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5) Entente

Mon voyage avait duré. Plus que ce à quoi je m'attendais. Mais, cette fois, j'avais senti la nécessité de revenir. Généralement, j'évitais mon pays natal comme la peste. Mais il était sûrement temps pour moi d'affronter mon passé, d'apprendre à accepter ce que j'avais fait, voire peut-être à me pardonner.

Je renonçai à chercher une excuse expliquant mon mois d'absence sans aucune autre nouvelle qu'un texto, tapé rapidement durant une escale à Los Angeles.

« Partie quelques jours. Reviens vite. Je vous aime – Bella. »

Je n'avais pas précisé où j'allais, ni quand je rentrerais. Bien évidemment, je ne m'attendais pas à ce qu'une personne m'attende avec mon nom sur une pancarte. Ma surprise fut énorme lorsqu'un agent d'accueil s'avança vers moi, incertain :

- Mlle Swan ? Isabella Swan ?

- Heu… Oui.

- Heureux de vous rencontrer. Je suis Kevin, votre escorte.

- Pardon, fis-je désarçonnée. Mon quoi ?

- Veuillez me suivre s'il vous plaît ?

Que pouvais bien me vouloir cet humain ? Et depuis quand avais-je besoin d'escorte ? C'était la meilleure !

Je le suivis à jusqu'à la sortie de l'aéroport. Le soleil brillait pour l'instant, chose rare ici. Mais, des nuages menaçaient déjà au loin. Du fait de mon séjour en Inde, je trouvais Port Angeles plus fade qu'à l'ordinaire. Les couleurs étaient si pales et la fraicheur caractéristique me dérangeait. Je redoutais déjà de voir Forks, j'en étais presque à déprimer.

Je faillis buter sur l'homme qui me devançait lorsqu'il s'arrêta soudainement. Une longue voiture noire approcha et se gara près de nous. Les vitres teintées m'empêchaient de voir qui était à l'intérieur mais je sentis bien deux présences. L'une à l'avant, conduisait. Elle avait comme toute autre personne un souffle et un rythme cardiaque. Et l'autre à l'arrière, rien ?

Le dénommé Kévin m'ouvrit la porte. Confortablement assise sur les sièges en cuir, une petite brune m'attendait, tout sourire.

- Bonjour Bella, me fit Alice. Comment était ton voyage ?

Je ne lui cachai pas mon étonnement.

- Qu'est-ce que tu fais, ici ?

- Ben, je suis venue t'accueillir, bien sûr.

Elle leva les yeux au ciel, et me fit signe de monter.

- Viens avec moi. Les autres nous attendent.

- Comment ça ? Quels « autres » ?

-Monte et laisse-moi t'expliquer.

Je ne bougeai pas. La dernière fois que je m'étais retrouvée enfermée avec un vampire…

- Hmm… Mademoiselle ? s'impatientait Kevin.

Ma curiosité prit le dessus. Moi aussi, j'avais envie de connaître cette fille qui allait devenir ma grande amie. D'ailleurs, c'était sa vie qui était en jeu…Pas la mienne. Je montai et la porte se ferma derrière moi. La limousine sortit lentement du parking, plus bondé que lorsque je l'avais quitté un matin à l'aube. Puis, nous nous engageâmes sur la voie, direction Forks.

- Je te sers quelque chose ? Il y a des boissons et des biscuits secs.

Elle ouvrit un mini réfrigérateur tout en parlant. Je refusai poliment. Manger était encore une fois, la dernière chose que j'avais en tête.

Au bout d'un moment, je me sentis ridicule. Elle et moi, si petites, dans une si grande voiture. Elle ne pesait vraiment pas lourd à côté de mon mètre soixante-trois.

- C'était vraiment nécessaire, Alice ? Une limousine ! Franchement !

Examinant ses ongles de près puis de loin, elle semblait plus que décontractée avec moi. Ne savait-elle pas que j'avais failli tuer un membre de sa famille ? A quoi jouait-elle ?

- Ben, oui. Comment aurais-je pu t'accueillir avec autant de soleil, sinon ?

Un rayon lumineux s'infiltrait dans l'habitacle grâce à une petite ouverture provenant du toit. Lorsqu'elle entra un doigt délicat dans le faisceau, celui-ci éclata en une multitude de reflets lumineux, projetés tout autour de nous. Heureusement, une vitre, teintée elle-aussi, protégeait le chauffeur de ce spectacle surnaturel.

Bien que connaissant déjà l'étrange réaction de sa peau face à la lumière du soleil, je ne pouvais cacher ma fascination.

- Comment as-tu fais pour savoir que j'étais ici ?

- Ah ça ? Disons que j'ai de l'intuition pour ce genre de chose. D'ailleurs, prévoir et organiser les choses sont mes domaines de prédilections.

Face à mon manque de réaction, elle se pencha vers moi et continua :

- Bon, d'accord. Si tu veux tout savoir, je vois ce qui risque d'arriver.

- Tu vois… l'avenir ?

- C'est plus subtil que cela. Je vois les conséquences… des décisions prises à un temps donné. Ce n'est pas un pouvoir 100% fiable, à mon sens. L'avenir peut toujours changer en fonction de la volonté de tout un chacun.

- Donc,… tu m'as vu arriver ?

Je savais que certains vampires avaient des dons, voire des dons très puissants. Mais, celui-ci me surprit plus qu'aucun autre. Je retins un frisson en nous imaginant attaquer les Cullen avec Alice prédisant nos moindres mouvements. Je sentis un énorme poids s'ôter de ma poitrine : nous avions bien fait de patienter. Ce clan de vampires, suffisamment puissant pour résister à leur instinct meurtrier et à leur nourriture naturelle, pouvait se montrer tout aussi redoutable dans ses stratégies de combat.

Aussi passionnante que fût cette conversation, riche en connaissances sur les capacités de mes adversaires principaux, je ne voyais toujours pas ce que je fichais ici. Et surtout, pourquoi me dévoilait-elle son avantage ? Je n'y comprenais rien.

- Je t'ai vu arriver, oui. Seulement depuis ces dernières quarante-huit heures.

Puis, comme si elle avait lu mes pensées, elle continua avec un drôle d'air.

- En fait, Bella, ça fait un moment que ton visage ne cesse d'apparaître dans mes visions. Cela faisait plusieurs mois déjà. Ça s'est intensifié, dès le moment où il était décidé que Fork serait notre prochaine destination.

- Comment ça se fait ?

- Je n'ai encore rien dit aux autres. Mais, tu vas devenir un membre important de notre famille.

Un lourd silence retomba, uniquement dérangé par les bruits de moteur et la circulation, à l'extérieur. Je m'attendais à ce qu'elle éclate de rire, suivi d'un « Non ! Je rigoooole ! ». Il n'en fut rien, malheureusement.

- Pardon ? m'écriai-je. Tu plaisantes, j'espère ?

Son expression continuait, toutefois, de m'indiquer le contraire. Cela ne m'empêcha pas d'éclater de rire. Les Cullen avaient beau être une famille plus qu'atypique et fascinante, je ne me voyais pas faire partie de ses membres, un jour. Nous étions ennemis, faits pour nous entretuer. Même si nous étions suffisamment civilisés pour partager un territoire, cela n'irait jamais plus loin. Les prédictions de cette « Madame Irma » me semblaient discutables.

- Cela va bientôt faire soixante-quinze ans que nous avons rejoint les Cullen, Jasper, et moi. A ce moment-là, nous avons appris la signification du mot « famille ». Des années de bonheur, en somme. Nous ne serons jamais suffisamment reconnaissant envers Carlisle pour tout ce qu'il nous a offert.

Son air et son ton admiratifs se transformèrent peu à peu. Un voile avait glissé sur ses yeux, les laissant dans le vide, témoins de choses que je ne pouvais pas voir. Que je ne voulais pas voir, après tout. Je commençai à saisir la face négative de son pouvoir.

- Bella, en ces soixante-quinze ans, je n'avais jamais éprouvé une telle angoisse. Autant de désespoirs. Peu importaient les décisions que nous prenions, les plans que nous envisagions, nos vies se terminaient toujours de manière brusque. Dramatique. Est-ce que tu peux t'imaginer assister impuissante aux meurtres de ceux que tu aimes ? Je ne le souhaiterais pas à mon pire ennemi.

- Quelqu'un veut votre mort ? demandai-je la voix nouée. Qui ?

Un horrible pressentiment me serra l'estomac, alors que j'attendais ses accusations qui nous viseraient, ma famille et moi.

« Je l'ignore... Je l'ignore… ». C'était ce qu'elle ne cessait de répéter d'une voix brisée, en secouant lentement la tête. J'eus l'impression d'observer une malade dans une camisole de force, le regard perdu, se balançant d'avant en arrière. Une image extrêmement dérangeante. Je pris sur moi, le temps qu'elle se calme. Elle finit par me regarder de nouveau, une lueur logée profondément derrière ses iris d'or.

- Il fallait absolument que je te rencontre.

- Qu'est-ce que j'ai à voir dans ça ?

- J'ai arrêté de voir ma famille mourir devant moi, lorsque tu as commencé à apparaitre dans mes visions. Il y avait enfin un espoir pour échapper à cet avenir. Et c'était toi, qui nous sauvais, Bella.

Ce ton semblait clore ce sujet. Or, je n'avais pas encore fini avec elle, souhaitant mettre les choses au clair.

- Ma spécialité, c'est de tuer des vampires. Pas de leur sauver la vie.

Je n'avais pas envie de revoir ses traits se déformer devant moi, pourtant, j'aurai aimé plus de détails sur les visions qui avaient poussé cette vampire a emmené toute sa famille dans un endroit déjà investit par leurs pires ennemis. Le risque était élevé : notre décision d'attaquer ou non les Cullen s'était jouée à peu de choses. Or, elle semblait avoir tout prévu. Heureusement pour elle que Bree… Bree…

- Et donc ? Tu as cru bon de manipuler Bree afin que nous épargnions ta vie, grondai-je.

- Pas du tout, nia-t'elle avec vigueur. Il n'a jamais été question de l'utiliser. C'était juste une coïncidence que je n'avais pas prévue. Ça arrive parfois.

Devant mon air sceptique, elle continua, l'air suppliant :

- Je n'avais aucune idée qu'elle serait dans ce lycée, ni dans cette salle de cours. Je le jure. Ce n'est que lorsque je me suis approchée d'elle que je vous ai vu, elle et toi ensemble.

Nous avions dépassé Port Angeles et filions à présent vers Forks. La grisaille revint et les tons verdâtres des forêts environnantes, aussi. Je retins un long soupir. Alice avait ouvert une fenêtre et un vent frais et humide me heurta de plein fouet.

- Ben oui, fit-elle avec un sourire d'excuse. Tu sens très bon.

- Tu te maîtrises mieux que ton frère.

- Non (elle fronça les sourcils). C'est étrange d'ailleurs. Edward est le meilleur parmi nous à se contrôler. Le meilleur après Carlisle, bien sûr. Je n'avais pas compris sa réaction, au premier abord. Mais, à présent tout s'explique. Je pense qu'un parfum a plus d'attirance sur certains que d'autres.

Son ton léger et son sourcil levé n'apaisèrent en rien le malaise qui me serrait la gorge.

Durant les nombreuses heures d'avion, j'avais eu tout le loisir de me repasser la scène. J'avais isolé le moment exact où il avait perdu le contrôle : lorsqu'il avait pris une ridicule inspiration pour me répondre. Avant cela, il ne respirait pas. Par mesure de précaution, peut-être.

Pendant tout ce temps, j'étais persuadée qu'il traquait une malheureuse victime pour étancher sa soif. Or il cherchait simplement à s'éloigner de sa tentation : moi.

- Tu ne m'en veux pas ?

- Bien sûr que non, s'étonna-t-'elle. Au contraire, je te suis extrêmement reconnaissante de ne pas l'avoir tué.

Deux grands yeux remplis d'espoir me saisirent de nouveau par leur intensité. Je ne sus que répondre à ça : depuis quand étais-je devenue une sorte de Messie pour vampires ? Je m'enfermai dans mon silence, luttant contre mon malaise.

Enfin, la limousine ralentit devant un petit hôtel trois étoiles. Le décor tranchait avec le luxe de la voiture, le rendant miteux. Le chauffeur nous ouvrit la porte et nous souhaita une bonne journée, d'un air faux. Je l'ignorai mais Alice lui rendit son sourire hypocrite et lui glissa dans la poche une épaisse liasse de billets verts. A en juger par les balbutiements de l'homme, cela devait effectivement être une grosse somme.

Sans se défaire de son air satisfait, elle me conduisit à travers le petit hall et s'avança d'un pas assuré vers le réceptionniste.

- Ah, Mlle Cullen. A l'heure, comme toujours, n'est-ce pas ? Voilà vos clés. J'espère que nos services vous auront procuré la plus grande satisfaction.

- Bien sûr, Louis. Comme toujours.

Le dénommé Louis, un gaillard roux d'une vingtaine d'années, rougit face au clin d'œil de la brune. Je continuai de suivre Alice vers les ascenseurs en cachant mon sourire.

- Hmm… Ma voiture est au sous-sol. Et si on prenait les escaliers plutôt ?

Je l'en remerciai silencieusement.

Quelques minutes plus tard, nous sortîmes de l'enceinte hôtelière avec… une Porsche jaune canari ! Elle s'engagea puis navigua habillement dans la circulation, surprenant les autres conducteurs plus lent. Nous reçûmes pas mal de coups de klaxon avant d'atteindre enfin les limites de la ville.

- Le mot « discrétion » n'existe pas dans votre dictionnaire ?

Elle émit un joli rire cristallin et appuya sur l'accélérateur.

Lorsqu'Alice arrêta sa voiture, nous étions devant une somptueuse villa blanche à deux étages. La façade nous faisant face était principalement composée d'une baie vitrée immense encadrée de murs blancs. Tout était fait pour laisser pénétrer la lumière, aussi faible soit-elle. Une dépendance juxtaposait le reste de l'habitat, je supposai que c'était le garage.

- Quand tu vis des siècles, il est facile d'appendre toute sorte de techniques pour cumuler de l'argent. Tu n'imagines même pas à quel point cela devient facile pour quelqu'un qui peut prédire l'avenir. Le cours de la bourse avec ses hauts et ses bas, n'a plus aucun secret pour moi. Nous savons exactement où investir. Alors, on ne se prive pas de certains plaisirs.

- Ah… je vois ça, fut tout ce que je pus dire.

La pelouse humide entourait joliment l'habitat des Cullen tel un lac vert étincelant. Le tout était encore encerclé par les arbres de la forêt environnante et au loin des montagnes se détachaient du ciel gris. A gauche de la villa, je pouvais entendre une rivière couler paisiblement. L'endroit était très calme et reposant.

- Viens, Bella. Arrête de rêver !

Elle m'attendait déjà, sous le porche. Elle me lança un regard agacée et entra. Je la suivis plus lentement.

Qu'est-ce que je disais déjà de la folie d'Alice à venir s'installer dans une région habitée par ses pires ennemis ? Alors, qu'est-ce que je faisais dans la maison de mes pires ennemis ? D'ailleurs, le mot « ennemi » possédait-il le même sens depuis mon altercation avec l'un des Cullen ?

Je fus accueillie par les tons lumineux, très chaleureux des lampes accrochées dans le salon. Juste en face de moi, un immense écran plat accolé sur le mur, jouait. Le film devait être comique si j'en jugeais par les éclats de rire bruyants du colosse qui écrasait un des canapés, juste devant. Le mobilier semblait riche et classique.

Même les deux personnes qui m'attendaient devant un escalier colossal, réussissaient tant bien que mal à cacher leur malaise. Carlisle lâcha la femme à ses côtés, qu'il tenait par la taille et s'approcha pour me saluer, bras écartés en signe de bienvenue.

- Hé bien, Isabella. Nous commencions à nous inquiéter. Ton absence se faisait sentir à l'hôpital.

Il me tendit la main. J'émis moins de réserve à la lui serrer cette fois, mais j'hésitai tout de même un peu. Savait-il que j'avais tenté de tuer son fils ?! Edward l'aurait probablement averti ! Sinon, Alice ! Je n'y comprenais rien.

- Je suis désolée, soufflai-je.

Mais, il crut que je parlais de ma longue absence injustifiée à mon poste.

- Allons, allons. Nous avons tous besoin d'espace à un moment ou un autre. Puis-je te présenter ma femme, Esmé ?

Prudente, la jeune femme rejoint son époux. Elle ne se priva pas pour m'examiner intensément, même si cela ne dura qu'un court instant. Nous faisions presque la même taille. Dans son attitude, je ne ressentais aucun danger immédiat. Juste une franche curiosité mêlée d'inquiétude face à la courte distance me séparant de Carlisle, qui continuait à meubler le silence.

Tendue, elle caressait quelques-unes de ses longues mèches brunes, qui tombaient en boucles douces sur ses épaules. Malgré cela, elle garda une voix calme et prudente :

- Ravie de te rencontrer, Isabella. J'ai beaucoup entendu parler de toi.

Je n'en doute pas, me dis-je mal à l'aise.

La télévision se coupa et la montagne de muscle tourna son attention vers moi. Je remarquai qu'il était encore plus impressionnant de près, tandis qu'il approchait. Seules les présences d'Alice et de Carlisle présents dans la pièce, réussirent à me calmer suffisamment pour éviter le pire. Il me toisa de toute sa hauteur puis se baissa à mon niveau, les yeux plissés, comme s'il m'inspectait. Mais, c'est quoi son problème ?! Faisant fi de mon air insulté, il fut secoué d'un petit rire moqueur, avant de s'esclaffer sans retenu. Il se tenait les genoux, penché en avant quand il s'adressa à quelqu'un derrière moi.

- AH AH !… Tu t'es fait mettre… Une raclée… PAR ÇA ! Pfff…AH HA AH !

N'y tenant plus, il se tordit de rire à mes pieds, faisant presque trembler le parquet. A mesure que mon œil gauche cédait sous la pression d'un tic nerveux, je commençai à regretter ma soudaine clémence envers ces « végétariens ». Celui-ci en particulier ! Tandis qu'Esmé le reprenait avec une expression outrée, je me contentai de l'ignorer et me tournai vers l'endroit d'où provenait un grognement agacé.

Je n'avais pas fait attention à l'autre partie du salon, derrière moi. Celui-ci légèrement surélevé par deux marches d'escalier montrait un immense piano à queue noir. Malgré l'élégance et la magnificence de l'instrument, je ne m'y attardai pas. Celui qui m'avait tourmenté durant tout mon voyage, durant ce très long mois, me faisait face. Je m'étais attendu à beaucoup de choses de sa part : de la haine, de la crainte, de la colère… Du dégoût ? Oui, peut-être. Je m'attendais à n'importe quoi. Mais, ce fut pire encore.

Assis sur son banc en cuir, les coudes posés sur les genoux, il fusillait encore le colosse du regard, avant de s'attarder sur moi. Il se leva et s'avança, descendit les marches avec une élégance propre à son espèce. Il s'arrêta à deux pas de moi, projetant sur ma personne une froideur totale. Il me toisa longuement, au point que même Emmett arrêta de rire. Plus qu'embarrassée par son attitude hautaine, je réussis néanmoins à articuler quelques excuses médiocres. J'ignorai, cependant si mes balbutiements étaient compréhensibles.

- Je n'ai absolument rien compris, lâcha-t'-il d'un ton froid.

Apparemment, non... Je respirai profondément.

- L'autre soir… j'ai eu tort. J'ai mal évalué la situation et je t'ai fait courir un risque inutile. Je te demande pardon.

Moi, demander pardon à une créature telle que lui ? La situation ne pouvait pas être plus bizarre. Et lui, malgré son masque de mépris mêlé à de l'indifférence qu'il ne cessait de me lancer, comprenait-il la situation plus que déroutante dans laquelle je me trouvais ?

- Tes amis t'attendent dans la cuisine, déclara-t'-il d'une voix morte.

Voilà qui répondait à ma question.

Sans autre mot, il s'éloigna en direction d'une porte battante, croisant une Alice imperturbable qui n'avait rien perdu de notre échange. Celle-ci reprit son sourire et me fit signe de la suivre en suivant la même direction qu'Edward, moins d'une seconde plus tôt.

- T'inquiète, Isabella. Mon petit frère peut être tellement fier et arrogant, parfois, prononça Emmett fortement lorsqu'Edward disparut.

- Emmett, désapprouva une nouvelle fois Esmé. Laisse-moi te conduire à la cuisine, Isabella.

Je la laissai faire. Après mes excuses pathétiques, l'attitude d'Esmé envers moi se fit moins tendue. Elle me fit signe d'avancer vers la porte.

- Au fait, je préfère qu'on m'appelle ...

- Bella ! T'es enfin revenue !

Deux bras se resserrèrent autour de moi, menaçant de me faire agir dangereusement. Heureusement, je reconnu cette voix et d'autres odeurs familières. J'enlaçai Bree et l'embrassa sur la joue. Ma famille entière était réunie autour d'une grande table sombre, située dans une pièce aussi grande que le salon. Cela ressemblait à une cuisine, mais étant donné que les propriétaires n'y mangeaient sûrement pas, je ne sus comment qualifier, ni expliquer cette autre division de la maison.

- Alice avait raison !

- Évidemment, s'offusqua celle-ci.

Alice se trouvait derrière une des chaises, occupée par le grand blond frustré (Jasper ?), qui m'ignorait royalement. Il fixait intensément des visages familiers, qui s'animèrent dès lors que j'entrai. Je rendis à Jane et Tyler leur sourire. Ils m'avaient manqué. Même Mike, assit à côté d'eux. Je notai l'absence de Maggie.

Alice s'installa sur les genoux du blond. Ce dernier semblait analyser chacun de mes amis, comme s'il lisait en eux. De temps en temps, il échangeait un regard avec Edward, appuyé contre un mur, impassible. A côté de ce dernier se trouvait Rosalie, glaciale et distante. Lorsqu'elle se tourna vers moi, ses traits magnifiques se modifièrent et elle me poignarda de toute la rage qui se dégageait de ses yeux meurtriers.

Oh, enfin quelqu'un qui réagissait normalement après ma malheureuse rencontre avec Edward !

- Tu t'es faite attendre, déclara Mike avec raideur. Comme d'habitude.

Il tira une chaise à ses côtés, sans quitter Jasper du regard, un air de négociateur plaqué sur le visage. Je lâchai Bree et m'avançai vers l'ambiance tendue devant moi.

- Qu'est-ce qu'on fait ici ? lui demandai-je en m'installant.

- Avant ton arrivée, nous discutions de notre cohabitation.

- En effet…, hésita Carlisle qui m'avait suivi. Il semblerait que vous ayez déjà discuté entre vous d'une éventuelle entente entre nos deux familles et...

- N'exagérons rien, murmura sèchement Jane. Nous avons simplement décidé de ne pas lancer la première offensive. Votre réputation vous a précédé Dr. Cullen. A ce que l'on dit, vous ne touchez pas aux humains et préférez le sang animal.

- Oui, lui répondit Jasper. Cela nous permet de calmer notre soif, pour un temps.

Jane souhaitait mon intervention, je le savais. Mais cette situation était beaucoup trop surréaliste pour que je sorte une phrase cohérente. Elle continua :

- Nous sommes venus à Forks, dans l'espoir de vivre en paix avec notre famille.

- Je peux vous assurer que c'est notre souhait à tous ici, intervint Carlisle d'un ton solennel.

- Très bien. Par ailleurs, sachez que nous n'avons aucune intention de faire du mal à votre famille. Nous savons nous maîtriser.

- Je suis heureux de l'apprendre. Nous aussi, nous accordons de l'importance à la vie de tout le monde. Nous n'oserions jamais…

- Mais, des accidents se produisent, murmura Jane en se tournant vers Edward. De votre côté, j'entends.

Je le vis froncer des sourcils puis je détournai le regard. Un grondement rageur émana de la blonde et me noua l'estomac. Le frère comme la sœur réussissait à accroître mon malaise de minute en minute. Je n'eus pas besoin de voir pour savoir sur qui leur attention était dirigée. L'une mourrait d'envie de m'arracher la tête, l'autre m'observait comme la chose la moins intéressante au monde. Je me sentais blessée et vulnérable, pour une raison inconnue. Ce dernier s'avança et répondit :

- J'ai été surpris par l'intensité de son parfum, l'odeur de son sang. Cela n'était pas arrivé depuis plus d'un demi-siècle. Mais, j'ai réussi à réfréner ma soif ce soir-là. A l'avenir, je ne me laisserai plus surprendre. Vous n'avez rien à craindre de moi.

Son assurance et sa décontraction coupa court à toute volonté de contrer ses arguments et de lui reprocher quoi que ce soit. Je ne manquai pas non plus la pointe de mépris qui ponctuait chacun de ses mots.

- Pourquoi ne m'as-tu pas dit que vous étiez battu, demanda Mike durement. Carlisle a cru au pire lorsqu'il a suivi vos traces dans une partie ravagée de l'hôpital. Et toi, tu disparais des semaines sans aucune explication.

Ah, bon ? Il l'appelait Carlisle, à présent ?

- Sans compter qu'Edward décide lui aussi de filer, le soir même, renchérit Alice tout sourire. Quelle coïncidence ! Hein, Edward ?

Ce dernier prit une tête estomaquée en se tournant lentement vers la petite brune. Mike enlaça soudainement son bras au mien et ignora l'échange. Il poursuivi avec Carlisle :

- Oublions ça. Nous sommes disposés à une entente, à partager ce territoire. J'aimerais savoir une chose cependant : vos relations avec les Volturi.

- Nous sommes en bons termes avec les Italiens (son expression s'assombrit) et nous aimerions le rester. Maintenant, si vous avez quelques reproches à vous faire, qui aurait pu attirer leur attention de manière négative…

- Pas du tout, dis-je. Nous ne faisons rien qui pourrait les faire venir ici, justement.

Les Volturi, comme tous les autres vampires ne portaient pas notre race dans leur cœur. Je ne serais pas surprise par une traque lancée par eux s'ils savaient où nous étions. Je pensai spécialement à Bree, dont les pouvoirs étaient immatures. Dans ce cas de figure, elle serait la seule à être incapable de se cacher.

- Viennent-ils souvent vous voir, demandai-je au Docteur.

- Grand Dieu, non ! Ils ne sortent presque jamais de leur forteresse. Sauf à vouloir châtier…

Il réprima un frisson.

Ou à conquérir, finis-je silencieusement.

- La seule visite que nous avons eu de leur part venait de Jane, gronda Rosalie.

Mike, Tyler et Jane savaient très bien de qui elle parlait. Cependant, la blonde se radoucit et s'expliqua face à la surprise de Bree, à mes côtés.

- La « Jane » dont je parle appartient à cette famille depuis des lustres. Elle est redoutable. Bien sûr, nous n'avons pas réfléchi deux fois lorsqu'elle a conseillé à Carlisle de s'installer dans un endroit un peu plus au sud que Juneau. Il semblerait qu'elle ait eu des comptes à régler avec un autre clan qui ne se conformait pas à nos règles de discrétion. Forks semblait être la ville idéale pour vivre en toute tranquillité pendant quelques années…

Elle ne finit pas sa phrase et se retrancha dans son silence buté. Je pouvais facilement deviner ce qu'elle pensait. Elle nous reprochait notre présence, comme si Forks leur appartenait. Cependant, elle désirait en finir et moi aussi.

- Les Volturi ignorent notre présence ici et vous êtes les seuls vampires aux alentours. Tant que vous vous conformez aux règles, donc… il n'y a aucun risque de leur venue ?

- Je ne peux en être certain à 100%, répondit Carlisle.

- Mais, Alice le peut, non ? fis-je en me tournant de manière innocente vers elle. Qu'en dis-tu ? Est-ce que tu pourrais nous avertir s'ils décidaient de s'aventurer en Amérique du Nord ?

J'appréciais moyennement les manières manipulatrices d'Alice mais nous pouvions être deux à jouer ainsi. Je ne savais pas exactement de quel danger j'étais censée sauver les Cullen, cependant, je pouvais en tirer avantage. Elle pencha la tête sur le côté, le regard lointain tandis que son Jasper me foudroyait des yeux. Mike se tourna vers moi, l'air malicieux.

- C'est vrai, renchérit-il. Après tout, tu es censée voir l'avenir. Penses-tu être capable de nous avertir du moindre danger concernant les Italiens ?

- Ça devrait être possible, répondit-elle d'un air espiègle.

- Bien, déclara Carlisle légèrement mal à l'aise. Je pense que nous avons discuté de la majorité des sujets qui nous tenaient à cœur. Quelqu'un souhaite-t'-il rajouter quelque chose ?

Après un long silence pesant, il conclut enfin cette réunion surréaliste. Son expression se fit soulagée et il était loin d'être le seul.

- Une cohabitation, commenta-t'-il d'un air absent. Voilà qui sera intéressant.

- Je vous remercie de nous avoir reçus chez vous, dis-je en le saluant de la tête, oubliant momentanément que j'étais en occident actuellement.

En le saluant de la tête ? Mais quelle idiote ! Que doit penser Edward ?...

Et puis, qu'est-ce que j'en ai à faire de ce que pense Edward Cullen !

Contrairement à l'expression de nouveau chaleureuse et accueillante de Carlisle, je pouvais sentir le regard froid de son fils adoptif. Dans mon champ de vision, il ne me lâchait pas des yeux et je n'eus pas le courage de l'affronter. Nous étions tous levés, à présent et l'atmosphère de la pièce s'était allégée. Nous nous serrâmes de nouveau la main, Carlisle, Esmée et moi tandis que Jasper resta en retrait, méfiant.

Tout le contraire d'Alice. Un silence de mort se fit lorsqu'elle entoura ma taille de ses bras. Choquée, je me figeai, ne sachant que faire. Je vis l'autre blond me toiser dangereusement, essayant de deviner quelle serait ma réaction envers sa copine. Ou sa femme…

- La prochaine fois que tu décides de partir, préviens-moi. OK ? On se fera un séjour entre filles !

- Je… Bien sûr… Alice. Sans problème.

Elle me lâcha et sautilla vers son aimé, satisfaite. Une deuxième surprise me resserra la gorge lorsque, voyant Bree s'approcher d'elle, la Barbie Glacée se dérida pour laisser place à la plus douce et jolie jeune fille jamais vue. Avec précaution, Bree l'enlaça pour la serrer contre elle, ce à quoi Barbie répondit en l'embrassant furtivement sur le front…

En l'embrassant.

Sur le front…

Venait-elle vraiment de l'embrasser sur le front ?

Pardon !

- On se voit lundi au déjeuner, d'accord ma puce ?

- Comme d'hab' Rose !

J'avais l'impression d'être partie des années et non pas quelques semaines. Que s'était-il passé durant mon absence pour qu'une telle interaction prenne place sans aucune autre réaction choquée. Du coin de l'œil, Jane observait sans exprimer de surprise particulière. Tyler semblait décontenancé, mais uniquement parce qu'il écoutait Carlisle lui répéter ses intentions pacifistes nous concernant. Bref, seul Mike remarquait mon désarroi. Ce fut peut-être lui qui me tirait en ce moment vers la porte d'entrée, je ne savais pas vraiment.

Nous fîmes le tour de la villa, vers ce qui pourrait être un garage surdimensionné où la voiture de Mike nous attendait. Je répondis vaguement au mouvement de main d'Alice, avant de plonger dans un coma éveillé, trop abasourdie pour comprendre ce que je venais de voir.

- Ça s'est bien passé, déclara joyeusement Bree lorsque nous atteignîmes la nationale.

Un grognement commun lui répondit et l'incita à se taire.


A bientôt pour un nouveau chapitre!