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12) Intrus

A ma plus grande satisfaction, la matinée avait filé en coup de vent. J'allais enfin pouvoir profiter de mon week-end. Ce n'était pas arrivé depuis ma dernière escapade qui avait duré plusieurs semaines. Ce n'était pas deux jours complets de repos, mais c'était déjà ça. J'aurais mon samedi après-midi.

Cette journée avait commencé d'une façon très étrange (et exquise). J'arrivais à peine à croire à ce qu'il s'était passé, et je me surpris à revivre ce moment sans arrêt. Ma supérieure avait semblé furieuse par mes absences répétées et mes collègues décontenancés par mon attitude plus distante et silencieuse que d'habitude. Bien sûr, le Dr Cullen avait aussi remarqué mon air distrait. Il avait finalement dû faire des heures sup, à cause d'un accident de voiture grave. Lorsqu'une fois encore, j'échouai à soutenir son regard à cause de mon embarras, il finit par laisser tomber l'idée de mener une conversation avec moi, et il retourna à ses tâches quotidiennes.

A présent à la sortie de l'hôpital, je redescendis bien vite sur Terre. Je m'attendais à repérer de nouveau une certaine Volvo grise, dans le parking. Il n'en fut rien et cela me perturbait plus que je ne voulais l'avouer. Je n'aurais jamais imaginé me retrouver dans un tel dilemme un jour. Pourtant, j'étais beaucoup trop impliquée pour revenir en arrière, ou pour continuer à nier Edward plus longtemps. C'était impossible. La simple perspective de ne pas l'avoir revu de la matinée m'avait mis dans un état de stress terrible. Telle une junkie à qui on aurait volontairement gavé de sa drogue favorite juste avant de la sevrer sévèrement, j'étais aux prises avec une affreuse sensation de manque. Elle était si intense qu'elle réussit à me faire oublier ma faim omniprésente.

Aujourd'hui, nous avions franchi une étape. Nous nous étions rendu compte de notre attirance mutuelle. Et malgré la joie et l'excitation que me provoquait cette constatation, mon désarroi face à cette situation n'était jamais très loin pour tempérer mes ressentis.

C'était dérangeant. Malsain.

Et c'était si bon, en même temps.

J'étais coincée entre deux extrêmes.

Je soupirai et me ressaisis : au moins, Mike n'était pas là, lui non plus. Cela me soulageait grandement, n'ayant aucune envie de le revoir de sitôt. De plus, j'avais une excuse pour prendre la voie des airs. Je n'avais pas volé depuis la fois où j'avais malencontreusement traqué Edward. Essayant d'oublier la honte de ce souvenir malheureux, j'enfilai les bretelles de mon sac à dos et me dirigeai vers un endroit moins exposé pour décoller. Encore une fois, le temps était si couvert qu'il me semblait que la nuit était tombée des heures plus tôt. Quelques minuscules flocons de neige se posaient sur mon manteau court bleu nuit et sur ma longue natte qui pendait sur mon épaule, façon bohème. Je sentais le froid essayant de mordre sans succès mes mains nues. Je traversai la large route qui passait devant l'hôpital, et continuai vers l'orée des bois environnants, tout en cherchant d'éventuels yeux trop curieux qui me suivraient.

La lumière s'effaça rapidement et mes yeux s'ajustèrent à l'obscurité. Deux petits écureuils fuirent dans les arbres quand ils me virent arriver et allèrent se cacher dans leur trou. Je m'enfonçai encore de quelques pas, profitant du silence entrecoupé de bruits de fuite d'autres petits animaux de la forêt. Je m'arrêtai net laissant la chaleur envahir brusquement mes os, accroître leur solidité, les rendant plus solide que l'acier. Ma peau ne tarda pas subir le même phénomène, cependant que mon cœur, pris de palpitations, s'arrêtait peu à peu. Ce ne fut pas une brûlure atroce qui parcourut mon dos. Mais plutôt, un petit déchirement dont la sensation désagréable pesait peu face à la satisfaction et à la délivrance que j'en ressentais.

En dessous de mes pieds, mon reflet me souriait dans une flaque d'eau sombre. La peau de mon visage, plus pale qu'à l'ordinaire, était encadrée par des mèches rebelles, noires comme la nuit. Mon sourire enjoué dévoilait mes dents blanches et acérées ainsi que deux canines plus longues et pointues qu'à l'ordinaire. Mis à part mes grandes ailes sombres, ornées de rares « plumes » blanches, je ressemblais légèrement à l'image que se faisaient les humains des vampires. Ou peut-être que non : je n'avais jamais entendu parler de vampires ayant des yeux luminescents, complètement blancs.

Je me figeai. Une brise venant de derrière avait ramené un effluve que je ne connaissais que trop bien. J'étais épiée en ce moment même par une masse d'énergie située à cent mètres de moi, en hauteur, tapie dans les feuillages. L'intrus qui s'était introduit chez moi, se manifestait de nouveau. Peut-être ignorait-il que je l'avais remarqué ? Je m'étirai, des pieds à la tête et d'une extrémité de l'aile à l'autre, me préparant tranquillement à prendre mon envol. Et je sautai. Je sentis à peine le vent glacé frappant sans heurt mon visage. Je vis à peine les arbres, qui m'avaient dominé précédemment, devenir une mer verte sombre en dessous de moi. Je restais focalisée sur lui. Et virant d'un coup, j'accélérai vers lui... Vers elle ? !

Elle disparut. Je dépassai le lieu où elle s'était tenue précédemment et atterris sur une autre branche située quelques mètres au-dessus. Il n'y avait plus personne et je manquai hurler de frustration. Son énergie s'était complètement évaporée je ne pouvais plus la tracer. Je lâchai un juron sonore, n'ayant rien de plus intelligent à faire. Aussitôt, un rire espiègle brisa le silence ambiant. Dans l'écorce d'un tronc immense, je vis deux yeux blancs prendre forme. A mesure qu'ils me fixaient, ils montraient clairement toute la rancœur qu'il était possible de ressentir pour une autre personne. Je ne comprenais pas c'était la première fois que je la voyais… Quoique… J'eus une étrange sensation de déjà-vu quand son visage entier sortit du tronc. Des pommettes hautes, les traits sévères et tirés sur un visage fin, elle ne devait pas avoir plus de vingt ans. Enfin, elle sortit entièrement de sa cachette : sa taille moyenne et ses cheveux blond platine, si clairs qu'ils paraissaient blancs, me rappelaient définitivement quelque chose. Une chose profondément enfouie et oubliée.

- Tu te souviens de moi ? fit-elle du bout des lèvres.

Elle ne me laissa pas le temps de réfléchir plus. Cette fois, elle fonça droit sur moi. J'eus à peine le temps de voir des ailes blanches lui sortir du dos (« Blanches ! »), elle était déjà sur la même branche que moi. J'esquivai une de ses mains aux longs ongles pointus mais la seconde me lacéra l'épaule, déchirant mon manteau et mon T-shirt juste en dessous. Je me reculai jusqu'à m'acculer au tronc de l'arbre. Je retins une plainte de douleur tout en essayant de contrer ses attaques acharnées. Je réussis malgré tout à lui lancer un uppercut au menton et un coup de pied à la poitrine, lui coupant le souffle. Une de ses ailes me heurta durement au niveau de mes côtes j'étais certaine qu'au moins une d'elles était fêlée. Je parvins à saisir le poignet d'une autre main qui venait droit vers mon visage, puis son bras, et envoyer valser l'inconnue en dessous de moi, où elle alla s'écraser lourdement au sol. J'allais de suite m'occuper d'elle avant qu'elle ne se relève quand un élancement aigu parcourut le haut de mon bras, me figeant sur place. Enlevant mon sac et mon manteau, je vis quatre fines griffures bleu électrique à l'endroit exact où elle m'avait blessé. Je redoutai un poison.

- Ça fait mal, n'est-ce pas ?

Pour la première fois, j'entendis sa voix. Nasillarde. Agaçante. Je l'entendis se relever, d'abord à quatre pattes puis, sur ses deux pieds. Je fis de même, me préparant pour la suite.

- C'est toi, criai-je stupéfaite. C'est toi qui m'as écrit ce mot ? Pourquoi ?!

- J'ai fait passer le message pour un ami, répondit-elle, agacée de me voir encore debout.

- Qui ça ?

Pour toute réponse, des cailloux tranchants sortirent de terre et filèrent droit vers moi. D'un simple mouvement d'aile, j'envoyai une salve incandescente qui fit disparaître les projectiles.

- Il te faudra battre encore trois combattants beaucoup plus expérimentés que moi pour atteindre notre nouveau-né. C'est perdu d'avance.

- Qu'est-ce que j'ai à faire de votre nouveau-né ? C'est ta tête que je veux !

Elle amorça un geste et je m'envolai de mon perchoir… Qui explosa moins d'une seconde après. Semblable à une main humaine, une autre branche fine surgit et fila dans ma direction, mais je m'en protégeai et elle me traversa complètement, me manquant de peu. D'autres extrémités d'arbres firent de même et je compris (trop tard) que la forêt entière était son terrain de jeu. Tandis que j'évitai ces obstacles, un grondement émana des profondeurs du sol et je fus happé par un geyser de débris, de terre et de rocs, qui me cognèrent de toutes parts. J'encaissai les impacts sans problème, quand un choc plus puissant m'atteignit à l'arrière de la tête. Pour la première fois depuis mon immortalité, des étoiles emplirent ma vision et me manquai de m'évanouir. J'étais balancée comme une poupée de chiffon. Désorientée, j'arrivais tout de même à m'extraire de ce tube mortel et j'atterris quelques kilomètres plus loin sur une route déserte et mal éclairée.

Je n'étais plus très loin de la ville maintenant, je voyais ses lumières se refléter sur les nuages bas et menaçants. Malheureusement avec tous ces bois environnants, je me doutais des dégâts que cette fille pouvait occasionner si elle me suivait. Ses ailes blanches m'indiquait clairement qu'elle était affiliée aux Gardiens, et elle était très puissante, car dans son élément : la terre. Moi, qui n'avait pas chassé de vampire, ni vu le soleil depuis des jours, je ne pouvais rivaliser. Il me fallait de l'aide. J'allai prendre mon téléphone dans ma poche et composai le numéro de Mike quand je la vis au loin voler tranquillement, un rire extatique aux lèvres.

- Serais-tu déjà fatiguée, IsabellaSwan ?

J'entendis aussi un bruit derrière moi, comme si l'on marchait sur un tas de feuilles mortes, puis un sifflement d'air. Je ne pus éviter la liane qui s'enroula autour de mon cou. Elle n'était pas assez solide pour m'étrangler, ni assez forte pour me retenir. Cependant, d'autres vinrent la rejoindre, empoignants mes bras et mes jambes. La blonde fonça vers moi, avançant une main tendue devant elle. De nouveau, ses ongles s'étaient rallongés, prêts à injecter leur venin douloureux et paralysant. Lorsqu'elle fut à quelques dizaines de mètres de moi, l'air humide autour de moi s'assécha, s'enflamma et nous fumes toutes les deux prises dans une explosion de feu qui détruisit mes liens. Si ce tour m'épuisa considérablement, elle fut la seule à souffrir et à crier de douleur.

Je t'ai eu, Saleté !

Projetée brutalement contre le bitume au loin, je la vis se rouler par terre en proie aux flammes létales qui lui léchaient le corps. Plantée à genou au beau milieu de la rue, je la regardai faire en jubilant. Malheureusement, elle finit par l'éteindre et plongea un regard de pure haine dans le mien. Son beau visage noirci recommençait déjà à se régénérer. Nous étions toujours entourées de bois et de terre, elle reprendrait vite ses forces. Me sentais-je capable de bruler toute cette partie de la forêt pour l'affaiblir ? Non. Mais, rien d'autre ne me venait en tête pour l'instant.

Le bruit d'un moteur cassa le silence qui s'était installé entre nous. De plus en plus assourdissante, une voiture fonçait à vive allure et ne tarderait pas à apparaitre au détour du tournant derrière moi. L'humain au volant n'aurait jamais suffisamment de réflexe pour m'éviter, ni pour freiner à cette vitesse, or je ne parvenais pas à bouger.

Oh, ça va faire mal…

L'autre se réjouissait déjà du spectacle qu'elle allait voir. Une carcasse de métal à pleine vitesse ne suffirait jamais à me tuer mais dans mon état, je serais blessée et suffisamment faible pour être à sa merci. Quant au pauvre chauffeur, s'il n'avait pas péri dans l'accident, elle le tuerait sans doute. Cette tarée ! Que faire ?

Des phares éblouissants éclairèrent mon dos et je me préparai à un impact des plus désagréables. Mais, contre toutes attentes, le conducteur enfonça les freins de suite, permettant à sa voiture de partir en un dérapage contrôlé. La carcasse me frôla, sans me toucher. La Gardienne avait disparu de la voie, mais je la revis bien vite, de nouveau sur la branche haute d'arbre un sourire carnassier face au spectacle qui se déroulait devant elle. Je ne compris pas de suite pourquoi. Puis, je sus, dès que l'odeur du conducteur me parvint. La personne descendit de sa voiture.

Un vampire,… mais un vampire que je connaissais bien. Le Docteur Cullen apparut devant moi, alors que je continuais observer l'air satisfait de mon adversaire. Quelle chance avais-je contre un vampire assoiffé ? Quasiment aucune. Elle dut probablement considérer le Docteur Cullen comme étant n'importe quel autre buveur de sang sauvage. Elle fila dans la nuit, pensant sûrement ma dernière heure arrivée.

- Isabella ? risqua-t'-il. C'est toi ? C'est vraiment toi… ? Oh mon Dieu, que t'est-il arrivé ?

Il s'agenouilla devant moi, les mains sur mes épaules. Ce ne fut que lorsque je grinçai des dents qu'il découvrit les griffures laissées par l'autre. Elles étaient passées du bleu électrique à de fines traces noires. De mon point de vue, j'avais l'impression que ces griffures étaient des lames qui s'enfonçaient de plus en plus dans ma chair. Pour toute réponse, je laissai échapper une plainte sonore, avant de me laisser choir au sol. Je sentis deux bras froids protéger ma tête de l'impact avant d'être aspirée dans le noir.

Ce n'était aussi désagréable que lors de ma transformation de mortelle en immortelle. J'aurais, cependant donné n'importe quoi pour que cela s'arrête. Mon cœur lourd se tenait immobile au milieu de ma poitrine, tentant d'absorber je-ne-savais quelle substance qui me rongeait de l'intérieur. J'avais l'impression dérangeante qu'il se fissurait par endroit avant de se régénérer de lui-même. Ce n'était qu'une très longue agonie. Toutefois, je percevais le bout du tunnel, au loin.

Enfin. Enfin, je sentais ce poison abandonner le combat contre mon corps. Pendant ce qui me semblait être des jours, j'avais eu l'impression d'un liquide glacé qui se répandait en moi, dévorant ma chair et mes os. A mesure qu'il m'attaquait, je guérissais aussitôt. C'était insupportable. C'était incessant. Dès le moment où cette chose avait atteint mon cœur, il s'était emballé, essayant d'en absorber le maximum (beaucoup trop) d'un coup. Résultat, il avait fini par s'arrêter.

La dernière image que j'avais perçue avant d'être aspirée dans le noir, fut celle du Docteur Cullen, paniqué. Moins d'une seconde plus tard, il m'avait allongée sur le sol humide tandis que je subissais un massage cardiaque. « Vous perdez votre temps, Doc ! » aurais-je voulu lui dire. Le sentir et l'entendre s'acharner ainsi afin de me maintenir en vie déclencha un élan de tendresse envers ce médecin dévoué à la vie quelle qu'elle soit. Mais comment lui faire comprendre que je ne risquais pas de mourir simplement parce que mon cœur s'était arrêté ? Il en faudrait beaucoup plus que ça pour m'achever. Comment lui dire alors que je pouvais à peine ouvrir les yeux ? J'étais complètement paralysée sous l'effet de ce truc se propageant à grande vitesse dans l'ensemble de mon corps.

D'abord, je perdis l'usage de mon bras gauche, qui se fit aussitôt attaqué. Puis, ce fut au tour de ma nuque, de ma tête avant d'être prise d'une nausée brusque. Cependant, tous mes muscles me semblaient trop lourds pour être bougés. Je ne risquais pas de vomir de sitôt. Avant que je ne m'en rende compte, mes jambes ne répondirent plus. Je ne comptais bientôt que sur mon ouïe, de moins en moins fiable, pour identifier mon environnement. Après une longue période où je ne pus identifier qu'une suite de respirations saccadées, de gémissements désespérés et des « Oh mon Dieu, non… C'est pas vrai… Elle n'est pas morte, non !... Elle ne peut pas mourir ! Réveille-toi, je t'en prie… », j'entendis une voiture démarrer et filer en trombe. Le bruit du moteur ne cessait d'augmenter et de diminuer en fonction des accélérations et des ralentissements. Puis, les sons me parvinrent de plus en plus distordus. Je crus capter des voix et des semblants de mots. Des mots qui se répétaient inlassablement dans un coin de ma tête, semblables à des échos.

C'était interminable.

Ces délires auditifs, la nausée et ce poison qui creusait de l'intérieur. Ça n'en finissait pas, mais je ne pouvais que subir, coincée inutilement dans ma prison de chair. Je ne pouvais pas non plus me transformer, ni utiliser mes ailes, même si je doutais de l'utilité de la chose. Pourtant, suite à cette dernière constatation, je laissai la panique m'envahir : qu'allais-je devenir ? Les Cullen sauraient-ils prévenir les miens afin que Maggie me guérisse ? Et s'ils me croyaient vraiment morte,… Ils n'oseraient tout de même pas… m'enterrer vivante ? Et si mon état se révélait permanent ? Je passerais l'éternité immobilisée ?

Et comment allais-je faire pour prévenir ma famille ? Comment allais-je faire pour leur décrire la Gardienne qui m'avait attaqué ? Peut-être était-elle déjà à leurs trousses, tandis que je restais inutilement figée, sans pouvoir leur apporter mon aide !

J'eus envie de hurler ! Et j'essayai. De nombreuses fois.

En vain.

Au bout d'un moment, comme dans toutes les situations désespérées, la panique céda la place à la résignation. Ma seconde vie m'avait semblé bien courte, mais si intense à la fois. J'avais vu, découvert et ressenti ce qu'aucun humain n'aurait pu vivre. Je n'étais pas triste mais reconnaissante : envers Charlie, que je ne reverrai peut-être plus. Envers Mike, Jane… Bree, Maggie et Tyler. Envers Edward aussi. Il avait fait naître des sensations si vives que je ne pensais pas vivre un jour. Je ne sus pas exactement comment je m'étais faite à l'idée de me faire ronger de l'intérieur. Mais, j'y parvins, néanmoins. Le revers de la médaille, me dis-je, était une garce. Je ne méritais pas le dixième de ce dont j'avais bénéficié depuis ma seconde naissance. Le temps était venu de payer.

Plongée dans le noir complet, j'avais la sensation de tournoyer dans le vide. Ma nausée n'aidait en rien. Elle accentua cette sensation jusqu'à ce qu'enfin, elle finisse par diminuer. D'une manière ou d'une autre, je réussissais à vaincre la substance étrangère qui était entrée en moi. Ses attaques sur ma chair et mes os se firent de moins agressives, de moins en moins douloureuses. Je recouvrais peu à peu une ouïe normale. J'identifiais des respirations, deux d'entre elles constamment à proximité. Et d'un coup, mon cœur meurtri sursauta. Une fois. Deux fois. Les deux souffles, jusque-là réguliers, cessèrent alors que je gémissais pitoyablement sous la déchirure dans ma poitrine. J'eus l'impression que toutes les blessures précédemment guéries de mon cœur s'étaient rouvertes d'un coup. Il recommença à battre, vite. Ignorant mon agonie, il faisait son maximum pour absorber le poison afin de m'en débarrasser.

Bientôt, mon sang circula de nouveau, propre, et le reste de mon corps ne tarda pas à me répondre enfin. Je sentais de nouveau mes jambes se réchauffer, mes bras, ma tête… seule ma main restait fraiche pour une raison inconnue. Lors d'un sursaut plus violent qu'un autre, mon buste se souleva de lui-même, brisant son immobilité. Une voix cassée (la mienne ?) me parvint, légèrement distordue. De suite, la sensation glacée qui avait emprisonné une de mes mains la serra brusquement. J'eus l'impression de doigts qui s'entremêlaient aux miens. D'autres, me semblaient-ils, vinrent tâter mon front brulant et mon autre bras, m'incitant au calme.

« Elle va s'en sortir »

Bien que très déformée, je réussis reconnaitre la voix anxieuse et soulagée du Docteur.

- Tu dois aller chasser, Edward…

- Ça va.

- Elle ne risque plus rien, maintenant…

- Je ne bouge pas d'ici, gronda-t'-il. Je veux être là à son réveil.

Des pas s'éloignèrent, une porte de referma et je me retrouvai seule avec le souffler régulier d'Edward, ainsi que sa main dans la mienne. Je dus perdre de nouveau connaissance, inconsciente de mon environnement, mais constamment tiraillée par les élancements de mon cœur. Toutefois, cela finit par diminuer aussi et je revins à moi, beaucoup plus éveillée qu'auparavant. Eveillée par la faim et l'instinct agressif que provoquait naturellement la proximité des vampires. Leur senteur me revint de manière atroce à l'esprit, toujours plus appétissante et attrayante. Heureusement, je me sentais trop faible pour tenter quoi que ce soit.

J'entendais clairement à présent, et beaucoup plus loin. Des voitures passaient sur la nationale au loin, des oiseaux se chamaillaient dans les bois environnants… Des personnes chuchotaient à l'étage en dessous.

- Comment elle s'est mise dans cet état ?

Emmett ? Peut-être…

- Aurais-tu perdu l'esprit ? Tu as oublié ce qu'il t'a raconté à leur sujet ? Elle ne doit pas rester ici !

Rosalie, je crois.

- Je n'allais pas la laisser se faire attaquer sans rien faire !

Alice.

- Et tu as bien fait de me prévenir, Alice. Nous ne pouvions pas la laisser, blessée, livrée à elle-même!

Carlisle.

- Ce qui l'a attaqué aurait très bien pu s'en prendre à toi aussi !

Esmé, affolée.

- Non. Cette folle a filé dès le moment où elle a senti l'odeur d'un vampire. Ils ne doivent pas trop nous apprécier, dans le coin.

Alice, encore.

- On ne sait pas portés volontaire pour babysitter des Phoenix ! Elle doit s'en aller !

Un feulement bas et rageur tout prêt de moi fit taire Rosalie.

- Du calme, tout le monde. Rose, il est hors de question qu'Isabella quitte cette maison pour l'instant ! Point final.

J'ouvris les yeux. Enfin ! Enfin, je parvins à ouvrir les paupières et à focaliser ma vision. J'étais dans ce qui semblait être un bureau, éclairé par la lumière de l'aube. Le matin, déjà ? Combien de temps étais-je réellement restée inconsciente ?

- Isabella, murmura une voix de velours. Isabella ? Tu m'entends ?

Plusieurs pas filèrent droit vers l'étage où nous étions, mettant fin à la dispute. Je me tournai enfin vers lui. Assis sur une chaise, à mon chevet, il se leva au moment où je croisai son regard tourmenté. Une terreur sans nom avait pris possession de ses traits tandis qu'il analysait chaque facette de mon visage.

- Ah, Isabella, dit le Docteur en entrant dans la pièce. Tu nous as fait une belle frayeur.

Il marchait à allure humaine, l'air confiant. Il s'attarda moins d'une seconde sur nos mains entremêlées, puis sur Edward, avant de revenir à moi. Je crus savoir pourquoi. Le vampire qui me tenait la main était mort de soif et ne me quittait pas de ses yeux noirs comme la nuit. Des cernes violettes marquaient son visage, lui donnant l'air épuisé, désespéré et torturé par l'envie de me mordre. Mon état ne devait pas être meilleur que le sien mais lui aurait la force de m'attaquer, s'il le voulait. Or, tout ce qu'il fit pour l'instant, ce fut de baiser tendrement ma main.

Et là, une exclamation de stupeur m'échappa. Je remarquai ces horreurs sur mon bras. Sur mes bras… et possiblement sur le reste de mon corps, caché par ma couverture. Une multitude de veines sombres courraient le long de ma peau, lui donnant un aspect étrange et maladif. Je ne pensais pas me tromper en imaginant que c'était un effet secondaire de cet horrible poison. J'étais horrible mais toujours de ce monde c'était le principal, après tout.

- Comment te sens-tu ?

- Je…

Je ne savais pas vraiment.

- Coucou, Bella, fit une voix féminine derrière moi.

Avec raideur, je me forçai à tourner la tête vers une immense fenêtre donnant au dehors. Alice m'observait tout sourire, accroupie à son rebord. Le faux-jour ne me cachait rien de ses traits de fée bienveillante. D'un mouvement souple et rapide, elle sauta au pied du lit, aux côtés du Docteur. Dès lors, je fus inondée de lumière du jour. Ce fut comme si on ôtait peu à peu un poids qui m'écrasait de tout mon long.

- Tu as vraiment mauvaise mine.

- Alice, la reprit Carlisle.

- Ma pauvre Bella, continua-t'-elle en caressant ma jambe sous la couverture. C'était qui cette folle, qui a essayé de te tuer ?

Je me relevai d'un coup. Peut-être trop brusquement. L'intérieur de ma poitrine recommença à me faire souffrir.

- Doucement, conseilla Edward. Alice, ce n'est pas le moment pour…

- Tu l'as vu ? coupai-je faiblement. Celle qui m'a attaqué ? Tu saurais la décrire ?

- Hé bien oui. Mais,…

- Il faut que tu les appelles. Préviens-les. Utilise mon portable et préviens Mike.

- Ça va être compliqué, tu vois…

Avec une moue d'excuse, elle sortit de sa poche un objet brisé en plusieurs morceaux. Mon téléphone. Il était bon pour la poubelle. Inquiète et agacée en même temps, je me laissai aller sur l'oreiller. J'agissais peut-être de manière puérile à cause d'un vulgaire téléphone, mais le seul objet qui me reliait encore à ma famille avait été détruit. J'étais isolée, sans aucune nouvelle d'eux et je ne pouvais rien faire.

- Je l'ai vu s'en aller, reprit Alice. Elle est déjà loin, en ce moment. Il n'arrivera rien à ton clan.

- Merci, Alice, fis-je soulagée.

Sans trop y réfléchir, je tournai la tête pour observer mon épaule. Un pansement blanc et odorant masquait ma blessure. La fine odeur d'éther qui s'en dégageait me piquait les narines. Je le soulevai lentement. Beurk ! Les griffures bleues avaient disparu, remplacées par une boursoufflure brunâtre. C'était chaud et la sensation était désagréable, comme un bleu après un coup violent.

- Comme tu le vois, commença Carlisle, j'ai dû nettoyer tes plaies. Elles s'infectaient à une allure étonnante. Quand nous sommes arrivés à la maison, tu as commencé à convulser dans mes bras.

Alice fit une grimace et son frère resserra sa poigne. Ce n'était pas douloureux, cependant. Il continua d'une voix blanche :

- On aurait dit que la plaie sur ton épaule tentait de recouvrir le reste de ton bras et ton cou. Et peu après, tu as arrêté de bouger et ton cœur s'est…

Il s'arrêta là, incapable d'aller plus loin. Alice reprit la parole.

- Tu as fait un arrêt cardiaque puis tu as cessé de respirer pendant des heures. Ce n'est que grâce à Jasper qu'on a su que tu étais encore en vie.

- Comment a-t'-il fait pour savoir ça ?

- Doucement, Bella, intervint Carlisle. Tu as encore besoin de repos. Les questions seront pour plus tard, d'accord ?

Maintenant qu'il me le faisait remarquer, je me sentais de nouveau partir. J'entendis Alice écarter au maximum les rideaux de la fenêtre de sorte que je ne manque pas de lumière. Le docteur observa quelques secondes mon épaule et sembla satisfait. Il observa longuement son fils, qui l'ignora, avant de reprendre le chemin de la porte, suivi d'Alice. Je considérai une nouvelle fois le vampire torturé devant moi. Son visage meurtri par la soif était près, beaucoup trop près pour notre sécurité. Son odeur envoutante me faisait saliver et mes canines, plus longues et acérées commençaient à blesser ma langue. Mais, sa présence restait la bienvenue.

Prise d'une impulsion soudaine, je tendis la main vers sa joue. A mon contact, il cessa de respirer et se tendit. Je fis parcourir mon doigt sur sa peau douce, de sa mâchoire carrée, jusqu'à sa tempe. Je caressai en passant l'une de ses cernes violacées. Je terminai mon exploration en caressant son nez, de tout son long.

- Tu es enfin réveillée, soupira-t'-il. Pendant un moment, je n'osais plus y croire. Je pensais au pire.

Son soulagement avait totalement effacé l'amertume habituelle de ses traits.

- Tu…, hésitai-je. Tu es resté avec moi ? Tout ce temps ?

Combien de temps, au juste ? Deux jours ? Peut-être trois ?

- Toute la nuit, Isabella, répondit-il en saisissant une de mes mèches avec tendresse. Ç'a été les heures les plus longues de mon existence mais je ne t'ai pas quitté une seule seconde.

Une seule nuit ! Toutefois, je ne pus lui faire part de mon étonnement. Je fus de nouveau aspirée dans l'inconscience, mais pas avant de leur avoir exprimé ma gratitude, certaine que tous les habitants de la villa m'entendraient.

- Merci, murmurai-je. A vous tous.


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A dans 1 ou 2 semaines pour le prochain chapitre.