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SECRET N°15
« Ne restez pas fermés aux conseils d'autrui. C'est de la pluralité des avis et de la reconnaissance de l'erreur que naissent les plus grandes recettes. »
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- 16 février 2008 -
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— Tu as encore glandé tout l'après-midi ? s'enquit la voix de Peter à la fin d'une journée particulièrement épuisante où j'avais trouvé refuge dans le fauteuil qui faisait face à la cheminée de notre salle commune.
— J'ai eu cours, je te signale, grommelai-je en me redressant en une position plus convenable. Et puis cette place est bien trop souvent occupée pour que je laisse passer l'occasion de m'y avachir.
Peter éclata de rire et me força à me pousser pour s'asseoir à mes côtés dans le fauteuil bien trop petit pour deux. Notre proximité me fit rougir et je détournai la tête en maudissant pour la énième fois Victoria de m'avoir soufflé l'idée que Peter était sûrement intéressé par moi. Même si ce n'était pas mon cas, la potentialité que je puisse lui plaire m'avait comme retourné le cerveau et je n'arrivais plus à me retrouver en sa compagnie sans y penser. Les quelques mots jetés avec légèreté par la Poufsouffle s'étaient comme introduits illégalement dans mon esprit jusqu'à venir me faire attendre que Peter tente quelque chose de plus qu'amical à mon égard. Je n'avais pas de sentiments pour lui, mais j'avais envie qu'il en ait pour moi et cela m'effrayait.
— Sérieusement, Maya, quand comptes-tu te mettre à réviser tes ASPICS ?
— Pas avant le mois de mai, rétorquai-je catégoriquement. Non mais franchement ! Les exams sont dans quatre mois, je vais pas me mettre à réviser maintenant ! On n'a même pas terminé le programme.
S'il y avait une chose que je ne supportais pas chez mes camarades de maison, c'était bien leur sérieux. Le second semestre était à peine entamé que, déjà, sur le tableau d'affichage de notre salle commune si tranquille, les plannings de révision, heures de soutien et pétitions pour protester contre les horaires trop restrictifs de la bibliothèque se multipliaient. Toutes mes camarades de chambre, Meredith y compris, avaient déjà commencé à réorganiser leurs cours, voire à les ficher soigneusement au moyen d'encres de toutes les couleurs pour mettre à profit leur mémoire visuelle.
— Justement, autant t'y prendre maintenant, ça te fera moins à réviser à la dernière minute.
Je poussai un soupir exaspéré et m'extirpai difficilement de mon étroite position sur le fauteuil.
— Autant aller travailler dans mon dortoir alors ! fis-je avec un sourire hypocrite avant de tourner les talons et de gravir les quelques marches qui menaient au dit dortoir.
À l'intérieur, assise sur son lit, Chloé parlait toute seule de la troisième révolte des Gobelins, jetant de temps à autre un regard alarmé au parchemin qu'elle tenait dans les mains lorsqu'elle avait un doute sur ce qu'elle déblatérait. Désabusée, je la regardai faire un instant avant de l'interrompre :
— En fait, je suis véritablement la seule Serdaigle qui n'a pas commencé à réviser pour ses ASPICS, c'est ça ? lançai-je moqueusement. Pourquoi est-ce que tu es aussi stressée à propos de ces stupides examens de fin d'études ? Tu sais bien qu'on va tous les avoir !
La jeune fille sursauta et releva brusquement la tête du parchemin qu'elle analysait auparavant avec minutie.
— Oh, tu m'as fait peur, Maya... Oui, je sais, mais bon : je ne peux pas me permettre de les louper.
— Chloé... Tu n'as jamais eu moins qu'un Acceptable en sept ans de scolarité, les profs t'adorent, et tu maîtrises presque tous les éléments du programme, énumérai-je patiemment. Ça devrait suffire à te dégoter un stage pour cet été et une formation pour l'année prochaine, tu ne crois pas ?
— Ça te va bien de dire ça. Tu as complètement abandonné l'idée de poursuivre tes études ! C'est normal que tu te fiches des notes que tu vas avoir...
— J'ai jamais eu envie de poursuivre mes études, la démentis-je doucement en m'asseyant sur mon lit. Pour quoi faire ? Suivre les conseils de Flitwick et entamer une carrière au Ministère ? Très peu pour moi. J'ai des ambitions autrement plus exaltantes que de passer les cinquante prochaines années de ma vie derrière un bureau à huiler une machine si déconnectée de la réalité qu'elle flotte au-dessus des problèmes qu'elle est censée résoudre.
— Si tu raisonnes comme ça, aussi... Moi non plus ça ne m'enchante pas, mais j'ai les aptitudes pour le faire et, qui sait, il y a sûrement des tas de postes intéressants au Ministère dont on a simplement jamais entendu parler ! Et puis c'est important de pouvoir assurer ses arrières, non ?
Mes arrières ou celles de mes parents et de l'avenir du secret magique ? ne pus-je m'empêcher de penser amèrement dans mon fort intérieur.
— Si tu le dis.
— D'ailleurs, Flitwick a beau te voir faire carrière au Ministère, toutes les formations ne mènent pas à ça ! Avec les notes que t'as en études des Moldus, tu pourrais te lancer dans une licence de communication ou de commerce inter-monde, et monter ta propre boîte ou ton propre magasin ! Genre une librairie qui ferait connaître aux sorciers les plus grands ouvrages Moldus, toi qui passe ta vie à lire !
L'excitation de Chloé me fit rire doucement et c'est un peu moins défaitiste qu'au début de notre conversation que je lui répondis :
— Elles existent vraiment, ces licences ?
— Tu n'as jamais daigné regarder les prospectus que Flitwick nous distribue, hein ? sourit-elle en se levant pour aller ouvrir l'armoire où étaient rangées ses affaires.
Elle revint quelques instants plus tard avec une pile de brochures qui vantaient les mérites de telle ou telle formation. Après les avoir rapidement passés en revue, elle eut une exclamation de victoire et m'en tendit deux.
— Normalement, il y a tout dessus. Et sinon, à la bibliothèque, il y a un rayon entier réservé aux témoignages des anciens élèves sur leur parcours professionnel.
Avec un dernier sourire, Chloé se replongea dans ses révisions, me laissant mi-perplexe mi-amusée, les deux prospectus dans les mains.
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- 1er mars 2008 -
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— Je rêve ou Maya Reynolds, militante antisystème depuis sa naissance, est actuellement au rayon orientation de la bibliothèque, en train de feuilleter l'annuaire des formations version rentrée 2009 ? s'esclaffa la voix de Victoria dans mon dos alors que, suivant les conseils de Chloé, je tentais de m'intéresser aux éventuelles études auxquelles je pouvais prétendre après mes ASPICS.
— Non, tu ne rêves pas. Mais reste discrète, s'il te plait. Je tiens à ma réputation, plaisantai-je alors qu'elle venait s'asseoir à mes côtés, à même le sol.
— Je suis contente pour toi, Maya. Sincèrement. Si tu as enfin trouvé ta voie, c'est bien.
— N'accélère pas les choses, tu veux ? Je suis encore en réflexion.
Vicky éclata de rire devant ma mauvaise foi. Pourtant, je ne mentais pas. Depuis ma conversation avec Chloé, j'explorais le champ des possibles, découvrais la multitude de parcours que le monde magique abritait et que je n'avais jamais soupçonnés, et commençais à me dire que poursuivre mes études était en réalité une sage décision.
Ce sentiment s'était d'ailleurs amplifié lorsque le premier versement de l'aide dont je bénéficiais de la part du Ministère pour gérer la situation avec mes parents avait été effectué. La somme était si faible en comparaison à la couverture totale à laquelle j'avais le droit en tant que mineure que j'avais difficilement réalisé qu'un poste non-qualifié ne serait jamais suffisant pour subvenir à mes besoins et obligations.
— Et toi, ça va ? demandai-je à Victoria en sortant de mes réflexions. Tu as l'air fatiguée...
— Oh, je me suis couchée tôt ce matin, c'est tout, répondit-elle évasivement. Les Poufsouffle sont loin d'être aussi sérieux que les Serdaigle, tu sais...
Je pouffai.
— Ce qui me fait penser que j'ai des devoirs à rattraper, du coup. On se retrouve après le dîner, si tu veux ?
— Ça marche, à tout à l'heure ! lui lançai-je alors qu'elle s'éloignait d'un pas peut-être un peu moins léger qu'à l'ordinaire.
— Elle a une petite mine, hein ?
En me tournant vers l'extrémité du rayon, je découvris Meredith qui examinait les fourches inexistantes de ses cheveux d'un air distrait. Décidant d'adopter un air naturel en dépit des relations tendues que nous entretenions depuis la rentrée, je lui répondis :
— Ouais. Tu sais quelque chose ?
— Je ne devrais pas, avoua la blonde, embarassée. Mais oui.
D'un regard curieux, je l'incitai à poursuivre.
— Le soir du réveillon, quand on est parties en boîte toutes les deux, elle s'est comme qui dirait bourré la gueule...
Elle n'a pas été la seule, pensai-je sournoisement.
— Du coup j'ai dû la ramener chez elle et, quand j'ai rangé ses clés dans l'entrée après l'avoir mise au lit, j'ai trouvé des analyses en provenance de Sainte Mangouste.
— Elle est malade ?! m'alarmai-je aussitôt.
— Non, non ! C'est son père a chopé un truc. J'ai pas bien compris ce que c'était, mais c'est pas bon. Si ça continue comme ça, il va bientôt devoir être interné pour de bon à l'hôpital.
Incrédule, je dévisageai Meredith.
— Mais... balbutiai-je. P-Pourquoi elle nous l'a pas dit ?
— C'est une vraie question ça, Maya ? répliqua vertement Meredith.
Gênée, je me mordis la lèvre. Sur ce plan, la blonde avait raison. Je n'avais pas le droit de me demander pourquoi Victoria gardait ses problèmes pour elle alors que, pendant plus de six ans, je m'étais tue quant à ma situation familiale.
Un temps interminable s'écoula, puis Meredith se racla la gorge et reprit la parole :
— Tu connais Vicky. Elle a pas voulu nous inquiéter avec ses problèmes alors elle a tout gardé pour elle. Comme toi, quoi, ajouta-t-elle après quelques instants de réflexion.
— Non, rétorquai-je abruptement.
— Non quoi ? répéta Meredith sans comprendre.
— Pas comme moi. Je l'ai pas gardé pour moi parce que je ne voulais pas vous inquiéter. Je voulais juste qu'on ne s'apitoie pas sur mon sort.
Ce n'était que la partie visible de l'iceberg que formaient les raisons pour lesquelles je ne leur avait rien dit avant qu'Audrey ne le fasse pour moi, mais je ne me voyais pas expliquer à Meredith que garder une partie de ma vie cachée me plaisait. C'était bien trop ridicule pour qu'elle ne se mette pas à rire, or c'est tout ce que je souhaitais éviter.
— C'est du pareil au même ! s'agaça Meredith. La conclusion que j'en tire de mon côté ne change pas, que ça soit pour toi ou pour Victoria !
— Et qu'est-ce que c'est, cette conclusion ?
Meredith ouvrit la bouche, sembla chercher ses mots puis, lassée, la referma et se détourna.
— Ça n'a pas d'importance. Ça n'a plus d'importance.
Puis elle tourna les talons et, impuissante, je la vis quitter la bibliothèque sans être fichue de me lever pour la rattraper.
— C'est moi qui ne comprends rien, fus-je forcée d'admettre une fois seule dans mon rayon, pitoyablement assise par terre, le magasine toujours ouvert sur mes genoux.
