Encore merci à tous pour tous vos commentaires! Je suis contente que cette histoire basée sur un pitch complètement idiot vous plaise autant! Et ça me fait aussi plaisir de savoir que certains d'entre vous ont jeté un coup d'oeil aux glowworm de Waitomo. Sérieux, c'est vraiment un truc à faire une fois dans sa vie! (de manière plus globale, la Nouvelle Zélande, c'est vachement beau!). Sur ce, je vous laisse avec la suite! Bonne lecture!

"***"

Dean serra les poings sous la table. S'il ne se contrôlait pas, il risquait d'en coller une bonne au petit copain de son frère et c'était le type de conflit dont il ne voulait pas. Autant il trouvait touchante la naïveté de Castiel sur le sujet, autant Gabriel commençait à vraiment le gonfler.

Ce dernier le regardait avec des yeux tellement lumineux que Dean espérait bientôt ne plus avoir à payer l'électricité. Mais c'était bien le seul avantage qu'il lui trouvait. Sinon il était bruyant, pénible et incroyablement lourdingue.

Dean aurait bien aimé que Sam intervienne mais son frère, habituellement un peu snob et élitiste, ne cessait de sourire aux élucubrations et autres vannes de mauvais goût de celui qui partageait sa vie depuis des années déjà. Et ça, ça laissait Dean pantois. Non, vraiment, il ne voyait pas ce que ces deux là fichaient ensemble.

Finalement, Gabriel se détourna de lui pour se pencher vers Castiel, les mains croisées devant lui, tressautant d'excitation. Dean soupira sans le cacher. Il savait exactement ce qui arrivait. Gabriel avait une blague pathétique en tête et il allait profiter de la candeur de Castiel pour la réutiliser encore et encore et encore. Ils n'auraient jamais dû leur confier ce qu'ils avaient trouvé au fin fond de la grotte.

_ Et donc, reprit Gabriel avec un enthousiasme qu'il ne cherchait pas à étouffer, si j'ai bien compris ce que tu viens de nous dire, même en son point le plus profond, le trou de Dean est parfaitement éclairé ?

Castiel dodelina de la tête. Sa mine renfrognée et sérieuse contrastait étrangement avec l'hilarité permanente de son frère. Dean songea que ces deux là avaient dû offrir un sacré spectacle lorsqu'ils étaient enfants.

_ Je ne suis pas sûr que parfaitement éclairé soit un terme adapté, répondit le géologue de sa voix grave. Mais la luminosité est suffisante pour qu'on en devine les parois.

_ Les parois du trou ? insista Gabriel.

_ Bien sûr les parois du trou.

_ Les parois du trou de Dean ?

_ Je ne vois pas de quel autre trou je pourrais parler, répondit lentement Castiel comme s'il sentait que quelque chose clochait sans parvenir à mettre le doigt dessus.

Ses sourcils froncés témoignaient de sa perplexité.

Gabriel sourit à Dean.

_ Mon cher Deano, à te voir comme ça, je n'aurais jamais imaginé que ton trou puisse révéler autant de surprises et de merveilles. J'en ai vu des choses dans ma vie mais un trou lumineux, c'est une première pour moi.

Dean se frotta les yeux avec les paumes de ses mains. Demain soir, il allait devoir trouver un moyen de manger seul. Ou en compagnie de Castiel. Mais plus de barbecue sous la lune avec Sam et Gabriel. Déjà à cause des insectes qui ne cessaient de venir lui bourdonner dans les oreilles et surtout parce que le pire et le plus bruyant d'entre eux devait peser dans les soixante-dix kilos et se trouvait pile en face de lui.

_ Tu ne te lasseras donc jamais, grogna Dean en l'encontre de Gabriel.

_ Jamais ! confirma ce dernier.

Dean fut très tenté de lui jeter la fourchette qui se trouvait à quelques centimètres de ses doigts.

_ Et donc Castiel, poursuivit Gabriel, tu es allé jusqu'au fond du trou de Dean ?

Le géologue secoua la tête.

_ Pas encore. La rivière souterraine se poursuivait au loin et je pense qu'il y a des galeries que nous n'avons pas découvertes.

_ Le trou de Dean est donc plein d'embranchements ?

_ Je n'en ai pas la preuve mais théoriquement, je le suppose.

_ Il va donc te falloir l'explorer à fond.

Castiel opina, son corps raidi par le sens du devoir.

_ C'était bien là mon intention, confirma-t-il.

Et Gabriel gloussa.

Dean abattit son poing sur la table, faisant sauter les couverts. Castiel se tourna vers lui, l'air surpris.

_ Dean… commença-t-il à voix basse.

Mais Sam l'interrompit. Il avait compris que Gabriel commençait à pousser le bouchon un peu loin et il était désireux de replacer la conversation sur une piste plus sérieuse.

_ Ce que vous avez découvert là est déjà merveilleux. Si avec une salle géante, une forêt de stalactites et une colonie de vers luisants vous n'attirez pas les foules, c'est à n'y rien comprendre. Je pense que tu tiens une des plus belles grottes de la région.

_ Je ne sais pas ce que proposent les autres exactement, admit Dean, reconnaissant.

_ Crois-en mon expérience, Dean, reprit Castiel, ton trou va attirer bon nombre d'admirateurs.

Gabriel leva les mains.

_ Je n'y suis pour rien ! Ce n'est pas ma faute cette fois-ci !

Des bruits suspects sous la table indiquèrent à Dean que Sam avait donné un grand coup de pied dans le tibia de son amant. Gabriel arborait une moue vexée.

_ Ca serait pas mal, fit Sam, de visiter les autres grottes pour se faire une petite idée de la concurrence.

_ Ca permettrait aussi de voir quelles infrastructures sont proposées, renchérit Gabriel. C'est bien beau d'avoir la grotte mais il va falloir budgétiser l'aménagement du trou de Dean.

_ Il y a de gros travaux à prévoir rien que pour l'accès, confirma Castiel.

_ Il va nous falloir un plan comptable solide, murmura Sam comme s'il se parlait à lui-même, son cerveau fonctionnant plus vite que sa bouche. Nous devrions faire deux groupes demain. Dean et Cas, vous poursuivrez votre exploration du trou pendant que Gabriel et moi joueront aux touristes. Nous prendrons le maximum de notes sur ce que nous verrons depuis le parking jusqu'aux grottes en passant par l'accueil.

_ Bonne idée, approuva Dean qui appréciait que des choses concrètes se mettent enfin en place.

_ Et les guides ! ajouta Gabriel. N'oublions pas qu'il va falloir initier des guides aux secrets du trou de Dean. Bien sûr, Cas sera le Guide Suprême du trou de Dean mais…

Dean se leva d'un coup. Il avait atteint son point de rupture. Et dire qu'ils étaient presque parvenus à avoir une vraie conversation.

_ Dean, tenta de le retenir Sam en lui saisissant le poignet. Dean où vas-tu ?

Dean se libéra et s'éloigna.

_ Prendre l'air, répondit-il en s'enfonçant dans la nuit.

_ Euh… Deano, nous sommes déjà dehors, l'interpella Gabriel.

Dean leva juste une main en tendant bien haut son majeur.

_ C'est malin, fit Sam en se tournant vers Gabriel. Tu l'as vexé maintenant.

Gabriel haussa les épaules de manière nonchalante.

_ Il est quand même très soupe-au-lait, se défendit-il. Je n'ai pas été si pénible que ça.

Le regard de Sam en dit long sur son opinion sans même qu'il n'ait à ouvrir la bouche. Gabriel baissa la tête et fit une petite grimace.

_ D'accord, j'admets, j'ai peut-être été aussi pénible que ça mais je suis quand même hilarant.

Sam ne se départit pas de sa mine critique.

_ Et puis je ne suis pas un si mauvais gars que ça, continua Gabriel. Je lui avais même fait une tarte aux noix de pécan pour le dessert. Dommage qu'il soit parti avant parce que ça va être délicieux.

Castiel se mit debout à son tour.

_ Dean adore les tartes aux noix de pécan, déclara-t-il. Il m'en a longuement parlé.

_ C'est sa préférée, confirma Sam.

_ Je dois le retrouver, déclara le géologue en se lançant à la poursuite de Dean.

« *** »

Dean n'était pas allé bien loin. De là où il se trouvait, assis sur une pierre encore chaude des rayons de l'après-midi, il voyait la lumière de la lampe qu'ils avaient plantée à l'extérieur mais il ne devinait plus les silhouettes attablées.

Avancer davantage aurait été dangereux. Malgré la lune presque pleine au dessus de sa tête, on n'y voyait pas grand-chose et le risque de se prendre les pieds dans une des aspérités du terrain était réel. Autant il avait besoin de calme, autant il n'avait pas non plus envie de se casser une patte.

Il se frotta le visage. Il allait vraiment devoir avoir une conversation en tête-à-tête avec Gabriel. Ou plutôt avec Sam, qui transmettrait. Sam était plus raisonnable, plus mature que son amant malgré son plus jeune âge. Gabriel, quant à lui, était incontrôlable. Et il risquait de balancer à Dean des vérités sur des points qu'il n'avait pas envie d'aborder. Comme son attirance manifeste pour Castiel. Ou le fait que toutes les blagues sur son trou tombaient un peu trop près d'un sujet encore sensible pour lui.

Il savait que son attitude était lâche mais merde ! Il parvenait à peine, et pour la première fois, à envisager cette part de sa personnalité. Il avait besoin de temps, de calme et de réflexion pour être tout à fait à l'aise avec cette idée. Complètement l'opposé de Gabriel. Etait-ce trop demander de lui laisser prendre les choses en main à son rythme ?

Dès demain, il proposerait un tour de table aux autres pour envisager un nouveau nom pour la grotte. Il espérait avoir le soutien de Sam et de Castiel. Cela suffirait peut-être à rabattre le caquet du troisième.

_ Dean ? Dean ? Reviens Dean, il y a de la tarte aux noix de pécan !

La voix rauque de Castiel lui fit redresser la tête. En plissant des yeux, il parvint à apercevoir la forme sombre du géologue, avançant à tâtons entre les roches.

_ Dean ? appela-t-il de nouveau avant d'étouffer un juron lorsqu'il butta contre une pierre.

A ce rythme, il n'allait pas tarder à se faire mal et ce n'était pas ce que Dean voulait. Après tout, il n'avait rien à reprocher à Cas, bien au contraire. Sans lui, il n'aurait jamais découvert la beauté du monde souterrain.

_ Je suis là Cas ! répondit-il en levant un bras.

Au son de sa voix, le géologue stoppa net et fit un tour sur lui-même avant de le trouver.

_ Gabriel a fait une tarte aux noix de pécan, Dean, répéta Castiel comme s'il était persuadé que l'appel de la nourriture suffirait à ramener Dean sur le droit chemin.

En temps normal, cela aurait effectivement été le cas. Mais en l'occurrence, Dean avait encore besoin d'un peu de temps.

_ J'en prendrai tout à l'heure en rentrant, fit Dean en suivant des yeux Castiel qui s'avançait avec précaution vers lui.

Finalement, le géologue l'atteignit et s'assit à ses côtés, mais moins près que d'habitude, comme si la saute d'humeur de Dean lui avait fait prendre conscience des espaces personnels. Dean le regretta. Il aimait sentir la chaleur de Castiel contre son épaule ou sa cuisse et avoir son odeur musquée dans les narines. Bordel, il était vraiment parti loin avec celui-là !

_ Tu ne l'aimes pas beaucoup, n'est-ce pas ?

La question surprit Dean.

_ Qui ça ?

_ Gabriel.

Dean soupira longuement tout en cherchant une réponse appropriée. L'amant de Sam lui inspirait des sentiments contradictoires. Et puis il était le frère de Castiel. Dean ne pouvait pas non plus balancer trop de saloperies sur son compte aussi tentant que ce soit.

_ Ce n'est pas que je ne l'aime pas. C'est juste qu'il peut être très… pénible.

_ Il a un bon fond.

_ Mouais. C'est ce que Sam dit aussi, grogna Dean.

Castiel resta silencieux quelques secondes.

_ Sam le connait bien. Ca te gêne qu'ils soient ensemble ?

Dean ouvrit la bouche puis la referma sans rien dire. C'était une question embarrassante. Bien sûr que ça l'avait gêné sur le coup. Sam qui débarque après des années d'absence au bras d'un gars bien plus âgé que lui et jacassant sans cesse, ce n'était pas ce à quoi il s'était attendu. Son studieux petit frère à la bouille parfaite aurait dû revenir de Stanford en compagnie d'une poupée Barbie aussi brillante que lui. Le choc avait été aussi rude pour Dean que pour leur père. Mais maintenant, il voyait à quel point Sam était souriant en compagnie de Gabriel alors il supposait que la pilule passait un peu mieux.

_ Quand nous étions gamins, reprit Castiel, Gabriel était le seul qui s'occupait de moi. Michael, Raphaël, Lucifer, ils étaient tous trop égocentriques pour s'intéresser au petit dernier. Gabriel était le seul à jouer avec moi.

Dean leva un sourcil.

_ Tu as un frère qui s'appelle Lucifer ? demanda-t-il.

Castiel haussa les épaules. Mais il n'ajouta rien. Dean n'insista pas.

_ Je n'ai rien contre Gabriel, fit ce dernier. Je n'ai même rien… enfin plus grand-chose… contre le fait qu'il soit avec Sam. Il m'arrive même de le trouver drôle. Et parfois un peu sympa, admit-il après une pause. Et il s'y connait en bouffe et ça, ça me parle. Non, c'est juste qu'il est hyper lourd et qu'il ne sait pas mettre fin à une blague même quand elle n'est plus drôle.

Castiel eut l'air complètement perdu.

_ Tu… tu as un exemple précis ?

Dean se pinça l'arête du nez. Il ne savait pas s'il devait mettre Castiel en face de la vérité ou pas. C'était tellement touchant cette naïveté ! Mais s'il voulait son appui sur le changement de nom de la grotte, il devait comprendre le pourquoi du comment.

_ Oui. Tu sais, ses blagues, sur le trou de Dean…

Castiel pencha la tête de côté.

_ Le trou de Dean, insista Dean. Tous dans le trou de Dean, ouvrir le trou de Dean au public, est-ce qu'on peut exploiter financièrement le trou de Dean etc…

_ Je… hésita Castiel.

Dean se sentit rougir et se racla la gorge. Il allait devoir lui faire un dessin ou quoi !

_ Le trou de Dean ! Comme mon trou ! Mon… autre trou… termina-t-il presque dans un murmure.

Castiel se figea brusquement et ouvrit grand les yeux. Dans l'obscurité, Dean n'en était pas sûr mais il lui semblait bien que ses joues avaient viré au cramoisi.

_ Oh, commenta simplement le géologue.

_ Oui, oh, répondit Dean. Avoue qu'à la longue c'est plus lourd que drôle.

Castiel se passa une main dans les cheveux et son regard se posa un peu partout aux alentours sans une seule fois s'arrêter sur Dean.

_ Oh, répéta Castiel. Je…

Il stoppa et se frotta le début de barbe qui assombrissait ses traits.

_ Je n'avais pas réalisé, admit-il.

_ J'avais remarqué, répliqua Dean en se sentant sourire bien malgré lui face à l'embarras touchant du géologue.

Castiel se recroquevilla sur lui-même. De toute évidence, il n'osait plus regarder Dean.

_ Oh mon dieu, murmura-t-il. Toutes ces fois où j'ai dit que j'allais explorer ton trou ou le cartographier.

_ Ou quand tu m'as dit que mon trou était ce que tu avais vu de plus extraordinaire de toute ta vie, renchérit Dean.

Il savait que c'était un peu cruel d'en rajouter mais pour une fois que ce n'était pas vers lui qu'étaient dirigées les vannes, il pouvait se permettre d'en profiter un peu.

_ Oh mon dieu, souffla de nouveau Castiel.

Soudain il se redressa et se tourna vers Dean. Ses yeux étincelaient même dans la pénombre. Et son visage, bien que rosi par la gêne, avait repris cet aspect strict qu'il arborait toujours.

_ Dean. J'espère que tu n'as pas cru qu'à l'instar de Gabriel je le faisais exprès, déclara-t-il avec un engagement qui surprit Dean.

Ce dernier hésita avant de répondre. Il ne voulait pas vexer Castiel qui avait l'air de prendre cela très à cœur. Mais il ne voulait pas non plus lui mentir.

_ J'avoue qu'au début, je me suis posé la question, expliqua-t-il très honnêtement. Mais j'ai vite compris que ce n'était pas intentionnel.

Le corps de Castiel perdit toute sa raideur et il se plongea de nouveau la tête entre les mains.

_ Dans les deux cas, ça fait de moi soit un gros lourd, soit un idiot, grommela-t-il.

Dean se pencha vers lui et lui posa une main réconfortante sur l'épaule.

_ Mais non. Tu étais juste d'une candeur rafraichissante.

Castiel lui jeta un regard en coin sous ses cils sombres. Soudain, Dean ne fut plus certain de son choix de mots.

_ Candeur rafraichissante ? Vraiment ?

Castiel s'affaissa au point que son front touche presque ses genoux.

_ C'était un compliment, tenta Dean. Tu étais tellement passionné par l'exploration de la grotte que tous tes « je vais pénétrer dans ton trou, Dean ! », fit-il en imitant la voix du géologue, m'ont plus amusé qu'autre chose. Après tout, ce n'est pas comme si tu avais vraiment voulu me rentrer dans le trou.

Dean espérait que sa tirade aiderait Castiel à se sentir mieux et à lui faire comprendre qu'il ne lui reprochait rien et qu'il ne jugeait certainement pas sa naïveté. Au lieu de cela, le géologue garda un silence lourd, ses yeux fuyant de nouveau le regard de Dean. Et ce dernier sentit immédiatement de la tension dans l'épaule sur laquelle sa main était toujours posée.

_ Cas ? appela-t-il.

Le géologue se racla la gorge et se leva d'un coup. La main de Dean retomba mollement sur sa propre cuisse. Il leva les yeux vers Castiel qui lui tournait obstinément le dos.

_ Je ferais mieux de rentrer, grommela-t-il tout en nervosité.

Et sans attendre la réponse de Dean, il repartit en direction de la lumière.

Dean était trop surpris pour même penser à le suivre ou à le rappeler. Au lieu de cela, il le fixa jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'une forme floue dans la nuit. Il réalisa alors qu'il se tordait nerveusement les doigts. Qu'est-ce qu'il venait de se passer ?

Il respira lentement et se massa les tempes. De toute évidence, il avait fait quelque chose qui avait fait fuir Castiel. Mais quoi ? C'est vrai que l'expression « candeur rafraichissante » avait été maladroite et de nature à faire déguerpir n'importe quel mâle adulte porté sur sa virilité. Mais Castiel ne paraissait pas être de ces gens à l'ego mal placé alors quoi d'autre ? Dean ferma les yeux pour se remémorer les derniers instants de leur conversation.

Sur le ton de la plaisanterie, il avait lâché un « ce n'est pas comme si tu avais vraiment voulu me rentrer dans le trou ». Et c'est là que Castiel s'était levé.

Dean se laissa tomber en arrière. Une arête du rocher lui rentra dans le dos mais il ne s'en préoccupa pas. Il avait des choses bien plus troublantes en tête. Il n'était pas complètement idiot et il était loin d'être naïf. Et il savait reconnaître une fuite quand il en voyait une. C'était une tactique qu'il avait lui-même beaucoup utilisée. Quand il était confronté à une vérité qu'il n'était pas prêt à assumer.

Il soupira. Ses mains tremblaient et il savait qu'il se mordait nerveusement les lèvres. Mais la conclusion à laquelle il arrivait, l'unique conclusion logique, était que Castiel avait déjà songé à lui rentrer dans le trou. Mais pas celui de la grotte.

« *** »

_ … et là, j'imagine l'eau du Pacifique ruisseler magnifiquement sur ton corps nu et bronzé pendant que je…

_ C'est la mer de Tasman de ce côté de l'île, le corrigea Sam.

Gabriel soupira mais ne cessa pas de caresser les doigts de Sam, prisonniers de ses propres mains.

_ Sammy-chéri, je tente de t'expliquer pourquoi ça me paraît une bonne idée d'aller demain à la plage plutôt que dans des vieilles grottes qui sentent le renfermé et toi tout ce que tu trouves à faire, c'est de me reprendre sur des détails techniques insignifiants.

Sam eut un sourire radieux qui donna envie à Gabriel d'embrasser chaque centimètre de son visage.

_ Je t'éduquais, c'est tout, le taquina Sam.

_ Je vais t'éduquer sur d'autres points moi, grommela Gabriel en laissant ses doigts effleurer les bras dénudés de Sam de plus en plus haut.

Le départ soudain des deux autres était, de son point de vue, une bénédiction et lui permettait de passer un peu de temps en tête à tête avec son amant et dans un environnement plus agréable que la petite chambre que Dean leur avait aménagé.

_ Je demande à voir ! le provoqua Sam, son regard lourd de sous-entendus.

_ Je pourrais commencer par faire taire cette bouche arrogante en collant dedans…

Un mouvement dans son champ de vision le fit taire et Gabriel reconnut Castiel qui émergeait de l'ombre.

_ Ah ! Cas ! l'interpela-t-il. Tu as trouvé Dean ?

Castiel frôla au pas de course le bord de la table mais il ne leur jeta même pas un regard et s'engouffra dans la cabane dont il claqua la porte. Interloqués, Sam et Gabriel restèrent silencieux quelques secondes.

_ Euh… qu'est-ce qu'il a ? demanda finalement Sam avec une moue perplexe en direction de Gabriel.

Ce dernier haussa les épaules.

_ Je n'en ai pas la moindre idée. J'avoue que je ne l'ai jamais vu aussi… réactif, conclut-il à défaut d'un meilleur mot.

_ Tu crois que c'est la faute de Dean ?

_ Je ne sais pas.

_ C'est probablement la faute de Dean, conclut Sam en se tournant vers la nuit dans l'espoir de voir son frère débarquer à son tour.

Il ne savait pas ce que celui-ci avait fait à Castiel mais il connaissait Dean et il savait que lorsqu'on s'approchait trop de ses sentiments, son frère avait tendance à mordre. Ou du moins à appuyer là où ça faisait mal. Il en avait déjà fait les frais.

_ Dean ! appela-t-il.

Mais son frère restait invisible.

_ DEAN ! fit-il plus fort. JE NE SAIS PAS CE QUE TU AS FAIT A CASTIEL MAIS TU FERAIS BIEN DE VENIR T'EXCUSER IMMEDIATEMENT !

_ Tu veux qu'on parte à sa recherche ? demanda Gabriel lorsque rien ne se produisit.

Sam secoua la tête mais ses yeux lançaient des éclairs.

_ Non. Dean est un grand garçon, il n'a qu'à prendre ses responsabilités. Ou passer la nuit dehors comme un lâche avec les grenouilles et les opossums !

Et d'un geste brusque, il saisit le plat à tarte et se coupa une large part qu'il croqua à pleines dents.

_ Regarde dans quel état il me met, se plaignit-il à Gabriel en mâchant bruyamment. Il me stresse tellement que je me sens obligé de manger du sucre et du gras ! Si je deviens obèse un jour ce sera entièrement sa faute !

Gabriel eut un sourire tendre en sa direction.

_ Ne t'en fais pas, je t'aimerai toujours, même quand tu seras vieux, gros et chauve.

Les yeux de Sam se radoucirent et il croqua une deuxième bouchée avec un peu plus de sérénité. Dean et Castiel étaient des adultes, ils pouvaient bien régler leur histoire entre eux.

« *** »

Dean roula sur le côté et observa la petite lumière de la lampe à distance. Il n'avait pas bougé depuis le départ précipité de Castiel, pas même lorsqu'il avait entendu la voix de Sam résonner au loin. Il n'avait rien compris à ce que son frère avait crié mais ça ne paraissait pas très sympathique. De toute façon, rien n'aurait pu le faire venir. Il se sentait trop mortifié par ce qu'il s'était passé avec Castiel et il n'était pas prêt à affronter le regard de qui que ce soit. Surtout pas celui du géologue. Il n'était même pas prêt en fait à partager le même air que lui.

Jusqu'à présent, tout ce qu'il s'était imaginé avec Castiel n'avait été que théorique. Le simple fruit de son esprit. Il avait trouvé son regard fascinant, son sourire touchant et son contact chaud mais jamais il n'aurait pensé avoir la moindre chance. Jamais il n'aurait pensé que les choses puissent devenir concrètes.

Désormais, il supposait que l'attraction était réciproque. Et pour Dean c'était effrayant. Parce qu'il allait devoir affronter ses propres angoisses et faire sauter des barrières solides qu'il avait lui-même mises en place.

Cela ne lui était arrivé qu'une seule fois auparavant, l'occasion d'accepter qui il était vraiment et ce qu'il ressentait. Et il avait fui. C'était avec Benny, évidemment. Dean se souvenait parfaitement de ce soir et ses bras se couvrirent de chair de poule rien qu'à y repenser.

C'était un des gars du garage, Garth, qui avait organisé un barbecue. Il vivait seul mais sa grande passion était de faire plaisir aux autres et il montait souvent des projets pour réunir les gars de l'équipe. Et tous ses collègues se sentaient aussi bien chez lui que chez eux. Mieux même pour certains en fait. C'était le cas pour Dean.

La nuit était tombée et les flammes rouges du brasier éclairaient les visages hilares des hommes autour. L'odeur de viande grillée embaumait l'atmosphère, masquant celui des fleurs qui s'épanouissaient dans le petit jardin. Dean était assis sur une chaise en bois, un peu à l'écart de la fournaise. Il avait passé le début de soirée avec les autres, aidant à l'allumage du feu puis son père était arrivé. Et discrètement, Dean s'était éloigné, sa bière à la main.

A quelques pas de là se tenait un petit groupe de femmes. Elles discutaient entre elles, laissant les hommes gérer la cuisson de la viande comme si leur virilité en dépendait. Le regard de Dean croisa celui de Lisa qui lui adressa un petit signe de main. Dean lui répondit.

Ils sortaient ensemble depuis quelques mois déjà mais c'était la première fois que Dean la conviait à une des soirées de Garth. De toute évidence, elle s'entendait bien avec Andrea, la femme de Benny. Cela faisait une bonne heure qu'elles papotaient ensemble.

Lisa était une chouette fille, drôle et intelligente. Jolie aussi. Et une maman formidable pour le petit Ben, né d'une histoire précédente. Dean avait une grande tendresse pour elle et ils passaient vraiment du bon temps ensemble. Il lui aurait probablement déjà proposé d'emménager si John Winchester n'avait pas été aussi pénible à ce sujet. Il estimait que Dean méritait mieux qu'une prof de yoga qui s'était déjà fait engrosser par un autre, selon ses propres termes.

Dean resserra son emprise sur sa bouteille de bière en entendant la voix voilée de son père qui reprenait Garth sur sa façon de cuire les travers de porc. Si John était aussi dur envers Lisa, Dean ne s'imaginait même pas quelle serait sa réaction s'il connaissait certaines pensées inavouables de son fils. Il ne devait jamais le découvrir !

Portant le goulot de verre à ses lèvres, Dean réalisa que sa bière était vide. Il soupira. Il pouvait soit arrêter de boire, ce qui était impensable, soit retourner près des autres pour prendre une nouvelle bouteille au risque de se faire intercepter par son père et d'être entraîné dans une discussion longue et pénible. Ou alors, il pouvait aller se servir directement dans la cuisine. Après tout, Garth répétait souvent que sa maison leur était grande ouverte.

Sa décision prise, il abandonna son siège pour s'engager dans la petite allée bien entretenue menant à la porte arrière. Garth avait planté des buissons de part et d'autre et les feuilles bruissaient sous la brise chaude.

_ Dean ?

La voix rauque de Benny le fit sursauter. Il tourna sur lui-même sans parvenir à repérer le grand mécanicien.

_ Là ! ajouta Benny.

Dean distingua un mouvement de bras et en plissant les yeux, il devina les contours de la silhouette massive de son ami. Il était assis sur un petit banc accolé au mur de la maison. Seuls les rayons de la lune l'éclairaient faiblement. S'il ne bougeait pas, il était quasiment impossible de le voir.

_ Qu'est-ce que tu fais là tout seul ? demanda Dean en s'approchant pour prendre place à ses côtés.

Le banc était étroit et lorsque Benny haussa les épaules, Dean le sentit frôler son bras. Les battements de son cœur s'accélérèrent. Ils n'étaient qu'à quelques mètres des autres mais la haie de buissons cachait la lumière des flammes et étouffait les voix.

_ J'ai effectué un repli stratégique lorsque ton père est arrivé, expliqua le large barbu. A chaque barbecue j'ai le droit à la théorie de la parfaite cuisson des travers de porc et je pense que cette fois-ci aurait été celle de trop.

Dean rit en jouant nerveusement avec sa bouteille vide. Il aurait bien eu besoin d'un truc un peu plus fort.

_ Il a trouvé Garth comme nouvelle victime, répondit-il sans oser tourner la tête vers Benny.

Il sentit ce dernier se rapprocher de lui.

_ Et toi Dean ? Qu'est-ce que tu fais là ?

Les yeux toujours baissés, Dean montra sa bouteille vide.

_ J'allais chercher une nouvelle bière.

Il entendit Benny pouffer.

_ Besoin de courage liquide ?

_ On peut dire ça.

Enfin il releva la tête et regarda Benny. Celui-ci avait beau être grand et fort, il émanait de lui une certaine douceur. Un peu comme un ours en peluche fait homme.

Dès son arrivée au garage, l'année précédente, lui et Dean s'étaient de suite bien entendus. Ce n'était que plus tard, après qu'ils aient passé du temps ensemble, ri autour d'un verre, discuté du tempérament tyrannique de leur parton, que Dean avait commencé à regarder Benny différemment. Et à remarquer que Benny ne manquait aucune occasion de lui glisser un geste d'encouragement lorsque son père élevait la voix ou aucune occasion de passer la soirée ensemble quand Dean se sentait trop mal pour rentrer dans son petit appartement vide.

_ Tiens.

Benny lui tendit sa propre bouteille encore aux trois quarts pleine. Dean n'hésita qu'une seconde avant de la lui prendre des mains et de la vider d'un trait. Le mécano éclata de rire.

_ Dis donc, c'est une sacrée quantité de courage dont tu avais besoin là !

_ Tu n'as pas idée, répondit Dean en observant les deux bières vides qu'il avait dans chaque main.

Il devait renvoyer là une belle image de poivrot. Le digne fils de son père.

_ Pas toujours facile de garder son masque auprès des autres hein ?

Dean tourna la tête pour trouver le regard bleu de Benny posé sur lui. Et à cet instant précis, il avait su, vraiment su, que s'il se penchait pour l'embrasser, Benny ne le rejetterait pas. Il n'avait jamais été aussi sûr de quelque chose de toute sa vie. Et qu'il en avait envie ! Une part de lui, celle torturée et étouffée depuis tant d'années reprenait vie et le poussait à agir.

Mais le rire de son père s'éleva au loin et tout le désir de Dean s'effondra. A la place, il se mit debout et, sans plus regarder Benny, lui désigna les deux bouteilles.

_ Je vais t'en chercher une ?

Sa propre voix était rauque et nerveuse. Il ne la reconnut pas.

_ Non, ça va aller Dean.

La réponse de Benny n'était qu'un soupir et Dean se précipita dans la maison. Là où il y avait de la lumière, où il pourrait reprendre ses esprits.

Il s'insulta copieusement, longuement avant de se sentir la capacité de ressortir. Il s'était à peine retenu d'enfoncer ses poings dans les murs de Garth. Il savait qu'il avait été un imbécile. Il ne savait pas s'il l'avait été pour s'être d'abord laissé submerger par son désir ou pour après avoir fui Benny.

Lorsqu'il était retourné dans le jardin, Benny n'était plus sur le banc. Dean l'avait aperçu aux côtés de sa femme, discutant comme si de rien n'était avec Lisa et une vieille dame que Dean ne connaissait pas. Ils n'avaient jamais évoqué l'incident par la suite.

Le lendemain, Dean avait quitté Lisa. Elle méritait mieux que lui. Benny était resté avec sa femme.

Pendant de longs mois, Dean s'était repassé la scène dans la tête encore et encore. Par moment, il pensait avoir pris la bonne décision. A d'autres instants, il songeait n'être qu'un lâche et cette idée lui tordait les entrailles de regret. Et même lorsqu'il était arrivé en Nouvelle-Zélande, il savait qu'il n'était toujours pas en paix avec le cas « Benny ».

Désormais, allongé sur la roche à scruter les étoiles, il voyait une troisième voie. Ni une erreur, ni un regret, son histoire avec Benny avait été un tremplin qui lui avait permis de mûrir et de se confronter à ses attirances. Une répétition aussi, la première pierre vers l'acceptation. Pour qu'il soit prêt le jour de sa rencontre avec Castiel. Et désormais, il n'avait plus le droit de se planter.

Il se redressa.

Les lumières de la cabane étaient éteintes depuis longtemps. Dean était resté des heures seul, dehors. Tous les autres devaient dormir. Cela le rassura. Il ne se sentait pas encore prêt à affronter Castiel. Ni les sous-entendus de Gabriel. Ou les regards compatissants de Sam. Demain il serait en meilleure forme pour ça. Peut-être. Il verrait.

Il se glissa à tâtons et en silence vers la cabane, espérant ne se cogner dans rien, ni rencontrer qui que ce soit.

(à suivre…)