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SECRET N°8
« Prenez garde à ce que votre mayonnaise soit bien en osmose avec le milieu qui l'entoure. »
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- 15 octobre 2007 -
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Nous n'étions qu'à la mi-octobre, mais Pré-au-Lard s'était déjà paré de ses décorations d'Halloween. Reflétant les couleurs chatoyantes des arbres, les vitrines des magasins qui faisaient la richesse et la notoriété du village s'étaient parées de tentures vermeilles sur lesquelles citrouilles, araignées et crânes se disputaient l'affiche. Les maisons n'étaient pas en reste, arborant toutes des lanternes aux visages effrayants au-dessus de leur porte d'entrée. Marchant dans les rues bondées d'élèves venus se détendre à Pré-au-Lard le temps d'une journée, Victoria et moi partagions un sachet de bonbons de chez Honeydukes tout en plaisantant joyeusement.
— Prête ? questionna mon amie en plaçant dans ma paume tendue une dragée de Bertie Crochue à la rassurante couleur de cerise.
Je souris et mis la dragée dans ma bouche en même temps qu'elle. Depuis la troisième année, Victoria et moi avions l'habitude de déguster un sachet des célèbres bonbons à chacune de nos sorties et, malgré tout ce qui avait changé depuis ce temps là, notre petit rituel n'avait jamais disparu.
— Erk ! m'étouffai-je aussitôt la sucrerie avalée. C'est au poivre ! Pourquoi est-ce que je tombe toujours sur les pires goûts ?
Vicky explosa de rire et me tendit charitablement une Chocogrenouille pour faire passer le goût épicé qui me restait dans la gorge.
— Où est-ce que tu veux aller, maintenant ? me demanda-t-elle ensuite. Chez Scribenpenne ou à la librairie ?
— Tu me prends par les sentiments... plaisantai-je, les deux magasins étant mes préférés à Pré-au-Lard. On a qu'à commencer par Scribenpenne, on est juste devant.
Victoria acquiesça avec sa bonne humeur naturelle et poussa la porte de la papeterie.
— Au fait, ton frère va bien ? m'enquis-je alors qu'on déambulait dans les rayonnages relativement déserts de la boutique. Ça fait un bout de temps que tu ne nous en as pas parlé.
Anthony Goldstein était le demi-frère de Victoria et avait le même âge que Susan, soit dix ans de plus que nous. Il avait terminé sa scolarité à Poudlard deux avant que nous n'y entrions, ayant dû redoubler en raison de la Guerre des Sorciers, et travaillait à présent au Département de la coopération magique internationale, au Ministère.
— Dans sa dernière lettre, il avait l'air d'aller bien. Apparemment, mon père a enfin accepté qu'il ait son propre appartement après quatre ans de négociations !
Je souris tout en effleurant du bout des doigts de majestueuses plumes d'aigles qui me faisaient de l'œil depuis que j'étais entrée chez Scribenpenne.
— Tu crois qu'il va accepter que tu ailles vivre avec Meredith, l'an prochain ? m'enquis-je tout en songeant avec déception que je n'avais pas assez d'argent pour me procurer ne serait-ce qu'une de ces plumes qui me fascinaient tant.
— Je ne vais pas lui laisser le choix ! protesta vivement Victoria. Et puis je pense qu'il sera bien content de me voir partir...
Abandonnant sur son présentoir l'objet de mes désirs, je me tournai vers la Poufsouffle qui était en train de dénouer son écharpe, assaillie par la chaleur du magasin.
— Je suis sûre que tu exagères à propos de ton père...
— À peine ! persiffla Vicky. On voit que tu ne vis pas avec lui... Tiens, mais j'y pense ! Tu vas vivre où, toi, l'an prochain ?
Je me renfrognai. Depuis mon entretien avec le professeur Flitwick il y a un mois de cela, je n'avais toujours pas trouvé le temps de repenser à ce que j'allais faire une fois mes ASPICS en poche. Dans mon cœur, c'était clair et net : je n'avais pas envie de continuer à vivre avec mes parents. Mais avais-je réellement le choix ? Susan m'avait parlé plus d'une fois du prix exorbitant qu'elle payait pour son petit studio dans le centre ville londonien et, loin de faire dans l'originalité, la capitale était le seul cadre de vie qui m'attirait. Or, avec les maigres économies que mes parents avaient à Gringotts, je n'étais pas en mesure de pouvoir payer une telle somme tous les mois. Sans compter que, au-delà de ça, il me faudrait encore convaincre mes parents que je ne souhaitais plus vivre avec eux. Je voyais déjà ma mère me reprocher mon indignité lorsque je lui annoncerais mon projet...
En proie à mes réflexions, je ne faisais plus attention à où je marchais et j'heurtai violemment quelqu'un. Me massant le front, je relevai la tête pour croiser le regard anthracite de Peter Mallister qui, lui, n'avait été atteint qu'à l'épaule en raison de ma petite taille. Sans me laisser le temps de m'excuser, il fit demi-tour, entraînant avec lui l'ami qui l'accompagnait et, un peu confuse, je le regardai s'éloigner.
— Tu devrais faire plus attention à où tu marches, May' ! s'amusa Victoria, sa question oubliée par ma collision avec le Serdaigle. Ce mec est définitivement bizarre... ajouta-t-elle en suivant mon regard. Je me demande bien ce que Meredith peut lui trouver...
J'haussai les épaules. Pour ma part, cela faisait longtemps que j'avais arrêté de chercher à comprendre pourquoi Meredith était irrémédiablement attirée par Peter Mallister. Mon point de vue n'était pas objectif pour un sou, mais puisqu'il paraissait sur le point de piquer une crise de colère dès que j'étais dans les parages, j'avais du mal à le trouver attirant...
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- 22 octobre 2007 -
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Le samedi suivant, j'eus une moue en entrant dans la Grande Salle pour prendre mon petit-déjeuner. Le match de Quidditch qui devait opposer les équipes de Gryffondor et de Serdaigle m'était tout à fait sorti de l'esprit mais les supporters des deux maisons ne se génèrent pas pour me le rappeler alors que je me laissais tomber face à Chloé. Tout en me servant un bol de café, je dardai un regard agacé sur certains de mes camarades de maison qui avaient entamé un ban en honneur de notre équipe et fis de mon mieux pour les ignorer.
— Tu vas au match ? demanda Chloé qui partageait mon aversion pour le Quidditch.
— Je n'ai pas trop le choix... grommelai-je en beurrant un toast. Tu te souviens de la scène que Meredith m'a faite la dernière fois que j'ai osé louper un match ?
Chloé s'esclaffa, se rappelant de toute évidence très bien des éclats de voix de la blonde qui avaient résonné dans toute la tour des Serdaigle.
— Tu viens, toi ?
— Certainement pas ! La bibliothèque me tend les bras...
Je souris, envieuse, et commençai à manger tout en priant pour que la rencontre sportive soit la plus brève possible.
— J'y vais, annonçai-je, mon petit-déjeuner englouti. J'ai dit à Vicky que je la rejoindrais à dix heures dans le Hall.
— Bon courage ! railla Chloé alors que je m'éloignai.
Dix minutes plus tard, avec la négligence pour la ponctualité qui la caractérisait, Victoria débarqua dans le Hall, le visage entièrement peinturluré en bleu et bronze. À ses côtés, Jim Rutherford arborait les couleurs de Gryffondor et semblait en train démontrer à mon amie qu'elle avait misé sur la mauvaise équipe et que Serdaigle n'avait aucune chance de gagner.
— Vous n'êtes pas supposés rester neutres dans la rencontre en tant que membres d'une autre maison ? coupai-je court au débat lorsqu'ils s'arrêtèrent à ma hauteur.
— Poufsouffle n'a pas gagné la coupe une seule fois depuis le début de notre scolarité, répliqua Jim. Je tiens un minimum à ma dignité !
— Et toi, tu n'es pas censée soutenir avec ferveur ton équipe ? s'amusa Victoria alors qu'on sortait dans le parc. Tu n'as pas l'air très impliquée...
— J'ai mis mon écharpe ! m'offusquai-je.
Les deux Poufsouffle échangèrent un regard désabusé alors que nous prenions la direction du terrain de Quidditch. Une fois qu'on fut installés dans les gradins réservés aux élèves de Poufsouffle (choix stratégique : les jaunes et noir soutenant l'une ou l'autre équipe, l'agitation qui y régnait était moins grande que dans la tribune de Serdaigle), j'attrapai Le Portait de Dorian Gray que j'avais pris soin d'emmener avec moi pour faire passer la rencontre plus vite et me plongeai dans ma lecture en attendant le début du match.
— Sérieusement, Maya ? s'indigna Victoria qui se tordait auparavant le cou pour voir qui commenterait le match. Le Quidditch est censé être amusant, pas inintéressant au point de lire !
— Excuse-moi de te décevoir, mais je t'avoue que j'ai déjà connu plus amusant qu'un match... rétorquai-je calmement sans relever les yeux.
— Tu ne sais vraiment pas ce que tu rates... intervint Jim.
— Si, au contraire. Je rate le spectacle ridiculement abrutissant d'une poignée d'imbéciles volant à cheval sur des balais... Quelle sotte je fais !
— Les bouquins, c'est pas plus intéressant... grommela le Poufsouffle. Ce n'est même pas réel !
— Mais c'est justement ça le propre des livres, Jim. Te raconter l'histoire de personnes que tu ne seras jamais, vivant dans des lieux où tu n'iras jamais et faisant des choses que tu ne feras jamais... Et pourtant, c'est mille fois plus concret que quatorze joueurs qui se passionnent pour quatre balles dont deux qui sont, rappelons-le, particulièrement dangereuses.
Sans plus m'attarder sur cet ignorant incapable de comprendre la dimension fantastique qu'était la littérature, je me replongeai dans les aventures de Dorian Gray tandis que la voix du commentateur du match explosait dans tout le stade.
