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SECRET N°5
« Si jamais votre mayonnaise ne plait pas à tout le monde, restez calme et remettez vous en question. N'oubliez jamais que tous les goûts sont dans la nature. »
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- 1er septembre 2007 -
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Le lendemain, c'est en me maudissant d'avoir oublié de tirer les rideaux de ma fenêtre que je me réveillai, agressée par la lumière diurne. Il était encore bien trop tôt pour que je commence à m'agiter et je jetai un regard assassin au pâle soleil qui illuminait déjà les pelouses humides de rosée des maisons alentour. Me résignant à quitter l'étau tiède de mes draps, je fis un passage express par la salle de douche, m'habillai et descendis petit-déjeuner.
Comme tous les matins, mes parents étaient plongés dans un silence dont ils ne sortirent que lorsqu'ils m'aperçurent. Je ne mis pas longtemps à repérer sur les lèvres de ma mère la moue triste qu'elle arborait tous les jours de rentrée, tandis que, de son côté, mon père tentait sans grand succès d'avoir l'air indifférent. Pour eux, chacun de mes départs était un déchirement et c'était toujours dans ces moments-là que je me sentais la plus coupable, jamais franchement émue de les quitter pour plusieurs mois.
Je me fis chauffer de l'eau pour un café et sortis des biscottes du placard avant de commencer à manger sous leur regard pesant. L'heure des adieux allait bientôt arriver et nous le savions tous. En effet, une quinzaine de minutes plus tard, au moment précis où je rompais le sort de lévitation qui m'avait permis de descendre ma valise, le couinement d'un klaxon retentit dans le jardin. Prenant garde à ce que mes parents ne se retrouvent pas dans le champ de vision d'un Moldu alors que j'ouvrais la porte, je sortis pour accueillir ceux qui m'emmenaient à Kings Cross depuis ma première année.
Keryann Mallister était une ancienne collègue de ma mère qui, s'étant prétendument sentie dévastée par la mort « si tragique » de mes parents, avait réussi à convaincre Susan qu'elle se chargerait avec plaisir de me conduire à la gare à chacune de mes rentrées en même temps que ses enfants. Je traversai l'herbe trempée pour aller la saluer et elle me serra avec entrain dans ses bras, m'étouffant dans son gros cou aux relents de parfum bon marché. Ce fut ensuite au tour de sa fille, Lya, de me réserver le même sort, avant que son mari ne me serre la main et que son fils me salue d'un mouvement sec de la tête.
Peter Mallister ne m'avait jamais aimée. Depuis qu'il avait franchi mon portail pour la première fois, il se montrait certes courtois, mais jamais chaleureux, et je me plaisais à penser que l'unique motif de cette attitude était la drôle de coïncidence dont nous faisions l'objet. Alors que j'étais née le 31 août 1990, Peter était venu au monde le lendemain, soit le 1er septembre, un jour trop tard pour gagner le droit de faire sa rentrée à Poudlard la même année que moi. J'étais la plus jeune de ma promotion et il était le plus vieux de la sienne ; une classe nous séparait alors même qu'on avait à peine quelques heures d'écart.
Pour la forme, je lui souhaitais un bon anniversaire avant de répondre patiemment à Lya qui me demandait si je m'en étais sortie avec tous les devoirs que les professeurs nous avaient donnés pour les vacances.
Après les politesses d'usage, j'annonçai que j'allais dire au-revoir à mes parents et entrai à nouveau dans la maison. Ironique, mon père me demanda si Keryann était toujours aussi « discrète et élégante » que de son vivant et je lui répondis par un sourire équivoque. Ce n'était un secret pour personne dans la famille que David Reynolds ne portait pas Keryann Mallister dans son cœur. Il la trouvait vulgaire, trop bruyante et utilisait à son égard nombre de qualificatifs peu flatteurs dont je vous épargnerai la liste. Je les serrai l'un après l'autre dans mes bras, prenant sur moi pour ne pas grimacer lorsqu'ils glissèrent leurs membres gelés autour de moi, me donnant l'atroce sensation de passer sous une cascade d'eau glacée.
Puis, prenant une grande inspiration, j'empoignai ma malle, leur adressai un dernier signe de la main que je voulus joyeux et refermai la porte de la maison à double tour. Personne d'autre que Susan ne reviendrait avant Noël et elle avait les clés.
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Le trajet jusqu'à la gare fut abominablement long, coincée comme je l'étais entre Peter et Lya, l'un m'ignorant royalement et l'autre me tapant la discute avec énergie alors même qu'elle ne m'adressait qu'occasionnellement la parole à Poudlard. Lorsque Mr Mallister s'arrêta enfin devant Kings Cross, nous quittant le temps d'aller trouver une place pour la voiture, je fus plus que soulagée de pouvoir enfin quitter l'habitacle et son ambiance tendue.
Arrivée sur la voie 9 ¾, je remerciai chaleureusement Keryann de m'avoir une nouvelle fois accompagnée (comprenez que je rivalisai d'hypocrisie avec elle pour pouvoir m'échapper au plus vite), attendis un peu histoire de ne pas passer pour une impolie, puis m'éloignai sur le quai à la recherche de Meredith et Victoria. Je finis par repérer leurs têtes qui dépassaient de la fenêtre d'un compartiment en milieu de train.
— Je suis é-pui-sée ! s'exclama Meredith une fois que je les eus rejointes.
— Vous avez fait la fête jusqu'à pas d'heure ? devinai-je sans peine en remarquant les cernes, pourtant bien cachés sous du correcteur, de Meredith, et la hargne avec laquelle Victoria étreignait sa tête.
— Si tu savais... soupira la blonde. Dis, tu es encore arrivée avec le beau gosse de service, non ?
Je levai les yeux au ciel. Meredith avait toujours eu un petit faible pour Peter Mallister mais, coup du sort, il était l'un des seuls garçons qui n'était pas explicitement à ses pieds. À mon humble avis, ce n'était que par fierté personnelle : j'interceptais souvent les regards qu'il hasardait sur notre petit groupe et il ne fallait pas être expert en tasséomancie pour deviner que mon amie était tout à fait à son goût.
— Je ne comprends pas pourquoi tes parents ne t'accompagnent jamais à la gare, fit Vicky après que j'eus confirmé les propos de Meredith.
— C'est vrai, ça ! renchérit celle-ci. Tu arrives toujours avec les Mallister !
— Même mon père m'accompagne à chaque rentrée, reprit Victoria. Et pourtant Merlin sait qu'il a horreur de la foule et qu'il est loin d'être démonstratif !
Un de ses passes temps préférés étant de se plaindre de la sévérité de son père, elle se fit un plaisir de partir dans un long monologue sur ses dernières disputes avec lui et j'en profitai pour envoyer ma valise rejoindre le porte bagage d'un coup de baguette avant de prendre place, soulagée d'avoir évité la question. Mes amies ne savaient pas que mes parents n'étaient pas tout à fait en état de m'accompagner à la gare comme pouvaient l'être les leurs. En réalité, seuls les Mallister, Susan, les professeurs de Poudlard et les employés du Ministère qui avaient été chargés de traiter mon dossier avaient eu vent de l'étrange cas de la famille Reynolds.
Au début de notre amitié, c'était tout naturellement que j'avais gardé secrète cette partie de ma vie. Je n'avais pas encore assez confiance en elles et un souvenir encore trop frais de l'enthousiasme mal placé des juristes du Ministère, trop conscients du cas d'école que constituait ma situation. Puis les mois s'étaient enchaînés et je n'avais jamais jugé utile de le leur avouer.
J'aurais aimé en parler avec elles, bien sûr, mais d'un autre côté, ça me plaisait bien d'avoir un secret. Ça me donnait l'impression d'être spéciale, un peu à la manière de tous ces héros, dans les livres, qui mènent une double vie et la cachent au monde entier. Ce que je cachais ne scellait en rien le destin de l'humanité, mais, comme eux, tout le monde pensait ma vie banale quand, en réalité, elle ne l'était pas tant que ça.
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— Chourave prend sa retraite ! s'exclama Meredith qui, après avoir passé une bonne partie du trajet à sillonner le train pour saluer le reste de ses amis et draguer deux-trois mecs au passage, nous rattrapa alors qu'on grimpait dans une des calèches tirées par les Sombrals (ayant assisté à la mort de mes parents, je pouvais voir).
— Ah oui ? s'intéressa Victoria.
— Elle a vendu la mèche aux préfets de Poufsouffle.
— Je me demande qui on va avoir comme nouveau prof...
— Quelqu'un de plus jeune et dynamique, j'espère ! fit la métisse. Chourave était gentille, mais qu'est-ce que ses cours pouvaient être chiants !
— Je ne te le fais pas dire ! renchérit Meredith.
Vicky émit un long soupir alors que la calèche démarrait enfin.
— Vous vous rendez compte que c'est notre dernière année ? Je n'ai pas vu le temps passer... Poudlaaaard, tu vas me manquer ! geignit-elle en se penchant par la fenêtre de la diligence. C'était trop court !
— Eh, keep calm ! la tranquillisa Meredith. Il nous reste encore un an. Et puis, moi, j'ai hâte de pouvoir enfin mener une vie adulte ! Mes parents ont dit qu'ils me payeraient un appart pour moi toute seule à la rentrée. Enfin, je pourrais ne plus avoir Caleb dans les pattes !
— Parle pour toi, la rabroua sèchement Victoria qui détestait lorsqu'elle étalait inconsciemment la richesse de ses parents. Tout le monde n'est pas plein aux as !
— Tu viendras vivre avec moi, affirma la blonde comme si c'était une évidence. Je ne vais pas te laisser aux griffes du méchant Papa Goldstein !
— On arrive, leur fis-je remarquer d'une voix neutre alors que la calèche s'immobilisait (elles ne le faisaient pas exprès, mais leur conversation qui m'excluait m'irritait).
— Enfin !
Meredith ne perdit pas de temps et sauta à bas du petit espace en m'entraînant par le bras. À l'entrée de la Grande Salle, on se sépara de Victoria qui partit rejoindre la table des Poufsouffle tandis que Meredith m'entraînait à celle des Serdaigle.
— J'espère que McGo ne va pas parler pendant trois plombes ! s'exclama-t-elle. J'ai une faim de loup !
Elle nous dénicha une place à côté d'Audrey Groover et de Lya, que j'avais le bonheur de compter parmi mes camarades de dortoir, et toutes trois entamèrent une discussion sur leurs vacances respectives qui avaient les mêmes saveurs : pays chauds, beaux garçons et fêtes bien arrosées. Me sentant un peu sur la touche, je cherchai des connaissances du regard et adressai un signe de la main à Chloé Macmillan, la dernière de mes compagnes de chambre, l'invitant à s'asseoir avec nous.
Chloé était la fille la plus timide que je connaissais. Elle rougissait pour un oui, pour un non, et sa gentillesse n'avait d'égale que sa capacité stupéfiante à laisser les autres profiter d'elle. J'étais sans doute hypocrite puisque je ne faisais pas grand-chose non plus pour montrer ma force de caractère aux autres élèves, mais cela avait eu tendance à m'énerver lorsque je l'avais rencontrée. Puis le temps avait fait son oeuvre, la maturité également, et j'avais trouvé en elle une alliée bienvenue dès que Meredith me faussait compagnie pour une soirée potins avec Audrey et Lya.
La cérémonie de la Répartition débuta et je ne pus empêcher une pointe de nostalgie de se joindre au tableau en notant que ce serait la dernière à laquelle j'assisterais. Le professeur McGonagall fit ensuite un bref discours, rappelant rapidement le règlement intérieur de l'école, avant de nous présenter le nouveau professeur de botanique.
— J'y crois pas ! lâcha alors Audrey. C'est Neville Londubat !
— Bah oui, McGo vient de le dire, lui fis-je remarquer avec ironie.
Audrey me jeta un regard courroucé et balaya ma remarque d'un geste agacé de la main.
— C'est un des héros de la guerre ! s'indigna-t-elle face à mon manque d'intérêt et à l'étonnement qui brillait dans les yeux de Meredith (qui, Née-Moldue de son état, ne pouvait pas savoir qui était Neville Londubat). Mais c'est vrai que tu es Américaine, toi.
J'haussai un sourcil perplexe. Être Américaine ne signifiait pas être inculte ! J'avais lu des tas de livres sur la guerre, certainement plus qu'Audrey, et je savais parfaitement qui était Londubat et ce qu'il avait fait pour aider à tuer Voldemort, le mage noir le plus terrible que le monde ait connu depuis Grindelwald.
— En tout cas il est sexy, nota Meredith.
— Mais c'est un prof ! s'indigna Lya.
— Ce que tu peux être coincée, ma pauvre Lya... railla Audrey.
M'était avis que c'était plutôt elle qui était stupide, mais cela ne regardait que moi. Si l'enthousiasme à toute épreuve de Lya avait tendance à me taper sur le système, je la tolérais bien plus aisément qu'Audrey qui avait tout de la fille superficielle et ne faisait rien pour prouver le contraire. Contrairement à Meredith, avec qui elle partageait pourtant un certain nombre de points communs, elle était désespérément plate et ne parvenait à éveiller en moi qu'indifférence ou agacement.
