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SECRET N°17

« Vous n'y arrivez toujours pas ? Ne vous en faites pas, vous pouvez toujours servir de la mayonnaise en pot ! »

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- Juin 2008 -

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Après ma dispute avec Peter, il me sembla que tout reprenait comme au mois de novembre. Notre altercation ayant eu lieu au beau milieu de la salle commune des Serdaigle, chacun y alla de son petit commentaire, parlant de moi dans mon dos, me dévisageant dans les couloirs et se permettant toutes sortes d'hypothèses à mon sujet. Peu nombreux étaient en effet ceux qui prenaient mon parti dans cette affaire. Mais était-ce vraiment étonnant ? Tout comme Peter, mes camarades de maison ne pouvaient comprendre cette rancœur que j'entretenais à l'égard de mes parents.

Cependant, contrairement à toutes les rumeurs qui avaient fait suite aux révélations d'Audrey dans la Grande Salle, je ne prêtais pas grande attention à ce qui se disait désormais sur moi. Qu'ils gâchent leur salive, pensais-je dès que je percevais une discussion à mon propos. Ils n'ont aucun droit de juger mon comportement et je me fiche bien de ce qu'ils peuvent penser.

Ainsi passèrent les jours puis les semaines, tout paraissant s'enchaîner à toute vitesse. Naturellement, Peter et moi ne nous adressions plus la parole et, en son absence, celle de Meredith et la curiosité malsaine des autres élèves, mon cercle affectif se réduisit à Victoria et Chloé, avec qui je me surpris à aimer passer du temps.

— Il n'y a plus qu'à avoir nos ASPICS, maintenant ! me dit-elle le jour où nous reçûmes nos résultats de l'ISFS (positifs, comme je m'en étais doutée).

— Tu stresses encore pour ça ? me moquai-je en la voyant ranger précieusement son attestation d'inscription dans une pochette.

— Tout n'est pas encore joué, déclara-t-elle sagement. Se reposer sur nos acquis pourrait nous réserver de mauvaises surprises...

— Si tu le dis. Dans ce cas je ferais mieux de rejoindre Vicky à la bibliothèque. Elle m'a dit qu'elle avait trouvé pleins de moyens mémo-techniques pour se souvenir des noms latins des plantes.

J'allais m'emparer de mon sac et quitter le dortoir lorsque Chloé me retint.

— Vous ne parlez plus du tout à Meredith, du coup ?

Je me figeai instantanément et grimaçai.

— C'est elle qui ne nous parle plus, corrigeai-je de mauvaise foi. On ne va pas la forcer non plus, si ?

— C'est dommage. Vous aviez l'air tellement soudées toutes les trois !

— Ouais. On avait l'air, c'est bien ça le problème. On se retrouve pour dîner ?

La brune hocha la tête, l'air pensif. Tandis que je fermai la porte, je la vis se remettre à ses révisions sans plus se préoccuper de moi et m'entendis pousser un soupir. En vérité, je ne savais plus quoi penser de Meredith. Après ma dispute avec Peter, elle avait bien tenté de m'adresser quelques paroles réconfortantes, mais depuis, c'est à peine si nous échangions un regard.

Quant à Victoria, tout paraissait inchangé avec elle, mais au fond je sentais bien que la vision de Meredith m'avait contaminée. Aussi hypocrite que cela puisse sonner, je lui en voulais de ne rien dire à propos de son père malgré les nombreuses perches que je lui tendais. Je n'avais aucun droit d'exiger qu'elle m'accorde sa confiance à ce sujet, mais un sentiment de vexation ne s'en diffusait pas moins dans mes veines. Peut-être parce que, contrairement à moi, Vicky ne cachait sans doute pas ses problèmes par fierté personnelle.

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- 30 juin 2008 -

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— Alors, pas trop nostalgique ? m'accueillit Susan à l'issue de mon dernier voyage en Poudlard Express.

— Moins que toi de tes vrais cheveux à ce que je vois, rétorquai-en en avisant l'éclat auburn de sa chevelure.

La jeune femme éclata de rire et me prit par l'épaule pour transplaner.

— Tes ASPICS se sont bien passés ? demanda-t-elle tandis qu'on parcourait la courte distance séparant la zone de transplanage de chez-moi.

— Je pense. J'ai dû laisser de côté deux-trois questions en histoire de la magie, mais les parties pratiques se sont toutes bien passées. Tu ne rentres pas ? la questionnai-je lorsqu'elle s'immobilisa devant mon portail.

— Je pense que tes parents et toi avez besoin de vous retrouver seuls. Surtout si, comme tu me l'as dit dans tes lettres, vous ne vous êtes pas parlé depuis les vacances de Noël.

Son geste partait d'une bonne attention, mais je ne dissimulai pas mon exaspération pour autant.

— Ne fais pas cette tête, Maya. Tu sais que tu ne peux pas fuir tes parents toute ta vie. Tu as beaucoup mûri au sujet des études cette année, il serait peut-être temps que tu le fasses aussi à propos de ta famille, tu ne crois pas ?

— On se revoit quand même pendant l'été ? fis-je, évitant soigneusement la question.

Susan s'esclaffa.

— Bien sûr ! Tu te souviens que tu m'as promis que tu me laisserais choisir ta robe pour la remise des diplômes quand tu étais en quatrième année, j'espère !

Étonnée qu'elle se rappelle de cela, je ris à mon tour puis, prise d'un élan d'affection, la serrai dans mes bras avant de déverrouiller le portail. Sentant le regard de mon ancienne tutrice dans mon dos, je m'efforçai de franchir l'allée avec assurance et, une fois parvenue devant la porte, inspirai longuement tout en glissant mes clés dans la serrure. Susan et Peter avaient sûrement raison, après tout. Que je le veuille ou non, ces fantômes avec qui je partageais ma vie restaient mes parents et je me devais de les traiter en tant que tel.

— Maya ! m'accueillit aussitôt ma mère lorsqu'elle m'entendit poser ma malle au pied de l'escalier.

La porte du salon étant fermée, c'est en traversant le mur qu'elle et mon père me rejoignirent.

— Tu as l'air fatiguée, ajouta-t-elle en s'approchant silencieusement.

— Pas vous.

Ils rirent doucement en me prenant dans leurs bras.

— Tu as faim ? Susan a rempli le frigo pour ton retour.

— Non, ça va, merci.

J'allais prendre mon courage à deux mains et dire quelque chose (n'importe quoi, du moment qu'on cessait d'échanger des banalités) mais mon père ne m'en laissa pas le temps.

— J'ai entendu dire qu'il y avait la rediffusion d'un concert des Cranberries à la télé, ce soir.

Et je compris à ce moment là que mes parents n'avaient nulle intention de parler de ce qu'il s'était passé au nouvel an. Alors que la conversation continuait, je me rendis également compte que j'étais incapable de déterminer s'il s'agissait d'une bonne chose ou d'un déni de plus à ajouter à la longue liste que j'avais entamée depuis mon entrée à Poudlard.

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- 15 juillet 2008 -

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Le bal de la remise des diplômes n'était pas un endroit fait pour moi. Je le savais et pourtant cela ne m'empêcha pas de m'y rendre, vêtue de la robe que Susan avait choisie. Cependant, je ne m'y éternisai pas lorsque, une fois mon diplôme en main, un verre de whisky Pur Feu descendu, une danse accordée à Jeff et une brève discussion avec Chloé, je vis Victoria s'éclipser de la Grande Salle.

Reposant le verre de punch fraise-basilic ignoble que je m'étais servi, je pris congé et sortis dans le parc pour aller la retrouver. Consciemment ou non, ses pas l'avaient conduite à l'arbre sous lequel Meredith, elle et moi avions pris l'habitude de pique-niquer durant notre première année. Assise contre le tronc, elle y jaugeait le lac, cigarette au bec et robe bustier dégrafée pour être plus à l'aise.

— Salut.

C'est tout ce qui suffit à la Poufsouffle pour se décaler et me faire de la place auprès d'elle. Sortant son paquet de clopes du petit sac qui venait parfaire sa tenue de soirée, elle me le tendit et, comme si j'avais toujours attendu cet instant pour fumer ma première cigarette, j'en pris une. À l'aide de ma baguette, je l'allumai et inhalai une longue taffe qui me fit tourner la tête et cracher mes poumons comme jamais un rhume n'avait réussi à le faire.

— Prends de plus petites inspirations, pour ta première.

Perchée sur des talons aiguilles de douze centimètres qui ne faisaient que mettre encore plus en valeur ses longues jambes, Meredith nous avait rejointes. Son regard, comme les nôtres, était perdu dans le vague, mais cela ne l'empêcha pas de s'asseoir à nos côtés avec la grâce qui la caractérisait.

— Je t'ai vue partir, Maya, reprit-elle en se servant sans la moindre gêne dans le paquet de Vicky.

— Et tu t'es dit que venir nous rejoindre serait sympathique après tant de semaines à nous ignorer ? répliqua celle-ci, irritée.

Meredith soupira mais ne répondit pas. Elle aurait pu nous dire tant de choses, pourtant ! Et j'aurais véritablement voulu qu'elle le fasse. Mais à la place, elle alluma sa cigarette tandis que je tirai une seconde fois sur la mienne et le sujet fut clos.

— C'est marrant la vie, quand même, commenta tout d'un coup Victoria, d'un ton si calme qu'on aurait pu croire qu'elle avait totalement oublié sa colère envers Meredith.

— Hilarant, railla celle-ci.

— Je veux dire, notre évolution, explicita Vicky. En première année, quand on pensait au bal de fin d'études, on se disait tous que ce serait le moment le plus déchirant de notre vie. Et ce soir, c'est comme si tout le monde était déjà parti.

— Je ne pense pas que ce soit qu'une impression, avouai-je.

— Moi non plus, renchérit Meredith, avant d'ajouter après une courte pause : J'ai eu mon stage d'observation au MACUSA. Je pars aux États-Unis pour six mois la semaine prochaine.

— Et moi j'ai dégoté ma formation à Sainte Mangouste, fit Victoria.

— Ça va pas être très pratique, pour votre coloc... commentai-je inutilement.

— Ouais. Je crois qu'on peut laisser tomber.

On avait beau parler de l'hypothétique idée de colocation que mes deux amies avaient eue en début d'année, je sentais que, derrière cette phrase, se cachait bien plus. Notre amitié, par exemple. Enfin, l'une de nous reconnaissait explicitement, à voix haute, que nous étions arrivées à un point où laisser tomber valait mieux que de s'accrocher pour préserver quelque chose qui n'avait plus lieu d'être. Je pense qu'on avait toutes senti que ça finirait par arriver un jour ou l'autre. Le départ de Meredith ne faisait qu'accélérer les choses. Depuis trop longtemps, on tentait de revenir à ce qu'on avait un jour possédé, sans vouloir voir que ça allait à l'encontre de ce que nous étions.

Essayer de changer n'aurait servi à rien. Dans la vie, tu peux tenter tout ce que tu veux, au final tu seras toujours toi-même. Point à la ligne.

F I N