Salut, je vous remercie encore pour vos commentaires et vos encouragements. Je vois que l'histoire vous plait et je ferai en sorte que ça continue comme ça.
Bonne lecture!
13) Délire
J'émergeai une ou deux heures après. Les veines sous ma peau commençaient à s'effacer à mon grand soulagement. De même, mes sens s'affinaient : ma vue devenait plus précise, mon ouïe et mon odorat portaient plus loin ma peau devenait plus sensible. L'aube passa rapidement. Ce n'était plus un soleil timide caché derrière des fumées blanches qui me parvenait au dehors. A présent, d'énormes nuages noirs gorgés de pluie obstruaient ses rayons. Je pouvais entendre le tonnerre au loin.
Entretemps, j'avais réussi à me lever de mon petit lit. Avec beaucoup de mal, néanmoins. Mes membres inférieurs étaient encore gourds et me répondaient partiellement. Bien sûr, cela n'avait pas dérangé Edward de me porter dans ses bras jusqu'à la salle de bain, à mon plus grand embarras. Il garda tout de même, une légère distance entre son corps et le mien, ce dont je lui étais reconnaissante. Mes dernières années en tant qu'humaine m'avaient conforté dans l'idée de garder mes distances avec la gente masculine…
- Tu as froid ? s'inquiéta Alice.
- Non, la rassurai-je. Tout va bien.
- Tu en es sûre ? Je t'ai vu frissonner.
Après lui avoir assuré que je me sentais bien, elle continua son entreprise et je me tournai vers le miroir de la salle de bain des Cullen. Orné d'une multitude d'ampoules, il diffusait une lumière chaude et me renvoyait mon reflet perplexe. Alice s'acharnait avec adresse à défaire ma natte et à retirer les diverses feuilles et mottes de terre qui y étaient coincées. Pendant ce temps, j'avais recommencé à ausculter mon corps à la recherche d'éventuelles plaies qui auraient eu du mal à se refermer.
- Tu veux bien arrêter de t'agiter, pesta-t'-elle. Tu sais bien que tu n'as rien.
Je resserrai le peignoir autour de moi et m'obligeai à me tenir tranquille. En vérité, je cherchais n'importe quelle activité pouvant dévier mon attention de mon reflet. Il était assez difficile à regarder avec toutes ces veines visibles qui ressortaient ci et là. Quelques-unes ressortaient le long de mon cou, sur mes bras et mes jambes, ainsi qu'autour de mes yeux qui avaient conservé leur éclat blanc. La tranquillité d'esprit d'Alice était surprenante je me faisais peur à moi-même.
- J'ai presque fini, annonça-t'-elle, satisfaite.
Cependant, ce n'était pas aussi terrible que tout à l'heure. Ma peau recommençait à redevenir plus saine. Edward, présent depuis le début de ma guérison, avait eu tout le loisir de contempler mon apparence dérangeante. Malgré cela, il ne s'était pas éloigné une seconde. Même lorsque d'affreux yeux blancs s'étaient posés sur lui, il était resté, célébrant mon réveil d'un soulagement sans borne. J'avais fini par tourner la tête de l'autre côté du lit, de sorte qu'il ne voie plus mon visage.
- Mes attentions te dérangent, avait-il murmuré. Pardonne-moi.
- Je suis affreuse, Edward. Je sais que je vais bientôt guérir mais je ne supporte pas que tu me voies ainsi.
Encore droguée par le poison, j'étais suffisamment consciente pour être gênée par la situation. L'entendre rire n'arrangea pas les choses. Je grognai intérieurement, mal à l'aise.
- Ah, c'est donc ça qui t'inquiète ?
De son doigt, il redirigea mon attention vers lui.
- Comment pourrais-je m'empêcher de te contempler ? Mes yeux n'ont pas cessé de te rechercher durant toutes ces longues années, Isabella.
J'entendis vaguement quelqu'un hoqueter de surprise, à l'étage du dessous. Cela ressemblait à Esmé. Une infime partie de moi s'était demandé pourquoi, pendant que l'autre se concentrait sur les sensations de bien-être et d'allégresse que faisait naitre ses mots tendres… Affectueux… Amoureux ?
- Ce ne sont pas ces quelques traces sous ta peau qui changeront ce que je ressens.
- Et. Que ressens-tu, au juste ?
Il allait répondre mais finit par se taire, malheureusement. Nous avions tellement de choses à éclaircir toutefois, ce n'était ni l'endroit, ni le moment. Edward me rappela alors que les mots n'étaient pas le seul moyen à notre disposition pour faire montrer à l'autre ce qu'on ressentait. Un spasme secoua délicieusement le creux de mes reins tandis que je découvrais de nouveau le désir dans la pénombre de ses prunelles. Cette fois, Mike, ni personne d'autre n'était pas entre nous. A quelques centimètres de mon visage, il se recula et ses lèvres se posèrent tendrement sur ma main qu'il tenait encore.
C'est probablement plus sage, m'étais-je dit. Mais, cette remarque n'empêcha pas la frustration de s'incruster en moi.
- Tadaa !
Je sortis brusquement de mes rêveries au moment où quelques mèches me tombèrent devant les yeux.
- J'ai tout retiré, s'exclama-t'-elle. Tu ne devrais pas avoir de problème à les laver.
- Tu n'étais vraiment pas obligée, tu sais ?
- Bah…
Satisfaite, elle s'éloigna en direction de la cabine de douche et fit couler l'eau, puis elle me montra un meuble situé dans un coin de la salle.
- Tu y trouveras des linges décents, et les chaussures, dans le tiroir juste en dessous. Des serviettes supplémentaires sont juste là si besoin, mais je t'en ai déjà mis une sur le rebord de la douche. Et là, tu as les shampooings et le savon.
- Je ne sais vraiment pas comment te remer…
- Oh, Bella, soupira-t'-elle. Contente-toi de mettre ce que je t'ai choisi.
Elle sautilla vers la porte, m'adressa un clin d'œil et disparut en refermant derrière elle.
L'eau chaude ruisselait sur ma peau de la plus agréable des manières. Bientôt, bien trop tôt, je devrai retourner affronter les dangers extérieurs et veiller à la sécurité de ma famille. Suite à cette réalisation, je savourai d'autant plus la pression de la douche sur mon crâne, profitant du fait que j'étais encore de ce monde.
Je pris un des produits indiqués par Alice et fus aussitôt envahie par une délicieuse odeur fruitée. J'étalai une dose dans mes cheveux et commençai à masser doucement, observant la mousse se former autour de moi. Je frottai d'avantage jusqu'à ce que l'eau à mes pieds perde sa couleur boueuse pour devenir de plus en plus translucide. Je continuai à me laver le corps, en reprenant une nouvelle dose de produit. C'était si agréable…
L'eau était si brulante, à présent, que la cabine finit par être envahie de buée. Il y en avait tout autour de moi. Qu'est-ce qu'il faisait chaud !… Ça en devenait inconfortable. Je réduisis aussitôt la pression de l'eau et sa température. Et ce parfum fruité qui me dérangeait de plus en plus... Je rabattis le capuchon de la bouteille et commençais à me rincer pour me débarrasser du produit. Cette odeur infiltrait mes narines, me montait à la tête, au point de faire revenir mes nausées. J'en devenais toute étourdie. Plusieurs fois, je me dus me secouer en voyant ma vision se flouter, ou mon environnement tourner sur lui-même.
Du calme, me dis-je en respirant un bon coup. Ça va passer. Si Alice ne voyait rien d'inquiétant m'arriver durant les prochains jours, cela voulait supposer que j'étais hors de danger. Ses visions étaient sures. Je lui faisais confiance, désormais.
- Je ne peux pas croire qu'il nous fasse ça ! A quoi pensait-il ? La ramener ici ?
- Je t'en prie, Jazz. Elle pourrait t'entendre… Tu connais Carlisle, il ne laisserait personne dans le besoin s'il peut y faire quelq…
- Au point de risquer notre vie ! Esmé, tu sais ce que je pense d'eux !
- (soupir)
Je repris donc ma toilette.
- Ça suffit, Jazz.
- Mais, Alice…
- Isabella est mon amie et elle restera aussi longtemps qu'elle le voudra.
Je me lavai, espérant que les alentours qui se brouillaient de nouveau se stabiliseraient rapidement. Anxieuse, je vis les tons sobres et froids de la salle de bain moderne des Cullen être remplacés par des teintes plus lumineuses et familières.
C'est juste… un autre effet du poison. Ça ira.
Ma peau me sembla étrange, soudainement : elle s'affaissait sous mes doigts, comme elle le faisait habituellement, des années auparavant. Elle semblait aussi tendre et tout aussi fragile. Je n'avais pas revu ces tâches mauves sur mes bras depuis bien longtemps. Des traces de doigts ou des bleus sans forme distinctes ornaient aussi mon estomac, mes cuisses, le reste de mes jambes. Certains arboraient une couleur mauves prononcées, d'autres jaunissaient. Les tiraillements que je ressentais dans le dos m'indiquaient qu'il devait en être couvert, lui aussi.
J'eus de plus en plus de mal à respirer, et cela m'était inconfortable. Comme si mon corps me réclamait de l'air pour fonctionner. J'avais l'impression que ma cage thoracique se rétrécissait, soumise à une angoisse écrasante. Je réprimai difficilement un frisson lorsqu'un courant d'air s'engouffra dans la cabine et heurta mon dos meurtri. Je n'eus pas besoin de me retourner pour savoir qui venait d'entrer. Les carreaux bleus de notre salle de bain renvoyaient une image grotesque de sa véritable splendeur. Je n'avais pas besoin de plonger le regard dans ses adorables yeux noisette, à peine dissimulés par quelques mèches rebelles d'un noir de jais, pour rester béate par sa présence. Je laissai échapper un soupir lorsqu'il colla son torse contre mon dos endolori. Déchirée entre la peur et mes sentiments pour lui, je me figeai lorsque ses mains entrèrent en contact avec mes hanches nues. Mon souffle se coupa quand elles remontèrent le long de mes côtes saillantes, touchant à peine mes seins, jusqu'à mes épaules qu'elles finirent par empoigner fortement.
Aïïïe…
Raj, protestai-je en tentant de me dégager.
L'étau de ses mains se renforça, faisant monter des larmes qui brouillèrent ma vue. Je retins une plainte de douleur et m'efforçai de rester silencieuse. Mieux valait ne pas l'énerver. Ni lui montrer qu'il me blessait... Il me retourna brusquement et l'obligea à lui faire face. Je pris en compte ses lèvres tordues par la rage et ses yeux ténébreux, écœurés par la vue pathétique que je leur offrais. Je sentis plus que je ne vis son poing venir au ralenti, sans penser à faire quoi que ce soit pour l'éviter ou m'en protéger. Ma tête buta durement le carrelage humide de la douche, et je me retrouvai à terre, sonnée. Ma vision était trouble, je voyais tout en double. Je me mis à gémir de douleur et d'effroi, sans pouvoir m'en empêcher. Il me força à me taire lorsque ses deux mains saisirent ma gorge, et serrèrent fortement.
Arrête ! Raj… Je t'en prie…
- Bella ?
Raj,… Arrête ! Au secours !
- Bella ? Ça va ? Je peux entrer ?
Je revins à moi juste à temps pour me rendre compte que quelqu'un frappait frénétiquement à la porte. J'étais encore trop essoufflée, trop choquée pour répondre à Alice. Etouffant mes pleurs, je calai mon front chaud contre les carreaux. La fraicheur qu'ils dégageaient était si agréable, en cet instant. Je respirai profondément. Encore et encore, jusqu'à ce que je me rende compte que je n'avais pas besoin d'air. Non, je souhaitais simplement calmer mes nerfs… et trouver le courage d'ouvrir les yeux.
Je décollai mon front des carreaux et fit volte-face.
Un cauchemar, me dis-je en observant la pièce vide autour de moi. Ce n'était qu'un cauchemar.
- Oui, parvins-je à articuler. Ça va, je vais bien, Alice.
Je finis de me rincer rapidement puis coupai l'arrivée d'eau. Je sortis de la cabine de douche, les jambes tremblantes, avant de m'asseoir au sol.
- Tu as besoin d'aide ?
- Non.
Je sentis l'aura perturbée d'Alice derrière la porte, hésitant sur ce qu'elle devait faire ou non. De mon côté, je consacrai les prochaines minutes à fixer le vide. Je caressai mon cou, essayant de sentir des traces de doigts. Rien, évidemment. Hébétée, je réussis à me trainer jusqu'au miroir d'Alice. Il était impossible que des empreintes se soient formées sur ma gorge, mais cela ne m'empêcha pas de relâcher un soupir de soulagement, à la vue de mon reflet. Celui-ci m'observait, pale comme un linge, les yeux écarquillés de terreur. Je soufflais un bon coup, resserrai ma serviette autour de moi, et me détournai du miroir. La pièce était toujours vide, une constatation qui ne diminuait en rien mon effroi.
Je fis un pas, puis un autre. Et un autre encore, jusqu'à me retrouver au centre de la salle de bain. J'y restai, immobile, pendant je ne savais combien de temps. J'attendais peut-être qu'il revienne ? Peut-être attendais-je de ressentir des bleus récemment formés sur ma peau ? Peut-être que je voulais revoir ces murs changer de couleur à nouveau et de me retrouver de nouveau chez moi, en Inde ! Peut-être… PEUT-ETRE VOULAIS-JE EN FINIR AVEC TOUT ÇA !
Je desserrai les mâchoires et réprimai un grondement qui naissait au fond de moi. Je sentis avec soulagement la fièvre meurtrière diminuer puis s'estomper. Je continuai à m'avancer de manière plus déterminée vers le meuble sensé contenir des vêtements. Je ne remercierai jamais assez la petite brune pour ce qu'elle faisait pour moi. Elle et Carlisle n'hésitaient pas à braver leur famille pour mon bien-être. Il était plus que temps de partir de cette villa, avant de déclencher des disputes plus violentes chez les Cullen. Le meuble était large et contenait une dizaine de cintres auxquels étaient suspendus des housses. J'eus comme un mauvais pressentiment. J'ouvris l'une d'entre elles.
Qu'est-ce que… !
Bon, je les ouvris toutes… et restai stupéfaite : il n'y avait que des ensembles de grande occasion, le genre de choses qui valaient de milliers de dollars. « Tu trouveras des linges décents » avait-elle dit ? Je savais qu'Alice avait des goûts de luxe mais je me voyais mal rentrer chez moi avec… Avec… Une robe de cocktail bleu nuit, m'arrivant à mi-cuisse. Le tiroir à chaussure du dessous ne fut pas mieux, rempli de talons hauts et d'autres accessoires ridicules tels que des rubans ou des lacets. Je grognai de frustration et retirai l'article qui me semblait le moins tape-à-l'œil.
Ce doit être une blague. Je n'avais absolument pas envie de rire mais j'étais sûre qu'Alice arriverait tout sourire avec autre chose. Non, elle ne revint pas et je dû me décider entre enfiler rapidement ce stupide « linge décent » ou rester en serviette.
…
Pfff… Ridicule !
- Tu n'apprécies pas nos peintures ? demanda l'adonis à côté de moi.
- Comment ? Oh, oui. Bien sûr. Elles sont magnifiques… C'est juste…
Je fis un geste évident vers l'accoutrement que je portais, espérant qu'il comprenne mon agacement. Je ne voulais pas vexer Alice, surtout après tout ce qu'elle avait fait. Je me retrouvais donc de mauvaise grâce, affublée d'une robe ridicule et perchée sur des talons hauts (les plus simples que j'aie pu trouver) auprès de lui. La robe avait un décolleté simple et des motifs dans le dos. Elle était fendue sur la cuisse à gauche et sa courte taille me gênait tant que je fus soulagée de trouver des collants noirs, au fond de la commode. J'eus l'impression d'aller à un diner chic.
Jusqu'à présent, Edward n'avait pas fait de remarques sur ma tenue, connaissant sûrement les goûts excentriques de sa sœur. Il avait pris soin de ne pas attarder le regard, et je pensais que c'était à cause de mon malaise évident. Il en était autrement. J'eus comme l'impression que son état assoiffé altérait son côté gentleman. Il me dévisagea et contempla ma tenue durant une longue minute pendant laquelle je le vis plonger dans la partie la moins chaste de sa personnalité. Il revint subitement à lui, haussant un sourcil de manière indifférente.
- Tu es très bien.
Réussissant aussi à calmer la chaleur gênante qui était monté rapidement en moi, je me rendis compte que je ne tranchais pas vraiment avec le reste des Cullen. Ils semblaient en permanence vêtus pour une occasion spéciale, après tout.
- Woah, fis-je en m'intéressant aussi au tableau devant nous. C'est… ton père ?
- Hé bien…
Je ne pus m'empêcher d'être ébahie par l'œuvre et il se permit de ricaner. Je me préparai à lui lancer une remarque acerbe, mais involontairement, il me coupa dans mon élan. Je me souvins m'être demandée si je verrais, un jour, Edward Cullen détendu et souriant. La réalité de la chose surpassait l'idée que je m'en faisais. Son visage juvénile semblait revivre devant moi, alors qu'il tentait sans succès de cacher son sourire. Lorsqu'il se tourna de nouveau vers moi, une horrible vague glacée me parcourut de la tête aux pieds.
Deux doigts soulevèrent mon menton, cassant ma rigidité:
- Respire, Bella.
J'inspirai. Douloureusement.
Non. Ce n'est pas possible…
Pendant un instant, j'avais crus voir la couleur de ses yeux se modifier. Comme si le noir avait brusquement transité en un marron clair avant de reprendre sa teinte initiale.
- C'est bien lui, en effet. Quelques siècles auparavant.
Juste des hallucinations. Et rien d'autre…
Ça passera.
Je tentai de me distraire. En face de nous, une grande peinture était accrochée sur un mur. Son style classique me laissait penser qu'elle datait du XVIe ou XVIIe siècle. Au bas du chef d'œuvre, un nom étranger apparaissait : Solimena. Ni connaissant pas grand-chose à la peinture, cela ne m'évoquait rien, mais je ne doutais pas de sa renommée. Même situé en fond de scène, Carlisle ressortait aisément, étant le seul visage que je connaissais. Les autres personnages semblaient aussi magnifiques et je m'y attardai plus. Mon souffle resta coincé dans ma gorge. Je savais déjà que Carlisle avait des contacts avec les Volturi. Mais, le voir représenter en peinture aux côtés de ces pourritures aux yeux rouges rubis, qui œuvraient à notre destruction, rendait la chose encore plus concrète. Les quatre hommes en toges blanches nous faisaient face, figés dans diverses poses.
- Du temps où il vivait avec les Volturi, précisa-t'-il inutilement. Solimena s'est beaucoup inspiré d'eux pour ses œuvres. Il aimait les représenter tels des dieux de l'Olympe. Comme tu le sais, Carlisle les a quittés quelques décennies après. Il ne supportait plus leur entêtement à le pousser vers sa « nourriture naturel » comme ils disaient.
Je réprimai un frisson. Ce n'était pourtant qu'une peinture, mais le portrait des trois frères me semblait si réel qu'il déclenchait une répulsion que je parvenais à peine à contrôler. Ma vision chancelante n'aidant en rien, je crus voir plusieurs fois les personnages bouger de manière infinitésimale. L'un des trois frères à la chevelure blonde avait un air revêche la violence et la cruauté semblaient émaner de lui. Le deuxième frère, brun, à droite avait l'air de s'ennuyer royalement. Le dernier au milieu était tout aussi calme, mais quelque chose sur son expression faciale me semblait étrange, à première vue. J'eus l'impression qu'il portait un masque : un masque de tranquillité cachant une nature dangereuse et détestable.
- Qui est… le brun au milieu ?
- Aro Volturi. C'est leur leader, celui qui tranche lors des décisions importantes et aussi…
- Et ?
- Le plus tarés des trois, termina-t'-il avec une grimace effarée qui me fit rire. C'est un miracle qu'ils aient laissé le peintre en vie.
- Il devait flatter leur égo.
- Fort probable.
La main sur ma taille, il me tourna vers un autre tableau plus contemporain, le représentant avec Carlisle, Esmé et Rosalie. Je tiquai en voyant la belle tenir le bras de son frère de manière si intime. Ils semblaient vêtus à la mode du XXe siècle, tous magnifiquement assortis.
- Emmett n'était pas encore arrivé parmi nous, expliqua-t'-il. Pendant longtemps, Carlisle a espéré qu'il se passe quelque chose entre elle et moi. Nous partagions la même vision déplorable sur le fardeau de notre immortalité, alors, il était probable que nous trouvions un peu de réconfort l'un auprès de l'autre.
Je déglutis silencieusement. Rosalie était angélique avec sa longue robe blanche qui accentuait gracieusement sa silhouette divine. Ses cheveux blonds d'épis tombaient en cascade par-dessus ses épaules. Ses traits étaient calmes à l'instar du reste de la famille, mais contrairement à ses derniers, elle semblait être celle qui avait le plus de mal à cacher sa mélancolie. Mon impression devint certitude lorsque je me rendis compte du vide dans son regard.
- Rose a toujours eu plus de mal que nous tous à accepter sa condition, murmura-t'-il de sorte que je sois la seule à entendre. La fin de sa vie d'humaine a été atroce. Alors quand elle a trouvé l'amour auprès d'Emmett, j'ai été plus que soulagé pour elle. Vraiment.
L'histoire de Rosalie avait beau m'intriguer, je ne parvenais pas à fixer mon attention plus de deux secondes sur elle. Ce regard vide, cette tristesse, ces regrets sur ses traits… j'avais déjà connu tout ça. Mais, une autre question me pendait aux lèvres.
- Tu n'as jamais été attiré par elle ?
J'avais tenté d'être nonchalante. Raté… Je me rendis compte trop tard de la suspicion qui perçait à travers ma question.
- Elle est très jolie toutefois, je ne l'ai jamais vu que comme une sœur. D'ailleurs, je ne pense pas qu'Emmett m'aurait laissé en vie bien longtemps si ce n'était pas le cas.
Son ton s'était fait plus léger donc je crus qu'il se moquait encore. Quel homme (ou femme) qualifierait cette beauté de juste « très jolie » ? Je devais imaginer sans doute la sincérité qui se lisait sur ses traits.
- Y'a-t'-il eu d'autres femmes, m'enquis-je bêtement.
Bien sûr, qu'il y en avait eu d'autres…
- Non. Avant de succomber à la grippe espagnole, je voulais partir en guerre. J'idéalisais la vie de soldat, malgré la désapprobation de ma mère. Elle me suppliait de rester avec elle. Et elle redoutait l'arrivée de mes dix-huit ans tandis que je les attendais avec impatience. Et puis,… la maladie nous a frappés... L'un après l'autre… C'est ainsi que j'ai connu Carlisle. Agonisant sur un petit lit d'hôpital.
Il s'interrompit un instant, serrant les dents. Je souhaitais en savoir tellement plus sur son passé, plus que sur aucun autre Cullen. Il redressa la tête, l'air plus détendu.
- Il est resté seul si longtemps, je ne peux pas lui en vouloir. Il a donc fait de moi ce que je suis. J'ai dédié ma seconde vie aux arts littéraires et à la musique. Je suis celui qui connait le plus de langues dans la famille, car j'ai eu beaucoup de temps à combler, étant seul. Emmett ne cessait de me taquiner en m'appelant « intello » ou « tête d'ampoule » (il rit) et je le comprenais parfois. Je jouais aussi un peu de piano durant mes années d'humain. Alors, Esmé m'a offert le piano à queue que tu as vu dans le salon, un Steinway que je cajole depuis des années pour son plus grand plaisir.
- Et moi, je… Est-ce que je pourrais t'entendre jouer un jour ?
Notre situation me semblait encore si irréelle que cette simple promesse ma rassurerait sur la réalité de la chose. Un simple « oui » sur des retrouvailles futures, et je saurais qu'il ne se volatiliserait pas à l'instant où je franchirais le seuil de la porte. L'adorable sourire en coin qu'il m'adressa me fit fondre.
- Bien sûr. Ce serait avec grand plaisir.
Je sentis un faible courant d'air traverser le couloir où nous étions. D'un coup, Edward agrippa sa gorge en grimaçant. Ce n'était pas la chose la plus intelligente à faire mais je m'avançais automatiquement vers lui, le soutenant de l'épaule.
- Désolé, dit-il avec un sourire d'excuse.
Brusquement, j'eus le cœur au bord des lèvres. Je cillai. Plusieurs fois. Ma gorge se resserra douloureusement, au point que ma respiration devint sifflante. Son visage entier… venait-il de changer juste devant moi ? C'est impossible, me rassurai-je en lisant l'incompréhension sur ses traits. Cette fois, j'en étais sûre… En une fraction de seconde, sa peau d'albâtre avait pris une couleur plus basanée. En un instant, ses cheveux cuivre s'étaient assombris et ses yeux dorés avait pris la couleur marron clair de…
Raj !
- Isabella ?
Je sursautai. Je me retrouvai au bord du gouffre, malgré moi. Je faisais de mon mieux pour ne pas perdre l'équilibre et tomber dans une démence qui a coup sûr blesserait celui se tenant près de moi. Il n'avait rien à voir avec lui. Ils ne se ressemblaient absolument pas.
C'est dans ma tête… Je dois me reprendre ! Ce n'est pas sa voix que je viens d'entendre. Ce n'est pas SON VISAGE que je viens de voir, une nouvelle fois.
Je ne pus m'empêcher de reculer d'un bond quand il leva la main sur moi… Non ! …Quand il tendit la main vers moi.
Plus personne ne me fera autant de mal. Je suis forte, à présent.
Ma raison s'opposait à mes angoisses et comme toujours, elle peinait à se faire entendre. Je la sentais disparaître peu à peu, laissant la panique me saisir de nouveau. Mais, qu'est-ce que j'imaginais ? Même si Edward n'avait pas été un vampire, comment pourrais-je un jour m'investir dans une relation intime ? Je me berçais d'illusions, c'en était pathétique. Même sans les effets hallucinogènes de ce poison qui se nourrissaient de mes peurs, le souvenir de Rajesh continuerait de me hanter, sans pitié. Il réclamerait vengeance même dans l'au-delà…
Des doigts froids sur ma joue me sortirent de mes constatations morbides. Son autre main maintint doucement mais fermement mon épaule et Edward descendit son visage à ma hauteur, de sorte que je ne voie que lui. La douleur et la soif qui survolaient constamment ses traits avaient disparu, remplacées par la même détermination que j'avais vue dans la voiture de Mike, hier.
- N'aies pas peur. Tu n'as rien à craindre de moi.
Tandis que son pouce caressait ma joue, je n'eus pas la force de lui dire que ma réaction n'avait rien à voir avec lui. Il continua en accentuant chaque mot.
- Je promets… Je jure de ne jamais te faire de mal. Ne sais-tu pas à quel point tu comptes pour moi ? Je ne me supporterais plus si j'en venais à te blesser.
Je fermai les yeux tandis qu'il collait son front au mien.
Je fermai les yeux pour profiter la texture de sa peau, et non parce que je craignais une fois de plus, de voir des choses (ou quelqu'un) qui n'étaient pas censées être là. C'était la première fois que nous étions aussi proches. Ce n'avait rien à voir avec les instants féériques et complètement illusoires que je m'étais imaginé pendant des jours. Non, ses mots empreints d'une tendresse infinie ne firent pas disparaître mes angoisses. Ils les repoussèrent tout au plus. Je les sentais encore roder autour de moi, attendant le moindre moment de faiblesse de mon esprit. Elles guettaient le moment où je ne saurais plus mentir en rassurant les autres d'un simple « ça va, je vais bien ».
Un jour, je ne saurais plus mentir. Je ne saurais plus où trouver la force pour continuer à agir comme je le faisais. Pour continuer à vivre comme si son souvenir ne me suivait et ne me blessait pas à chaque seconde. Pour continuer à supporter le désarroi qui me rendait visite de temps en temps. Un jour, le poids de ce que j'avais fait finirait par m'écraser. J'étais forte mais pas assez pour le supporter avec moi éternellement. Je me sentais déjà tellement faible et…
Mon souffle se coupa quand j'entrai brusquement en contact avec son torse. Toute pensée cohérente se mit en pause. Seule mon envie de mordre se manifestait encore, faiblement. Lorsqu'elle disparut enfin, je me relaxai. Je respirai son parfum délicieux, la tête au creux de son cou. Je laissai ses bras m'enserrai plus étroitement, cependant qu'il posait son menton au-dessus de ma tête, sans respirer.
Et d'un coup, le poids de tous mes malheureux souvenirs me sembla beaucoup moins difficile à porter.
Verdict ?
