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SECRET N°10
« Faites bien attention à ne pas trop mettre de vinaigre, sinon votre mayonnaise risque d'être trop acide. »
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- 6 novembre 2007 -
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J'ai beau vous paraître cynique et amère, peut-être même hautaine au vu de ma tendance à juger ceux qui m'entourent, sachez que, dans le fond, je n'ai jamais été très différente du reste de mes camarades. Comme eux, j'ai déjà eu envie de grimper l'échelle de la notoriété. Comme eux, j'ai déjà rêvé d'être le centre de l'attention. Et, comme eux, une fois parvenue à ce piédestal tant désiré, j'ai prié pour en être destituée au plus vite. Parce que, à moins d'avoir accompli un exploit dont on est particulièrement fier, être la cible de tous les ragots de Poudlard est loin d'être un cadeau.
Depuis ma première année, j'avais toujours fait partie des anonymes. De ceux qu'on reconnaît mais dont on ne connaît pas le nom, seulement le surnom. De ceux dont les amis sont biens plus intéressants et qui fait office de papier peint, de faire-valoir. Je m'y étais habituée vaille que vaille, traçant ma route dans l'ombre tout en rêvant secrètement d'être un jour propulsée sur le devant de la scène, brillant sous le feu des projecteurs.
Dire que je n'avais jamais songé que ma condition d'orpheline m'y aiderait serait un mensonge. Ma passion pour les livres avait ça de malsain : bien trop de héros partageaient cette particularité avec moi et je pensais naïvement que c'était ce qui les rendait exceptionnels. Plusieurs fois, j'avais imaginé mon secret révélé et la compassion que cela aurait engendré chez les élèves de Poudlard, comblant ce vide en moi que je croyais dû à un manque d'intérêt de ma personne. Or, même si compassion il y avait, rien n'était semblable à ce que j'avais pu imaginer.
Après qu'Audrey eut malencontreusement dévoilé mon secret à la quasi-totalité de l'école, les quelques absents n'ayant pas vraiment tardé à l'apprendre à leur tour, je vis se répandre sur mon compte un nombre incalculable de rumeurs. Tout le monde y allait de son petit commentaire, inventant mille et une histoires traitant de la façon dont étaient morts mes parents ou encore de la raison qui m'avait poussée à passer ma condition d'orpheline sous silence pendant si longtemps. En temps normal, je me serais moquée des racontars les plus farfelus et aurais ignoré les plus plausibles, mais dans la pagaille qu'avait semée cette révélation, je me sentais plus perdue que jamais je ne l'avais été.
Le pire étant sans doute de découvrir que, à présent, je paraissais faire encore plus pitié qu'auparavant. J'avais cessé de compter le nombre de regards désolés que j'avais senti sur moi dès l'instant où j'avais quitté la Grande Salle dans un silence de mort, comme une pauvre gosse apeurée par une bêtise qu'elle aurait faite. Mes camarades s'en donnaient à cœur joie et leur pitié m'enrageait. De Mayo l'intello, j'étais devenue Maya la pauvre orpheline et ce changement me déplaisait au plus haut point.
Mais, à la rigueur, l'opinion du reste de Poudlard, j'étais à même de faire avec. Ce qui m'atteignit au plus profond de ma chair, ce furent les réactions respectives de Victoria et Meredith.
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La première à venir me trouver fut Meredith. Alors que, plongée dans le premier tome de House of Cards, je tentai de faire comme si de rien n'était, elle se planta devant mon lit à baldaquin et esquissa une grimace de déception quand je finis par relever la tête.
— Pourquoi tu ne m'as rien dit ? s'exclama-t-elle, incapable de rester silencieuse plus longtemps. Comment tu as pu me cacher un truc pareil alors que, moi, je t'ai toujours tout dit ?!
À mes risques périls, je feignis d'être blasée et cornai la page de mon livre avant de le poser sur la table de nuit. Je ne savais pas comment réagir à son éclat de colère et mimer la désinvolture me semblait être la meilleure échappatoire.
— Personne ne le savait, Meredith.
— Tu te fiches de moi ? Tu es incapable de supporter Audrey et c'est elle qui vient de me l'apprendre ! Comment tu peux la juger digne de confiance et pas moi ?
— Si tu crois sérieusement que je l'ai mise dans la confidence, alors tu n'as rien à faire à Serdaigle, m'esclaffai-je méchamment.
Les traits délicats de Meredith se contractèrent avant qu'elle ne se rende compte de sa bêtise et se mette à faire les cent pas dans le dortoir silencieux.
— Alors comment elle le sait, hein ? demanda-t-elle d'une voix courroucée. Si tu ne l'as jamais dit à personne ?
— Je ne sais pas... avouai-je franchement. Elle a peut-être lu mon courrier ou entendu une conversation avec Flitwick...
Ne sachant pas très bien si elle pouvait me croire ou non, Meredith fronça les sourcils et s'assit sur son lit.
— N'empêche que je ne comprends pas comme tu as pu me cacher un truc pareil pendant six ans ! Je pensais que tu me faisais plus confiance que ça. On est censées être amies, quand même !
Elle était extrêmement déçue, ça se lisait dans son regard, mais je n'arrivais même pas à me sentir coupable. Et puis quoi, encore ? Elle écarquillait des yeux, avec l'air de celle qui tombe des nues. Ne pouvais-je pas, moi, lui en vouloir pour ne jamais s'être doutée de rien malgré la proximité qu'elle revendiquait avoir avec moi ? Si elle était cette amie digne de confiance et à l'écoute qu'elle prétendait être, n'aurait-elle pas dû s'apercevoir bien plus tôt que quelque chose clochait avec mes parents ? Ce n'était pas comme si les missives ministérielles que je recevais régulièrement, mon silence à ce sujet et l'absence physique de mes parents n'avaient jamais pu lui mettre la puce à l'oreille !
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- 8 novembre 2007 -
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Le surlendemain, ce fut à Victoria que j'eus affaire en cours de botanique. Pour la première fois depuis la première année, Meredith avait déserté notre paillasse, préférant passer le cours aux côtés de Lya et Audrey, aucune des trois ne daignant nous accorder un regard. Meredith était si vexée qu'elle avait choisi de ne plus m'adresser la parole et les deux autres paraissaient atrocement gênées dès que je me trouvais dans la même pièce qu'elles.
— Salut, May' ! m'apostropha Vicky lorsque je m'installai à ses côtés en revenant du cours d'histoire de la magie.
Je lui répondis par un sourire, heureuse de voir que, contrairement à Meredith, elle ne m'en voulait pas. Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'une seule parole de plus ne soit prononcée et je vis du coin de l'œil la métisse se tortiller les mains dans l'attente du moment propice pour me poser la question qui lui brûlait les lèvres.
— Qu'est-ce qu'il y a ? finis-je par lui demander alors que le professeur Londubat effectuait son habituelle entrée maladroite dans la serre réservée aux septièmes années.
— Je sais que tu dois en avoir marre qu'on ne te parle que de ça depuis deux jours, mais... tes parents sont vraiment des fantômes ? Genre des vrais, qui peuvent traverser les murs et tout ?
— Ben oui.
— Par la barbe de Merlin ! C'est incroyable ! T'es au courant que tu dois être la seule sorcière au monde dont les parents ont choisi de revenir sous cette forme ?
— Il paraîtrait, oui.
— Franchement, c'est cool. Tes parents doivent être des gens trop gentils ! Pas comme mon père. Lui, il n'aurait jamais fait un truc pareil, même pour tout les Gallions du monde !
J'aurais dû être rassurée par la réaction de Vicky. Mais je crois que, d'un côté, elle me fit encore plus mal que celle de Meredith. Parce qu'elle ne comprenait pas. Peut-être était-ce simplement parce qu'elle n'avait pas eu le temps d'y réfléchir en détails, mais elle était incapable de saisir que, en réalité, avoir des parents fantômes était tout sauf « cool ». C'était une plaie. Un fardeau qui s'abattait sur mes épaules de gamine alors que je n'avais rien demandé.
Victoria était comme mes parents. Elle ne voyait que la chance que j'avais d'avoir des géniteurs prêts à faire ce sacrifice uniquement parce qu'ils m'aimaient. Elle pensait que je leur étais reconnaissante de cette éternité d'inconsistance qu'ils m'avaient offerte. Si elle avait été à ma place, jamais elle n'aurait pu déclarer une chose pareille.
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- 15 novembre 2007 -
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Après avoir passé des jours à les ressasser, je finis par parvenir à la conclusion que les réactions de mes amies étaient prévisibles et que j'étais stupide de m'en être étonnée. Meredith ne supportait pas de ne pas être le centre de l'attention, la meilleure partout où elle pouvait l'être, y compris en amitié. Et Victoria n'était pas à Poufsouffle pour rien : insouciance et rigolade étaient ses deux mots d'ordre, ceux dont elle ne se défaisait jamais. Comment aurait-elle pu voir au-delà de l'aspect positif que revêtait le choix de mes parents ? Que ce soit Audrey ou moi qui le leur révèle n'avait au final pas grand importance : j'aurais sensiblement été confrontée aux mêmes réactions dans les deux cas et j'aurais dû être à même de les anticiper.
En revanche, la chose à laquelle je ne m'attendais pas du tout, ce fut à la réaction de Peter Mallister. Il ne m'aimait pas, il me l'avait suffisamment fait comprendre, et pourtant, quelques jours après l'annonce, il vint me trouver, alors que je travaillais sur mon projet de botanique à la bibliothèque (l'endroit où j'étais le moins sujette aux regards de mes camarades ou à la bouderie de Meredith).
— Salut, s'annonça-t-il sobrement en arrivant à hauteur de ma table.
Déstabilisée, il me fallut quelques secondes avant de pouvoir répondre.
— Euh... salut ?
Je ne comprenais pas ce qu'il faisait là.
— Tu as une minute pour parler de ce qui s'est passé l'autre jour ?
Je n'en avais aucune envie, mais la curiosité quant à ce qu'il pouvait bien avoir à me dire me poussa à hocher la tête.
— Je voulais simplement que tu saches que ce n'est pas moi qui a dit à Audrey que tes parents étaient des fantômes.
Je fronçai les sourcils. À quel moment pouvait-il penser que c'était le chemin qu'avaient suivi mes pensées ?
— Hum, d'accord. Autre chose ?
— Non, c'est tout. Je n'avais juste pas envie que tu aies une mauvaise opinion de moi à cause de ça.
Encore plus étonnée qu'à son arrivée, je le vis tourner les talons et quitter le rayon de la bibliothèque où je m'étais installée. Proprement ahurie, j'en oubliais complètement mes devoirs de botanique et fixai l'endroit où il venait de disparaître. Depuis quand Peter Mallister se souciait de ce que je pouvais penser de lui ? Sa démarche me paraissait étrange, mais pas autant que le fait qu'il ait pu penser que je pourrais le croire responsable de la révélation de mon secret.
Lorsque je quittai à mon tour la bibliothèque, je me rendis cependant compte que c'était en définitive logique. Certes, que Peter pense utile de venir s'expliquer était étonnant, mais qu'il se soit dit que je pouvais le soupçonner était logique. Mis à part lui, Lya et le corps enseignant de Poudlard, personne dans le château ne savait pour mes parents. Et maintenant, j'avais une idée très précise de la personne qui avait pu avoir la langue trop pendue en présence de sa meilleure amie...
Tu ne mérites pas plus ta place à Serdaigle que Meredith, May... me n'y avait que Lya pour avoir mis Audrey au courant !
