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SECRET N°16

« Battez votre mayonnaise avec douceur mais fermeté. C'est ce qui lui fera adopter la bonne consistance. »

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- 5 avril 2008 -

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— Pourquoi est-ce que tu ne vas pas lui parler, Vicky ? m'agaçai-je lors du premier week-end d'avril, voyant la Poufsouffle lorgner du côté de Meredith qui se prélassait dans le parc en compagnie d'Audrey et de Lya.

— À chaque fois que je vais la voir, elle abrège, répondit Victoria d'une voix peinée. Même si je ne sais pas ce qu'il s'est passé entre vous vu que vous refusez et l'une et l'autre de m'en parler, je savais qu'elle t'en voulait pour quelque chose. Mais moi ? Je ne lui ai rien fait, alors pourquoi elle me fuit ?!

Parce que c'est Meredith, fus-je tentée de répondre. Mais je me tus. Je voyais bien que la distance que Meredith instaurait désormais définitivement entre elle et nous blessait Victoria et, même si je n'en pensais pas moins, je ne souhaitais pas envenimer les choses. Et puis à quoi bon, de toute façon ? Depuis notre conversation à la bibliothèque, la blonde semblait avoir tout à fait abandonné l'idée d'être amie avec Vicky et moi.

« Ça n'a plus d'importance », avait-elle déclaré en partant. Mais quoi ? Qu'est-ce qui n'avait plus d'importance ? Ce qu'elle avait pu penser en comprenant que nous lui cachions des choses ou notre amitié ? Ne pas savoir me rendait dingue. Mais j'étais trop lâche pour aller la voir et mettre les choses au clair. Je préférais lâcher prise et laisser le temps faire avancer les choses.

— Je ne sais pas, Vicky. Je suppose qu'il faut lui laisser le temps et que, tôt ou tard, elle finira par revenir. Tu te souviens quand tu t'étais mise à sortir avec Gabriel Hopkins, en cinquième année ? Bah tu avais fait la même chose : tu avais complètement changé, tu ne traînais plus avec les mêmes personnes et, avec Meredith, on se disait que tu ne voulais plus de nous comme amies. Et pourtant tu es revenue !

Un maigre sourire étira les lèvres de Victoria et elle attrapa ma main en signe de remerciement.

— C'est vrai, confirma-t-elle. Tu dois avoir raison.

Puis, après un instant de silence, elle ajouta :

— Heureusement que tu es là, toi ! T'es une vraie amie.

Elle ne le vit pas parce qu'elle avait fermé les yeux, mais sa dernière phrase me fit grimacer. Non, je n'étais pas une bonne amie. J'étais une bonne menteuse, c'était loin d'être la même chose. Je la rassurais par rapport à Meredith, mais dans le fond je n'étais même pas convaincue par ce que je racontais. Je me contentais de mentir pour qu'elle cesse de s'inquiéter. Pour faire illusion encore quelques temps. Pour prétendre une dernière fois avant d'abandonner comme l'avait fait Meredith.

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- 22 avril 2008 -

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Quand je lui annonçai que j'avais pris la décision de préparer une licence de communication entre les mondes magique et Moldu, les yeux de Flitwick se mirent à briller de fierté. Bien qu'un peu déçu de voir que je me contenterai sans aucun changement d'avis possible d'un diplôme qui était bien en-dessous de mes capacités intellectuelles, le fait que j'aie suivi ses conseils (ceux de Chloé en vérité) et aie remis en question mon refus de poursuivre mes études le mettait dans une joie qu'il ne cherchait même pas à retenir.

Tout à son enthousiasme, il me garda dans son bureau bien plus longtemps que prévu pour me féliciter et me fournir tout un tas de documents complémentaires qu'il s'était retenu de me remettre jusque-là. Lorsque je quittai ses appartements, me débarrasser d'eux en les jetant dans le feu de la salle commune fut la première chose que je fis avant d'aller me vautrer sur un des canapés, le seul fascicule que j'avais conservé en main.

Celui-là, je ne pouvais m'en séparer : il s'agissait du document que je devais fournir en pièce jointe à l'ISFS, l'Institut Sorcier des Formations du Supérieur, afin qu'ils puissent examiner mon dossier et déterminer si, oui ou non, ils pensaient que j'avais le potentiel et le niveau pour suivre le programme que j'avais demandé. Une sélection qui m'écœurait (qui étaient-ils pour me juger ?) mais que je m'efforçais de ne pas remettre en question.

M'installant en tailleur sur le sofa, je plaçai le parchemin sur mes genoux et, d'un rapide regard, balayai les champs qu'ils me demandaient de remplir. Tout d'abord, il s'agissait de questions simples, dont les réponses étaient presque automatiques. Nom, prénom, date de naissance, niveau scolaire ; autant de requêtes pour lesquelles je n'avais pas besoin de réfléchir. Mais après, les choses se corsaient.

— Qu'est-ce qui vous motive à faire cette formation ? lut Peter par-dessus mon épaule lorsque, quelques minutes plus tard, il vint me rejoindre pour savoir comment mon entretien s'était passé. Bah pourquoi tu n'as rien répondu ? C'est facile comme question, non ?

Je lui jetai un regard désabusé.

— Facile ? Bien sûr que non, ce n'est pas facile ! Qu'est-ce qu'ils veulent que je leur raconte ? Que je cherche à me construire un putain d'avenir et que je n'ai pas d'autre choix que de leur adresser un dossier pour ça ?

— C'est légitime qu'ils cherchent à savoir ce qui te motive ! Ils se demandent pourquoi tu as choisi leur formation et pas une autre...

Me désintéressant de ses paroles, je poussai un soupir et me détournai. Sa vision des choses était bien évidemment plus mature et réfléchie que la mienne, mais je ne pouvais m'empêcher de la trouver très hypocrite également. Lui qui agissait toujours sous Merlin savait quelle impulsion et ne donnait jamais d'explications qualifiait de « légitime » une telle question ? C'était l'hôpital qui se foutait de la charité !

— Dans tous les cas, que leur question soit utile ou non, il faut bien que j'y réponde, repris-je. Et correctement. Je m'en occuperai à la bibliothèque demain, c'est trop bruyant ici.

Mettant mes paroles à exécution, je pliai soigneusement le formulaire et le rangeai dans mon sac. Tandis que Peter sortait de quoi écrire du sien et vaquait à ses occupations, je m'emparai de L'Étranger de Camus que Susan m'avait envoyé il y a peu en pensant qu'il me plairait et me plongeai dans ma lecture. J'engloutis la première moitié du bouquin sans m'en rendre compte et m'apprêtai à faire de même avec la seconde lorsque Peter m'interrompit en me demandant :

— Tu n'aurais pas vu Lya ? Je voudrais lui demander si elle peut me prêter son hibou pour que j'envoie cette lettre à nos parents.

Faisant totalement fi de la première partie de sa phrase, je cessai de lire pour me concentrer sur la deuxième.

— Mais tu ne leur faisais pas la gueule, aux dernières nouvelles ? fis-je, un sourcil froncé.

Peter haussa les épaules et appliqua soigneusement la cire pour cacheter son enveloppe.

— Si.

— Et tu leur écris quand même ?

— Bah, ce sont mes parents... répondit-il comme si cela justifiait tout. Ils veulent savoir comment je vais, c'est normal.

Puis, comprenant ce que ma réaction impliquait, il releva vivement la tête et me dévisagea.

— Me dis pas que tu n'as pas parlé aux tiens depuis votre dispute du réveillon quand même ?! Ils t'ont envoyé au moins six lettres ! Je sais bien que tu leur en veux pour ne pas comprendre que tu n'as pas envie de passer le reste de ta vie avec eux, mais quand même !

Il paraissait à la limite de l'indignation, totalement incapable de comprendre mon comportement. Ce qui était assez normal compte tenu du peu qu'il en savait. Si le seul problème de mes parents avait été leurs réticences sur le besoin d'indépendance qui criait au fond de moi, je ne leur en aurait jamais voulu aussi longtemps. Mais là, je voulais qu'ils comprennent ce que je ressentais. Qu'ils comprennent que devenir des fantômes par amour pour moi était tout sauf un cadeau. Et qu'ils s'excusent.

Mais rien à faire. Dans leurs lettres, ils se contentaient de prendre de mes nouvelles et de me demander de leur répondre. J'avais beau les parcourir en long et en large, je ne trouvais jamais rien qui s'apparente de près ou de loin à une remise en question.

— Maya... ! s'exaspéra Peter en voyant que je ne l'écoutais plus.

— Tu sais quoi ? Je crois que tu ferais mieux de laisser tomber, fis-je sèchement. Tu ne comprends pas la situation avec mes parents et c'est normal. Mais n'essaie pas de me faire adopter ton point de vue, parce que tu n'as pas la moindre idée de ce que c'est d'être la fille de fantômes trop imbus d'eux-mêmes pour se mettre à la place des autres !

— Tu ne crois pas que tu es un peu dure, Maya ? Tu es toujours là, à critiquer tes parents, à dire qu'ils ne se mettent pas à ta place, mais est-ce que toi tu te mets à la leur ?

J'éclatai d'un rire sans joie en me levant, l'énervement commençant à faire courir des fourmis dans mes jambes.

— Évidemment que je me suis déjà mise à leur place ! répliquai-je, au bord de l'explosion. Des dizaines de fois, même ! Et la seule conclusion à laquelle j'arrive, c'est qu'il faut vraiment être très con pour faire un truc pareil !

— De quoi, revenir t'épauler ? ricana Peter d'un ton faussement moqueur. C'est vrai que ça ne leur a pas demandé une seule once de courage ou de réflexion...

— Mais tu te prends pour qui, avec des grands airs ?! beuglai-je pour de bon. Tu te crois malin avec tes conseils à deux balles ? « Oh, Maya, mets toi à leur place... » Parce que toi tu essaies de te mettre à la mienne, peut-être ? Tu essaies de comprendre ce que c'est d'avoir des parents qui nient tout, même le fait d'être mort ? Bien sûr que non ! Tu n'as même jamais essayé ! T'es juste comme tous les autres, à penser que je dois être vraiment flattée d'avoir des parents qui m'aiment autant ! Mais où est-ce que tu les vois mes parents, toi ? Ce ne sont que de pâles copies de ceux que j'avais avant ! Les vrais, ils sont morts sous mes yeux quand j'avais neuf ans et j'ai jamais eu le temps de comprendre ce qui leur était arrivé parce que, deux minutes après, ils étaient de nouveau là devant moi, à me répéter qu'ils ne m'abandonneraient pas !

Ma voix se brisa tandis que je replongeais dans mes souvenirs, cherchant les mots pour faire entendre à Peter pourquoi le sacrifice de mes parents n'en serait jamais véritablement un.

— Tu ferais mieux de laisser tomber, finis-je par conclure en maîtrisant comme je le pouvais les tremblements de ma voix. Tu peux pas comprendre. Personne ne peut comprendre, à moins d'avoir des parents suffisamment stupides pour refaire la même chose. Ce qui, prions tous les Dieux jamais inventés, ne risque pas d'arriver de nouveau prochainement.

Considérant que le spectacle avait assez duré, je tournai les talons, abandonnant là Peter, sa lettre, le livre de Camus et mon dossier de candidature incomplet.