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SECRET N°13
« Faites attention : si vous faites une erreur dans la recette au début de celle-ci, cela risque d'endommager tout le reste de votre préparation... »
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- 31 décembre 2007 -
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— Tu es sûre que tu ne veux pas venir en boîte avec nous ? me demanda Victoria, une lueur soucieuse brillant dans le fond de ses yeux noirs.
— Je ne peux pas, mentis-je. Je dois ranger la maison, et... et puis j'ai un peu mal à la tête.
Victoria eut une grimace désolée mais n'insista pas, se contentant d'enfiler sa vieille doudoune élimée et de nouer avec application une écharpe autour de son cou. À ses côtés, Meredith ajustait les pans de son manteau de feutre en me toisant du coin de l'œil. Contrairement à Vicky, il était évident qu'elle ne croyait pas un mot de ce que je racontais. Elle avait très bien compris que j'aurais préféré les accompagner danser plutôt que de rester chez moi, mais elle ne chercha pas à me le faire reconnaître et se contenta de me claquer une bise sur la joue avant de sortir dans le froid de décembre. Victoria ne tarda pas à la suivre, non sans m'avoir serrée avec chaleur dans ses bras.
— Tu nous écris avant la fin des vacances ? me fit-elle promettre avant de descendre les quelques marches du perron.
J'acquiesçai silencieusement tout en fermant la porte contre le battant de laquelle je finis par m'appuyer en poussant un long soupir.
— Qu'est-ce que tu fabriques, Maya ? m'interpella ma mère depuis le salon.
— J'arrive, répondis-je mollement en me redressant.
Lorsque je franchis le seuil du living-room, elle m'adressa un regard inquisiteur que je pris grand soin d'ignorer.
— Tu fais la tête ? s'enquit-elle sur un ton de reproche alors que je me laissai tomber entre elle et mon père sur le canapé.
— Ça se voit tant que ça ? raillai-je.
— Maya... s'exaspéra-t-elle, irritée par mon comportement.
— Quoi ? C'est toi qui viens de passer la soirée à frôler l'impolitesse en snobant complètement Victoria et Meredith !
Jamais je n'avais songé à un scénario aussi foireux pour cette première rencontre. Sitôt les politesses d'usage échangées, le repas était devenu atrocement gênant et ni les tentatives de Victoria pour détendre l'atmosphère ni l'éducation bourgeoise impeccable de Meredith n'avaient pu y changer quelque chose. Mes parents avaient passé le reste de la soirée à s'échanger des regards équivoques qui exprimaient toute la déception qu'ils ressentaient en découvrant les vraies personnalités de mes deux amies.
— Je ne les imaginais simplement pas comme ça, siffla ma mère en croisant les bras, énervée.
— Ce que ta Maman veut dire, c'est qu'on s'attendait à ce qu'elles soient plus... Enfin, moins différentes de toi, tu comprends ? intervint mon père.
— Mais qu'est-ce que vous en savez, de comment elles sont réellement ? Vous n'avez même pas cherché à les connaître, vous vous êtes contentés de faire la gueule pendant tout le dîner !
— Tu vas baisser d'un ton tout de suite, jeune fille ! s'exclama ma mère. Je te rappelle que c'est pour toi qu'on a accepté d'organiser cette soirée, alors...
J'éclatai d'un rire sans joie que je n'aurais jamais pensé entendre un jour sortir de ma bouche.
— Par Merlin, dis-moi que tu te fous de ma gueule ! Tu rêves de les rencontrer depuis ma première année ! Et maintenant tu fais comme si c'était à moi d'être profondément reconnaissante que vous m'ayez accordé cette soirée alors que vous l'attendez depuis que je suis entrée à Poudlard ! C'est d'une hypocrisie...
— Je ne vais pas tolérer tes petits commentaires longtemps, Maya, je te préviens !
— Oh, quel dommage, parce que j'en ai encore pleins d'autres en stock !
— Quelle ingratitude... Quand je pense à tout ce qu'on a fait pour toi...
— Évidemment. Tu ne pouvais pas t'empêcher d'en parler, hein ? C'est plus fort que toi : tout doit toujours être ramené à ça !
— Qu'est-ce que tu essaies d'insinuer ?
— Vous ne pensez qu'à ça ! Qu'à cette pseudo reconnaissance que je suis censée avoir pour vous ! Mais vous avez réfléchi deux secondes à tous les problèmes que vous me causez ? À la merde noire dans laquelle je suis par votre faute ? Comment tu peux oser me trouver ingrate alors que tu es un concentré d'égoïsme à l'état pur ? Si c'était pour passer une éternité à me rappeler à quel point je te déçois, tu aurais pu rester morte et tout le monde aurait été content !
Lorsque j'achevai ma tirade, des larmes roulaient sur mes joues. Je ne comprenais pas comment les choses avaient autant pu déraper en quelques minutes. Certes, toute la soirée avait été un fiasco, mais si je m'étais contentée de fermer ma gueule et de dissimuler mes sentiments sous une couche d'indifférence comme je savais si bien le faire, j'aurais alors été dans mon lit, à écouter du Eurythmics à plein volume. Là, j'avais jeté des mots irrattrapables à la figure de mes parents et la seule chose à laquelle j'étais encore capable de songer, c'était qu'il fallait que je me casse de là. Et vite.
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Une heure et un trajet en Magicobus plus tard, j'étais loin, à errer silencieusement sur le Chemin de Traverse, bondé en cette soirée de fête. J'allais et venais entre les groupes qui s'agitaient en musique ou sous les rires, si indifférents à ma présence que je pus leur dérober une bouteille de Vodka Féroce sans même qu'ils ne s'en rendent compte.
Mon butin en mains, j'allai m'isoler dans une rue plus éloignée du quartier sorcier et m'affalai contre un mur. Ma position était inconfortable et les briques contre lesquelles j'étais appuyée humides, mais je ne cherchai pas à y remédier, me contentant de dévisser le bouchon et d'avaler quelques gorgées de vodka. La teneur en alcool me fit monter les larmes aux yeux mais me réchauffa si bien la gorge que je réitérai l'expérience à plusieurs reprises, sans vraiment réfléchir.
Je descendis ainsi la moitié des 30 cl de vodka dont je disposais avant de presser mon front contre les briques fraîches qui me servaient de dossier. Si j'en avais encore eu la force, j'aurais peut-être cherché à rejoindre Victoria et Meredith dans leur discothèque habituelle et dansé avec elles jusqu'à m'écrouler de fatigue sur le plancher de la piste, mais j'étais bien trop étourdie par l'alcool pour faire autre chose qu'y penser. Je n'étais capable que de rester là, blottie contre la pierre détrempée, à ruminer mon incompréhension et la rancœur que je traînais avec moi depuis bien trop longtemps. Et à boire, bien entendu.
Cependant, quelqu'un vint contrecarrer mes plans quelques minutes plus tard en se laissant tomber à mes côtés.
— Tu bois toute seule maintenant, Reynolds ?
— Ouais. Enfin, c'est ce que j'avais prévu. Mais visiblement, tu n'as pas très envie de me laisser faire, répondis-je alors que Peter Mallister me prenait ma bouteille des mains et la portait à ses lèvres.
Il ne cligna même pas des paupières alors que le liquide descendait dans sa gorge. Cela m'énerva.
— Goldstein et Marson ne sont pas avec toi ? reprit-il.
— Quel fin limier ! Tu aurais pu penser qu'elles s'étaient glissées sous ma très célèbre cape d'invisibilité pour me tenir compagnie.
Peter s'esclaffa et me repassa la bouteille.
— Et toi, tu n'es pas censé passer le réveillon avec tes amis ? lui demandai-je après avoir bu, sans savoir si c'était l'alcool ou la solitude qui me poussait à lui taper la discute.
— C'est une fête qu'on passe en famille, chez les Mallister, fit-il comme s'il avait s'agit d'une évidence.
— Oh, excuse-moi. C'est vrai que toute ta famille est à nos côtés depuis le début de cette conversation. Comment ai-je pu ne pas la voir !
— Même bourrée, tu es toujours aussi cynique.
— Ça t'étonne ?
— Non. Ça me fait rire.
— Tant mieux. Et je ne suis pas bourrée, je te ferai dire.
Maladroitement je me remis sur pieds, lui laissant la bouteille à présent presque vide avant de commencer à m'éloigner. Mais je n'eus pas fait quatre mètres que je manquai de m'effondrer au sol en chancelant.
— Tu as en effet l'air très sobre, Reynolds, commenta Peter, resté assis contre le mur.
Je lui fis un doigt d'honneur sans me retourner et me remis à marcher, tentant du mieux que je pouvais de garder mon équilibre. Je parvins à atteindre l'angle de la rue, mais ma tête me tourna alors tellement que je fus reconnaissante (Merlin que je haïssais ce mot !) à Peter de m'attraper par la taille pour me maintenir contre lui avec fermeté et m'éviter de chuter.
— Ça t'arrive jamais de lâcher l'affaire, Peter ? m'agaçai-je alors qu'il m'emmenait de force je ne savais où.
— Et toi ? Ça t'arrive jamais de reconnaître que tu as besoin d'aide ?
— Non. Je ne veux pas de ta pitié.
— Tant mieux, c'est pas ce que j'avais l'intention de te donner. Je pensais plutôt à une potion contre la gueule de bois.
Malgré moi, je laissai échapper un rire et abandonnai toute résistance. Après tout, je pourrais toujours l'envoyer balader un autre jour. Ce soir-là, j'étais bien trop faible pour ça.
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- 1er janvier 2007 -
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Le lendemain, c'est sans trop de surprise que je m'éveillai dans un lit qui n'était pas le mien, avec la très désagréable impression que mon crâne allait exploser.
— Bien dormi, Reynolds ? s'enquit Mallister lorsqu'il vit que je commençai à remuer.
— Mouais. Où est-ce qu'on est ? fis-je en papillonnant des yeux pour parvenir à distinguer une sorte de cave éclairée par deux soupiraux.
— Au Ravenclaw's Squat.
Je gloussai (les effets de la Vodka Féroce étaient tenaces !).
— C'est toi qui as trouvé ce nom ?
— Malheureusement oui.
— C'est pourri.
— Merci.
Tant bien que mal, je m'assis sur le matelas qui m'avait servi de couchage et portai une main à mes tempes douloureuses.
— Tu m'avais pas dit que tu me donnerais...
— Une potion contre la gueule de bois ? Si, c'est ce que j'ai dit. Mais uniquement si tu me racontes ce qu'il t'as pris de te bourrer comme ça hier soir.
— Très bien, je me passerai de ton aide, alors, soupirai-je en me laissant retomber sur l'oreiller à moitié éventré.
— Sérieusement, Maya, s'exaspéra Peter. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
— C'est pas un peu hypocrite de m'exiger de te raconter une telle chose, Monsieur Le-réveillon-est-une-fête-familiale-mais-ça-ne-m'empêche-pas-de-me-promener-dans-les-rues-glauques-du-Chemin-de-Traverse-avant-qu'il-soit-minuit ?
Le Serdaigle poussa un long soupir et s'installa dans un fauteuil à moitié défoncé.
— Avale cette foutue potion, grogna-t-il en fermant les yeux. On verra le reste après.
