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SECRET N°9

« Vous pouvez rajouter de la moutarde dans votre sauce. Cela lui donnera du piquant et facilitera l'émulsion en évitant qu'elle ne tourne. »

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- 6 novembre 2007 -

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— Mandragore ?

— C'est du niveau deuxième année ! Il y avait que Rutherford et ton amie Goldstein pour prendre une plante pareille !

— Mimbulus Mimbletonia ? continuai-je sans me formaliser du mépris évident qu'Audrey venait de manifester à l'égard de Jim et de Victoria.

— Je ne veux pas passer ma vie à me recevoir de l'Empestine dans la tronche !

— Alihotsy ?

— Tu ne veux pas faire un effort deux minutes, Reynolds ? Tu me proposes que des plantes gérables par des gamins de onze ans !

— Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, c'est toi qui ne fais aucun effort et qui refuses tout ce que je te propose.

J'avais réussi à l'énerver, je le savais, et je n'eus qu'à relever la tête pour en avoir la confirmation. Les yeux dans les yeux, Audrey et moi nous défiâmes silencieusement. Des saphirs qui lui servaient d'iris, ma camarade de chambre tentait comme elle pouvait de m'intimider mais, manque de chance pour elle, pour une fois dans ma vie j'étais suffisamment déterminée pour ne pas m'avouer vaincue tant qu'elle n'aurait pas reconnu que les plantes que je lui proposais étaient loin d'être inintéressantes.

— Le Filet du Diable ? proposai-je en dernier recours, croisant les doigts pour qu'elle accepte.

— Et puis quoi, encore ?! C'est la plante la plus basique et inoffensive qu'on connaisse ! protesta vivement Audrey.

— Peut-être pour toi, mais moi j'avoue que j'ai tendance à trouver les géraniums moins effrayants...

Assez fière de ma pique, je vis avec délectation le visage d'Audrey se crisper alors qu'elle tentait à grande peine de se contenir. Décidant d'enfoncer un peu plus le clou, je lui portai le coup fatal :

— Tu ne veux pas sortir un peu, le temps de te détendre ? Tu es aussi rouge que la cravate du Gryffondor que tu bécotais dans les couloirs hier soir.

La Serdaigle me foudroya du regard et j'affichai un air innocent avant de faire mine de me replonger dans les glossaires de botanique qui recouvraient notre table.

— Tu sais quoi ? finis-je par déclarer après plusieurs minutes de silence. Je sais ce qu'on va faire.

— Quoi ? Tu vas enfin reconnaître que ce n'est pas parce que tu tiens absolument à te taper une note de merde que c'est également mon cas ?

Je poussai un soupir d'exaspération. Audrey ne faisait aucun effort pour comprendre mon point de vue. Certes, je n'avais que peu d'ambition, mais de là à prier tous les dieux pour dégoter un Troll, j'avais encore de la marge.

— Non. On va aller voir Londubat.

— Et lui expliquer pourquoi on n'a toujours pas de plante après deux mois de cours alors que les autres en sont déjà à la phase de plantation ? Bravo, brillante idée !

— Oh, je ne me fais pas de soucis. Il n'y a aucun risque pour qu'il nous engueule, et je suis certaine que, dans tous les cas, tu te feras un plaisir de m'accuser de notre retard.

Sans lui laisser le temps de répliquer, nos perpétuelles joutes verbales commençant à me fatiguer, je me levai de l'inconfortable chaise de bibliothèque sur laquelle j'étais assise depuis près d'une heure et demie, à proposer sujet d'étude sur sujet d'étude à ma partenaire de projet. Je fis léviter tous les répertoires de végétaux posés sur la table pour les ranger et allai attendre qu'Audrey daigne bouger ses précieuses petites fesses à l'entrée de la pièce.

Revêtant une moue de martyr sur son visage au teint parfait, elle finit par me rejoindre en traînant les pieds et, sans nous concerter, nous prîmes la direction de la salle des professeurs où devait, selon toute logique, se trouver Londubat. Comprenant qu'Audrey ne mettrait pas la moindre énergie pour m'accompagner dans notre entretien avec le jeune professeur de botanique, je pris les devants, toquai à la porte et attendis patiemment qu'un prof daigne venir nous demander ce que nous voulions.

Ce fut Flitwick qui finit par nous ouvrir la porte. Pensant certainement que j'étais revenue sur ma décision concernant mes études, son visage s'illumina instantanément lorsqu'il me vit. Je coupai court à ses faux espoirs.

— Bonjour, professeur. Est-ce que le professeur Londubat est ici ?

Flitwick grimaça en comprenant que ce n'était pas lui que je venais voir, puis nous indiqua de patienter dans le couloir jusqu'à ce que Londubat arrive.

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J'étais aux anges. Je ne pouvais pas le nier. Depuis qu'Audrey et moi avions quitté le couloir de la salle des professeurs, je luttai comme je pouvais pour ne pas afficher ma joie par un sourire qui aurait été malvenu. Mais, Merlin, j'étais si heureuse que Londubat et son air benêt aient rejoint mon point de vue ! Je revoyais encore avec délice la mine constipée de ma camarade de chambre alors qu'il lui expliquait que j'avais raison et qu'il valait mieux que nous nous intéressions à une plante qui nous garantirait une bonne note sans pour autant nous prendre toute notre énergie. Faute de pouvoir vraiment protester, Audrey avait donc consenti à faire du Filet du Diable notre sujet d'étude. Il ne nous restait plus qu'à nous en procurer un auprès de la serre botanique britannique et à commencer notre dossier : plus vite ce dernier serait terminé, plus vite ma collaboration avec Audrey prendrait fin.

L'heure du dîner approchant, je pris la direction de la Grande Salle sans plus me soucier de ce que faisait Audrey derrière moi. Une fois arrivée aux abords de la table des Serdaigle, je repérai la chevelure dorée de Meredith et m'assis en face d'elle. Ce n'est qu'une fois bien installée que je remarquai avec horreur que Lya se trouvait avec elle, ce qui, inévitablement, signifiait qu'Audrey n'allait pas tarder à venir nous rejoindre...

— Alors, vous avez choisi une plante ? s'exclama joyeusement Lya tandis qu'Audrey et moi nous servions de quoi manger (une salade très diététique pour elle et une bonne ration de pommes de terre pour moi).

Elle dut rapidement comprendre que ni son amie ni moi n'avions envie de parler de notre catastrophique projet de botanique puisqu'elle n'attendit pas de réponse et préféra se lancer une énième fois dans un éloge à l'égard de Meredith qui avait été « absolument merveilleuse » au match de la semaine précédente.

Peu intéressée par la conversation, je farfouillai dans mon sac pour en sortir Oliver Twist que je posai contre la carafe de jus de citrouille. Ce faisant, une enveloppe parcheminée s'échappa d'entre deux de mes manuels de cours et, avec un soupir, je reconnus la missive ministérielle que j'avais reçu le matin mais que je n'avais toujours pas pris le temps de lire. Je me penchai pour la ramasser et la décachetai, me préparant à une lettre aussi superflue que celle que je recevais à l'accoutumée.

« Chère Miss Reynolds », annonçait-elle. « Comme vous devez vous en doutez, maintenant que vous avez atteint votre majorité, vous êtes en pleine mesure de faire face aux responsabilités jusqu'ici prises en charge par le Ministère. Ainsi, par décision unanime du Conseil de la protection des enfants, prise lors de la délibération du 29 octobre 2007, Susan Bones n'est désormais plus votre tutrice partielle et vous avez pleine disposition du contenu du coffre de vos parents à la banque Gringotts. Sachez en tout cas que notre service juridique sera toujours là pour vous aiguiller dans vos choix si ceux-ci s'avéraient trop compliqués à assumer de votre propre chef. Sincèrement, Tiberius Ogden, directeur du Département de la justice magique. »

— Qu'est-ce que tu lis, Maya ? s'enquit alors la voix de Lya, me faisant sursauter.

Confuse, je glissai rapidement mon courrier dans mon sac pour ne pas que la jeune femme puisse lire par-dessus mon épaule, mais je me rendis rapidement compte que ce n'était pas ma lettre qui l'intéressait : elle fixait le chef d'œuvre de Dickens.

Oliver Twist, lui répondis-je une fois mon rythme cardiaque redevenu tranquille.

Lya Mallister m'adressa un grand sourire et, visiblement décidée à me faire la conversation, poursuivit :

— Je crois que je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui lisait autant que toi ! C'est bien d'avoir une passion comme ça...

— Ouais, même si on aimerait bien que Reynolds sache se passionner pour autre chose, railla la voix amère d'Audrey.

Je poussai un long soupir. La lettre que je venais de recevoir m'avait ôté toute patience envers cette imbécile incapable d'admettre qu'elle pouvait avoir tort. Je savais bien que, tôt ou tard, un document officiel allait m'annoncer que Susan n'avait désormais plus aucune raison de prendre soin de moi, mais le lire noir sur blanc m'avait chamboulée. Susan était l'unique personne envers qui j'étais toujours sincère. Rien que l'idée qu'elle puisse s'éloigner de moi me terrifiait.

— T'as un problème, Groover ? répliquai-je sèchement, trop perturbée pour perdre mon temps à l'agacer encore plus.

— C'est toi qui as un problème, Reynolds ! Et tu sais ce que c'est ? Tu n'es qu'une égoïste !

— Et c'est reparti pour un tour... grommelai-je dans ma barbe tandis que Meredith et Lya échangeaient un regard impuissant.

— Tu ne penses qu'à toi ! Tu n'essaies même pas de comprendre que je puisse avoir envie d'avoir une bonne note à ce projet !

— Tu crois vraiment ? ricanai-je. Pour ça, il faudrait qu'en plus d'être égoïste, je sois sourde. Après tout, ce n'est pas comme si tu me le répétais approximativement tous les jours !

— Alors arrête d'agir comme une gamine qui fais des caprices !

— Non mais je rêve, là ! m'énervai-je pour de bon, incapable de garder mon calme. C'est toi qui fais des pieds et des mains pour qu'on travaille sur une plante qui pourrait nous étrangler dès qu'on aurait le dos tourné, et c'est moi qui fais des caprices ? Excuse-moi de ne pas être suicidaire !

À peine ma tirade terminée, je commençai à la regretter. Parce que le lent sourire qui se dessinait sur les lèvres d'Audrey ne présageait définitivement rien de bon pour moi...

— J'avais oublié que tu avais un rapport particulier avec la mort, toi... se moqua-t-elle sans vergogne.

— Je peux savoir de quoi tu parles ? m'irritai-je.

— Tu ne peux pas t'empêcher de tout ramener à ton expérience de pauvre orpheline dont les deux parents sont des fantômes incapables de prendre soin d'elle !

Paradoxalement au silence qui s'abattit alors sur la Grande Salle, un bourdonnement fit vrombir mes oreilles. Je ne comprenais rien. Ni comment Audrey pouvait savoir une telle chose sur moi, ni comment elle avait ainsi pu le balancer en plein milieu du réfectoire, sans le moindre respect pour ma vie privée. Tout ce dont j'étais consciente c'était que, deux secondes avant, j'étais prête à lui faire bouffer son tube de rouge à lèvres et que, maintenant, je ne savais même plus pourquoi on se disputait.

— Mais qu'est-ce que tu racontes, Audrey ? s'esclaffa Meredith, aussi perdue que moi.

Cette dernière sembla comprendre qu'elle avait fait une bourde et, à la manière d'un poisson particulièrement stupide, ouvrit et ferma plusieurs fois la bouche avant de parvenir à balbutier :

— Tu... tu n'étais pas au courant ?