.
SECRET N°2
« Si vous n'êtes pas très sûr de votre coup, gardez confiance. Le tout, c'est de savoir garder une part de mystère sur votre mayonnaise. Ainsi, si elle est banale, vos cobayes auront aussitôt la sensation d'avoir affaire à quelque chose d'exceptionnel. »
.
.
- 31 août 2007 -
.
Je passai encore une bonne heure en compagnie de Victoria et Meredith à les écouter parler de mecs, de fringues et du désespoir qui les prenait à l'idée de devoir reprendre les cours le lendemain matin. Comme à mon habitude, je participais peu à la conversation, me contentant de sourire lors des plaisanteries à deux mornilles de Vicky ou de lever les yeux au ciel devant l'exubérance de Meredith. Je m'étais toujours sentie un peu sur la touche en leur compagnie, sans pour autant savoir vraiment pourquoi. Peut être que le fait qu'elles soient immédiatement devenues amies lors de leur premier voyage dans le Poudlard Express tandis que je ne les avais rejointes que quelques semaines après notre entrée à Poudlard me conférait cette impression, mais je m'étais toujours dit que ce qui les avait poussées à m'adresser la parole n'était pas l'envie de sympathiser mais plutôt la pitié pour la petite fille solitaire toujours fourrée avec un bouquin que j'étais en première année.
Quoique notre passion commune pour les livres avait également dû nous rapprocher. A l'époque, nous avions toutes les trois des bibliothèques qui rivalisaient de taille et il ne se passait pas à un jour sans qu'on ne touche à un livre ou qu'on échange nos impressions sur une lecture tout juste achevée. Les choses avaient bien changé en presque six ans d'amitié. Meredith et Vicky s'étaient trouvé d'autres centres d'intérêts et, peu à peu, j'étais devenue la seule à m'intéresser encore au monde fantastique et à la réalité imaginaire qu'offraient les livres.
Pour autant, notre relation continuait comme avant, ne perdant rien d'autre que son innocence à mesure que nos pensées respectives mûrissaient, se pervertissant parfois. Mais même si en apparence rien n'évoluait, le sentiment que j'avais d'être à l'écart grandissait. De nombreuses fois j'avais même été tentée de leur faire part de cette sensation que j'avais, mais je n'avais jamais franchi le pas. J'avais peur qu'elles démentent l'existence d'une telle mise à l'écart, puis qu'elles me rassurent pour qu'au final rien ne change si ce n'est la pitié accrue qu'elles auraient pour moi. Alors je me taisais et je faisais semblant de leur ressembler parce qu'il fallait bien reconnaître que c'était beaucoup plus facile.
Le Chaudron Baveur était quasi-désert lorsque je repartis enfin, abandonnant mes deux amies à leur soirée que je savais d'avance mouvementée au vu du nombre de verres de whisky qu'elles avaient ingérés et de l'excitation qui perlait par tous les pores de leurs peaux. Meredith et Victoria aimaient faire la fête. Pas moi.
Je repris le Magicobus et celui-ci me déposa devant la maison d'une banlieue tranquille dans laquelle j'habitais depuis plusieurs années. Bien qu'ils soient américains d'origine, mes parents avaient décidé de venir s'installer en Angleterre. En effet, ma mère avait toujours eu un faible pour la culture British et ce malgré les multiples problèmes que le pays avait rencontré avec les guerres successives dans le monde sorcier. Elle avait donc fait des pieds et des mains pour qu'on vienne y vivre et, promettant à mon père que s'il acceptait de quitter son cher Texas, elle veillerait à ce qu'on achète une maison dotée de tous les équipements « électriques » possibles et imaginables, celui-ci avait fini par céder. Déjà qu'il n'avait jamais eu une grande force de caractère, l'attaquer sur sa faiblesse pour tout ce qui touchait à la culture moldue avait eu raison de lui.
En même temps, qu'espérer d'un admirateur sans égal de nos amis dépourvus de pouvoirs magiques et chercheur à l'institut américain des relations avec les non-maj's, comme on les appelait aux Etats-Unis ? Étant tous deux satisfaits des avantages personnels que leur procurerait ce déménagement, notre petite famille était donc venue s'installer dans la banlieue de Londres, dans une petite maison desservie par l'électricité, dotée d'une cuisine et d'installations moldues, et reliée au monde de ces derniers grâce à une télévision d'un modèle qui devait être passé de mode depuis des années maintenant. Ma mère avait réussi à dénicher un travail au département de la coopération magique internationale grâce à ses relations privilégiées avec le MACUSA, le Congrès Magique des Etats-Unis d'Amérique. Quant à mon père, il n'avait pas cherché de travail dans un premier temps, tout occupé qu'il était à s'extasier sur les prises électriques, les ampoules et autres « merveilles » de notre nouveau chez-nous. Puis, quand ma mère s'était mise à sérieusement le secouer comme un prunier pour qu'il se trouve du boulot, il avait tenté de se faire une place au Ministère à son tour. Et tout s'était arrêté à ce moment là. Mais ça, c'était encore une autre histoire.
Tout en agitant ma main en direction de Tommy, je regardai le Magicobus disparaître avant de glisser ma clé dans la serrure du portail et de remonter l'allée bordée de mauvaises herbes qui menait à chez-moi. La porte d'entrée s'ouvrit dans un cliquetis de ferraille et j'envoyai valdinguer mes tennis contre le mur avant de laisser tomber mon sac au pied de l'escalier qui menait à l'unique étage de la maison.
— Maya, c'est toi ? me demanda la voix de ma mère depuis le salon.
Je levai les yeux au ciel. Qui voulait-elle que je sois d'autre ? Hormis moi et Susan, personne n'avait les clés de la maison. Et il était bien trop tard pour que cette dernière vienne nous rendre visite. Sans prêter attention à ma mère qui, je le savais, n'allait pas tarder à venir me voir dans tous les cas, j'entrai dans la cuisine et ouvris le réfrigérateur. Il était vingt heures bien sonnées et le whisky ingurgité avec mes deux amies m'avait légèrement étourdie, me donnant faim. Avec un petit sourire, je constatai que Susan s'était chargé de le réapprovisionner suffisamment jusqu'à mon départ, et m'emparai d'un melon et de plusieurs tomates avant de poser le tout sur la table. Comme je l'avais prédit, ma mère débarqua alors que je prenais un couteau dans le tiroir et, silencieusement comme à son habitude, me contempla d'une mine à la fois sévère et dégoulinante d'amour.
— Tu pourrais me répondre quand je te parle, me dit-elle sur un ton de reproche.
J'haussai les épaules pour toute réponse.
— Tu t'es bien amusée ? questionna-t-elle avec douceur. Qu'est-ce que vous avez fait ? Vous n'êtes restées que toutes les trois ? Tu sais, tu aurais pu leur proposer de venir dîner ici. J'aimerais beaucoup rencontrer tes amies, depuis le temps que tu nous en parles...
Je profitai d'être de dos pour grimacer et rinçai les tomates dans l'évier. Pourquoi les parents se croyaient-ils toujours obligés de poser vingt-cinq questions à la fois ? À laquelle étais-je censée répondre en premier ? Et puis ma mère ne pouvait-elle pas éviter de me faire du forcing pour que j'accepte d'inviter Victoria et Meredith à la maison juste deux minutes ?
— C'était cool, fis-je brièvement. Où est Papa ? demandai-je, faisant un effort pour faire la conversation.
— Tu le connais, répondit ma mère en haussant les épaules. Il a une nouvelle fois décidé de s'enfermer dans son bureau et de réfléchir au sens de la vie.
J'esquissai un sourire malgré moi.
— Susan est passée tout à l'heure, reprit-elle.
— Je sais, elle a rempli le frigo.
— Pas trop, j'espère ? Tu pars demain, et ce n'est pas nous qui allons manger toutes les provisions qu'elle t'amène...
— Je prendrais le surplus pour pique-niquer dans le train, t'inquiètes pas.
Un silence s'abattit sur la cuisine tandis que je découpai les tomates avec application.
— Tu tiens ton couteau de travers, remarqua ma mère. Tiens le droit, tu iras plus vite.
Je retins un soupir d'exaspération. J'avais horreur qu'on me dise quoi faire mais ma mère semblait prendre un malin plaisir à faire tout ce qui m'énervait en permanence. Au lieu de lui envoyer une remarque acerbe, je fis ce qu'elle me dit et fus forcée de constater que cela allait en effet beaucoup plus vite. Une fois les tomates découpées, je les plaçai dans une assiette et assaisonnai le tout avec de l'huile d'olive rapatriée par Susan. Voyant que ma mère ne partait toujours pas, je levai un regard interrogateur vers elle.
— Tu voulais que je te fasse quelque chose ?
Deux ombres plus foncées apparurent sur ses joues, preuve de sa gêne d'avoir besoin de moi ou de Susan pour presque tout.
— Tu pourrais m'allumer la télé ? J'aurais bien demandé à Susan mais, après tout, ce n'est pas pour ça qu'elle vient ni pour ça qu'elle est payée par le Ministère...
Moi non plus, pensai-je. Mais, comme toujours, je ne dis rien. Contournant ma mère et son aura froide, j'entrai dans le salon et appuyai sur le bouton qui émit un bruit aigu avant que l'écran ne s'allume, preuve de l'ancienneté de la machine.
— Et voilà.
— Merci, ma puce, dit ma mère en s'asseyant dans le canapé pour regarder le journal télévisé.
— Tu m'appelles si tu veux changer de chaîne, lui proposai-je avant de repartir dans la cuisine.
Les tomates étant prêtes, je m'attaquai au melon et allai chercher un couteau plus tranchant. Je me découpai deux bons morceaux et portai le tout dans la salle à manger. Il ne me fallut pas longtemps pour voir que mon père était descendu.
— Alors, tu as enfin trouvé le sens de ton existence ? raillai-je comme à chaque fois qu'il redescendait de son bureau après des heures de méditation silencieuse.
— May ! s'indigna ma mère alors qu'elle était la première à se moquer de mon père et de ses séances de yoga mentales.
J'haussai les épaules et m'assis, zieutant du coin de l'œil les actualités à travers mon père. La journaliste au sourire trop grand et aux yeux trop maquillés était en train d'interviewer un designer de couvercles de poubelles. C'était toujours ça lorsque rien ne se produisait dans le pays. On sortait les reportages de réserve qui ne servaient à rien ni à personne, si ce n'est à rassurer ceux qui pensaient qu'ils avaient raté leur vie. Mes parents vinrent me rejoindre et, dans un silence de mort, l'épreuve du dîner commença.
