II. UNIS PAR LE SANG
NOTE: Chapitre rating-M! Présence de sujets religieux et de sang.
La nuit bleue.
Un mot craint et redouté par tous. Cette nuit où les flammes bleues jaillirent du néant et prirent des centaines de vies dans leur danse infernale. Un malheureux incident provoqué par la folie du dieu de la Géhenne en personne: Satan. Cet événement s'était déroulé il y a près de deux mois et pour les hommes de la Section 13, cette nuit avait été le point final de leur carrière: c'était à cet endroit précis, dans les profondeurs de l'horreur, que tout avait commencé. Tout avait été détruit, rongé par les flammes et seuls quelques chanceux s'en étaient tirés. Seulement, peu importe ce que le feu consumait, de ses cendres pouvaient renaître des choses encore plus belles. C'était le cas de Rin et Yukio Okumura: deux jumeaux nés de l'union de Satan et d'une douce humaine... Les pauvres garçons étaient des demi-sangs de démon, plus communément appelés nephilim et l'un d'entre eux avait hérité des flammes meurtrières de son géniteur. Par chance Shiro, qui trouva les jumeaux peu après leur naissance, décida de leur laisser une chance de vivre et de les élever en scellant les flammes de Rin dans un sabre. Je suppose que vous connaissez la suite...
Mais d'après vous, de telles créatures avaient-elles vraiment le droit de vivre? La réponse dépend de votre point de vue.
Assiah et Géhenne. La matière et le néant.
Ces concepts soulèvent nombre de questions depuis la nuit des temps.
Mais que sont les humains? Que sont les démons?
Où pouvons-nous tracer la ligne qui sépare nos deux espèces?
Académie de la Croix-Vraie. Deux mois après la nuit bleue.
Les voix discrètes de deux hommes résonnaient dans le bureau du directeur.
- Et si jamais le Vatican faisait le lien?
- Tu n'as pas à t'inquiéter, je me suis déjà occupé de tout. Rien ne peut nous lier aux événements de la nuit bleue désormais.
Shiro le dévisagea.
- Tu en es sûr?
- Certain~ J'ai séparé tout ce qui concerne le la Section 13 dans une dimension parallèle. L'emplacement du laboratoire est maintenant remplacé par des salles de classes on ne peut plus banales, comme si rien ne s'était jamais passé. Alors, merci qui? Ronronna Mephisto.
- Qu'en est-il des survivants? Nos amis et collègues?
- Oh n'aie crainte: ils sont parmi nous dans notre dimension et je leur ai tenu le même discourt qu'à toi. Ça m'aurait arrangé que tu sois présent lors du débriefing au lieu de jouer le baby-sitter pour les deux rejetons du Diable, tu sais à quel point j'ai horreur de me répéter.
L'humain le fusilla du regard. Une certaine tension était palpable entre les deux hommes.
- J'avais oublié que le mot "responsabilité" ne faisait pas partie de ton vocabulaire, excuse-moi.
Cette phrase provoqua un petit rictus au démon.
- Bref, pour en revenir aux faits récents, j'ai soumis tous les survivants à un contrat de Morinas. Quiconque parlera sera foudroyé sur place avant de pouvoir finir sa phrase, autrement dit, nous sommes absolument intraçables. N'est-ce pas une bonne nouvelle?
- L'ego de la Géhenne en personne s'est réveillée, des dizaines de personnes sont mortes et tu voudrais me faire croire que tout va bien?
- Quel pessimiste tu fais mon cher Shiro. Vois le bon coté des choses: nous sommes en vie et ne risquons aucun ennui. Happy ending! S'écria t-il en levant les bras en l'air.
Shiro se massait les tempes. L'attitude désinvolte du démon avait toujours eu tendance à l'énerver au plus haut point. Rien ne semblait jamais inquiéter cet individu et bien qu'il était content d'avoir la vie sauve, il ne pouvait s'empêcher de penser que la possibilité de voir Mephisto se planter un jour serait extrêmement satisfaisante. L'idée lui arracha un petit sourire de coin.
.
Soudain, l'atmosphère se refroidit et la pièce fut plongée dans le noir. Shiro sursauta et bondit de sa chaise, sortant un juron au passage. Une silhouette noire se matérialisait dans le fond de la pièce, plombant le bureau de Mephisto d'une aura effrayante et malsaine.
- Mais qu'est-ce que... ?! S'exclama l'humain.
La silhouette se dévoila alors entièrement: une longue cape blanche couvrait son corps immatériel hors duquel deux bras dépassaient. D'une main, elle tenait immense faux et de l'autre, un sablier dont les grains de sable s'écoulaient au ralenti.
Mortem. Démon de haut niveau, règne du Temps.
Mephisto fronça les sourcils, si cette entité prenait la peine de venir le déranger en personne, ça n'était pas du tout bon présage. L'un des scientifiques les aurait-il déjà trahis et brisé le contrat?
À la vue du démon, les jambes de Shiro se mirent à vaciller. Il la connaissait trop bien, et la craignait. Elle était la hantise de tout humain. Le pauvre homme voulut fuir dans la direction opposée mais son corps refusait de lui répondre. Il restait planté à sa place, incapable du moindre mouvement alors que la Mort se rapprochait de Mephisto. Elle passa son chemin comme si l'humain n'existait pas et s'arrêta devant le bureau du roi du temps alors qu'une troisième main sortait du néant sous sa cape. Elle tendit une feuille de papier jaunie à son maître. Celui-ci s'en empara et entreprit d'en lire le contenu sans attendre.
Le démon hoqueta. Son regard changea, les yeux grands ouverts. Sa bouche s'entrouvrit laissant s'échapper un couinement de surprise. Shiro oublia presque la terreur qui ravageait son être tant la situation était inhabituelle. Mephisto était-il... choqué? Impossible, pas ce démon. Qu'était-il écrit sur ce document qui pouvait bien provoquer une telle réaction de sa part?
- "Non... Impossible." Murmura t-il.
Il se leva de sa chaise, claquant le papier sur son bureau.
- "Impossible!"
Sans prendre la peine d'adresser un mot ou un regard à Shiro, le Ba'al fit apparaître un trousseau de clés dans sa main et bondit vers la porte. Il y inséra nerveusement une clé et s'éclipsa sans se retourner. L'humain n'eut que le temps de voir une inquiétante lueur blanche avant qu'il ne disparaisse. L'atmosphère revint à la normal alors que la Mort se volatilisait elle aussi.
Shiro était désormais seul dans le bureau du directeur. Un air glacé vint frotter son visage. Quelque chose tourbillonnait dans l'air près de la porte et vint s'écraser au sol près de lui.
Un flocon de neige.
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Ici, l'hiver battait son plein. Ici, la nuit régnait. Seuls les faibles rayons de la lune lui éclairaient le chemin entre les épais flocons qu'il avait immobilisés dans leur chute. Il faisait froid et sombre mais ça lui était égal. Il devait s'en assurer par lui-même et voir ça de ses propres yeux. Peut-être était-il arrivé à temps? Il courait dans l'obscurité, ses jambes luttant contre le poids de la neige dans laquelle il s'enfonçait. Il manqua quelques fois de perdre l'équilibre mais ne s'en souciait pas: il devait avancer.
Plus vite.
Plus vite.
Combler la distance entre le portail et l'endroit qu'ils avaient convenus. Toujours ce même endroit, le secret qui les liait.
Pas après pas, arbre après arbre, le temps figé dans son flot semblait pourtant s'écouler contre lui. Ce n'était pas possible, ça devait être un cauchemar. Rien de ceci ne pouvait être réel.
Une lueur orangée apparut soudainement entre la silhouette des arbres, marquant la fin de la forêt.
"La surface est devenue brasier"
Il redoubla d'ardeur dans sa course jusqu'à atteindre son but.
"Mais la surface ne peut s'embraser sans soleil"
Pourtant, la fournaise était bel et bien là. Mais pour une fois, le lac était silencieux. Il ne brûlait pas.
"N'as-tu donc jamais connu l'échec, démon?"
La petite maison ainsi que ses alentours étaient en flammes. L'inferno immobile se reflétait dans les yeux médusés de Mephisto.
- Comment...? Murmura t-il en se laissant tomber à genoux dans la neige. Il laissa le temps reprendre son cours et les flammes se mirent à onduler devant lui.
Comment était-ce possible? Il était pourtant certain que rien ne pouvait leur arriver. Peut-être était-ce une erreur?
Non. Mortem lui avait montré le contrat. Il avait perdu.
Refusant toujours de croire à l'image qui s'offrait à lui, il se releva et se dirigea vers le brasier. La chaleur et la fumée près de la maison étaient intenables. D'un geste de main accompagnée d'une incantation, le démon balaya les flammes. L'immense fournaise disparut instantanément, ne laissant que les vestiges de l'habitation dont les braises incandescentes irradiaient toujours. Les cendres s'envolèrent, soufflées par le vent et se mêlèrent aux flocons dans une danse silencieuse. Le démon regarda autour de lui. Des cendres, des objets carbonisés que l'on ne pouvait même plus identifier. Tout était noir sur le manteau blanc de l'hiver. Tout était mort.
Il soupira, conscient de ce qui lui restait à trouver. Au fond de lui résidait encore un espoir de ne pas le voir. L'espoir qu'il ait pu échapper à cet enfer.
Il marchait parmi les décombres, scrutant chaque forme avec attention, cherchant une silhouette familière. Une vive douleur traversa sa poitrine quand ses narines captèrent la senteur qu'il redoutait tant: l'odeur de la chair brûlée. Le regard vide, il se tourna vers l'origine de la senteur et s'en approcha. Il ferma les yeux, s'accroupit sur la forme gisant à ses pieds.
Il avait perdu. Ses plans avaient échoué. Pour la première fois depuis sa venue dans ce monde qui le fascinait tant, le démon était face à face avec l'échec. La douleur était désagréable au possible et ne faisait que grandir dans sa poitrine.
C'était donc ça, cette sensation que les humains redoutaient tant? Être acculé dos au mur, devoir admettre ses torts, vouloir revenir en arrière, changer les choses pour qu'elles se déroulent différemment... Était-ce donc ceci qui les poussait à prier le ciel pour que le cours du temps s'inverse et coule en leur faveur? Quelle sensation horrible. Il comprenait maintenant pourquoi les créatures d'Assiah l'imploraient si souvent dans leurs souhaits et prières.
"N'as-tu donc jamais connu l'échec, démon?"
Il ferma à nouveau les yeux.
- "Maintenant, si."
Sa voix était faible et monotone. Aucune émotion ne semblait vouloir s'en dégager.
Il déboutonna la longue cape blanche de son costume et la retira. Adressant un dernier regard à la silhouette brûlée gisant devant lui, il la couvrit. Elle se fondait maintenant avec la neige immaculée. Blanche, lavée de tout tracas et de tout pêché. Enfin en paix.
- "Au revoir, mon cher Loritz"
Il faisait froid, il faisait noir. Il n'avait plus aucune envie de rester ici. Pour être exact, il n'avait plus aucune raison de rester ici mais pourtant, il lui restait une chose à faire.
"La vie sauve de Lieve et en échange, son âme m'appartiendra, marché conclu?"
Pourquoi avait-il proposé ça? Qu'est-ce qui avait bien pu lui prendre à ce maudit moment? Il l'avait dit pour rassurer son ami, ne se doutant absolument pas que le destin allait se retourner contre lui.
"Wunderschön! Par cette promesse, l'enfant vivra. Tu as ma parole, mon cher Loritz!"
Il devait retrouver l'enfant.
Il s'était assuré qu'il n'y avait aucune trace d'elle parmi les décombres avant de laisser le paysage familier du lac. Elle avait dû fuir. Loritz n'aurait jamais permis qu'elle se retrouve rongée par les flammes et il était même persuadé que l'homme avait perdu la vie pour sauver la sienne. Quelle bêtise, quel gâchis. La vie d'un enfant était si insignifiante et pourtant son ami l'avait faite passer avant la sienne? Ineptie. Sôtise.
La tempête de neige avait effacé toute trace de la petite et avait redoublé de puissance. Il avait essayé de remonter le temps pour voir dans quelle direction la fillette avait filé mais étrangement, il ne pouvait pas. Il était tenu à ce fichu contrat qui l'entravait, lui le Roi du Temps, jusqu'à ce qu'il ait retrouvé la gamine saine et sauve et honoré sa promesse. Il grinça des dents, humilié que de simples paroles puissent avoir un effet sur l'un des démons les plus puissants depuis la création du monde. Etait-ce là l'une des rares exceptions à la toute puissance des Ba'al et du contrôle qu'ils exerçaient sur leur propres concepts? Les paroles.
Un grondement rauque s'échappa de sa gorge. Il se surprit lui-même en remarquant que l'énervement l'envahissait peu à peu. Trop de choses se bousculaient dans sa tête. Premièrement, qui avait pu briser la barrière et provoquer ce brasier? Qui avait bien pu surpasser le Ba'al et avait brisé ses plans si aisément? Pourquoi cette ignoble sensation de faiblesse refusait-elle de quitter son corps? Et finalement, où était donc passée cette maudite gamine?
"Où te caches-tu, petite peste..." pensa le démon.
Pourquoi a t-il fallu qu'elle vienne au monde et bouleverse la vie de Loritz, cette insignifiante larve humaine? L'image de la fillette lui revint à l'esprit et il stoppa sa marche, perdu dans ses pensées. Il restait figé au milieu de la neige à fixer le sol. Pour une raison qui lui échappait, cette nuit, les démons de la forêt étaient anormalement agités et grouillaient tout autour de lui, leurs funestes murmures faisant écho dans ses oreilles. Dérangé par leur vacarme incessant, il décida de continuer ses recherches, espérant trouver la fillette avant eux. Au fur et à mesure qu'il s'enfonçait dans la forêt, une aura qu'il avait déjà croisée se rapprochait. Un démon de haut niveau. Il le chercha longuement du regard entre les arbres et les flocons. Il était maintenant tout proche, tapis quelque part dans l'obscurité. Il reconnut finalement à qui l'aura appartenait et leva la tête pour regarder au dessus de lui.
Le Chamrosh.
Le démon mi-canin mi-oiseau était perché en haut d'un arbre mort, fixant le Ba'al de ses yeux brillants. Il ne pouvait y avoir qu'une seule raison à sa présence, ce que Mephisto comprit de suite:
- "Mène-moi à ta maîtresse" Lui ordonna t-il.
Le démon ailé s'envola aussitôt, déployant ses immenses ailes, il disparut dans le ciel nocturne. Mephisto se remit en marche, se laissant guider par l'aura du démon.
Il marcha longtemps dans le froid glacial de la tempête, maudissant de nombreuses fois le contrat réalisé par la Mort qui entravait son contrôle sur le temps. Il aurait tant voulu revenir en arrière, empêcher cette catastrophe, changer le cours des choses. Pourtant cette simple promesse faite à Loritz l'en empêchait. C'en était ahurissant. Il fut tiré de ses réflexions par une odeur particulière. Il huma l'air et par un gênant réflexe, se lécha les lèvres.
Du sang humain. La senteur était fraîche.
Il n'eut pas à chercher longtemps avant de découvrir des petites traces de mains ensanglantées sur l'écorce des arbres. Il se savait sur la bonne piste mais se préparait déjà au pire. La gamine n'était pas loin, mais elle n'était pas seule: un tas de démons grouillait dans les environs, excités par le parfum du liquide rouge.
Mephisto pressa le pas, toujours guidé par la présence du Chamrosh qui tournoyait au dessus des arbres. Soudain, il remarqua des traces de pas ensanglantées sur le manteau de la neige. Ce n'était pas bon. Pas bon du tout. Il se mit à courir en les suivant. Quelques secondes plus tard, il la trouva enfin.
Lieve. L'enfant maudite de Loritz était allongée dans la neige, inconsciente. Un groupe de gobelins s'activait à lui mordre les jambes, coupant sa chair et ses vêtements de leurs petits crocs aiguisés.
Simultanément, le Ba'al et le Chamrosh -qui déboula subitement de la cime des arbres- s'élancèrent vers l'enfant. Leur seule présence suffit à faire déguerpir les créatures qui disparurent dans l'obscurité, l'écho de leur rictus faiblissant à mesure qu'ils s'éloignaient.
Enveloppée d'un large tissu, Lieve gisait là, inanimée. Le nourrisson que Mephisto avait vu dormir dans les bras de Loritz était maintenant une fillette d'environ cinq ans. La touffe de cheveux brune aux reflets cuivrés avait poussé en une épaisse crinière dont les mèches rebelles lui couvraient la figure. Mephisto s'approcha d'elle: la bouche entrouverte, les yeux plissés, l'enfant luttait pour trouver son air. Entre ses râles, le démon put capter les battements de son cœur, irréguliers et faibles. Soulevant les cheveux de la petite, il découvrit des entailles dans sa gorge hors desquelles le sang s'échappait à chacune de ses laborieuses respirations: sans doute l'oeuvre d'un démon qui avait vu en elle l'opportunité d'une proie facile. Mephisto serra les dents.
Lieve était mourante et sans pouvoir inverser le cours du temps, il n'y avait rien qu'il puisse faire. Qu'adviendrait-il s'il venait à briser la promesse faite à Loritz? Pouvait-il vraiment être tenu au même sort que les humains brisant un contrat de Morinas, lui, le maître de la mort elle-même? Étrangement, il n'en doutait pas. Mortem viendrait accomplir sa tâche et bien qu'elle ne puisse rien faire à l'esprit démoniaque du Ba'al, elle lui prendrait au moins le corps qu'il habite. Or un corps était la chose la plus précieuse qu'un démon puisse posséder... Littéralement.
Sahin vint se poster à ses côtés, collant son bec sur la joue de sa maîtresse, attendant désespérément une réaction de sa part. Il se tourna alors vers le Ba'al, le suppliant du regard. Mais que pouvait-il bien y faire? Le réponse lui échappait. Les séquelles de l'enfant étaient trop grandes pour son corps si fragile: aucun humain ne pouvait survivre à ça.
Aucun humain...
... Mais un démon?
Les yeux de Mephisto s'écarquillèrent. Ses pupilles dansaient dans le vert de ses iris tendis que ses crocs se dévoilaient en un inquiétant sourire. L'idée était risquée et le Vatican n'approuverait jamais un tel acte, mais y avait-il vraiment un autre moyen de sauver la vie de la gamine? Il n'en voyait aucun. Seules les capacités de régénération d'un démon pouvaient refermer ces blessures. En plusieurs millénaires de vie, c'était la toute première fois qu'il était confronté à ce genre de situation. Là encore il aurait souhaité la fuir, revenir en arrière et effacer toute trace de cette histoire mais aujourd'hui, le démon était dos au mur: il ne pouvait pas. Lui, Samaël, l'ancestral roi démon du temps, était coincé.
Un rire nerveux s'échappa de sa gorge alors qu'il se creusait l'esprit.
Il repensa alors aux événements du mois passé. Les deux jumeaux de Satan que Shiro avait décidé de prendre sous son aile. Le pouvoir démoniaque de cet enfant qu'il avait scellé dans un sabre... Tout avait été si simple mais ici, il n'y avait rien en mesure que sceller l'âme d'un démon. Aucun réceptacle, aucun corps.
Un corps?
Il se pencha à nouveau sur Lieve. Son cœur était sur le point de s'éteindre: c'était la fin. Son corps meurtri serait bientôt vide. Pouvait-on sceller une âme dans le corps qu'elle venait de quitter?
"Par cette promesse, l'enfant vivra."
Ses propres paroles résonnaient encore dans sa tête. Il devait le faire.
- "C'est bien pour toi, Loritz..." Murmura t-il.
D'un claquement de doigts, le pentagramme démoniaque se traçait dans la neige tout autour de la fillette. Il savait pertinemment qu'il allait regretter ce qu'il s'apprêtait à faire: si Lieve était condamnée en tant qu'humaine, il allait la laisser vivre en tant que démon. Après tout, son âme lui appartenait désormais: il était libre d'en faire ce qu'il voulait.
Il se concentra sur les battements de son cœur: il fallait attendre le moment propice.
Un battement.
Un râle.
Le silence.
Une autre battement.
Le silence.
Le silence.
Toujours du silence.
C'était le moment.
Le Ba'al saisit l'âme de l'enfant qui s'échappait de son corps et la força à y retourner. Il devait maintenant la corrompre. Il porta une main à sa bouche et d'un coup de ses dents aiguisées, s'entailla la peau. Le sang se mit à couler le long de ses doigts. Hésitant une dernière fois, il commença à réciter:
"Nefesh, zeh héddam, shenné'emar. Ki héddam hou hannefesh."
(Cette âme, ce sang et nous disons: ce sang est l'âme)
"Nefesh arour shel Ge'henom,"
(Âme damnée de la Géhenne)
"La'our, malakh ha'mavet!"
(Réveille-toi, ange déchu!)
Il laissa le liquide rouge couler sur les plaies de Lieve, mêlant ainsi leurs deux sangs.
Tout devint noir.
Un battement.
Le Ba'al était pris de vertiges. Haletant bruyamment, le souffle court, il passa une main sur son visage comme pour chasser sa vision floue. La sensation d'avoir été brièvement tiré hors de son corps était atroce. Il lança un œil à la fillette: elle respirait normalement, ses plaies commençaient à se refermer. Il entendit son cœur pomper une nouvelle fois et ne put retenir un sourire de coin, satisfait de lui-même. Il avait tenu sa promesse.
- "Je sens que je vais le regretter..." Souffla t-il en s'asseyant aux côté de l'enfant, fatigué.
Cette impression d'avoir perdu un fragment d'âme le dérangeait toujours mais il décida de ne pas y penser. Il contemplait une Lieve grelottante dont les blessures étaient déjà presque entièrement refermées: son corps se régénérait à une vitesse impressionnante. Mephisto approcha une main de son visage et poussa quelques mèches de sa figure pâle, observant les traits qui l'avaient fasciné il y a un peu plus de 4 ans.Qu'est-ce qu'elle lui ressemblait...
Il resta immobile à la regarder, troublé. Qu'allait-il faire d'elle, maintenant?
Un gémissement le tira de ses pensées. Lieve s'était réveillée et luttait pour ouvrir les yeux. Comme frappée d'une vive douleur, elle tenta soudainement de se relever en laissant s'échapper un court cri aigu. Mephisto l'attrapa avant qu'elle ne retombe au sol et l'attira contre lui pour l'empêcher de se débattre.
- "Doucement, jeune fille" Lui dit Mephisto. "Évite de bouger."
Elle ouvrit les yeux. Ses yeux vert-forêt. Plongeant son regard dans celui du démon, elle murmura:
- "Père..."
Le visage du Ba'al se décomposa. Comment venait-elle de l'appeler? Il ne savait ni comment réagir, ni comment répondre à ça. Heureusement, Lieve lui facilita la tâche en perdant à nouveau conscience dans ses bras, faible et exténuée. Il resta silencieux jusqu'à ce qu'une voix familière ne résonne derrière lui.
- "Mephisto!"
Il tourna la tête: c'était Shiro, haletant et couvert de neige. Sahin se précipita pour charger l'étranger et ne fut arrêté qu'au dernier moment sur ordre du Ba'al.
- Seigneur, mais qu'est-ce que c'est que cette bête? Que s'est-il passé? Cria t-il en courant vers le démon.
- "Comment es-tu arrivé ici?"
- "Tu es parti si précipitamment que tu en as oublié la clé sur la porte, imbécile! Maintenant explique-moi quel est ce bor..."
Il stoppa net. Là dans les bras de Mephisto et tâchée de sang gisait la fille de Loritz. Il n'avait pas de mots. Le comportement de Mephisto, la maison brûlée, les traces de sang, la fillette... tout ça le dépassait. Il tâcha de se calmer en respirant profondément, son souffle chaud chargé de vapeur blanche fumait dans l'air glacé.
- "Où est Loritz?" Demanda t-il enfin.
Le Ba'al soupira. Ne devait-il pas s'en douter?
- "J'ai perdu mon pari." Il haussa les épaules, toujours en tenant l'enfant inanimée contre lui.
Il y eut un lourd silence. Shiro n'en revenait pas.
- "Bordel de merde..."
Il vint s'accroupir près de son ami. Sahin grogna en direction de l'humain, ses yeux irradiaient la colère.
- "Un démon?"
- "Non, un simple poulet de supermarché, n'est-ce pas évident?" Il soupira. "C'est tout ce qu'il reste à la gamine, son familier."
- "Pauvre gosse... Qu'est-ce que tu comptes faire?"
- "Ce que je compte faire? Rien du tout. C'est toi qui t'en occuperas."
- "Quoi? Hors de question!" Hurla l'humain. "Te souviens-tu de ce que je t'ai dit le jour où tu étais allé les voir? S'il arrive malheur à Loritz, ne compte surtout pas sur moi!"
Le démon ricana.
- "Allons Shiro, tu as déjà si gentiment accepté d'élever les rejetons de Satan, une petite démone de plus ne changera pas grand chose pour toi~"
- "J'ai dit NON Mephisto! Bien que j'aie de la peine pour elle, TU as volé son âme et cette petite démone est désormais TA responsabilité! Si elle se retrouve là aujourd'hui, c'est de TA fau...
Pause.
- "Petite démone?"
Shiro manqua de s'étouffer. Lançant un regard meurtrier au Ba'al, il agrippa Lieve et s'empressa de passer sa main sous les vêtements déchirés de l'enfant. Mephisto s'esclaffa, hilare:
- "Haha! Voilà enfin que tu montres au grand jour tes pulsions de prêtre pédophile!"
Un poing. Rapide, précis, inattendu. Shiro venait de coller une droite au roi démon du temps et de l'espace. Le silence pesait soudain autour des deux hommes alors que l'humain fixait le démon d'un air glacial. Son poing tremblait suite au choc et dans son autre main il tenait une queue marron terminée d'un plumeau de poils touffus. La queue de Lieve. Lieve était un démon. Pris de rage, il agrippa Mephisto par le col de sa veste.
- "Qu'as-tu fait à cette enfant?"
D'abord concentré sur la queue en question, il leva les yeux pour affronter le regard de l'humain.
- "J'ai corrompu son âme et l'ai scellée dans son propre corps pour qu'elle continue à vivre."
Le visage de l'homme aux cheveux blancs se décomposa lentement. Il jeta un œil autour de lui, remarqua le pentagramme tracé dans la neige et le sang qui la tâchait. Son regard se porta maintenant sur Lieve et il soupira.
- "Doux Jésus. Était-ce le seul moyen?"
- "J'en ai bien peur. C'était soit mourir en humaine ou vivre en démon. J'aurais préféré la première option mais j'avais cette fichue promesse à tenir..." Grimaça t-il.
Cette dernière phrase arracha un sourire de coin à Shiro. Pour lui qui avait tant voulu voir Mephisto se planter, cette situation sonnait comme un châtiment divin.
- "On dirait que le Ciel a finalement décidé de te punir pour tous tes pêchés. Une simple enfant pour te repentir de toutes les vies que tu as gâchées depuis des siècles, c'est plutôt bien payé."
Mephisto grimaça.
- "Me repentir? Épargne-moi tes bêtises de jugement divin. Je refuse de m'occuper de cette chose."
- Et moi non plus. Regarde-la, elle n'a d'humain que le corps qu'elle habite! Je ne suis pas en mesure de l'élever comme Rin et Yukio."
Voyant que le démon s'apprêtait à protester, Shiro s'empressa d'ajouter:
- "Tu as voulu son âme? Tu l'as eue! Cette 'chose' t'appartient désormais. À moins que..."
Il imita l'un des sourires malsains du Ba'al.
- "... Que tu ne préfères que j'en informe le Vatican? Comment vais-je donc bien faire pour expliquer ça? Oh, je sais! Messieurs les Grigori, Sir Phélès ici présent a illégalement transformé la fille d'un de ses clones nés dans son immonde laboratoire secret en démon après avoir parié son âme! Ou bien, encore mieux: Sir Phélès, malgré l'interdiction du Vatican, a engendré cette nephilim avec une humaine! Haha! Elle te ressemble tellement que ça passerait crème, qu'en dis-tu?"
- "J'en dis que je pourrais tout simplement te tuer." Répondit sèchement le démon.
- "Mais tu ne le feras pas. Puis si je ne suis plus là, tu devras t'occuper des deux rejetons de Satan en prime."
L'humain afficha un grand sourire victorieux. Il se leva avant de lui tendre le corps endormi de la petite:
- "C'est ce que Loritz voulait. Si tu as ne serait-ce qu'une once de respect pour la mémoire notre vieil ami, prends-la."
Il regardait Lieve d'un regard vide. Il se releva à son tour et la prit dans ses bras après un long moment d'hésitation. Shiro ne l'élèverait pas, insister ne servirait à rien. Cette enfant-ci était maintenant liée à lui par le sang et l'âme: elle était sienne. Mephisto grinça des dents rien qu'à y penser. Voyant la détresse du démon, Shiro proposa:
- "Je me les gèle. Rentrons avant que quelqu'un ne se pointe: c'est pas prudent de s'attarder ici."
Il avait raison. L'origine du brasier leur était inconnue mais une chose était sûre: quelqu'un avait retrouvé leur ami et ce quelqu'un devait sûrement tout savoir sur leur collaboration. Il se jura d'enquêter sur l'affaire dès qu'il en aurait l'occasion mais en attendant, il lui fallait faire profil bas et trouver quoi faire de la jeune démone qu'il venait de créer. Sans dire un mot, ils se mirent en route en direction du portail avec le Chamrosh sur les talons.
Pour la première fois, le roi du temps était inquiet. L'enfant n'était désormais qu'un esprit de la Géhenne retenu dans ce monde que par la possession qu'elle exerçait sur son propre corps. Quelle ironie. C'était par la faute de Mephisto qu'elle se tenait là, forcée de subir cette existence qu'on lui avait imposée par la simple force d'une promesse. Lieve venait de renaître par le sang et le pouvoir du Ba'al qui coulaient maintenant en elle, lui offrant ainsi une chose qu'il n'aurait jamais imaginé: une nephilim.
Alors... Que sont les humains? Que sont les démons?
Devons-nous vraiment tracer la frontière qui nous sépare?
Car au fond, humain ou démon, il y a une chose essentielle que nous partageons: une âme.
Indices:
1. Mortem = nom latin de la mort. Apparaît dans la manga au chapitre 83.
2. Passage tiré de la bible hébraïque: Genèse Rabbah 14:9. Les deux autres phrases sont fictives mais linguistiquement correctes.
3. Nephilim = Progéniture d'un démon. Souvent le résultat de l'union d'un démon mâle et d'une humaine. J'ai décidé d'utiliser ce terme pour Lieve car elle est maintenant liée à Mephisto par les liens du sang.
Le saviez-vous?
La Géhenne (גהנום / Ge'henom en hébreu) est le nom une vallée en Israël associée à l'enfer.
Samaël (de l'hébreu סַמָּאֵל) apparaît dans la religion juive comme un ange de la mort, possédant à la fois un bon et un mauvais coté, il poussait les hommes au pêché tout en servant d'ange gardien à Isaïe. Ce n'est que plus tard que les chrétiens décideront de le catégoriser comme un démon. Intéressant, n'est-ce pas? Les références religieuses et culturelles de Blue Exorcist valent vraiment le coup d'être exploitées.
Peut-être comprendrez-vous pourquoi notre cher Mephy/Sammy utilise de l'hébreu dans ce chapitre? ;) N'hésitez pas à me laisser une review et à me partager vos idées et ressentis sur l'histoire (même vous les non-membres du site pouvez me laisser une guest review, même pour quelques mots ça fait toujours plaisir! :D) Plus il y aura de reviews et plus je serais motivée à écrire! Merci beaucoup aux trois personnes qui ont déjà commenté, je suis ravie que vous ayez apprécié le début de l'histoire! Et patience ma chère Chirp-it, Amaimon arrivera d'ici quelques chapitres! ;)
