J'ai été très agréablement surprise d'avoir autant de retours sur la partie précédente malgré les mises à jour un peu hasardeuses. Merci merci à tous de votre fidélité et bonne lecture!

"***"

Lorsque Dean ouvrit un œil, il eut du mal à réaliser où il se trouvait. Probablement pas dans son lit qui était chaud et moelleux. Là, son dos était en compote et son cou complètement tordu. Il s'enroula sur lui-même pour atténuer les effets du froid.

Ensuite la luminosité était étrange. Il faisait encore nuit noire mais quelqu'un avait allumé une lumière tamisée dans un coin.

Son cerveau lui cria qu'il devait être chez Garth. C'était le dernière endroit où complètement saoul il s'était endormi à même le sol avant que Benny ne vienne le réveiller pour le ramener chez lui.

Il devina alors une silhouette, debout, à quelques pas. Mais ce n'était ni Garth, ni Benny. Brusquement, il comprit où il était, avec qui et pourquoi. A la perspective de ramper des heures dans la boue, il eut envie de refermer les paupières et de tomber de nouveau dans un sommeil profond.

Mais ses yeux restèrent fixés sur Balthazar dont le corps élancé se découpait dans la clarté de la lampe qu'il avait laissé allumée. Il ne savait pas quel âge avait le géologue – plus vieux que lui et certainement plus que Cas également – mais il avait une condition physique impeccable. Debout, torse nu près de la berge, Dean devinait les muscles de son dos qui bougeaient à chacun de ses mouvements. Il n'aurait pas dû s'en étonner. La veille, Balthazar s'était comme baladé dans les galeries alors que Dean n'avait été que douleur, souffrance et agonie.

Balthazar s'étira de droite à gauche avant de s'agenouiller au bord de la rivière et d'y plonger les mains pour une toilette sommaire. Dean frissonna en pensant à la température de l'eau.

_ Tu réfléchis à sa proposition ?

La voix de Castiel dans son dos le fit sursauter et il détacha enfin son regard du géologue.

_ Sa proposition ? Quelle proposition ? demanda Dean d'une voix pâteuse et plus sèche qu'il ne l'avait voulu.

Cas ne parut pas s'en offenser.

_ Sa proposition de plan à trois, répliqua-t-il, sa mine toujours aussi sérieuse qui laissa Dean perplexe.

Plaisantait-il ou…

_ Bien sûr que non ! s'offensa-t-il finalement en se redressant et en fronçant le nez.

Puis il grimaça lorsque tout son corps protesta face à ce brusque changement de position.

Il remarqua alors le petit sourire en coin de Castiel. Donc il le cherchait…

_ Pourquoi ? fit-il en levant un sourcil. Tu serais intéressé ?

Le géologue pouffa discrètement et secoua la tête.

_ Non, non merci. Je sais déjà ce qu'il a dans le pantalon. Mais toi tu semblais fasciné.

Dean se tortilla pour détendre du mieux possible son dos. Il avait l'impression d'avoir perdu une bonne dizaine de centimètres pendant la nuit. Si c'était bien la nuit… Son rythme biologique était complètement chamboulé et il n'était plus sûr de rien. Il n'avait d'ailleurs pas la moindre idée de combien de temps il avait dormi. Probablement pas beaucoup puisqu'il n'avait pas faim et que sa vessie ne le torturait pas. Enfin il se mit debout et Castiel, qui était jusqu'à présent accroupi, joignit le mouvement mais avec bien plus de facilité.

_ J'étais surtout fasciné par le fait qu'il soit capable de bouger après une nuit pareille, grogna Dean dont les jambes étaient tout aussi douloureuses que le reste.

_ Fais quelques exercices, lui conseilla Castiel. Marche un peu, échauffe-toi. Ca ira rapidement mieux.

Dean répondit d'un bougonnement. Il n'était pas convaincu mais après tout, le géologue avait bien plus d'expérience que lui en la matière.

_ Ah ! La Belle au Bois Dormant est réveillée ! s'exclama la voix de Balthazar qui avait terminé ses ablutions matinales. Pour un qui avait la trouille, tu as sacrément écrasé !

Dean décida de l'ignorer et clopina vers une bouteille d'eau qu'il avait laissée au sol la veille. La sensation de fraicheur au fond de sa gorge lui fit du bien et il se sentit un peu plus fringuant.

Balthazar passa tout près de lui, s'étirant lascivement et se pencha pour récupérer son t-shirt qu'il avait laissé sur une pierre sèche.

_ Tu as réfléchi à ma proposition ? demanda Dean.

_ Le plan à trois ? répliqua le géologue en enfilant sa combinaison.

_ Non, ça c'était ta proposition, soupira Dean en levant les yeux au plafond.

La lumière bleutée des vers paraissait ne jamais faillir.

_ Je parlais de l'investissement, ajouta-t-il.

Balthazar fixa les attaches de sa tenue de la main experte de celui qui a répété ce geste des milliers de fois.

_ Oh Dean tu es bien impatient. D'un point de vue professionnel la grotte est certes intéressante mais côté grand public, pour le moment, je ne suis convaincu de rien. Nous verrons lorsque nous atteindrons le fond.

_ Tu penses que nous y parviendrons ? fit Dean qui ne s'imaginait pas rester sous terre éternellement.

_ Tu ne me connais pas encore bien Dean, mais sache que j'aime aller au fond des choses, ajouta-t-il avec un clin d'œil appuyé

Dean serra la mâchoire pour retenir un soupir agacé. Cela faisait des semaines qu'il avait son lot de vannes graveleuses et ça continuait encore et toujours, même ici, loin du reste de l'humanité.

Un peu las et raide, il attrapa son kit qu'il passa sur son dos. Lorsque ses épaules protestèrent, il le reposa à terre et décida de suivre les conseils de Cas. Il fit quelques pas le long de la rivière, s'accroupissant de temps à autre pour détendre ses jambes et balançant les bras pour dérouiller ses épaules. Assis sur une pierre, Balthazar le regardait avec un sourire narquois et une tasse de thé fumante à la main.

_ Alors Dean, on a mal partout ! railla-t-il.

Dean hésita entre l'ignorer et lever son troisième doigt. Mais Balthazar ne lui en laissa pas le temps.

_ Si seulement comme moi tu avais l'habitude de passer la nuit à l'intérieur d'une cavité obscure !

Cette fois-ci il dressa direct l'index. Cela eut juste pour effet de faire rire le géologue.

_ Tu veux que je t'aide à te détendre ? répondit ce dernier en levant deux doigts qu'il agita de manière obscène.

Dean détourna le regard malgré lui. Il était des sujets avec lesquels il n'était pas encore très à l'aise.

_ Balthazar, ça suffit ! le rappela à l'ordre pour une énième fois Castiel qui, depuis le début de l'échange, avait le nez plongé dans ses notes et ses croquis.

_ Quoi ? s'offensa Balthazar. Je ne faisais que lui proposer mon aide.

Castiel releva la tête et fixa sur lui un regard bleu glacial.

_ J'ai vu très exactement ce que tu as fait et s'il te plait, arrête.

Balthazar haussa les épaules et termina son thé d'un trait.

_ Comme tu veux. Moi je voulais juste rendre service. Votre situation n'est quand même pas très très normale.

Castiel se mit debout et rassembla ses papiers qu'il rangea dans son sac. Il n'avait pas l'intention de débattre avec Balthazar de ce qui était normal ou pas dans une relation.

_ Remettons-nous en route, nous avons encore du travail. Dean, tu es prêt à y aller ?

Dean avait récupéré son kit et même s'il avait encore le corps et l'esprit fatigué, au moins n'était-il plu perclus de douleur. S'étirer lui avait fait du bien. Prenant exemple sur Balthazar, il s'était même passé le visage à l'eau fraiche et finissait d'avaler une barre protéinée. Globalement, il se sentait mieux que quelques minutes auparavant et ce n'était pas un mal étant donné qu'ils avaient des provisions pour trois jours. Cela signifiait donc qu'ils n'avaient peut-être même pas réalisé la moitié de leur expédition et qu'il allait devoir dormir encore deux nuits à même le sol froid.

Encore une fois, il se demanda pourquoi certains choisissaient ce type de hobby quand il y en avait de bien plus amusants et bien moins douloureux. Puis il repensa à l'excitation de Castiel à chaque salle et décida de faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Il avala sa dernière bouchée qu'il fit passer avec une grande gorgée d'eau et hocha la tête. Il était aussi prêt qu'il lui était possible de l'être.

Les trois hommes finirent de rassembler leurs affaires puis ils se remirent en marche.

« *** »

Dean comptait ses pas pour oublier la fatigue. Il comptait aussi les secondes et les minutes. Et il se demandait vraiment quand ils allaient faire demi-tour.

Il s'était dit qu'à mi-journée peut-être rebrousseraient-ils chemin. Un jour et demi pour l'aller, et un jour et demi pour le retour. Mais après une brève pause déjeuner, Castiel et Balthazar avaient décidé de poursuivre toujours plus loin.

C'était logique, avait pensé Dean. Deux jours pour l'aller et un jour pour le retour, puisqu'ils avaient déjà installé le matériel et les cordes. Ce serait beaucoup plus rapide de rentrer.

En attendant, il se trainait derrière ses compagnons. En fait, la journée se passait exactement comme celle de la veille, un enchainement de salles, les exclamations des deux géologues et Dean qui suivait comme il pouvait, en plus poussif encore qu'auparavant.

Ses seules consolations étaient le visage ravi de Castiel lorsqu'il notait tout ce qu'ils découvraient et le fait de savoir que tout cela lui appartenait. Même s'il ne parvenait pas à aménager la grotte pour le grand public, apparemment pour les connaisseurs, son trou serait parmi les plus beaux défis du pays et peut-être pourrait-il quand même en vivre.

Il prit une grande inspiration et poussa sur ses pieds pour se muer dans le boyau étroit où ils rampaient. Balthazar était passé devant et Castiel s'était placé derrière Dean au cas où il rencontrerait un problème. Ce dernier donna un grand coup dans son sac qu'il faisait avancer en premier et tira sur ses poignets pour se désengager d'un passage particulièrement étroit.

_ Pousse plus fort Dean ! Ca finit toujours par passer ! fit la voix de Balthazar à quelques pas de lui.

Et la lumière de sa lampe frontale devint le seul point de concentration de Dean.

A force d'efforts et de grognements, il parvint au bout et les bras de Balthazar l'attrapèrent pour l'aider à se remettre debout.

_ Merci, grommela Dean en observant son sourire rayonnant.

Il se demanda si le géologue se fichait encore de sa poire ou…

_ Dépêche-toi Cas ! lança ce dernier dans le boyau. Tu vas adorer !

Dean fronça les sourcils et regarda autour de lui. Pour le moment, il ne voyait pas de différence entre la salle dans laquelle ils se trouvaient et les autres. Il en voyait toutes les parois à la seule lueur de son casque, il n'y avait pas plus de stalactites qu'ailleurs et pas de vers non plus. Seule la rivière qui reprenait à quelques pas de là.

Castiel émergea à son tour du trou et Balthazar l'aida également. Ils étaient tous couverts de boue et de sueur mais Dean paraissait être le seul que cela indisposait.

Balthazar posa une main sur l'épaule de Cas et leva un index.

Quelques secondes s'écoulèrent en silence et finalement son visage s'éclaira.

_ Hein ? Tu entends n'est-ce pas ! s'enthousiasma Balthazar.

_ Oui. Oh oui !

Dean se renfrogna et se concentra un peu plus. A part le bruit de l'eau, il n'entendait rien de spécial.

_ Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il en s'approchant des deux autres.

_ Il y a une cascade pas très loin d'ici, fit Castiel qui avait son petit sourire en coin. Tu n'entends pas le bruit de chute ?

Dean tendit l'oreille mais il ne distinguait rien de plus que le clapotement de la rivière. Ou alors… peut-être y'avait-il un grondement en bruit de fond mais ça pouvait aussi bien être un tour de son cerveau fatigué.

_ Tu es sûr ? demanda-t-il.

_ Certain ! s'exclama Castiel.

_ Je l'entends aussi, confirma Balthazar. Allons-y.

Dean espérait juste que cela n'allait pas être une toute petite descente, comme celle de l'entrée de la grotte, dont le son était juste amplifié par les couloirs de pierre. Il ne voulait pas que Castiel soit de nouveau déçu.

Il dut forcer l'allure pour suivre les deux géologues dont le pas était devenu soudain bien plus dynamique.

« *** »

Ils marchèrent encore longtemps dans le dédale de roches mais Dean en était certain, à présent il percevait lui aussi un grondement. Et même s'il avait faim, s'il avait froid et s'il était épuisé, l'excitation du début était un peu revenu et à l'instar de Castiel et Balthazar, il avait soudain très envie de découvrir ce qui se cachait derrière ce bruit.

Lorsqu'il parut évident qu'ils se rapprochaient, Castiel ne sortit plus que très succinctement son carnet de notes. Quant à Balthazar, il balisait le passage avec une assurance et une vivacité qui faisait presque tourner la tête de Dean.

La dernière section fut l'une des plus difficiles à négocier pour Dean. Le flux de la rivière était interrompu parce une masse rocheuse et Balthazar craignait qu'il faille revenir avec du matériel de plongée et finir le reste de l'exploration sous l'eau. Dean n'était pas ravi de cette perspective.

Mais alors qu'ils allaient se résoudre à rebrousser chemin, Balthazar, qui avait escaladé la paroi sur plusieurs mètres, poussa un cri de joie.

_ J'ai un passage ! annonça-t-il d'une voix puissante.

Son cri résonna contre les murs anthracite.

Dean leva la tête et retint difficilement un soupir en constatant que la montée n'avait rien d'aisée. La pente était raide et la roche rendue glissante par l'humidité des lieux. Castiel lui posa une main sur l'épaule.

_ Si tu ne te sens pas bien, tu n'es pas obligé de continuer. Tu peux nous attendre ici, lui dit-il d'une voix douce.

Dean se tourna vers lui et le dévisagea. Il le trouva encore plus beau avec le début de barbe qui couvrait ses joues et son menton et la boue qui constellait son visage. Il eut envie de l'embrasser mais ils avaient l'un comme l'autre relativement négligé leur hygiène personnelle depuis deux jours et il doutait que l'expérience soit à la hauteur de l'attente. Il se contenta de secouer la tête. Les choses qu'il était prêt à faire pour cet homme…

_ Ca va aller. Et puis, ça n'a pas l'air si compliqué que ça !

Son ton était bien plus assuré qu'il ne l'était lui-même. Et seul il n'aurait probablement pas réussi à rejoindre la crevasse dans laquelle s'était engagé Balthazar. Mais ce dernier avait fixé et jeté une corde à laquelle il lui suffisait désormais de s'accrocher.

Sous l'œil expert de Castiel, il sécurisa son harnais à la corde et entama la montée.

Conscient du regard du géologue sur lui, il fit de son mieux pour ne pas grogner alors que ses bras le tiraient et que ses jambes paraissaient peser une tonne chacune ! Il grimpa mètre après mètre, sentant la sueur rouler en grosses gouttes poisseuses sur son visage. Il devait être écarlate. Se concentrant, il se força à respirer lentement. Il n'avait pas la moindre envie de commencer à pousser des cris de phoque asthmatique.

Un coup d'œil vers le haut lui indiqua qu'il était presque arrivé et que Balthazar lui aussi le fixait, un sourire amusé aux lèvres, face à ses efforts pathétiques pour ne pas trop perdre la face.

Puis, il lui tendit la main et Dean se laissa hisser sur la petite corniche où il s'assit le temps de reprendre son souffle.

_ Va falloir penser sérieusement à t'entraîner, Dan ! A te voir, je t'aurais cru plus en forme.

Dean grimaça en entendant Balthazar écorcher son nom une fois de plus mais il ne répliqua pas. Ce dernier n'avait pas tort sur le fond. Dean avait vraiment du mal à suivre le rythme. Il repensa aux nombreux barbecues qu'il s'était enfilé depuis son arrivée en Nouvelle-Zélande et blâma le délicieux bœuf local pour son manque de condition physique. Ca, plus le fait qu'il avait passé deux jours à marcher, grimper, ramper, le tout dans le noir presque total avec deux experts mondiaux en la matière qui eux disposait de l'entraînement adéquate. Et au final, il était toujours là. A la traine, mais bien présent ! Avec un peu de recul, ce n'était pas si mal que ça.

Il eut envie de balancer tout cela à la tête de Balthazar mais il était déjà trop tard. Celui-ci s'était engagé plus loin dans la fissure et Dean, à plat ventre, le suivit.

Derrière lui, il entendit Castiel qui terminait la montée, bien plus rapidement qu'il ne l'avait fait et il était évident que le géologue n'avait nullement besoin de son aide pour arriver jusqu'en haut.

Pendant de longues minutes, tout ce qu'il vit dans le faisceau de sa lampe frontale, c'était la semelle des chaussures de Balthazar et son arrière-train qui se trémoussait pour avancer dans l'étroit boyau.

Dean supposait que c'était aussi l'unique vision que Castiel avait de lui. Il pensa soudainement à The Human Centipede et il laissa échapper un rire rauque bien malgré lui.

_ Cas, ton copain commence à perdre la boule ! lança Balthazar. Si tu veux, nous pouvons l'abandonner dans un couloir sombre et prétendre qu'il s'est fait dévorer par des vers mutants.

_ Avance Balthazar ! grogna juste l'autre géologue.

Dean sursauta en sentant une main se poser sur sa cheville. Il se figea pour ne pas envoyer accidentellement son pied dans le nez de Cas.

_ On y est presque Dean, l'assura Castiel. Ca va aller.

Dean opina. Oui ça allait aller. De toute façon, il n'avait pas le choix. Il fallait bien sortir de cet enfer. Après, savoir s'ils y étaient presque ou pas, ce n'était que de l'optimisme de la part de Castiel. Impossible de connaitre la longueur du tunnel, ni même s'il disposait d'une sortie. S'ils devaient refaire tout le trajet en marche arrière, ça allait être un sacré bordel.

Tout à ses réflexions, il sursauta lorsque Balthazar poussa une exclamation ravie, quelques mètres devant lui.

_ Dean ! Dépêche-toi un peu ! Il faut que Cas voie ça ! cria-t-il dans le conduit dont il venait de se désengager.

Dean grogna et poussa l'allure autant que possible. Il plissa les yeux. Il lui semblait distinguer quelque chose, comme une clarté, diamétralement opposée à la lueur jaune sale de sa lampe.

Lorsqu'il passa la tête hors du trou, il ne put retenir un hoquet de surprise. Il surplombait une large salle au fond de laquelle se jetait une puissante cascade, toute en hauteur et dont le bruit tonitruant lui emplissait les oreilles.

Le haut de la pièce devait effleurer la surface car des raies de lumière naturelle perçaient les feuillages qui couvraient le plafond et donnait au lieu une ambiance onirique. Dean n'aurait pas été surpris de voir voler un ptérodactyle au milieu de tout cela.

Balthazar le prit par le bras pour l'éloigner de la sortie par laquelle Castiel faufilait. Bouche bée, Dean se laissa manipuler sans protester.

_ Je le savais ! Je le savais ! s'écria Castiel en se relevant, le regard perçant, vibrant même, le bleu de ses yeux exalté.

_ Ca ! Ca ! s'écria Balthazar, c'est le genre de choses pour lequel je veux bien risquer mon argent.

Une de ses mains pointait avec véhémence la cascade alors que l'autre frappait avec violence et enthousiasme l'épaule de Dean.

Ce dernier se laissa glisser au sol. Le petit promontoire rocheux sur lequel ils se tenaient tous les trois n'était pas très large et ses pieds pendaient dans le vide. Il ne s'en souciait même plus. Il était à la fois épuisé et extatique. Au moins ils n'avaient pas fait tout ça pour terminer au fond d'un boyau boueux et sans issue.

_ Descendons ! s'exclama Balthazar en installant son matériel.

Dean aurait bien passé le reste de la journée juste assis là mais s'il voulait dormir un peu – et oui, il voulait vraiment dormir un peu ! – il aurait été dangereux de le faire ici, à moins de s'harnacher directement à la paroi.

Et puis il n'aurait qu'à se laisser descendre en rappel, pas le plus compliqué des exercices.

Balthazar fut le premier à toucher le fond et il leur fit signe de s'engager à leur tour.

_ Ca va aller Dean ? demanda Castiel en lui tendant la main pour l'aider à se relever.

Il tira plus fort que nécessaire et Dean se retrouva tout contre lui. Il se demanda si le géologue l'avait fait à dessein mais son visage ne laissait rien transparaitre.

_ Merci, fit Dean.

Castiel eut l'air surpris.

_ De quoi ?

_ De m'avoir poussé à venir jusqu'ici. C'est magnifique.

Castiel posa son front contre celui de Dean. Enfin il tenta. En pratique, ils se cognèrent juste les casques. Cela les fit sourire. Et Dean regretta une fois de plus de ne pas pouvoir l'embrasser, voire même lui arracher sa combinaison et…

_ Hé ! Pour le plan à trois c'est en bas !

La voix de Balthazar brisa le petit moment qu'ils venaient d'instaurer et ils se séparèrent à contrecœur.

_ Vas-y. Je te suis, fit Castiel en l'aidant à s'attacher.

Tous deux descendirent rapidement et puis ils marchèrent en direction de la cascade, les yeux levés vers la lumière naturelle qu'ils n'avaient plus vue depuis deux jours.

Balthazar les attendait là, le visage levé dans les embruns, goûtant au plaisir de l'eau fraiche sur son visage. Il ouvrit les yeux au moment de leur arrivée, comme s'il les avait entendus marcher sur le sol humide, ce qui était peu probable étant donné le grondement assourdissant de la chute. Il leva les bras et les enserra l'un et l'autre par les épaules. Dean n'eut même pas à cœur de protester. Lui aussi appréciait les fines gouttelettes qui ruisselaient sur son visage sale.

Ils restèrent ainsi de longues minutes, profitant de la récompense de leurs efforts.

L'eau était froide et à rester ainsi trop longtemps ils allaient se retrouver trempés de la tête aux pieds mais pour le moment ils n'en avaient cure.

Castiel fut le premier à se dégager de l'étreinte de plus en plus pressante de Balthazar. Il paraissait impatient de découvrir le lieu plus en profondeur. Il escalada les roches glissantes qui menaient au pied de la chute et se tordit le cou pour tenter d'apercevoir quoique ce soit par les fines ouvertures du plafond. Puis il secoua la tête et, avec précaution, il redescendit aux côtés des deux autres qui s'étaient éloignés pour s'éponger un peu.

_ Je vais devoir affiner mes notes pour déterminer exactement l'endroit où nous nous trouvons. Mais c'est intéressant de savoir que nous avons découvert une nouvelle entrée.

_ En espérant que ça soit toujours sur mes terres, fit Dean dans un soupir.

L'idée lui était venue juste à l'instant, en voyant Castiel réfléchir, qu'ils avaient marché un très long moment et qu'ils n'étaient peut-être même plus sous son terrain.

_ Ce serait un vrai problème, confirma Balthazar en fronçant les sourcils. Ton terrain est grand ?

Dean opina. Pour lui, le bout de terre avait paru immense, même si à l'échelle locale il ne devait pas être si vaste que cela. Cependant il avait vraiment du mal à s'imaginer la distance qu'ils avaient parcouru sous terre et à la rattacher d'une façon quelconque à ce qui se trouvait en surface.

_ D'après moi, fit Castiel, nous sommes toujours chez toi. La route que nous avons suivi était tortueuse et je pense qu'à vol d'oiseau nous ne sommes pas si loin que cela de notre point de départ. Mais je confirmerai = quand j'aurai fait des calculs plus précis.

_ Et tu penses qu'on pourrait aménager une entrée ici plus facilement que de l'autre côté ? fit Dean, les mains sur les hanches et tournant sur lui-même pour évaluer la taille de la salle.

_ C'est haut, fit Balthazar. Il va te falloir un sacré escalier ou un système d'ascenseur. Et faire en sorte de ne pas pourrir un site aussi authentique avec des équipements moches.

Dean soupira et s'assit sur la pierre la plus proche. Rien n'allait donc être simple ?

Balthazar se rapprocha de Castiel qui étudiait, les yeux plissés et la tête penchée, la cascade.

_ A ton avis, elle fait combien ? demanda-t-il à son collègue.

_ C'est ce que je tentais d'estimer, répondit Cas en se grattant le menton, y déposant une jolie trace de boue. Je dirais entre cinquante et cinquante-cinq mètres. En tout cas, c'est assez haut pour faire venir les amateurs. Et quelques soient les travaux à effectuer, il faudra faire en sorte de garder cette luminosité. C'est très plaisant.

Balthazar pouffa.

_ Quoi ? se braqua Castiel avec une petite moue vexée.

_ C'est très plaisant ! répéta Balthazar en l'imitant. Franchement Cas, il n'y a vraiment que toi pour parler comme ça de quelque chose que n'importe qui d'autre aurait désigné comme vachement beau !

Puis il se tourna vers Dean.

_ J'espère au moins que tu l'apprécies à sa juste valeur, lui lança-t-il.

Dean, qui s'était aussi amusé de la formulation de Cas, se contenta de hocher la tête. Il sentit comme une vague de tendresse le saisir et il eut envie de serrer le géologue tout contre lui.

Apparemment satisfait de sa réaction, Balthazar n'insista pas. A la place, il ouvrit son kit pour en sortir de l'eau et but longuement avant de reprendre une exploration plus poussée de la salle.

« *** »

Le reste de la journée se passa du mieux possible pour Dean. Il s'était installé un petit coin au sec, son sac de couchage roulé en boule dans lequel il s'était posé comme dans un nid et il s'était contenté de regarder les deux géologues vaquer à leurs occupations. Enfin, plus Cas que Balthazar s'il devait être honnête avec lui-même.

Les deux hommes mesuraient, grattaient, stockaient, analysaient, griffonnaient et paraissaient infatigables. Dean, lui, s'était surpris à piquer du nez deux ou trois fois. Mais il se sentait bien mieux maintenant qu'il était exposé à la lumière du jour et qu'il pouvait se faire une vague idée du temps qui passait.

Environ deux heures après leur arrivée, la lumière déclina et rougit et il sut que le crépuscule était proche. Balthazar et Castiel ne tardèrent pas à revenir vers lui, satisfaits de leur travail jusqu'à présent.

Pendant que Balthazar faisait chauffer de l'eau pour leur préparer des nouilles déshydratées, Castiel voulut expliquer à Dean ce qu'il avait tiré des quelques heures passées ici, mais même à distance, le bruit de la chute était si fort qu'ils devaient hausser le ton pour s'entendre et abandonnèrent rapidement.

Au final, ils mangèrent en silence, échangeant juste regards et sourires pendant que Balthazar roulaient des yeux avec force. Au moins ne proposa-t-il pas pour la énième fois son idée de plan à trois.

Maintenant qu'il y prêtait un peu plus attention, Dean réalisait que le géologue commençait lui aussi à payer les efforts des derniers jours. Son teint était plus blanc, son sourire goguenard moins marqué et il ne se baladait plus en bombant le torse comme le coq le plus puissant de la basse-cour. Sûr, il n'était pas une chose inerte lovée au sol comme Dean pouvait l'être mais il n'arborait plus la superbe du début d'expédition. C'était rassurant quelque part.

Une fois le repas bouclé, ils se couchèrent rapidement. Tacitement, ils savaient que la journée de demain serait longue. Il leur faudrait remonter tout le chemin parcouru en deux jours et ils n'avaient pas intérêt à trainer. Dean s'accrochait à l'idée d'une douche dès son retour à la cabane. Il s'accrocha aussi à la main de Cas, qui avait squatté sans honte son nid douillet, les couvrant tous deux de son propre duvet, avant de passer son bras autour de la taille de Dean et de fourrer son nez dans sa nuque.

Ils puaient tous deux la terre et la sueur rance mais Dean n'en avait pas plus quelque chose à faire que Castiel. Et il était de toute façon bien trop fatigué pour s'en formaliser. Son corps était tellement épuisé qu'il paraissait se mouler à son environnement et il se sentit bien plus à l'aise que la veille. Même le grondement incessant de la cascade de l'empêcha pas de s'endormir en quelques secondes lorsqu'il perçut le souffle de Castiel dans ses cheveux.

« *** »

La route du retour fut aussi longue et pénible que Dean l'avait craint. Castiel l'avait réveillé alors que le jour n'était pas encore levé et que la grotte était encore plongée dans le noir complet. Même en plissant les yeux, il n'avait pu deviner ni la lune ni les étoiles par les fines ouvertures du plafond.

Après un rapide déjeuner, ils avaient rebroussé chemin. Il avait fallu commencer par remonter sur le promontoire et ramper dans le dernier boyau, des efforts terribles qui avaient fait souffrir le corps de Dean dès le début même du parcours.

Sa seule consolation était qu'ils progressaient bien grâce aux installations de Balthazar, qui leur permettaient de s'orienter rapidement et de traverser les difficultés sans trainer. Cela signifiait que Dean avait également moins de temps de pause qu'il l'aurait souhaité mais à bien y réfléchir, il préférait souffrir plus et moins longtemps que de lambiner dans la grotte pour cinq minutes de répit. Il se sentait tel un cheval sur la route de l'écurie et eut l'impression que les deux géologues avaient aussi pressé le pas au fur et à mesure de leur avancée. A part pour un rapide repas en milieu de journée, ils n'avaient pas stoppé leur progression, même si Castiel s'était enquis à plusieurs reprises de la condition physique de Dean. Ce dernier l'avait rassuré et, serrant les dents, avait calqué son rythme sur celui de ses compagnons.

Ce n'est que lorsqu'il commença à reconnaitre les lieux qu'il oublia ses muscles endoloris et ses orteils probablement en sang. Il savait que dans une heure ou deux il serait dehors et peu après, propre et confortablement installé dans son lit. Avec même un bon repas chaud dans le ventre si Sam et Gabriel avaient prévu ce qu'il fallait. Ce dont il ne doutait pas connaissant son futur beau-frère.

Lorsqu'ils atteignirent la grande salle des stalactites, il arborait un sourire idiot qui parut amuser Castiel. Et une fois la fente finale passée, ce dernier lui posa une main sur le bras comme pour le féliciter du travail accompli.

Mais sa joie ne fut que de courte durée. Balthazar fut le premier à grimper la corde menant dehors et Dean le suivit. Lorsqu'il passa la tête à l'air libre, il ferma les yeux pour profiter du vent frais sur son visage. La lumière était douce alors que le soleil disparaissait derrière les montagnes alentours.

Quand il rouvrit les paupières, il vit Sam et Gabriel, debout, un peu à l'écart, et le regardant avec un air crispé. Gabriel leva une main raide pour le saluer. Il remarqua aussi Balthazar, à quelques pas de lui et faisant la tête de celui qui vient de mordre dans un citron.

Dean fronça les sourcils et termina de se hisser à l'extérieur. C'est alors qu'il entendit un raclement de gorge dans son dos.

Il se retourna aussi vite que ses muscles endoloris le lui permettaient et découvrit Crowley, dressé près du trou, les bras croisés et la mine sombre. Son regard transperçait Dean.

_ Et voilà le troisième traître, annonça-t-il d'une voix glaciale quand Castiel apparut à son tour.

_ Je pense qu'il y a eu comme un problème de communication, intervint Balthazar d'un ton mielleux qui sonnait faux même aux oreilles de Dean.

_ Vraiment ? répliqua Crowley en levant un sourcil. Je pensais t'avoir dit de jeter un coup d'œil sur sa grotte, pas de partir en randonnée !

Balthazar haussa les épaules. Sa mine était de nouveau hautaine et négative, comme s'il n'avait aucun compte à rendre à son employeur et qu'il n'avait d'ailleurs commis aucune faute professionnelle.

_ J'ai jugé adéquat d'en voir d'avantage avant de formuler une opinion quant à l'intérêt de cette grotte, répliqua-t-il.

_ Mouais, grogna Crowley, pas dupe pour un sou. Nous en discuterons ultérieurement.

Puis il se tourna vers Dean et s'avança à grandes enjambées, jusqu'à envahir son espace personnel, à la manière d'un Castiel, en bien moins agréable.

_ Quant à toi ! Toi ! répéta-t-il, bégayant de rage et lui postillonnant au visage, je ne sais pas ce que tu essaies de faire mais tu n'as pas intérêt à vouloir m'entuber. Je te préviens, j'ai un très gros engin qui n'attend qu'une chose, c'est de boucher ton trou !

Il posa quelques instants avant de reprendre, d'un ton plus calme et quelque peu embarrassé.

_ Je parlais d'un bulldozer bien sûr, un gros bulldozer que je n'hésiterai pas à acheminer jusqu'ici pour fermer cette grotte si jamais tu tentes de me planter un couteau dans le dos.

Avec un dernier regard mauvais, il fit demi-tour et attrapa Balthazar par le bras.

_ Allons-y.

Les deux hommes s'éloignèrent dans le crépuscule, laissant un Dean aussi épuisé que désemparé. La main de Castiel se posant sur son épaule le fit tout de même sourire.

(à suivre…)