avait fait rire son père. Son père riait encore beaucoup à l'époque. Puis ils avaient roulé, longtemps pour l'enfant qu'était alors Dean. En vérité, ça n'avait pas dû être plus d'une demi-heure. Et lorsqu'ils s'étaient arrêtés devant un vaste bâtiment blanc que Dean n'avait jamais vu, son cœur s'était mis à battre fort. Il savait ce qu'il venait faire là. Ses parents lui avaient tout expliqué au fur et à mesure que le ventre de sa mère s'arrondissait. Mais le savoir et le vivre étaient deux choses bien distinctes, comme Dean était en train de le découvrir.

Son père lui avait pris la main et ils avaient marché dans de longs couloirs sans fin pour ses petites jambes. Et lorsque John Winchester avait poussé une porte, Dean s'était précipité vers sa mère. Pour la première fois de sa vie, elle ne lui avait pas préparé le petit déjeuner ce matin là. Dean savait qu'elle allait bien. Mais son absence l'avait quand même contrarié.

Sa mère était souriante et elle l'avait serré fort dans ses bras. S'il avait été plus âgé, Dean aurait certainement remarqué ses traits tirés et la fatigue dans ses yeux. Mais pour lui, elle était juste aussi belle que tous les jours. Son père l'avait alors appelé et à contrecœur, Dean avait relâché sa mère. Elle l'avait encouragé d'une main dans le dos à s'avancer vers John, qui tenait un paquet blanc. Son père s'était agenouillé près de lui et lui avait présenté Sammy. Si petit et si fragile, rougeaud et soigneusement emmitouflé dans une couverture toute douce. Lorsque John lui avait précautionneusement déposé son petit frère dans les bras, le cœur de Dean s'était instantanément gonflé d'amour et du sens des responsabilités. Et lorsque son père lui avait dit que son rôle à présent était de veiller sur ce petit être à la mine renfrognée, Dean avait opiné solennellement.

Avec le recul, il n'avait probablement pas été le grand frère modèle qu'il avait aspiré à être à cet instant là. Mais les choses étaient devenues rapidement compliquées après la mort de leur mère et la folie alcoolique de leur père. Dean avait fait de son mieux sans forcément être parfait.

Mais cela ne changeait rien au fait que ce jour là avait été le plus beau de sa vie. Celui qu'il vivait à présent emportait la seconde place.

Du moins, c'est ce à quoi il songeait en laissant ses doigts filer dans l'eau froide de la rivière, le dos confortablement installé contre le boudin du canot pneumatique et les yeux fixant les milliers de lumières tapissant la voute.

Ca avait déjà parfaitement commencé lorsqu'il avait été réveillé par une odeur sucrée de pancakes. Il était sorti de son lit pour trouver Gabriel affairé au petit-déjeuner, bacon grillé, confitures, toasts et sirop d'érable trônant déjà sur la table du coin cuisine. Autant ce type était un idiot et un enquiquineur de première, autant niveau bouffe, il assurait.

_ Deano ! Installe-toi ! J'apporte tout de suite les pancakes !

Dean ne s'était pas fait prier et s'était assis à table, l'eau à la bouche.

_ Où est Sammy ? avait-il demandé en saisissant des couverts et un pot de confiture de myrtilles.

_ Il dort encore.

_ Et Cas ?

_ Je suis là.

Dean avait tourné la tête pour trouver le géologue, penché sur lui, à quelques centimètres de son visage. Il avait sursauté mais pas reculé.

_ Tu… tu as mangé ? avait demandé Dean pour se donner une contenance et éviter de se perdre dans les yeux bleus qui le transperçaient de nouveau.

_ Non. J'attendais que Gabriel termine les préparatifs. Et je voulais te donner ça.

Avec raideur, il avait tendu à Dean en grand sac en papier. Dean avait froncé les sourcils en reconnaissant le logo du magasin de sport au centre du village.

_ Qu'est-ce que… avait-il murmuré en ouvrant le sac.

A l'intérieur se trouvait une paire de bottes de spéléologie.

_ Que… quoi ? avait bafouillé Dean, confus, sans oser relever la tête.

Castiel avait pris place à ses côtés et Dean avait senti son regard fixé sur lui.

_ J'ai profité que Gabe aille en ville tôt ce matin pour racheter des œufs pour l'accompagner et te prendre ça. Si nous restons dans la grotte un long moment, ce sera plus agréable pour toi. Et plus prudent. Tu sais que pour moi, ta sécurité est primordiale. Il faudra que tu les essaies mais la taille devrait être la bonne. J'avais emmené une de tes chaussures personnelles comme comparatif. J'espère que ça ne te dérange pas.

Dean avait été un peu largué par le phrasé monocorde de Castiel. Ca avait fait beaucoup d'informations d'un coup pour quelqu'un qui venait de se lever. Ainsi Gabe et Cas étaient déjà allés en ville. Et Cas en avait profité pour acheter des bottes. Pour lui. A sa taille.

Il avait souri sans pouvoir le cacher.

_ Merci Cas, avait-il murmuré en levant enfin les yeux vers lui. Ca me touche beaucoup.

Castiel avait eu son étrange sourire en coin et Dean s'était senti une fois de plus aspiré par l'intensité de son regard. C'est à peine s'il avait entendu la voix de Gabriel.

_ Au fait Dean, j'ai emprunté ton Hilux pour aller en ville. J'espère que ça ne te dérange pas. J'ai remis les clés dans une poche de ton blouson.

En temps normal, Dean aurait bondi à l'idée qu'on lui emprunte sa voiture sans le lui demander. Mais aujourd'hui, il était de bonne humeur et avait fait un petit signe vague de la main vers Gabriel pour lui indiquer qu'il n'y avait pas de souci.

_ Encore des pancakes ? On ne peut pas manger sainement pour une fois ?

L'arrivée de Sam avait sorti Dean de sa torpeur. Il avait tourné la tête et entamé son petit déjeuner. Castiel l'avait imité et ils n'avaient plus échangé un mot. Le spectacle de Gabriel préparant pour Sam un muesli plein de fruits, céréales, fibres et autres saloperies aux yeux de Dean avait été suffisamment divertissant.

Le beau temps avait persisté et le chemin jusqu'à l'entrée du trou avait été pour Dean plus agréable que la veille. Autant il avait angoissé à l'idée de descendre pour la première fois, autant désormais il était excité par ce qu'ils allaient découvrir d'autre. En plus, il avait des bottes parfaitement à sa taille !

Il s'était changé bien plus facilement et s'était glissé dans la fissure sans aucun souci cette fois ci. Castiel l'avait accueilli de l'autre côté avec un large sourire qui avait réchauffé le corps de Dean malgré l'humidité ambiante.

_ Je suis content de voir que tu prends de l'assurance, avait commenté Cas de sa voix si grave.

Dean avait manqué de répondre « j'ai un bon professeur » mais il s'était retenu à temps. C'était tellement cliché et banal. Il avait eu envie de répliquer quelque chose de bien plus intéressant voire spirituel. Au final, il n'avait rien trouvé et était resté silencieux. Castiel lui avait tourné le dos et avait repris sa marche. Dean avait suivi, la tête basse.

Ils étaient restés un moment dans la large pièce, Cas prenant des notes et mesurant des trucs et des machins à l'aide d'un appareil qui émettait un rayon rouge. Dean l'avait attendu sans le quitter des yeux. La mine concentrée de Castiel lorsqu'il travaillait, les sourcils froncés et les lèvres pincées, était une des choses les plus adorables qu'il ait pu voir. Et le géologue était, dans son genre, tellement hors du temps et de l'espace qu'il n'avait même rien remarqué. Heureusement, sinon Dean en aurait été mortifié.

Les choses étaient devenues vraiment intéressantes lorsqu'ils étaient descendus dans le boyau que Dean avait découvert sur le côté de la salle. La cheminée était suffisamment vaste pour permettre le passage d'un corps humain mais les parois étaient irrégulières.

Castiel avait retiré son kit de son dos et l'avait tendu à Dean.

_ Je passe devant, tu me feras descendre ça par le conduit quand je t'appellerai puis ce sera ton tour.

Il s'était sécurisé à l'aide de la corde que Dean était en charge de dérouler de façon régulière et avait disparu. Deux minutes plus tard, il donnait le signal pour indiquer qu'il avait bien atteint le fond. Dean s'était allongé à plat ventre, la tête au dessus du trou et le visage de Castiel tourné vers lui depuis le bas. D'après ses estimations, il y avait sept ou huit mètres à descendre.

_ Passe-moi le kit puis sécurise-toi bien comme je te l'ai montré. Descends en opposition, une main et un pied sur chaque paroi ! Les prises sont nombreuses mais les roches glissent un peu. Si tu y vas lentement, tu ne devrais pas rencontrer de difficulté.

_ Euh… ok, avait répondu Dean qui n'était pas certain d'avoir tout compris.

En tout cas, il n'avait pas eu de problème pour passer le sac à Castiel. Puis il s'était lancé. Il avait suivi les conseils du géologue, descendant tout doucement, vérifiant chaque prise avant de lâcher une main ou de déplacer un pied. Au final, il avait atteint le sol à la vitesse d'une limace apathique mettant un bon quart d'heure là où Castiel n'avait mis que deux minutes mais l'adrénaline et la satisfaction d'avoir réussi pompant fort dans ses veines.

_ Comment te sens-tu ? s'était inquiété Castiel en lui posant une main sur l'épaule.

Dean avait tellement souri qu'il en avait eu mal à la mâchoire.

_ Euphorique, avait-il répondu en toute honnêteté.

Même dans la pénombre, il avait deviné de la joie dans les yeux du géologue.

_ Bien, bien, avait juste murmuré ce dernier en hochant la tête.

Ils avaient repris leur marche en silence, fixant le sol, les murs et le plafond à la recherche de nouveaux passages. Le couloir qu'ils avaient suivi était classique, lisse et bas. Mais Dean avait été certain que le grondement de la rivière souterraine s'amplifiait au fur et à mesure de leur avancée.

C'est au détour d'un méandre que tout avait basculé.

Castiel s'était brusquement arrêté et à tâtons, il avait attrapé le bras de Dean pour le faire avancer tout en douceur à ses côtés.

Le cœur de Dean avait bondi dans sa poitrine, non seulement au contact de la main de Castiel mais aussi et surtout à ce qui venait de se dévoiler à ses yeux. Sur le coup, son cerveau avait eu du mal à analyser ce qu'il voyait. C'était comme si le plus beau des ciels nocturnes s'était écrasé ici, à des dizaines de mètres sous terre. Ca n'avait aucune logique.

Puis il avait fait le rapprochement. Des vers luisants. Il y avait des vers luisants dans son trou. Il avait bien sûr entendu parler des fameux vers luisants des grottes de Waitomo. Ils étaient la fierté de la région. Mais il n'avait encore eu ni le temps ni l'occasion d'aller visiter ces merveilles qui attiraient des touristes du monde entier. Il n'avait même pas osé imaginer qu'ils pourraient en découvrir ici. Et pourtant, ils étaient là, des milliers et des milliers de lueurs transformant la voûte de pierre en voie lactée.

_ Tu en avais déjà vu ? avait murmuré Dean pour ne pas troubler la quiétude des lieux.

_ Non, avait répondu Castiel. J'en avais déjà entendu parler mais on ne les trouve qu'en Nouvelle-Zélande. Ils sont… incroyables.

Ils étaient restés de longues minutes, côte à côte, la main de Castiel toujours sur le bras de Dean, la lumière de leurs casques éteinte et le nez en l'air à admirer ces curieux insectes. Lorsque Dean avait voulu se rapprocher, les doigts de Castiel avaient resserré leur emprise.

_ Fais attention, avait-il dit en rallumant sa lampe frontale, dévoilant à Dean la rivière souterraine tout près d'eux.

Celui-ci avait cligné des yeux. Amplifié par les murs nus et les longs conduits, le son lui avait paru tonitruant et il avait imaginé la rivière comme une succession de rapides. Une fois au bord, il s'agissait en fait d'un ruban paisible dont on entendait à peine les clapotis.

_ Comment ça se fait qu'elle faisait autant de bruit quand on était plus loin ?

_ Les bruits résonnent dans les grottes, avait expliqué Castiel. Je pense aussi qu'il doit y avoir une petite cascade en amont ou en aval et que c'est ça qu'on a surtout entendu avant. Pour le moment, on va juste faire une reconnaissance sur la partie calme.

Dean s'était appuyé contre un mur pour regarder Castiel sortir de son kit son canot gonflable et sa pompe puis, reliés à la berge par une corde, ils étaient montés à bord et avaient descendu la rivière sur plusieurs centaines de mètres sans croiser une seule difficulté. Ils s'étaient approchés d'un bord pour étudier de plus près les vers et leurs étranges filaments lumineux dans lesquels venaient se prendre leurs proies.

_ Quel ingénieux système, s'était émerveillé Castiel.

Dean, quant à lui, avait surtout trouvé ça visqueux et avait décidé qu'il préférait les vers de loin et dans le noir.

Désormais ils retournaient à leur point de départ. Castiel tirait sur la corde pour leur faire remonter le courant et ils s'étaient même payés le luxe d'éteindre toute lumière pour mieux profiter du spectacle des vers dont la lueur bleutée leur permettait de deviner les contours des roches même aussi profondément sous le sol.

Dean soupira d'aise. C'était si calme ici. S'il tendait l'oreille il devinait bien au loin le grondement de la fameuse cascade mais ce qu'il percevait surtout c'était les gouttes d'eau qui roulaient le long des parois pour finir dans un joli clapotis jusque dans la rivière. La présence de Castiel était apaisante et le silence entre eux confortable. Il se sentait serein comme jamais dans sa vie.

Le canot s'arrêta et Dean tourna la tête vers le géologue qui lui aussi admirait les constellations d'insectes.

_ Dean, déclara-t-il à voix basse, ton trou est certainement ce que j'ai vu de plus extraordinaire de toute ma vie.

Dean ne put retenir un éclat de rire.

(à suivre…)

"***"

Petite note : juste pour info, les vers luisants de Waitomo n'ont rien à voir avec nos vers luisants type lucioles. Ils ne volent pas. Ce sont des larves de mouches qui attirent leurs proies dans des filaments visqueux grâce à leur lumière. Dit comme ça c'est pas super glamour, mais en réalité, c'est juste un des trucs les plus incroyables que j'ai pu voir. Faites donc une recherche google sous Waitomo Glowworm si vous voulez voir à quoi ça ressemble. Ca vaut vraiment le coup d'œil.